‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 85 sur 95 · SENS DE JANSÉNIUS D’ACCORD AVEC LES THOM. 36T · texte numérisé non relu

SENS DE JANSÉNIUS D’ACCORD AVEC LES THOM. 36T

« ment : ,jarce que l’effet de la grâce est de faire « qu’cücore qu’il puisse ne pas consentir, il consente € néanmoins en effet. » Dont il donne pour raison celle-ci de saint Thomas, son maître: a Que la volonté « de Dieu ne peut manquer d’être accomplie, et « qu’ainsi , quand il veut qu’un homme consente à la « grâce, il consent infailliblement et même nécessai- « rement, non pas d’une nécessité absolue, mais € d’une nécessité d’infaillibilité. » En quoi la grâce ne blesse pas le « pouvoir qu’on a de résister si on le « veut; » puisqu’elle fait seulement qu’on ne veut pas y résister, comme votre père Pétau le reconnaît en ces termes, tom. i, p. 602 : t La grâce de Jésüs-Christ a fait qu’on persévère infailliblement dans la piété, c( quoique non par nécessité. Car on peut n’y pas conc sentir si on le veut , comme dit le concile ; mais « celte même grâce fait que l’on ne le veut pas. » C’est la, mon père, la doctrine constante de saint Augustin , de saint Prosper, des Pères qui les ont suivis, des conciles, de saint Thomas, et de tous les thomistes en général. C’est aussi celle de vos adversaires , quoique vous ne l’ayez pas pensé. Et c’est enfin celle que vous venez d’approuver vous-même en ces termes : « La doctrine de la grâce efficace , qui re- « connaît qu’on a le pouvoir d’y résister, est ortho- « doxe, appuyée sur les conciles, et soutenue par les « thomistes et les sorbonistes. » Dites la vérité, mou père : si vous eussiez su que vos adversaires tiennent effectivement cette doctrine , peut-être que l’intérêt de votre compagnie vous eût empêché d’y donner cette approbation publique : mais vous étant imaginé qu’ils y étaient opposés , ce même intérêt de votre conipa-»

gnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs ; et par cette méprise , voulant ruiner leurs principes, vous les avez vousmême parfaitement établis. De sorte qu’on voit aujourd’hui , par une espèce de prodige , les défenseurs de la grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina: tant la conduite de Dieu est admirable pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité !

Que tout le monde apprenne donc, par votre propre déclaration , que cette vérité de la grâce efficace , nécessaire à toutes les actions de piété , qui est si chère à l’Église , et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique , qu’il n’y a pas un catholique, jusqu’aux jésuites mêmes, qui ne la reconnaisse pour orthodoxe. Et l’on saura en même temps, par votre propre confession ; qu’il n'y a pas le moindre soupçon d’erreur dans ceux que vous en avez tant accusés. Car, quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur était aussi difficile de s’en défendre qu’il vous était facile de les en accuser de cette sorte ; mais maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin , que vous pensiez qu’ils soutinssent, il n’y a personne qui ne voie clairement qu’ils son*, exempts de toute erreur, puisqu’ils sont si contraires à la seule que vous leur imposez , et qu’ils protestent, par leurs discours, par leurs livres, et par tout ce qu’ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu’ils condamnent cette hérésie de tout leur cœur, et de la même manière que font les thomistes, que vous reconnaissez sans difficulté pour catholiques, et qui n’ont jamais été suspects de ne le pas être.

SENS DE JAÿSÉNIUS SUR LA GRACE.

Que direz-vous donc maintenant contre eux, mon père? Qu encore qu’ils ne suivent pas le sens de Calvin , ils sont néanmoins hérétiques , parce qu’ils ne veulent pas reconnaître que le sens de Jansénius est le même que celui de Calvin ! Oseriez-vous dire que ce soit là une matière d’hérésie? Et n’est-ce pas une pure question de fait qui n’en peut former? C’en serait bie^ une de dire qu’on n’a pas le pouvoir de résister à la grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si Jansénius le soutient? Est-ce une vérité révélée? Est-ce un article de foi qu’il Faille croire sur peine de damnation? Et n’est-ce pas malgré vous un point de fait pour lequel il serait ridicule de prétendre qu’il y eût des hérétiques dans l’Église?

Ne leur donnez donc plus ce nom , mon père , mais quelque autre qui soit proportionné à la nature de votre différend. Dites que ce sont des ignorants et des stupides , et qu’ils entendent mal Jansénius ; ce seront des reproches assortis à votre dispute : mais de les appeler hérétiques, cela n’y a nul rapport. Et comme c’est la seule injure dont je les veux défendre, je ne me mettrai pas beaucoup en peine de montrer qu’ils entendent bien Jansénius. Tout ce que je vous en dirai est qu’il me semble , mon père , qu’en le jugeant par vos propres règles, il est difficile qu’il ne passe pour catholique : car voici ce que vous établissez pour l’examiner :

« Pour savoir, dites-vous , si Jansénius est à cou- « vert , il faut savoir s’il défend la grâce efficace à la « manière de Calvin, qui nie qu’on ait le pouvoir d’y « résister; car alors il serait hérétique : ou à la ma- « nière des thomistes qui l’admettent; car alors il se-

DIX-HÜITIËME LETTRE.

« rait calhoüque. » Voyez donc, mon père, s’il tient qu’on a le pouvoir de résister, quand il dit, dans des traités entiers, et entre autres au tom. 3, liv. 8, c. 20 : « Qu’on a toujours le pouvoir de résister à la grâce, « selon le concile; que le libre arbitre peut toü- « JOURS AGIR ET n’agir PAS, vouloir et ne vouloir pas, « consentir et ne consentir pas, faire le bien et le mal ; « et que l’homme en cette vie a toujours ces deux li- « bertés, que vous appelez de contrariété et de con- « tradiction. » Voyez de même s’il n’est pas contraire à l’erreur de Calvin , telle que vous-même la représentez, lui qui montre, dans tout le chap. 21, « que « l’Église a condamné cet hérétique, qui soutient « que la grâce efficace n’agit pas sur le libre arbitre « en la manière qu’on l’a cru si longtemps dans l’É- « glise, en sorte qu’il soit ensuite au pouvoir du libre « arbitre de consentir ou de ne consentir pas ; au lieu « que, selon saint Augustin et le concile, on a toujours « le pouvoir de ne consentir pas, si on le veut; et que, « selon saint Prosper, Dieu donne à ses élus mêmes « la volonté de persévérer, en sorte qu’il ne leur ôte « pas la puissance de vouloir le contraire. » Et enfin jugez s’il n’est pas d’accord avec les thomistes, lorsqu’il déclare, c. 4, « que tout ce que les thomistes « ont écrit pour accorder l’efficacité de la grâce avec « le pouvoir d’y résister est si conforme à son sens, « qu’on n’a qu’à voir leurs livres pour y apprendre « ses sentiments. Quod ipsi dixerunt, dictumputa. » Voilà comme il parle sur tous ces chefs, et c’est sur quoi je m’imagine qu’il croit le pouvoir de résister à la grâce ; qu’il est contraire à Calvin, et conforme aux thomistes, parce qu’il ledit, et qu’ainsi il est catho-

SENS DE JANSÉNIUS SUR LA GRACE. 57t

lique selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connaître le sens d’un auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir, contre toutes ses paroles . qu’il nie le pouvoir de résister, et qu il est pour Calvin contre les thomistes, n’ayez pas peur, mon père, que je vous accuse d’hérésie pour cela : je dirai seulement qu’il semble que vous entendez mal Jansénius ; mais nous n’en serons pas moins enfants de la même Église.

D’où vient donc , mon père , que vous agissez dans ce diflerend d’une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis, et comme les plus dangereux hérétiques, ceux que vous ne pouvez accuser d’aucune erreur, ni d’autre chose, sinon qu’ils n’entendent pas Jansénius comme vous? Car de quoi disputez-vous, sinon du sens de cet auteur? Vous voulez qu ils le condamnent, mais ils vous demandent ce que vous entendez par là. Vous dites que vous entendez l’erreur de Calvin ; ils répondent qu’ils la condamnent : et ainsi, si vous n’en voulez pas aux syllabes , mais à la chose qu’elles signifient, vous devez être satisfait. S’ils refusent de dire qu’ils condamnent le sens de Jansénius , c’est parce qu’ils croient que c’est celui de saint Thomas. Et ainsi ce mot est bien équivoque entre vous. Dans votre bouche il signifie le sens de Calvin ; dans la leur, c’est le sens de saint Thomas ; de sorte que ces différentes idées que vous avez d'un même terme causant toutes vos divisions, si j’étais maître de vos disputes, je vous interdirais le mot de Jansénius de part et d’autre. Et ainsi , en n’exprimant que ce que vous entendez par là, on verrait que

DIX-HUn lEME LETTRE.

VOUS ne demandez autre chose que la condamnation du sens de Calvin, à quoi ils consentent; et qu'ils ne demandent autre chose que la défense du sens de saint Augustin et de saint Thomas, en quoi vous êtes tous d’accord.

Je vous déclare donc, mon père, que, pour moi, je les tiendrai toujours pour catholiques, soit qu’ils condamnent Jansénius s’ils y trouvent des erreurs , soit qu’ils ne le condamnent point quand ils n’y trouvent que ce que vous-même déclarez être catholique, et que je leur parlerai comme saint Jérôme à Jean , évêque de Jérusalem, accusé de tenir huit propositions d’Origène. « Ou condamnez Origène , disait ce saint , si « vous reconnaissez qu’il a tenu ces erreurs ; ou bien « niez qu’il les ait tenues : aut nega hoc dixisse eum « qui arguitur; aut, si locutus est talia, eum damna « qui dixerit. »

Voilà, mon père, comment agissent ceux qui n’en veulent qu’aux erreurs, et non pas aux personnes ; au lieu que vous, qui en voulez aux personnes plus qu’aux erreurs, vous trouvez que ce n’est rien de condamner les erreurs , si on ne condamne les personnes à qui vous les voulez imputer.

Que votre procédé est violent, mon père, mais qu’il est peu capable de réussir I Jè vous l’ai dit ailleurs, et je vous le redis encore, la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Jamais vos accusations lie furent plus outrageuses, et jamais l’innocence de vos adversaires ne fut plus connue ; jamais la grâce efficace ne fut plus artificieusement attaquée, et jamais nous ne l’avons vue si affermie. Vous employez vos derniers efforts pour faire croire que vos disputes sont

SENS DE JANSENIüS SUR LA GRACE. 373

sur des points de foi , et jamais on ne connut mieux que toute votre dispute n’est que sur un point de fait. Enfin vous remuez toutes choses pour faire croire que ce point de fait est véritable, et jamais on ne fut plus disposé à en douter. Et la raison en est facile. C’est, mon père, que vous ne prenez pas les voies naturelles pour faire croire un point de fait, qui sont de convaincre les sens, et de montrer dans un livre les mots que l’on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité, que cela frappe nécessairement les plus stupides. Que ne preniez-vous la même voie que j’ai tenue dans mes lettres pour découvrir tant de mauvaises maximes de vos auteurs , qui est de citer fidèlement les lieux d’où elles sont tirées? C’est ainsi qu’ont fait les curés de Paris ; et cela ne manque jamais de persuader le monde. Mais qu’auriez-vous dit, et qu’aurait-on pensé , lorsqu’ils vous reprochèrent, par exemple, cette proposition du père Lamy : « Qu’un religieux peut tuer celui qui « menace de publier des calomnies contre lui ou contre « sa communauté, quand il ne s’en peut défendre au- « trement, » s’ils n’avaient point cité le lieu où elle est en propres termes; que, quelque demande qu’on leur en eût faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser; et qu’au lieu de cela, ils eussent été à Rome obtenir une bulle qui ordonnât à tout le monde de le reconnaître? N’aurait-on pas jugé sans doutp qu’ils auraient surpris le pape, et qu’ils n’auraient eu recours à ce moyen extraordinaire que manque des moyens naturels que les vérités de fait mettent en main à tous ceux qui les soutiennent? Aussi ils n’ont fait que marquer que le père Lamy enseigne cette doctrine

au tona. 5, disp. 36, n. 118, p. 544, de l’édition de Douai ; et ainsi tous ceux qui l’ont voulu voir l’ont trouvée, et nersnn^e n’en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien prompte de vider les questions de fait où l’on a raison.

D’où vient donc, mon père, que vous n’en usez pas de la sorte? Vous avez dit, dans vos Cavilli., * que « les cinq propositions sont dans Jansénius mot à « mot, toutes en propres termes, iisdem verbis. » On vous a dit que non. Qu’y avait-il à faire là-dessus, sinon ou de citer la page si vous les aviez vues en effet, ou de confesser que vous vous étiez trompé? Mais vous ne faites ni l’un ni l’autre; et, au lieu de cela. Aboyant bien que tous les endroits de Jansénius, que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde, ne sont point « les propositions condamnées, individuelles « et singulières, » que vous vous étiez engagé de faire voir dans sou livre , vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu’elles en sont extraites, sans marquer le lieu.

Je sais, mon père, le respect que les chrétiens doivent au saint-siège, et vos adversaires témoignent assez d’être très-résolus à ne s’en départir jamais. Mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père, et les membres à leur chef, qu’on peut l’avoir surpris en ce point de fait ; qu’il ne l’a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avait fait seulement examiner si les propositions étaient hérétiques, mais non pas si elles étaient de Jansénius (1). Ce qui

^4) * A quoi les adversaires répondaient très-pertinenLment qu’il suffit de lire le

Page 1