‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 9 sur 95 · SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD · texte numérisé non relu

SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD

a qu’un point imperceptible entre cette proposition et Jafoi. La distance en est si insensible, que j’ai eu peur, en ne la voyant pas, de me rendre contraire aux docteurs de l’Église, pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne; et, dans cette crainte, j’ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui , par politique, fureii'îneutres dans la première question, pour apprendre de lui la chose véritablement. J’en ai donc vu un fort habile , que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence, parce que je lui confessai franchement que je n’y en voyais aucune.

A quoi il me répondit en riant , comme s’il eût pris plaisir à ma naïveté : Que vous êtes simple , de croire qu’il y en ait! Et où pourrait-elle être? Vous imaginez-vous que, si l’on en eût trouvé quelqfü’une , on ne l’eût pas marquée hautement , et qu’on n’eût pas été ravi de l’exposer à la vue de tous les peuples dans l’esprit desquels on veut décrier M. Arnauld? Je reconnus bien, à ce peu de mots, que tous ceux qui avaient été neutres dans la première question ne l’eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ces raisons, et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition? A quoi il me repartit : Ignorez-vous ces deux choses, que les moins instruits de ces affaires connaissent : l’une, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l’Église; l’autre, que ses ennemis ont néanmoins résolu de l’en retrancher à quelque prix qu) ce soit; et qu’ainsi les écrits de l’un ne donnant aucune pr se aux desseins des autres, ils ont été (on'raints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condam-

ner sans dire en quoi, ni pourquoi ? Car ne save j-vous pas comment les jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement , que , la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers , oi ils sont forcés de succomber : de sorte qu’après tant d’épreuves de leur faiblesse , ils ont jugé plus b pro* pos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu’il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons?

Mais quoi ! lui dis-je, la chose étant ainsi, leur censure est inutile ; car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu’on y fera? Si vous connaissiez l’esprit du peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d’une autre sorte. Leurcensure, toute censurablequ’elleest, aura presque tout son effet pour un temps ; et quoiqu’à force d’en montrer l’invalidité il soit certain qu’on la fera entendre, il est aussi véritable que d’abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu’on crie dans les rues : « Voici la censure de M. Arnauld , voici la condam- « nation des jansénistes! » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent! combien peu de ceux qui la liront qui l’entendent! combien peu qui aperçoivent quelle ne satisfait point aux objections ! Qui croyez-vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond? Voyez donc combien il y a d’utilité en cela pour les ennemis des jansénistes. Ils sont sûrs par là. de triompher, quoique d’un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois; c’est beaucoup pour eux.

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