AUTORITÉS ÉLUDÉES
est très-respectueux, lui dis-je. Et cela est plus subtil , ajouta-t-il , que la réponse que fit le père Bauny quand on eut censuré ses livres à Rome. Car il lui échappa d'écrire contre M. Hallier, qui le persécutait alors furieusement : « Qu'a de commun la censure de « Rome avec celle de France ? » Vous voyez assez par Ik que , soit par l'interprétation des termes , soit par la remarque des circonstances favorables , soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnaient auparavant , sans jamais blesser les décisions de rËcriture, des conciles ou des papes, comme vous le voyez. Mon révérend père , lui dis-je , que le monde est heureux de vous avoir pour maîtres I Que ces probabilités sont utiles I Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soin d'établir qu'un seul docteur, s'il est grave, peut rendre une opinion probable; que le contraire peut l'être aussi ; et qu'alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus , encore qu'on ne le croie pas véritable , et avec tant de sûreté de conscience , qu'un confesseur qui refuserait de donner Tabsolution sur la foi de ces casuistes serait en état de damnation : d'où je comprends qu'un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale , et disposer, selon sa fantaisie , de tout ce qui regarde la conduite des mœurs. Il faut, me dit le père, apporter quelque tempéraments ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode , où vous verrez le progrès d'une opinion nouvelle , depuis sa naissance jusqu'à sa maturité.
D'abord le docteur grave qui l'a inventée l'expose au monde , et la jette comme une semence pour pren-
i!0 SIXIÈME LETTRE.
dre racine. Elle est encore faible en cet état , mais il faut que le temps la mûrisse peu à peu. Et c'est pourquoi Diana , qui en a introduit plusieurs , dit en un endroit : « J'avance cette opinion ; mais parce € qu'elle est nouvelle , je la laisse mûrir au temps , re- « linquo tempori maturandam. » Ainsi en peu d'années on la voit insensiblement s'affermir ; et , après un temps considérable, elle se trouveautorisée par la tacite approbation de l'Église , selon cette grande maxime du père Bauny : t qu'une opinion étant avancée par quel- € que casuiste , et l'Église ne s'y étant point opposée, € c'est un témoignage qu'elle l'approuve. » Et c'est en effet par ce principe qu'il autorise un de ces sentiments dans son traité 6 , p. 3121. Eh quoil lui dis-je, mon pète, l'Église, à ce compte -là, approuverait donc tous les abus qu'elle souffre , et toutes les erreurs des livres qu'elle ne censure point? Disputez, me dit-il, contre le père Bauny. Je vous fais un récit, et vous contestez contre moi I II ne faut jamais disputer sur un fait. Je vous disais donc que , quand le temps a ainsi mûri une opinion , alors elle est tout à fait probable et sûre. Et de là vient que le docte Caramuel , dans la lettre où il adresse à Diana sa Théologie fondamentale , dit que ce grand « Diana a rendu plusieurs opit nions probables qui ne l'étaient pas auparavant , « qtue antea non erant; et qu'ainsi on ne pèche plus t en les suivant, au lieu qu'on péchait auparavant : «yam nonpeccant^ licet antepeccaverint. »
En vérité , mon père , lui dis-je , il y a bien à profiter auprès de vos doctetirs; Quoi I de deux personnes qui font les mêmes choses , celui qui ne sait pas leur doctrine pèche; celui qui la sait ne pèche pas? Elle