‹ Les provinciales ou Lettres écritsChapitre 46 sur 83 · BOUFFONNERIE DU PÈRE LE MOINE · texte numérisé non relu

BOUFFONNERIE DU PÈRE LE MOINE

Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre père le Moine a parlé de la piété, dans sa Dévotia* aisée , soit plus propre à donner du respect que du mépris pour Tidée qu'il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Peintures morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Est-ce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du VII® livre, intitulée : Éloge de la pudeur , où il est montré que toutes les bell^ choses sont rouges , ou sujettes à rougir? C'est ce qu'il fit pour consoler une dame qu'il appelle Delphine , de ce qu'elle rougissait souvent. Il dit donc, à chaque stance , que quelquesunes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche , la langue ; et c'est parmi ces galanteries, honteuses k un religieux, qu'il ose mêler insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu, et dont les chrétiens ne doivent parler qu'avec vénération.

Les chérubins , ces glorieux Composés de tète et dé plume.

Que Dieu de son esprit allume, Et qu'il éclaire de ses yeux ; Ces illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes.

Soit du feu de Dieu , soit du leur, Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes Un éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi , Delphine , avec plus d'avantage , Quand Thonneur est sur ton visage Vêtu de pourpre comme un roi, etc.

Si6 ONZIËMET LETTRE.

Qu'en dites-vous , mes pères ! cette préférence de la rougeur de Delphine k Tardeur de ces esprits qui n'en ont point d'autre que la charité ; et la comparaison d'un éventail avec ces ailes mystérieuses , vous parait-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus-Christ? Je sais qu'il ne Ta dit que pour faire le galant et pour rire ; mais c'est cela qu'on appelle rire des choses saintes. Et n*eàt-il pas vrai que , si on lui faisait justice» il ne se garantirait pas d'une censure, quoique, pour s'en défendre, il se servit de cette raison , qui n'est pas ellemême moins censurable , qu'il rapporte au livre 4®' : que a la Sorbonne n'a point de juridiction sur le Par- « nasse , et que les erreurs de ce pays-là ne sont su- « jettes ni aux censures , ni k l'inquisition, » comme s'il n'était défendu d'être blasphémateur et impie qu'en prose? Mais au moins on n'en garantirait pas par là cet autre endroit de l'avant-propos du même livre : que c l'eau de la rivière au bord de laquelle il a com- « posé ses vers est si propre à faire des portes, que , € quand on en ferait de l'eau bénite, elle ne chasse- « rait pas le démon de la poésie ; » non plus que celui-ci de votre père Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la religion , page 649 , où il joint le blasphème à l'hérésie, en parlant du mystère sacré de rincarnation en cette sorte : c La personnalité hu- « maine a été comme entée ou mise à cheval sur la a personnalité du Verbe ; » et cet autre endroit du même auteur, page 510, sans en rapporter beaucoup d'autres, où il dit sur le sujet du nom de Jésus, figuré ordinairement ainsi , IHS , que a quelques-uns en « ont ôté la croix pour prendre les seuls caractères

c en cette sorte, IHS, qui est un Jésus dévalisé. » C'est ainsi que vous traitez indignement les vérités de la religion , contre la règle inviolable qui oblige à n'en parler qu'avec révérence. Mais vous ne péchez pas moins contre celle qui oblige à ne parler . qu avec vérité et discrétion. Qu'y a-t-il de plus ordinaire dans vos écrits que la calomnie? Ceux du père Brisacier sont-ils sincères? Et parle-t-il avec vérité quand il dit, 4«» part. , pag. 24 et 25, que les religieuses de Port-Royal ne prient pas les saints, et qu'elles n'ont point d'images dans leur église? Ne sont-ce pas des faussetés bien hardies , puisque le contraire parait à la vue de tout Paris? Et parle-t-il avec discrétion , quand il déchire l'innocence de ces filles , dont la vie est si pure et si austère, quand il les appelle des « filles impénitentes , asacramentaires , in- € communiantes , » des c vierges folles, fantastiques, « calaganes, désespérées, et tout ce qu'il vous plaira; i et qu il les noircit par tant d'autres médisances , qui ont mérité la censure de feu M. l'archevêque de Paris ; quand il calomnie des prêtres dont les mœurs sont irréprochables , jusqu'à dire , part. 4 , p. 22 , qu'ils c pratiquent des nouveautés dans les confessions pour c attraper les belles et les innocentes ; > et qu'il aurait c horreur de rapporter les crimes abominables c qu'ils commettent 1 > N'est-ce pas une témérité insupportable d'avancer des impostures si noires, nonseulement s^ns preuve , mais sans la moindre ombre et sans la moindre apparence? Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet , et je remets à vous en parler plus au long une autre fois : car j'ai h vous entretenir sur cette matière , et ce que j'ai dit suffit pour faire voir

un ONZIÈME LETTRE.

combien vous péchez contre la vérité et la discrétion toat ensemble.

Mais on dira peut-être que vous ne péchez pas au moins contre la dernière règle y qui oblige d'avoir le 'désir du salut de ceux qu'on décrie y et qu'on ne saurait vous en accuser sans violer le secret de votre cœur, qui n'est connu que de Dieu seul. C'est une chose étrange, mes pères, qu'on ait néanmoins de quoi vous en convaincre ; que, votre haine contre vos adversaires ayant été jusqu'à souhaiter leur perte éternelle, votre aveuglement ait été jusqu'à découvrir un souhait si abominable; que, bien loin de fortner en secret des désirs de leur salut, vous ayez fait en public des vœux pour leur damnation ; et qu'après avoir produit ce malheureux souhait dans la ville de Caen avec le scandale de toute r£glise, vous ayez osé depuis soutenir encore à Paris, dans vos livres imprimés, une action si diabolique. II ne se peut rien ajouter à ces excès contre la piété : railler et parler indignement des choses les plus sacrées ; calomnier les vierges et les prêtres faussement et scandaleusement; et enfin former des désirs et des vœux pour leur damnation. Je ne sais , mes pères, si vous n'êtes point confus ; et comment vous avez pu avoir la pensée de ra'accuser d'avoir manqué de charité, moi qui n'ai parlé qu'avec tant de vérité et de retenue, sans faire de réflexion sur les horribles violements de la charité > qtie vous faites vous-mêmes par de si déployables empiirtements.

Enfin, mes pères, pour conclure par un autre reproche que vous me faites de ce qu'entre un si grand tiombre de vos maximes que je rapporte, il y en a quel-

qnes-unes qu'on vous avait déjà objectées, sur quoi VOUS VOUS plaignez de ce que a je redis contre vous « ce qui avait été dit, » je réponds que c'est au con* traire parce que vous n'avez pas profité de ce qu'on vous Ta déjà dit, que je vous le redis encore. Car quel fruit a-t-il paru de ce que de savants docteurs et l'université entière vous ont repris par tant de livres? Qu'ont fait vos pères Ânnat, Caussin, Pintereau et le Moine, dans. les réponses qu'ils y ont faites, sinon de couvrir d'injures ceux qui leur avaient donné ces avis salutaires? Avez-vous supprimé les livres où ces méchantes maximes sont enseignées? En avez-vous réprimé les auteurs? En êtes-voos devenus plus circonspects? Et n'est-ce pas depuis ce temps-là qu'Escobar a tant été imprimé de fois en France et aux Pays-Bas , et que vos pères Cellot , Bajot ; Bauny , Lamy, le Moine et les autres , ne cessent de publier tous les jours les mêmes choses , et de nouvelles encore aussi licencieuses que jamais? Ne vous plaignez donc plus , mes pères , ni de ce que je vous ai reproché des maximes que vous n'avez point quittées, ni de ce que je vous en ai objecté de nouvelles , ni de ce que j'ai ri de toutes. Vous n'avez qu'à les considérer, pour y trouver votre confusion et ma défense. Qui pourra voir, sans rire, la décision du père Bauny pour celui qui fait brûler une grange; celle du père Cellot , pour la restitution ; le règlement de Sanchez en faveur des sorciers ; la manière dont Hurtado fait éviter le péché du duel en se promenant dans un champ et y attendant un homme; les compliments du père Bauny pour éviter l'usure ; le manière d'éviter la simonie par un détour d'intention; et celle d'éviter

le mensonge, en parlant tantôt haut, tantôt bas; et le reste des opinions de vos docteurs les plus graves? En faut-il davantage, mes pères, pour me justifier? Et y a-t-il rien de mieux « dû à la vanité et à la fai- « blesse de ces opinions que la risée? » selon Tertullien. Mais, mes pères, la corruption des mœurs que vos maximes^ apportent est digne d'une autre considération; et nous pouvons bien faire cette demande avec le même TertuUien : « Faut-il rire de leur folie, « ou déplorer leur aveuglement? Rideam vanitatem, « an exprobrem cœcitatem ?» Je crois , mes pères , qu'on peut en rire et en pleurer k son choix : « Hec « tolerabilius vel ridentur^ vel flentur, » dit saint Augustin. Reconnaissez donc « qu'il y a un temps de « rire et un temps de pleurer » selon l'Écriture ; et je souhaite , mes pères , que je n'éprouve pas en vous la vérité de ces paroles des Proverbes : « Qu'il y a a des personnes si peu raisonnables , qu'on n'en peut « avoir de satisfaction , de quelque manière qu'on « agisse avec eux, soit qu'on rie, soit qu'on se mette « en colère. >

JP. 5. En achevant cette lettre, j'ai vu un écrit que vous avez publié , où vous m'accusez d'imposture sur le sujet de six de vos maximes que j'ai rapportées , et d'intelligence avec les hérétiques : j'espère que vous y verrez une réponse exacte, et dans peu de temps, mes pères, ensuite de laquelle je crois que vous n'au* rez pas envie de continuer cette sorte d'accusation.

VASQUEZ TOUCHANT .L'AUMONE. »l

Réfutation des chicanes des jésuites sur l'aumdne et sur la simonie.

Du 9 septembre 4656.

Mes révérends pères,

J'étais prêt à vous écrire sur le sujet des injures que vous me dites depuis si longtemps dans vos écrits, où vous m'appelez a impie , bouffon , ignorant , far- « ceur, imposteur, calomniateur, fourbe , hérétique , « calviniste déguisé, disciple de Dumoulin, possédé « d'une légion de diables, » et tout ce qu'il vous plaît. Je voulais faire entendre au monde pourquoi vous me traitez de la sorte, car je serais fâché qu'on crût tout cela de moi ; et j'avais résolu de me plaindre de vos calomnies et de vos impostures, lorsque j'ai vu vos réponses, où vous m'en accusez moi-même. Vous m'avez obligé par là de changer mon dessein ; et néanmoms je ne laisserai pas de le continuer en quelque sorte, puisque j'espère , en me défendant, vous convaincre de plus d'impostures véritables que vous ne m'en avez imputé de fausses. En vérité , mes pères, vous en êtes plus suspects que moi ; car il n'est pas vraisemblable qu'étant seul comme je suis, sans force et sans aucun appui humain contre un si grand corps, et n'étant soutenu que par la vérité et la sincérité , je me sois exposé à tout perdre, en m'exposant à être convaincu d'imposture. Il est trop aisé de découvrir les faussetés dans les questions de fait comme celle-ci. Je ne manquerais pas de gens pour m'en accuser, et

la justice ne leur en serait pas refusée. Pour vous, mes pères , vous n'êtes pas en ces termes ; et vous pouvez dire contre moi ce que vous voulez , sans que je trouve à qui m'en plaindre. Dans cette différence de nos conditions , je ne dois pas être peu retenu , quand d'autres considérations ne m'y engageraient pas. Cependant vous me traitez comme un imposteur insigne, et ainsi vous me forcez k repartir : mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau , et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. La guerre se fait chez vous et à vos dépens ; et, quoique vous ayez pensé qu'en embrouillant les questions par des termes d'école, les réponses en seraient si longues, si obscures et si épineuses, qu'on en perdrait le goût , cela ne sera peut-être pas tout à fait ainsi ; car j'essayerai de vous ennuyer le moins qu'il se peut en ce genre d'écrire. Vos maximes ont je ne sais quoi de divertissant qui réjouit toujours le monde. Souvenez-vous au moins que c'est vous qui m'engagez d'entrer dans cet éclaircissement, et voyons qui se défendra le mieux

La première de vos impostures est « sur l'opinion « de Vasquez touchant l'aumône. » Souffrez donc que je l'explique nettement, pour ôter toute obscufité de nos disputes. C'est une chose assez connue, mes pères, que, selon l'esprit de l'Église il y a deux préceptes touchant l'aumône : « l'un , de donner de son c surperflu dans les nécessités ordinaires des pauvres; « l'autre, de donner même de ce qui est nécessaire, a selon sa condition, dans les nécessités extrêmes. » C'est ce que dit Cajetan , après saint Thomas : de

sorte que, pour faire voir l'esprit de Vasquez tou* chant Taumône, il faut montrer comment il a réglé^ tant celle qu'on doit faire du superflO; que celle qu'oji^ doit faire du nécessaire.

. Celle du superflu , qui est le plus ordinaire secours des pauvres, est entièirement abolie par cette seule maxime. De eL, c, 4, n. 14, que j'ai rapportée dans mes lettres : o Ce que les gens du monde gardent « pour relever leur condition et celle de leurs paa rents n'est pas appelé le superflu; et ainsi à peine a trouvera-t-on qu'il y ait jamais de superflu dans les <x gens du monde , et non pas même dans les rois. » Vous voyez bien, mes pères, que, par cette définition, tous ceux qui auront de l'ambition n'auront point de superflu ; et qu'ainsi l'aumône en est anéantie à l'égard de la plupart du monde. Mais quand il arriverait même qu'on en aurait , on serait encore dispensé d'en donner dans les nécessités communes, selon Yasquez, qui s'oppose à ceux qui veulent y obliger les riches. Voici ses termes , ch. 1 , d. 4 , n. 32 : « Corduba , dit- « il, enseigne que, lorsqu'on a du superflu, on est a obligé d'en donner à ceux qui sont dans une nécessité <K ordinaire, au moins une partie, afin d'accomplir le « précepte en quelque chose; mais cela ne me plaIt a PAS, sed hoc non placet : car nous avons montré le « CONTRAIRE contre Cajetan et Navarre. « Ainsi , mes pères, l'obligation de cette aumône est absolument ruinée , selon ce qu'il plaît à Vasquez.

Pour celle du nécessaire, qu'on est obligé de fain ~

dans les nécessités extrêmes et pressantes , vous ver-

. rez , par les conditions qu'il apporte pour former cette

) obligation , que les plus riches de Paris peuvent n'y

être pas engagés une seule fois en leur vie. Je n'en rapporterai que deux. L'une , a que Ton sache que le « pauvre ne sera secouru d'aucun autre : Hœc inteU a ligo et cœtera omnia , quandd scio nullum alium « opem laturum, » cap. î, n. 28. Qu'en dites-vous, mes pères ? Arrivera-t-il souvent que dans Paris , oîi il y a tant de gens charitables , on puisse savoir qu'il ne se trouvera personne pour secourir un pauvre qui s'offre à nous? Et cependant , si on n'a pas cette connaissance , on pourra le renvoyer sans secours , selon Vasquez. L'autre condition est que la nécessité de ce pauvre soit telle, « qu'il soit menacé de quelque « accident mortel , ou de perdre sa réputation , » n. 24 et 26 , ce qui est bien peu commun. Mais ce qui en marque encore la rareté, c'est qu'il dit, n. 45, que le pauvre qui est en cet état où il dit, qu'on est obligé à lui donner Faumône , « peut voler le riche en conc science. » Et ainsi il faut que cela soit bien extraordinaire, si ce n'est qu'il veuille qu'il soit ordinairement permis de voler. De sorte qu'après avoir détruit l'obligation de donner l'aumône du superflu , qui est la plus grande source des charités , il n'oblige les riches d'assister les pauvres de leur nécessaire que lorsqu'il permet aux pauvres de voler les riches. Voilà la doctrine de Vasquez, où vous renvoyez les lecteurs pour leur édification.

> Je viens maintenant à vos impostures. Vous vous étendez d'abord sur l'obligation que Vasquez impose aux ecclésiastiques de faire l'aumône ; mais je n'en ai point parlé, et j'en parlerai quand il vous plaira. Il n'en est donc pas question ici. Pour les laïques , desquels seuls il s'agit, il semble que vous vouliez

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