RÉPONSE DU PROVINCIAL
« fort éloigné et borné. J*en suis marri; et je le suU « encore beaucoup de ce que tout mon petit pouvoir « ne saurait m'acquitler envers vous », etc.
Et voici ce qu une personne , que je ne vous marquerai en aucune sorte , en écrit à une dame qui lui avait fait tenir la première de vos lettres :
« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous « l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée : elle a est tout k fait ingénieuse et tout à fait bien écrite.
« EIIeTïmTrirartïrHaîT^^
n monde les plus embrouillées ; elle raille finement; , « elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les « choses , elle redouble le plaisir de ceux qui les ence tendent. Elle est encore une excellente apologie, et, « si l'on veut^ «iêilélicate «t innocente censure. Et il
a y a enfin tant d'art, tant cRspïlinGlrtaBl Je j^û « ment en cette lettre, que je voudrais bien savoir « qui l'a faite » , etc.
Vous voudriez bien aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte ; mais contentez-vous de l'honorer sans la connaître, et, quand vous la connaîtrez vous l'honorerez bien davantage.
Continuez donc vos lettres sur ma parole , et que la censure vienne quand il lui plaira : nous sommes fort bien disposés à la recevoir. Ces mots de pouvoir prochain et de grâce suffisante, dont on nous menace, ne nous feront plus de peur. Nous avons trop appris des jésuites, des jacobins et de M. le Moine, en combien de façons on les tourne , et combien il y a peu de solidité en ces mots nouveaux, pour nous en mettre en peine. Cependant je serai toujours, etc.
POUR SERVIR DE RÉPONSE A LÀ PRÉCÉDENTE. Injustice , absurdité et nullité de la censure de M. Aniauld.
De Paris , ce 9 février ler».
Monsieur ,
Je viens ^e recevoir votre lettre, et en même temps Ton m'a apporté une copie manuscrite de la censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans Tune que M. Arnauld Test mal dans Tautre. Je crains qu'il n'y ait de l'excès des deux côtés , et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m'assure que, si nous l'étions davantage, M. Arnauld mériterait l'approbation de la Sorbonne, et moi la censure de l'Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connaître pour défendre son innocence , au lieu que je dois demeurer dans l'obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que, ne pouvant paraître , je vous remets le soin de m'acquitter envers mes célèbres approbateurs , et je prends celui de vous informer des nouvelles de la censure.
Je vous avoue , monsieur , qu'elle m'a extrêmement surpris. J*y pensais voir condamner les plus horribles hérésies du monde ; mais vous admirerez, comme moi, que tant d'éclatantes préparations se soient anéanties sur le point de produire un si grand effet.
Pour l'entendre avec plaisir , ressouvenez-vous , je vous prie, des étranges impressions qu'on nous donne depuis si longtemps des jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les
schismes , les attentats , qu'on leur reproche depuis si longtemps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres , et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, était grossi dans ces dernières années, oii on les accusait ouvertement et publiquement d'être non-seulement hérétiques et schismatiques, mais apostats et infidèles ; « de a nier le mystère de la transsubstantiation, et de r&- « noncer à Jésus-Christ et à l'Évangile. »
Ensuite de tant d'accusations si surprenantes (1 ), ^ a pris le dessein d'examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la seconde lettre de M. Ârnauld, qu'on disait être remplie des plus grandes {i) erreurs. On lui donne pour examinateurs ses pins déclarés ennemis. Ils emploient toute leur étude à rechercher ce qu'ils y pourraient reprendre; et ils eu rapportent une proposition touchant la doctrine, qu'ils exposent à la censure.
Que pouvait-on penser de tout ce procédé, sinon que cette proposition , choisie avec des circonstances si remarquables , contenait l'essence des plus noires héré* sies qui se puissent imaginer? Cependant elleétait telle, qu'on n'y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé, dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit, que je n'ai vu personne qui en pût comprendre la différence. On s'imaginait néanmoins qu'il y en avait beaucoup , puisque , les passages des Pères étant sans doute catholiques, il fallait qUe la proposition de M. Arnauld y fût extrêmement (3) contraire pour être hérétique.
(4) Vat. si atroces > édit. de IC57.
(4) Var. détestables i ibid.
{%) ytUt. horriblefhent, ibid.
C'était de la Sorbonne qu*on attendait cet éclaircissement. Toute la chrétienté avait les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies , où il donne en plusieurs colonnes sa proposition , et les passages des Pères d'où il l'a prise , pour en faire paraître la conformité aux moins clairvoyants.
Il fait voir que saint Augustin dit , en un endroit qu'il cite, « que Jésus-Christ nous montre un juste en la . a personne de saint Pierre , qui nous instruit par sa « chute de fuir la présomption. » Il en rapporte un autre du même Père, qui dit « que Dieu, pour mon- « trer que sans la grâce on ne peut rien, a laissé saint a Pierre sans grâce. » Il en donne un autre de saint Chrysostôme, qui dit « que la chute de saint Pierre « n'arriva pas pour avoir été froid envers Jésus-Christ, « mais parce que la grâce lui manqua; et qu'elle n'ar- « riva pas tant par sa négligence que par l'abandon de a Dieu , pour apprendre a toute l'Église que sans Dieu « l'on ne peut rien. » Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée , qui est celle-ci : « Les Pères nous « montrent un juste en lapersonne de saint Pierre, à qui « la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué. »
C'est sur cela qu'on essaye en vain de remarquer comment il se peut faire que l'expression de M. Arnauld soit autant différente de celle des Pères que la vérité Test de Terreur, et la foi de Thérésie. Car où en pourrait-on trouver la différence? Serait-ce en ce qu'il dit « que les Pères nous montrent un juste en « lapersonne de saint Pierre?» Mais saint Augustin l'a dit en mots propres. Est-ce en ce qu'il dit
« que la grâce lui a manqué? » Mais le même saint ÂLUgustin, qui dit «c que saint Pierre était juste, » dit « qu*il n*avait pas eu la grâce en cette rencontre. » Est-ce en ce qu'il dit a que sans la grâce on ne peut a rien? » Mais n'est-ce pas ce que saint Augustin dit au même endroit, et ce que saint Chrysostôme même avait dit avant lui, avec cette seule différence qu'il l'exprime d'une manière bien plus forte; comme en ce qu'il dit m que sa chute n'arriva pas par sa froideur, ni a par sa négligence, mais par le défaut de la grâce, et a par l'abandon de Dieu? »
Toutes ces considérations tenaient tout le monde en haleine, pour apprendre en quoi consistait donc cette diversité , lorsque cette censure si célèbre et si attendue a enfin paru après tant d'assemblées. Mais, hélas! elle a bien frustré notre attente. Soit que les docteurs molinistes n'aient pas daigné s'abaisser jusqu'à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète , ils n'ont fait autre chose que prononcer ces paroles : « .Cette proposition est téméraire, impie , blasphémaa toire, frappée d'anathème, et hérétique. »
Croiriez-vous , monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance, sont entrés en mauvaise humeur, et s'en prennent aux censeurs mêmes? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l'innocence de M. Ârnauld. Eh quoi! disent-ils , est-ce Ik tout ce qu'ont pu faire durant si longtemps tant de docteurs si acharnés sur un seul , que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre, et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l'Église grecque et latine? I a-t-ii un auteur qu'on veuille perdre, dont les
écrits n'en donnent un plus spécieux prétexte? Et quelle plus haute marque peut-on produire de la foi de cet illustre accusé?
D'où vient, disent-ils , qu'on pousse tant d'imprécations qui se trouvent dans cette censure, où Ton assemble tous ces termes « de poison , de peste , d'hor- « reur, de témérité, d'impiété, de blasphème, d'abo- « minalion, d'exécration, d'anathème, d'hérésie, » qui sont les plus horribles expressions qu on pourrait former contre Arius, et contre l'Antéchrist même, .pour combattre une hérésie imperceptible, et encore sans la découvrir? Si c'est contre les paroles des Pères qu'on agit de la sorte, ouest la foi etla tradition?Si c'est contre la proposition deM. Arnauld, qu'on nous montre en quoi elle en est différente , puisqu'il ne nous, en parait autre chose qu'une parfaite conformité. Quand nous en reconnaîtrons le mal , nous l'aurons en détestation : mais tant que nous ne le verrons point , et que nous n'y trouverons que les sentiments des saints Pères , conçus et exprimés en leurs propres termes, comment pourrions-nous l'avoir sinon en une sainte vénération?
Voilà de quelle sorte ils s'emportent ; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous , qui n'approfondissons pas tant les choses , tenons-nous en repos sur le tout. Voulons-nous être plus savants que nos maîtres , n'entreprenons pas plus qu'eux. Nous nous éga* rerions dans cette recherche. Il ne. faudrait rien pour rendre cette censure hérétique. La vérité est si d^icate , que , pour peu qu'on s'en retire , on tombe dans l'erreur ; mais cette erreur est si déliée, que, pour peu qu'on s'en éloigne, on se trouve dans la vérité. Il n'y
SUR LA CENSURE DE M. ÂRNÂULD. eS
a qu'un point imperceptible entre cette proposition et la foi. La distance en est si insensible, que J'ai eu peur, en ne la voyant pas, de me rendre contraire aux docteurs de l'Église , pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne; et, dans cette crainte , j'ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui , par politique, furent neutres dans la première question, pour apprendre de lui la chose véritablement. J'en ai donc vu un fort habile , que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence, parce que je lui confessai franchement que je n'y en voyais aucune. A quoi il me répondit en riant , comme s'il eût pris plaisir à ma naïveté : Que vous êtes simple , de croire qu'il y en ait! Et où pourrait-elle être? Vous imaginez-vous que, si l'on en eût trouvé quelqu'une , on ne l'eût pas marquée hautement, et qu'on n'eût pas été ravi de l'exposer à la vue de tous les peuples dans l'esprit desquels on veut décrier M. Arnauld? Je reconnus bien , à ce peu de mots , que tous ceux qui avaient été neutres dans la première question ne l'eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ces raisons, et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition? A quoi il me repartit : Ignorez- vous ces deux choses, que les moins instruits de ces affaires connaissent : l'une, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l'Église ; l'autre , que ses ennemis ont néanmoins résolu de l'en retrancher à quelque prix que ce soit ; et qu'ainsi les écrits de l'un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la çondam-
ner sans dire en quoi, ni pourquoi? Car nesaver-vous pas comment les jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement , que , la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers , où ils sont forcés de succomber : de sorte qu'après tant d'épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons?
Mais quoi ! lui dis-je, la chose étant ainsi, leur censure est inutile ; car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu'on y fera? Si vous connaissiez l'esprit du peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d'une autre sorte. Leur censure, toute censurable qu'elleest, aurapresque tout son effet pour un temps ; et quoiqu'à force d'en montrer l'invalidité il soit certain qu'on la fera entendre, il est aussi véritable que d'abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu'on crie dans les rues : « Voici la censure de M. Arnauld , voici la condam- « nation des jansénistes! » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent I combien peu de ceux qui la liront qui Tentendentl combien peu qui aperçoivent qu'elle ne satisfait point aux objections ! Qui croyez-vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examinera fond? Voyez donc combien il y a d'utilité en cela pour les ennemis des jansénistes. Ils sont sûrs par Ik de triompher, quoique d'un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois ; c'est beaucoup pour eux :
ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C'est de cette sorte qu'ils se sont maintenus jusqu'à présent , tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires , tantôt par une procession où la grâce suffisante mène TefTicace en triomphe , tantôt par une comédie où les diables emportent Jansénius; une autre fois par un almanach , maintenant par cette censure.
En vérité , lui dis-je , je trouvais tantôt k redire au procédé des molinistes; mais, après ce que vous m'avez dit , j'admire leur prudence et leur politique. Je vois bien qu'ils ne pouvaient rien faire de plus judicieux ni de plus sûr. Vous l'entendez , me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c'est ce qui a fait dire à un savant théologien « que les plus habiles « d'entre eux sont ceux qui intriguent beaucoup , qui « parlent peu , et qui n'écrivent point. »
C'est dans cet esprit que , dès le commencement des assemblées , ils avaient prudemment ordonné que , si M. Arnauld venait en Sorbonne , ce ne fût que pour y exposer simplement ce qu'il croyait , et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s'étant voulu un peu écarter de cette méthode , ils ne s'en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop fortement (1) réfutés par son second apologétique.
C'est dans ce même esprit qu'ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par là de Timportunitéde ces fâcheux docteurs qui entreprenaient de réfuter toutes leurs raisons , de produire les livres pour les con-
(I) Yar. vertement . édiu de 1657.
vaincre de fausseté, de les sommer de répondre, et de les réduire à ne pouvoir répliquer.
Ce n*est pas qu'ils n'aient bien vu que ce manquement de liberté , qui avait porté un si grand nombre de docteurs k se retirer des assemblées , ne ferait pas de bien à leur censure ; et que l'acte de protestation de nullité qu'en avait fait M. Ârnauld , dès avant qu'elle fût conclue, serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas préoccupés considèrent pour le moins autant le jugement de soixante et diA docteurs qat n'avaient rien k gagner en défendantM. Arnauld, que celui d'une centaine d'autres qui n'avaient rien à perdre en le condamnant.
Mais , après tout , ils ont pensé que c'était toujours beaucoup d'avoir une censure, quoiqu'elle ne soit que d'une partie de la Sorbonne, et non pas de tout le corps; quoiqu'elle soit faite avec peu ou point de liberté , et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers; quoiqu'elle n'explique rien de ce qui pouvait être en dispute; quoiqu'elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie , et qu'on y parle peu , de crainte de se méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples ; et la censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques et les plus subtils théologiens n'y pourront trouver aucune mauvaise raison. ^
Mettez-vous donc Tesprit en repos , et ne craignez point d'être hérétique en vous servant de la proposition condamnée. Elle n'est mauvaise que dans la seconde lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole? croyez-en M. le Moine , le plus
ardent des examinateurs , qui , en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis qui lui demandait en quoi consiste cette différence dont il s'agit , et s'il ne serait plus permis de dire ce qu'ont dit les Pères : « Cette proposition , lui a-t-il excellemment répondu, a serait catholique dans une autre bouche : ce n'est que « dans M. Arnauld que la Sorbonne l'a condamnée. » Et ainsi admirez les machines du molinisme , qui font dans l'Église de si prodigieux renversements, que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld ; que ce qui était hérétique dans les semipélagiens devient orthodoxe dans les écrits des jésuites; que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une \ nouveauté insupportable , et que les inventions nouvelles qu*on fabrique tous les jours à notre vue passent pour Tancienne foi de l'Église. Sur cela , il me quitta.
Cette instruction m'a servi. J'y ai compris que c'est ici une hérésie d'une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n'est que sa personne. C'est une hérésie personnelle. Il n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu'il est M. Arnauld. C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi qu'il fasse, s'il ne cesse d'être , il ne sera jamais bon catholique. La grâce de saint Augustin ne sera jamaisla véritable tant qu'il la défendra. Elle le deviendrait, s'il venait k la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l'établir, et de détruire le molinisme ; tant il porte de malheur aux opinions qu'il embrasse.
Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens , et non pas de théologie. Nous , qui ne sommes point docteurs , n'avons que faire à
leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de la censure à tous nos amis , et aimez-moi autant que je suis ,
Monsieur , Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
De la grâce actuelle, toujours présente ; et des péchés d'ignorance.
Dd Paris , ce 25 février 1CS6.
Monsieur ,
Il n*est rien tel que les jésuites. J'ai bien vu des jacobins , des docteurs , et de toute sorte de gens ; mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J'en ai donc vu un des plus habiles , et j'y étais accompagné de mon fidèle janséniste qui vint avec moi aux Jacobins. Et comme je souhaitais particulièrement d'être éclairci sur le suiet d'un différend qu'ils ont avec les jansénistes , tou-
(1) Cette signature énigmatique a été expliquée ainsi qu'il suit dans r édition in-48 de 47S3 : Transportez les trois premières lettres & la fin de la ligne , et lisez : Biaise Pascal Auvergnat, fils d' Etienne Pascal, et d'Antoine Arnaud,
(2) A propos de cette lettre , où Pascal prend si vivement l'offensive contre les jésuites , M. Sainte-Beuve &it la remarque suivante :
c Si Ton jette les yeux sur les éditions originales, l'impression même atteste qu'il y a là un redoublement, et que Faffaire décidément s'engage. Les trois premières Lettres , en plus gros caractères , faisaient à peine chacune huit pages in-i**. Avec la quatrième, les caractères deviennent plus serrés, plus fins, la matière plus dense. Les Lettres n'excèdent pourtant jamais les huit pages in-4°, excepté la seizième (qui encore a son post-scriptum d'excuse) elles deux suivantes et ùernières, où le restant de la polémique déborde. Jusque \k , au plus fort du combat , Pascal , de plus en plus écrivain et maître de sa plume, s'était £sdt une loi de réduire et de Caire tomber juste k une certaine mesure chaque petit acte, observant en cela une idée d* propoition et de nombre. • Port'Royal, t. III, pag. 451.
chant ce qu'ils appellent la grâ4:e actuelle, ]Q dis k ce bon père que je lui serais fort obligé s'il voulait m'en instruire; que je ne savais pas seulement ce que ce terme signifiait : je le priai donc de me l'expliquer. Très-volontiers , me dit-il ; car j'aime les gens curieux. En voici la définition : Nous appelons «t grâce actuelle, a une inspiration de Dieu par laquelle il nous faitcon- « naître sa volonté , et par laquelle il nous excite à la « vouloir accomplir. » En quoi, lui dis-je, êtes-vous en dispute avec les jansénistes sur ce sujet? C'est, me répondit-il, en ce que nous voulons que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes , à chaque tentation; parce que nous soutenons que , si Ton n'avait pas à chaque tentation la grâce actuelle pour n*y point pécher, quelque péché que Ton commît, il ne pourrait jamais être imputé. Et les jansénistes disent, au contraire, que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent pas d'être imputés : niais ce sont des rêveurs. J'entrevoyais ce qu'il voulait dire ; mais , pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : Mon père, ce mot de grâce actuelle me brouille ; je n'y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m'obligeriez infiniment. Oui, dit le père; c'est-k-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini : cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. Nous soutenons donc, comme un principe indubitable, « qu'une action ne peut être imputée à « péché , si Dieu ne nous donne, avant que de la com- « mettre , la connaissance du mal qui y est , et une in- « spiration qui nous excite à l'éviter. » M'enlendezvous maintenant?
Étonné d*un tel discours, selon lequel tous les pé- 4 chés de surprise , et ceux qu'on fait dans un entier ouj bli de Dieu , ne pourraient être imputés, je me tournai ( vers mon janséniste, et je connus bien, à sa façon, '' qu'il n'en croyait rien. Mais , comme il ne répondait mot , je dis à ce père : Je voudrais, mon père, que ce que vous dites fût bien véritable , et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulez-vous? me dit-il aussitôt ; je m'en vais vous en fournir , et des meilleures ; laissez-moi faire. Sur cela, il alla chercher ses livres. Et je dis cependant à mon ami : Y en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci ? Cela vous est-il si nouveau! me répondit-il. Faites état que jamais les Pères , les papes , les conciles , ni TËcriture , ni aucun livre de piété , même dans ces derniers temps , n'ont parlé de cette sorte : mais que, pour des casuistes, et dés nouveaux scolastiques , il vous en apportera un beau nombre. Mais quoi ! lui dis-je , je me moque de ces auteurs-là, s'ils sont contraires à la tradition. Vous avez raison, me dit-il. Et , à ces mots , le bon père arriva chargé de livres ; et m'offrant le premier qu'il tenait : Lisez , me dit>il , la Somme des péchés du père Bauny , que voici ; et de la cinquième édition encore , pour vous montrer que c'est un bon livre. C'est dommage , me dit tout bas mon janséniste , que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les évêques de France. Voyez , me dit le père , la page 906. Je lus donc , et je trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre coupa- « ble devant Dieu, il faut savoir que la chose qu'on veut « faire ne vaut rien , ou au moins en douter, craindre ; « ou bien juger que Dieu ne prend plaisir à l'action à c laquelle on s'occupe, qu'il la défend, et nonob-
DE LA GRACE ACTUELLE. 7i
« stant la faire , franchir le saut , et passer outre. » Voilà qui commence bien , lui dis-je. Voyez cependant, me dit-il, ce que c'est que Tenvie. C'était sur cela que M. Hallier, avant qu'il fût de nos amis, se moquait du père Bauny, et lui appliquait ces paroles : Ecce qui toliit peccata mundi ; « Voilà celui qui 6te les péchés du monde. » Il est vrai , lui dis-je , que voilà une rédemption toute nouvelle, selon le père Bauny. En voulez-vous , ajouta-t-il , une autorité plus authentique? voyez ce livre du père Annat. C'est le dernier qu'il a fait contre M. Arnauld; lisez la page 34 , où il y a une oreille , et voyez les lignes que j'ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d*or. Je lus donc ces termes : « Celui qui n'a aucune pensée de a Dieu, ni de ses péchés, ni aucune appréhension, « c'est-à-dire, à ce qu'il me fit entendre, aucune conte naissance de l'obligation d'exercer des actes d'amour « de Dieu, ou de contrition, n'a aucune grâce actuelle « pour exercer ces actes : mais il est vrai aussi qu'il « ne fait aucun péché en les omettant; et que , s'il est f damné , ce ne sera pas en punition de cette omis- < sion. » Et quelques lignes plus bas : « JEt on peut « dire la même chose d'une coupable commission. » Voyez-vous, me dit le père, comme il parle des péchés d'omission , et de ceux de commission? Car il n'oublie rien. Qu'en dites-vous? 0 que cela me plaît ! lui répondis-je; que j'en vois de belles conséquences. Je perce déjà dans les suites : que de mystères s'of-^ frent à moi I Je vois , sans comparaison , plus de gêné i justifiés par celte ignorance et cet oubli de Dieu, que par la grâce et les sacrements. Mais , mon père , né me donnez-vous point une fausse joie? N'est-ce point
72 OUATRIËME LETTRE.
ici quelque chose de semblable à cette suffisance qui ne suffit pas? J'appréhende furieusement le distinguo : j'y ai déjà été attrapé. Parlez-vous sincèrement? Comment! dit le père en s échauffant, il n'en faut pas railler ; il n'y a point ici d'équivoque. Je n en raille pas , lui dis-je ; mais c'est que je crains à force de désirer.
Voyez donc , me dit-il , pour vous en mieux assurer, les écrits de M. le Moine, qui l'a enseigné en pleine Sorbonne. H Ta appris de nous, à la vérité; mais il Ta bien démêlé. 0 qu'il l'a fortement établi 1 il enseigne que, pour faire qu'une action soit péché, il faut que toutes ces choses se passent dans Vàme, Lisez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous :^ verrez ici en français. «4. D'une part, Dieu répand dans .)' « l'âme quelque amour qui la penctie vers la chose * \ « commandée; et, de l'autre part, la concupiscence ' ' « rebelle la sollicite au contraire. 2. Dieu lui inspire - { « la connaissance de sa faiblesse. 3. Dieu lui inspire : « la connaissance du médecin qui la doit guérir. « 4. Dieu lui inspire le désir de sa guérison. 5. Dieu « lui inspire le déshr de le prier et d'implorer son se- « cours. »
Et si toutes ces choses ne se passent dans l'âme , K dit le jésuite , l'action n'est pas proprement péché , et ne peut être imputée , comme M. le Moine le dit en ce même endroit et dans toute la suite. En voulez-vous encore d'autres autorités? en voici. V,, Mais toutes modernes, me dit doucement mon jansé- *^ niste. Je le vois bien , dis-je; et , en m'adressant à ce père, je lui dis : 0 mon père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance I il faut que je vous
les amène. Peut-être n'en avez-vous guère vu qui aient moins de péchés, car ils ne pensent jamais à Dieu ; les vices ont prévenu leur raison : « Ils n'ont jamais « connu ni leur infirmité , ni le médecin qui l'a peut a guérir. Ils n'ont jamais pensé à désirer la santé de c leur âme , et encore moins- à prier Dieu de la leur a donner : » de sorte qu'ils sont encore dans l'innocence du baptême , selon M. le Moine. « Ils n'ont ja- « mais eu de pensée d'aimer Dieu , ni d'être contrits 0 de leurs péchés ; » de sorte que, selon le père Annat, ils n'ont commis aucun péché par le défaut de charité et de pénitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs , dont jamais le moindre remords n'a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée; mais, mon père, vous m'apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré/feéni soyez-vous , mon père , qui justifiez ainsi les gens I Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu'on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. 0 la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l'autre I J'avais toujours pensé qu'on péchait d'autant plus qu'on pensait moins à Dieu ; mais , à ce que je vois , quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y plus penser du tout , toutes choses deviennent pures pour l'avenir. Point de ces pécheurs à demi, qui ont quelque amour pour la vertu ; ils seront tous damnés ces demi-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs , pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'enfer ne les tient pas : ils ont trompé le diable k force de s'y abandonner. Le bon père, qui voyait assez clairement la liaison
de ces conséquences avec son principe , s'en échappa adroitement ; et , sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence , il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients , sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient sans péché , s'ils n'avaient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu'ils en ont tous , et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu'il va faire , et le désir ou d'éviter le péché , ou au moins d'implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n'y a que les jansénistes qui disent le contraire.
Eh quoi I mon père , lui repartis-je , est-ce là l'hérésie des jansénistes, de nier qu'à chaque fois qu'on fait un péché , il vient un remords troubler la conscience , malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre, comme dit le père Bauny? C'est une assez plaisante chose d'être hérétique pour cela 1 Je croyais bien qu'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées ; mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde çn a , vraiment je ne le pensais pas. Mais , mon père , je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs , qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle ; car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon père ^ aux dangereuses suites de votre maxime. Ne remarquez-vous pas quel efi'et
elle peut faire dans cesr libertins qui ne cherchent qu'à douter de la religion ? Quel prétexte leur en offrezvous , quand vous leur dites , comme une vérité de foi , qu'ils sentent , à chaque péché qu'ils commettent , un avertissement et un désir intérieur de s'en abstenir! Car n'est-il pas visible qu'étant convaincus, par leur propre expérience , de la fausseté de votre doctrine en ce point , que vous dites être de foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que si vous n êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure , ou que la religion est fausse , ou du moins que vous en êtes mal instruits.
Mais mon second , soutenant mon discours , lui dit : V(wis feriez bien , mon père , pour conserver votre doctrine , de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclareV ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits, f que c personne ne pèche qu'il n ait auparavant la cou- « naissance de son infirmité , celle du médecin , le dé- X sir de la guérison, et celui de la demander à Dieu? » Croira-t-on, sur votre parole , que ceux qui sont plongés dans l'avarice , dans l'impudicité , dans les blasphèmes , dans le duel , dans la vengeance , dans les vols , dans les sacrilèges , aient véritablement le désir d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus chrétiennes?
Pensera-t-on que les philosophes qui vantaient si hautement la puissance de la nature en connussent l'infirmité et le médecin? Direz-vous que ceux qui soutenaient comme une maxime assurée, «que ce
« n'est pas Dieu qui donne la vertu , et qu'il ne s'est c jamais trouvé personne qui la lui ait demandée , » pensassent à la lui demander eux-mêmes?
Qui pourra croire que les épicuriens , qui niaient la providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu , eux qui disaient € que c'était lui faire injure de « rimplorer dans nos besoins, comme s'il eût été ca- € pable de s'amuser à penser à nous ? »
Et enfin , comment s'imaginer que les idolâtres et les athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le vrai Dieu, qu'ils ignorent, de leur donner les vraies vertus qu'ils ne connaissent pas?
Oui, dit le bon père d'un ton résolu, nous le dirons ; et plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fait mal , et le désir de la vertu contraire , nous soutiendrons que tout le monde , et les impies et les infidèles , ont ces inspirations et ces désirs h chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer, au moins par l'Écriture , que cela ne soit pas
Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi! mon père, faut-il recourir à l'Écriture pour montrer une chose si claire? Ce n'est pas ici un point de foi , ni même de raisonnement ; c'est une chose de fait ; nous le voyons , nous le savons , nous le sentons.
Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père avait prescrits , lui dit ainsi ; Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu'à l'Écriture, j'y consens ; mais au moins ne lui résistez pas : et puisqu'il est écrit « que Dieu n'a pas révélé ses jugements aux « gentils, et qu'il les a laissés errer dans leurs voies, » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livre»