DÉMÊLÉ ENTRE M. PUYS ET LE P. AI BY
« ies ecclésiastiques de cette ville, leur imposant faus- « sèment et malicieusement qu'ils soutenaient ces pro- « positions hérétiques et impies : Que les commande- « ments de Dieu sont impossibles ; que jamais on ne a résiste à la grâce intérieure ; et que Jésus-Christ « n'est pas mort pour tous les hommes; et autres a semblables, condamnées par Innocent X. d Car c'est là, mes pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu'il vous est important de décrier. Et, quoiqu'il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu'à votre père Crasset de ces ecclésiastiques d'Orléans , votre conscience néanmoins demeure en repos, parce que vous croyez que « cette manière de calomnier ceux « qui vous attaquent est si certainement permise , » que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.
En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de Saint-Nizier, à Lyon : et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit , j'en rapporterai les principales circonstances.
Vous savez, mes pères, qu'en 1 649, M. Puys traduisit en français un excellent livre d'un autre père capucin, touchant « le devoir des chrétiens à leur paroisse « contre ceux qui les en détournent, » sans user d'aucune invective , et sans désigner aucun religieux ni aucun ordre en particulier. Yos pères néanmoins prirent cela pour eux ; et, sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France et honoré de toute la ville, votre père Alby fit un livre sanglant contre lu^, que vous vendites vous-mêmes dans votre propre église le jour de l'Assomption, où
il Taccasait de plasiears choses , et entre autres de « s'être rendu scandaleux par ses galanteries , et « d'être suspect d'impiété , d'être hérétique , excom- « munie, et enfin digne du feu. » A cela M. Puys répondit , et le père Alby soutint , par un second livre , ses premières accusations. N'est-il donc pas vrai, mes pères y ou que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre ; et qu'ainsi il fallait que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié? Écoutez donc ce qui se passa dans raccommodement qui fut fait en présence d'un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont au bas de cette page (4), comme ils sont marqués dans l'acte qui en fut dressé le 25 septembre 1650. Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que c déclarer € que ce qu'il avait écrit ne s'adressait point aux pères « jésuites : qu'il avait parlé en général contre ceux c qui éloignent les fidèles des paroisses, sans avoir c pensé en cela attaquer la société, et qu'au contraire c il l'honorait avec amour, i Par ces seules paroles, il revint de son apostasie , de ses scandales et de son excommunication , sans rétractation et sans absolution ; et le père Alby lui dit ensuite ces paroles : € Monsieur, la créance que j'ai eue que vous atta-
(1) M. de Ville, vicaire général de H. le cardinal de Lyon; H. Scarron, chanoina et cnré de Saint-Paal ; H. Hargat, diantre ; HH. Boavand, Sève, Anbert et Denriea, chanoines de Saint-Nizier ; H. du Gaé, président des trésoriers de France; M. Gros- Her, prévôt des marchanda ; M. de Fléchère, président et lieutenant général ; MM. i» Boissat, de Saint-Romain et de Barfoly, gentilshommes; M Bourgeois, premier avocat du roi an bureau des trésoriers de France ; MM. de Qotton père et flis ; M. Boniel ; i|ui ont tous signé k Toriginal de la déclaration, avec M. Puys et le père Alby.
DES CALOMNIES DES JÉSUITES. 28ï>
c quîez la compagnie dont j*ai l'honneur d'êlre, m'a € fait prendre la plume pour y répondre; et j'ai cru c que la manière dont j'ai usé m'était permise. Mais, c connaissant mieux votre intention , je viens vous c déclarer qu'il n'y a plus rien qui me puisse empêt cher de vous tenir pour un homme d'esprit , très- € éclairé, de doctrine profonde et orthodoxe, de mœurs « iRRÉPRÉflENsiBLEs, et, en un mot, pour digne pasteur € de votre Église. C'est une déclaration que je fais avec t joie, et je prie ces messieurs de s'en souvenir, i
Ils s'en sont souvenus , mes pères ; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n'admirerait ce discours du père Alby! Il ne dit pas qu'il vient se rétracter, parce qu'il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys ; mais seulement parce que , « connaissant que son intention « n'a pas été d'attaquer votre compagnie, il n'y a plus « rien qui l'empêche de le tenir pour catholique. » Il ne croyait donc pas qu'il fût hérétique en effet : et néanmoins , après l'en avoir accusé contre sa connaissance , il ne déclare pas qu'il a failli ; mais il ose dire, au contraire , qu'il croit que « la manière dont il en a « usé lui était permise. »
A quoi songez-vous , mes pères , de témoîgner'àinsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont pour votre société? comment n'avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes , et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs? Quoi, mes pères , un même homme , sans qu'il se passe aucun changement en lui , selon que vous croyez qu'il honore ou qu'il attaque votre compagnie , sera « pieux
« OU impie , irrépréhensible ou excommunié , digne « pasteur de l'Église ou digne d'être mis au feu , et « enfin catholique ou hérétique? » C'est donc une même chose, dans votre langage, d'attaquer votre société, et d'être hérétique? Voilà une plaisante hérésie , mes pères ; et ainsi , quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques , cela ne veut dire autre chose , sinon que « vous croyez qu'ils vous attaquent. » Il est bon , mes pères , qu'on entende cet étrange langage , selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c'est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l'Église que parce que vous croyez que mes lettres vous font tort : et ainsi il ne me reste , pour devenir catholique , ou que d'approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrais faire sans renoncer à tout sentiment de piété, ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien ; et il faudrait que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnaître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l'hérésie , puisque , la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d'erreur, je n'en puis sortir, ou qu'en trahissant ma conscience, ou qu'en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours, un méchant et un imposteur ; et , quelque fidèle que j'aie été à rapporter vos passages , vous irez crier partout qu'il faut être « organe du démon pour vous im- « puter des choses dont il n'y a ni marque ni vestige « dans vos livres; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire , tant le privilège que vous avez de mentir a d'é-
tendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein , parce que je répondrai en même temps à la neuvième de vos impostures ; aussi bien elles ne méritent d'être réfutées qu'en passant.
Il y a dix à douze ans qu'on vous reprocha cette maxime du père Bauny : Qu'il est a permis de recher- « cher directement , primo et per se , une occasion a prochaine de pécher pour le bien spirituel ou tem- « porel de nous ou de notre prochain , » tr. 4, q. 14, dont il apporte pour exemple : Qu'il est « permis à chaa cun d'aller en des lieux publics pour convertir des « femmes perdues , encore qu'il soit vraisemblable « qu'on y péchera, pour avoir déjà expérimenté sou- « vent qu'on est accoutumé de se laisser aller au péché « par les caresses de ces femmes. » Que répondit à cela votre père Caussin , en 4644, dans son Apologie pour la ^compagnie de Jésus, p. 128? «Qu'on voie « l'endroit du père Bauny, qu'on lise la page, les mar- « ges, les avant-propos, les suites, tout le reste, et « même tout le livre , on n'y trouvera pas un seul ves- « tige de cette sentence , qui ne pourrait tomber que « dans l'âme d'un homme extrêmement perdu de con- « science , et qui semble ne pouvoir être supposée que a par l'organe du démon ! » Et votre père Pmtereau , en même style, première partie , p. 23 : « Il faut être « bien perdu de conscience pour enseigner une si dé- « testable doctrine ; mais il faut être pire qu'un dé- « mon pour l'attribuer au père Bauny. Lecteur, il n'y <K en a ni marque ni vestige dans tout son livre. » Qui ne croirait que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre , et qu'on aurait en effet imposé au père Bauny? Avez-vous rien assuré contre
moi en de plus forts termes? Et comment oserait-on s'imaginer qu'un passage fût en mots propres au lieu même où Ton le cite, quand on dit qu il n'y en a ni marque ni vestige dans tout le livre?
En vérité , mes pères , voilà le moyen de vous faire croire jusqu'à ce qu'on vous réponde; mais c'est aussi le moyen de faire qu'on ne vous croie jamais plus, après qu'on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors , que vous ne faites aujourd'hui aucune difficulté de reconnaître, dans vos réponses, que cette maxime est dans le père Bauny, au lieu même qu'on avait cité : et, ce qui est admirable, c'est qu'au lieu qu'elle était détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente , que , dans votre neuvième imposture, p. 10, vous m'accusez « d'ignorance et de a malice, de quereller le père Bauny sur une opinioa a qui n'est point rejetée dans l'école. » Qu'il est avantageux , mes pères , d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre 1 Je n'ai besoin que de vousmêmes pour vous confondre. Car je n'ai à montrer que deux choses : l'une que cette maxime ne vaut rien ; l'autre , qu'elle est du père Bauny; et je prouverai Tune et l'autre par votre propre confession. En i 644 , vous avez reconnu qu'elle est détestable , et , en i656, vous avouez qu'elle est du père Bauny : cette double reconnaissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus , elle découvre l'esprit de votre politique. Car, dites-moi , je vous prie , quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non , mes pères , puisque vos réponses s'entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une
maxime qui est détestable selon vous-mêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime est détestable , vous avez nié en même temps qu'elle fût du père Bauny ; et ainsi il était innocent ; et quand vous avouez qu'elle est de lui , vous soutenez en même temps qu'elle est bonne , et ainsi il est innocent encore. De sorte que , l'innocence de ce père étant la seule chose commune à vos deux réponses , il est visible que c'est aussi la seule chose que vous y recherchez , et que vous n'avez pour objet que la défense de vos pères , en disant d'une même maxime qu'elle est dans vos livres et qu'elle n'y est pas ; qu'elle est bonne et qu'elle est mauvaise ; non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrais-je vous dire ïk-dessus? car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire, et, pour en omettre une infinité d'exemples , je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.
On vous a reproché en divers temps une autre proposition du même père Bauny, tr. 4, quest. 22, p. 4 00 : « On ne doit dénier ni différer l'absolution à ceux qui « sont dans les habitudes de crimes contre la loi de « Dieu, de nature et de l'Église, encore qu'on n'y « voie aucune espérance d'amendement : etsi emenda- « tionis futurœ spes nulla appareat, » Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y a le mieux répondu , selon votre goût , ou de votre père Pintereau, ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'un en condamnant cette proposition , mais en désavouant aussi qu'elle soit du père Bauny; l'autre , en avouant qu'elle est du père
Bauny, mais en la justifiant en même temps. Ëcoutezles donc discourir. Voici le père Pinlereau» p. 48 : € Qu'appelle-t-on franchir les bornes de toute pudeur, c et passer au delà de toute impudence , sinon d'im- € poser au père Bauny, comme une chose avérée, une c si damnable doctrine ? Jugez , lecteur, de l'indignité c de cette calomnie , et voyez à qui les jésuites ont € affaire , et si Fauteur d'une si noire supposition ne c doit pas passer désormais pour le truchement du c père des mensonges? » Et voici maintenant votre père Brisacier, 4® part., pag. 24 : c En effet, le père c Bauny dit ce que vous rapportez. (C'est démentir le père Pintereau bien nettement.) c Mais» ajoutet-il pour justifier le père Bauny, c vous qui reprenez f cela, attendez quand uu pénitent sera à vos pieds, € que son ange gardien hypothèque tous les droits c qu'il a au ciel pour être sa caution : attendez que c Dieu le père jure par son chef que David a menti , c quand il a dit , par le Saint-Esprit, que tout homme c est menteur, trompeur et fragile; et que ce pénic lent ne soit plus menteur, fragile , changeant ni péc cheur comme les autres; et vous n'appliquerez le c sang de Jesus-Christ sur personne. »
Que vous semble-t-il , mes pères , de ces expressions extravagantes et impies , que , s'il fallait attendre qu'il y eût quelgue espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre , il faudrait attendre que Dieu le père jurât par son chef qu'ils ne tomberaient jamais plus? Quoi 1 mes pères, n'y a-t-il point de différence entre V espérance et la certitude? Q}ït\\^ injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu'il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des
crimes contre la loi de Dieu , de nature et de l'Église , qu'on ne pourrait l'espérer sans que le Saint-Esprit eût menti: de sorte que, selon vous , si on ne donnait l'absolution k ceux dont on n'espère aucun amendement, le sang de Jésus-Christ demeurerait inutile, et on ne rappliquerait jamais sur personnel k quel état, mes pères , vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs , puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier, l'imposture ou l'impiété ; et qu'ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes.
De là vient que vous eu usez si souvent. Mais ce n'est pas encore là tout ce que vous savez faire, Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux , comme la Lettre d'un ministre à M. Àrnauld , qno vous débitâtes dans tout Paris , pour faire croire que le livre de la Fréquente communion , approuvé par tant d'évêques et tant de docteurs , mais qui , à la vérité, vous était un peu contraire, avait été fait par une intelligence secrète avec les ministres deCharenton. Vous attribuez d'autres fois à vos adversaires des écrits pleins d'impiété , comme la Lettre circulaire des jansénistes , dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossière , et découvre trop clairement la malice ridicule de votre père Meynier, qui ose s'en servir, pag. 28 , pour appuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde , comme les Constitutions du saint sacrement y d'où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir et qui font dresser les cheveux à la tête des simples , qui ne savent pas quelle est votre
Sd6 QUINZIEME LETTRE.
hardiesse k inventer et publier les mensonges : car il n'y a sorte ee calomnie que vous n'ayez mise en usage. Jamais la maxime qui Texcuse ne pouvait être en meilleure main.
Mais celles-là sont trop aisées k détruire ; et c'est pourquoi vous en avez de plus subtiles , où vous ne particularisez rien, afin d'ôter toute prise et tout moyen d'y répondre; comme quand le père Brisacier dit a que ses ennemis commettent des crimes abomina- « blés, mais qu'il ne les veut pas rapporter. » Ne semble-t-il pas qu'on ne peut convaincre d'imposture un reproche si indéterminé? Un habile homme néanmoins en a trouvé le secret, et c'est encore un capucin , mes pères. Vous êtes aujourd'hui malheureux en capucins, et je prévois qu'une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. Ce capucin s'appelle le père Valérien, delà maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit k vos calomnies. Il avait heureusement réussi k la conversion du prince Ernest, landgrave de Hesse- Rheinsfelt (4). Mais vos pères, comme s'ils eussent eu quelque peine de voir convertir un prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien partout), où» falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Ils firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disaient : a Ohl que nous avons de « choses k découvrir, sans dire quoi, dont vous serez
(4) II y avait, dans les premières éditions, du landgrave de Darmstadt; nuiis c'est une faute. Il faut le landgrave de Hesse-Rheinsfelt i car le prince Ernest , landgrave de Hesse, de la conversion duquel il s'agit ici, n'était pas de la maison de Hesse-Darmstadt, mais flU du prince Maurice, landgrave de Hesse.