CHAPITRE V
DE LA PROXÉNIE ATHÉNIENNE CONSIDÉRÉE COMME UNE FONCTION ; LES REPRÉSENTANTS D'ATHÈNES A L'ÉTRANGER.
Les proxènes avaient des devoirs très précis et l'obligation de rendre en toute circonstance tous les services qu'ils pourraient. De là, deux sortes de fonctions :
§ 1 . — Fonctions régulières.
Le proxène était à la fois hôte et prostate des envoyés officiels d'Athènes, même, en principe, de tous les citoyens.
Il devait loger tous ceux qui , n'ayant pas d'hôte privé dans la ville , venaient lui demander un asile. On s'acquittait volontiers de ce devoir. Les Grecs étaient curieux , aimaient à entendre parler des pays lointains. Chacun devait voyager à son tour et cherchait à se créer partout des amitiés. Ouvrir sa maison au plus grand nombre possible d'étrangers était en Grèce un des préceptes essentiels de la morale pratique (1) ; les combler de dons et d'attentions délicates était la façon la plus ordinaire d'afficher sa richesse. Aristote recommande de bien tenir compte des hôtes quand on construit une maison (2). Des appartements spéciaux leur étaient réservés (3). La description que Vitruve nous a laissée de la maison grecque est à cet égard fort intéressante (4) : « A droite et à gauche du péristyle on bâtit des maisonnettes » ayant des portes particulières, des triclinia et des chambres
(1) Xénophon, Œconom., II, 5.
(2) Nicomaque, IV, 2. Œconom., I, 6.
(3) Euripide, Alceste, 559.
(4) Vitruve, VI, 7.
» commodes. Quand arrivent des hôtes, on les reçoit, non pas » dans le péristyle , mais dans les appartements qui leur sont ré- » serves. » Ainsi , les gens de la maison n'étaient point importunés par la présence d'étrangers , et les hôtes conservaient toute leur indépendance. On leur abandonnait jusqu'à des greniers et des caves. Dans les grandes villes commerçantes l'hospitalité prenait une extension dont nos habitudes modernes ne peuvent donner aucune idée. Platon nous montre Callias d'Athènes, le riche proxène de Sparte , cédant l'une après l'autre plusieurs maisons que ses hôtes envahissent aussitôt. Gellias d'Agrigente avait construit des palais destinés aux étrangers (1). Des esclaves se tenaient aux portes et avaient ordre d'inviter à entrer tous ceux qu'ils verraient. Un jour, Gellias vit arriver cinq cents cavaliers de Gela. Il les reçut tous , leur donna à tous des manteaux et des tuniques tirés de ses magasins. L'historien Polyclite avait vu , dans la cave de Gellias, trois cents réservoirs taillés dans le roc, dont chacun contenait cent amphores. La maison d'un proxène athénien était ouverte non seulement aux citoyens, mais souvent aussi aux métèques (2), même aux alliés d'Athènes (3). On ne devait aux hôtes que le toit et le feu (4). Mais on s'en tenait rarement là. Il était d'usage d'inviter ses hôtes à dîner le jour de leur arrivée. Le lendemain on leur envoyait des poulets, des œufs, des choux, des fruits (5).
Si ses hôtes avaient quelque demande à faire, soit aux magistrats soit au peuple , le proxène devait solliciter pour eux une audience et les présenter (6). S'ils arrivaient à l'époque d'une fête , il leur procurait des places au théâtre (7). S'ils avaient quelque affaire en justice, il leur servait de patron (8). Il recevait leur argent en dépôt (9). Il était leur témoin, s'ils voulaient faire un testament (10). En cas de mort, il veillait sur l'héritage et le
(t) Diodore de Sicile, XIII, 83. Athénée, I, 5.
(3) Foucart, Mél. d'épigr. gr., 49.
(4) Plutarque, adv. Stoicos, 20.
(5) Vitruve, VI, 7.
(6) Pollux, VIII, 59.
(7) Ii.
(8) Suidas, Hésychius , TtpoÇevoç.
(9) Contre Callippe, 10-25.
(10) Il fallait cinq témoins si la donation montait à plus de mille drachmes. (Platon, Lois, XII, p. 953-954.) Dans l'inscription de Pétilia (C. I. G.. 4), sur laquelle on a beaucoup discuté, les cinq proxènes qui signent le testament d'une étrangère nous paraissent être tout simplement les témoins.
transmettait à qui de droit (1). Il se portait caution pour l'étranger qui empruntait de l'argent. Quand cet étranger était un marchand, le proxène , qui connaissait mieux le marché et les acheteurs , paraît avoir joué le rôle de commissionnaire (2). Tantôt il vendait la cargaison en son nom (7rpo7rpaT«p) , tantôt il se faisait simplement intermédiaire entre l'acheteur etle vendeur (irpoÇevriTr';). Les voleurs à la campagne, les chevaliers d'industrie à la ville , cherchaient souvent à exploiter la naïveté de l'étranger (3). Un bon conseil du proxène , un coup de main donné à propos réparait le mal. Le proxène ou les proxènes (car Athènes en avait souvent plusieurs dans la même ville) protégeaient et soutenaient partout leurs hôtes , leur rendaient mille services que les décrets ou les auteurs énumèrent parfois, mais que résument d'ordinaire des formules générales.
Un proxène athénien ne devait tous ces soins qu'aux citoyens, tout au plus aux habitants de l'Attique. Il est naturel de se demander comment un hôte public demeurant en Sicile , au Bosphore ou en Afrique , pouvait reconnaître un Athénien et n'être pas à la merci de toutes les entreprises et de toutes les mystifications. L'usage des au[xêoXa ou signes de reconnaissance paraît avoir été général pour l'hospitalité privée. Avait-on adopté le même usage pour l'hospitalité publique ? Il est question de d<VêoXa dans deux décrets athéniens de proxénie; ceux d'Evagoras de Gypre (4) et de Straton , roi de Sidon (5). Le premier est très mutilé, le second intact. Le peuple ordonne au conseil des Cinq- Cents de faire fabriquer des <7u[/.éoXa , afin que les Athéniens puissent reconnaître les envoyés de Straton et Straton ceux d'Athènes. Mais , à notre avis , il ne s'agit pas là de jetons d'hospitalité publique; le décret ne parle, en effet , que des agents officiels des deux Etats. Peut-être même faut-il voir là une mesure particulière ; d'ordinaire les ambassadeurs des cités étrangères étaient présentés au peuple par leur proxène; or il est probable que ni le Cypriote Evagoras ni le Phénicien Straton n'avaient à Athènes de représentant attitré ; les décrets qui les concernent ont donc été rédigés dans des circonstances exceptionnelles. En tout cas, l'in-
(1) Contre Callippe; c'est l'objet même du procès; voir tout le plaidoyer. (2)PolIux, VII, 4. Cf. Henri Estienne, Thésaurus, aux mots irpo?evéw et
(3) Xénophon, Mémorables, II, !, 14.