‹ Les proxénies grecquesChapitre 26 sur 72 · U., II · texte numérisé non relu

U., II

scription spécifie qu'on remettra les autxêoXa de Straton , non pas à tous les marchands athéniens partant pour la Phénicie , mais seulement aux ambassadeurs : il ne peut être ici question de jetons d'hospitalité. On a trouvé quelques disques de bronze mentionnant le nom et la patrie de proxènes. Mais ce sont simplement des exemplaires sur bronze de l'acte remis au proxène lors de sa nomination ; il est bien certain que les voyageurs n'en pouvaient emporter de semblables pour se faire reconnaître. Plusieurs monnaies (1) portent la légende xpoÇevo; , suivie d'un nom de ville ou de peuple au génitif ; si on compare ces médailles à celles des séries voisines, on s'aperçoit vite que ce nom est celui d'un magistrat éponyme ; npo^evo;, ripo;ev(or(ç, etc., étaient des noms très communs en Grèce (?). Nous ne possédons , par conséquent , aucun auuêoXov de proxénie. Il n'est même pas certain qu'il en ait existé. Un Athénien qui partait en voyage trouvait sur l'Acropole tous les décrets d'hospitalité publique , sans doute aussi une liste complète des hôtes. D'autre part, tout étranger en voyage était muni d'une sorte de passe-port , de carte d'identité qu'on appelait aussi aufjiêoXov (3). Un hôte public athénien , domicilié dans les régions les plus lointaines , pouvait reconnaître aisément un citoyen d'Athènes.

En même temps que protecteurs des individus, les proxènes étaient représentants et prostates de l'Etat. C'est d'ordinaire chez eux que demeuraient les ambassadeurs (4). C'est là qu'on était sûr de les trouver. Un jour, les Thébains, voulant exciter les Athéniens contre Sparte, soudoyèrent un aventurier de Thespie qui tenta une attaque nocturne contre les Longs-Murs (5). Les soupçons se portèrent aussitôt sur les ambassadeurs lacédémoniens alors à Athènes; ils habitaient chez Callias. Ils se défendirent vivement : « Croyez-vous donc, » disaient-ils, « que si nous » avions médité quelque coup de main, nous serions venus nous » loger chez notre proxène , aux yeux de tous et à la merci du » peuple ? »

C'était le proxène qui présentait les ambassadeurs à l'assemblée

(t) Ëckhel, doctrinanummorum, II, 433 : « Kwfwv HpôÇevo;. » Cat. Mus. Cxs. Vindob., 1, 178 : « Iasi proxenos. »

(2) Pape, Lexic. nonxinum propriorum grxcor., p. 2.

(3) Egger, Des Formalités de l'état civil chez les Athéniens {Mémoires d'histoire ancienne et de philologie, p. 105 et suiv.).

(4) Eustathe, Ad IL, IV, 207.

(5) Xénophon, Hellén., V, 4, 22.

du peuple et leur procurait des places au théâtre (1). Eschine reproche à Démosthène d'avoir fait le proxène en plaçant des coussins sur les sièges des envoyés de Philippe (2). Quand une ville avait quelque intérêt à débattre devant les tribunaux d'un autre état, elle avait pour patron son proxène (3). Le cas était très fréquent aux cinquième et quatrième siècles, aux temps de l'empire athénien.

L'hôte public était, dans sa ville, le chargé d'affaires d'un autre Etat (4). On a dit qu'il restait, pour ses concitoyens, un simple particulier. C'est exagérer. Plusieurs de ses fonctions, la présentation des ambassadeurs, son rôle de prostate d'un Etat, les missions diplomatiques dont on le chargeait fort souvent, lui assuraient dans sa patrie , sinon en droit , du moins en fait , une position demi-officielle. L'auteur du plaidoyer contre Callippe nous dit même qu'un proxène étranger, à Athènes, n'était pas considéré comme un simple particulier (oùx îStcôtou ovtoç) (5).

Un passage curieux d'un décret prouve que le peuple athénien donnait des instructions à ses proxènes. On loue un hôte public d'avoir exécuté « tout ce que lui a ordonné le peuple athénien (6). »

Une scène d'Aristophane pourrait même faire supposer que les Athéniens exerçaient une surveillance au moins indirecte sur leurs proxènes. Au temps de la confédération délienne, on envoyait dans les villes alliées des magistrats chargés probablement de contrôler les finances et qu'on nommait £7ri<rxo7coi. Un de ces inspecteurs arrive dans la ville des Oiseaux. Sa première question est : « Où sont les proxènes (7)? » Il demande l'adresse des proxènes surtout pour loger chez eux; mais il verra en même temps ce qui s'y passe.

§2. — Services extraordinaires et récompenses.

L'hôte public devait saisir toutes les occasions de témoigner à Athènes son zèle. Il pouvait lui rendre de très grands services. Il avait sur nos ambassadeurs et nos consuls , dont on se méfie tou-

(1) Ëustathe, Ai II, IV, 207.

(2) Eschine, Couronne, 76.

(3) Suidas (au mot 7tp65evoç). Schol. adDemosthen., 86, 6. Ad Ëerodot. : « irp6£evot ' ol 7tpoar<£Tai 7t6).£(i)v xai ypovTiaTai. »

(4) Suidas, au mot 7tp6$svoç.

(5) Contre Callippe, 28.

(7) Aristophane, Aves, 102 1 .

jours comme d'étrangers et d'ennemis , l'avantage d'être un homme du pays, un citoyen riche, influent, souvent chef de parti, qui pouvait chaque jour prendre la parole dans les conseils et les assemblées pour défendre les intérêts d'Athènes. En 415, Nicias combattit de toutes ses forces le projet d'expédition en Sicile ; ce n'est pas seulement qu'il aimât la paix ; il était aussi proxène de Syracuse (1). Pausanias cite comme une chose extraordinaire le fait que Xénias , hôte public de Sparte et ami d'Agis , ait formé un complot contre les Spartiates (2). Cimon avait toujours à la bouche le nom de Sparte et l'éloge de la constitution de Lycurgue ; son dévouement lui valut le sobriquet de cpt^oXaxwv et l'antipathie des Athéniens, qui l'exilèrent. Xénophon fut aussi hôte public de Lacédémone ; c'est la cause principale de son exil (3).

Les proxènes d'Athènes lui vinrent souvent en aide dans les circonstances difficiles. Epikerdès de Cyrène (4) et Evenor d'Argos Amphilochium (5), donnèrent chacun un talent à une époque où le trésor était vide. C'est auprès d'Evagoras de Gypre que se réfugie Gonon après la défaite d'QEgos Potamos(6). Les proxènes de certaines régions avaient pour mission spéciale de veiller sur les approvisionnements de blé. C'est à cette condition , expressément formulée , que des Tyriens obtinrent le titre d'hôte public (7). Evenor, médecin de son métier, soignait gratuitement les citoyens et les métèques athéniens (8).

Les proxènes, appartenant à la fois à deux villes, jouissant dans l'une des droits de citoyen , dans l'autre de la plus grande somme de privilèges que pût obtenir un étranger, étaient les négociateurs naturels des traités de paix. C'est par eux que se réglaient d'ordinaire les questions internationales. Athènes envoie plusieurs fois Callias à Sparte (9), Thrason d'Erchia (10) et Démoshène (11) à Thèbes ; ceux-ci étaient proxènes de Thèbes, celui-là

(i) Diodore, XIII, 2?.

(2) Pausanias, III, 7, 4.

(3) Plutarque, Cimon, 16, 5.

(4) Contre Lepîine, 42. C. I. A., II, 85.

(6) Id., I, 64.

(7) Id., II, 170.

(8) Id., II, 187.

(9) Xénophon, Hellén., V, 4, 22; VI, 3, 3-5.

(10) Eschine, Couronne, 138.

(U) W., Ambassade, 141-143.

de Sparte. Après la conclusion de la trêve de Nicias , Alcibiade déclara renoncer définitivement à son titre de proxène : c'est que les Lacédémoniens lui avaient fait injure en négociant la paix par l'entremise de Nicias sans se servir de leur hôte public (1). Toujours les proxènes nous apparaissent comme des conciliateurs entre les cités et les partis. Pendant la domination des Quatre- Cents , une émeute éclata dans Athènes ; on nous montre Thucydide de Pharsale, proxène athénien, parcourant les rues de la ville pour calmer les esprits et parer les coups (2).

Bien des proxènes jouèrent en leur temps un rôle important dans l'histoire. Pendant les troubles de Corcyre , une flotte de vingt vaisseaux allait faire voile vers le Nord : un avis de Nicias de Gortyne, hôte public d'Athènes, décida les Athéniens a se détourner vers la Crète (3). Doxandre, représentant de l'Attique à Mytilène , furieux de n'avoir pu obtenir pour ses deux fils les filles d'un riche citoyen , excita les ^Athéniens contre Lesbos (4) : Pachès prit la ville. Les hôtes publics eurent souvent une action sérieuse sur les décisions du peuple. Tous servaient bien les intérêts d'Athènes ; on voit aussi qu'ils n'oubliaient pas les leurs.

Us étaient célèbres par leur dévouement. Platon a peint sur le vif leur affection enthousiaste pour la grande cité (5). Enfants, ils en parlent avec orgueil ; quand on prononce son nom , leurs yeux brillent; quand on en médit , ils souffrent; quand on l'insulte , ils jouent du poing. Cette Athènes, ils la chérissent comme une seconde patrie, pour laquelle ils trahissent souvent la première (6). Les Athéniens étaient un de ces peuples qu'on ne saurait aimer ni haïr médiocrement. Athènes avait l'heureux don d'inspirer beaucoup d'amour aux uns , de jalousie aux autres, de dépit aux voisins , de colère aux sots.

Le peuple athénien récompensait ses proxènes selon leurs mérites. Au temps des guerres médiques , Arthmios de Zelia vint , de la part du grand roi , offrir de l'or et demander la paix. Quoiqu'il fût leur hôte public , les Athéniens faillirent le tuer ; ils le bannirent du moins de tout leur territoire (7). La leçon servit à tous. Les proxènes que nous connaissons ont rivalisé de zèle et

(1) Thucydide, V, 43, et Scoliastes.

(2) Id., VIII. 92.

(3) Id., II, 85.

(4) Aristote, Politique, VIII (V). 3, 13.

(5) Platon, Lois, p. 642.

(6) Thucydide, III, 2.

(7) Eschine, Couronne, 258.

de dévouement. Aussi Athènes leur accordait souvent de nouveaux honneurs et de nouveaux privilèges (1). C'étaient d'ordinaire l'éloge, le dîner au Prytanée , parfois une couronne, souvent réyxTY)(7iç (2) ; ou bien l'on conférait à l'hôte public quelque avantage possédé autrefois par ses ancêtres. Phormion et Garphinas , d'une famille de proxènes, avaient amené des troupes au secours d'Athènes ; ils obtinrent les mômes dons que leur grand-père (3). Enfin, quand un proxène avait rendu quelque service éclatant, quand il avait reçu l'un après l'autre tous les privilèges réservés par le peuple à ses proxènes, on lui donnait le droit de cité. Nous avons deux décrets relatifs à Evenor : par le premier , il devint proxène ; par le second, citoyen (4).

En certains cas, lorsque les charges étaient trop lourdes ou qu'on voulait honorer particulièrement un hôte public , les Athéniens votaient une indemnité pécuniaire. Dans un décret mutilé du cinquième siècle (5), il était question de présents, faits à des proxènes en voyage. Le décret en l'honneur de Lapyris deCléones renfermait aussi quelques clauses très particulières (6). Sur le rapport de l'archithéore envoyé aux jeux Néméens et sur la demande de Lapyris, proxène à Gléones, à quelques stades des jeux Nérnéens, le peuple décide que les apodectes remettront à chaque archithéore une somme d'argent destinée à être partagée entre les proxènes. 11 s'agit certainement des hôtes publics de Gléones ou de la même région. D'autre part , il est évident que l'emploi de cette somme a un rapport étroit avec les jeux Néméens; la somme sera remise à chaque nouvel archithéore, c'est-à-dire toutes les fois qu'il y aura des jeux. Ce doit être une indemnité aux proxènes pour recevoir les nombreux Athéniens qu'attiraient les jeux. Gléones est située tout près du sanctuaire, beaucoup plus près que Gorinthe des jeux Isthmiques. Le texte est trop mutilé pour que l'interprétation soit certaine ; mais l'hypothèse est du moins vraisemblable.

(I) C. I. A., II, 181, etc.

(1)Id., II, 186, 187.

(3) 'Etprj (Aspic àpx*> 1309.

(5) Id., 1, 81.

(6) Id., Il, 181.

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