CHAPITRE VI
On sait que le droit de cité fut , entre les mains du sénat de Rome, un merveilleux instrument politique. En n'accordant que l'un après l'autre tous les privilèges compris dans la Romana civitas , Rome était sûre de se créer, dans les différentes villes d'Italie et plus tard dans le monde entier , beaucoup de partisans dévoués. Athènes, aux cinquième et quatrième siècles, suivit une politique analogue , moins systématique en apparence , mais tout aussi raisonnée. Quelques auteurs grecs nous en avaient laissé la théorie ; des inscriptions récemment découvertes en montrent l'application. A Athènes comme à Rome , on trouve une véritable échelle des récompenses publiques accordées aux étrangers. La proxénie y tient une place fort importante. On ne saurait étudier cette institution en faisant complètement abstraction des institutions voisines. Le titre d'hôte public était rarement donné seul. On y joignait d'ordinaire d'autres titres et des privilèges. Il faut dire quelques mots du système politique dont la proxénie était une partie essentielle.
Dans la plupart des villes grecques , surtout dans une cité commerçante et démocratique comme Athènes, les hommes libres formaient deux grandes classes : les citoyens, jouissant de tous les droits , pouvant arriver à toutes les charges ; d'autre part , les étrangers, domiciliés ou non à Athènes , ayant des devoirs, presque aucun droit. Cette situation anormale ne pouvait durer qu'à force d'atténuations et de compromis. Tous les étrangers aspiraient à la condition du citoyen. L'Etat leur cédait l'un après l'autre les droits essentiels, mais à titre de privilèges, en récompense de services effectifs. De là cette longue suite de décrets tendant à assimiler plus ou moins l'étranger au citoyen. La série
des inscriptions honorifiques est une des plus riches de l'épigraphie athénienne.
Outre des taxes spéciales , les métèques payaient les mêmes impôts que les citoyens, dont ils n'avaient ni les droits civils ni les droits politiques et religieux. De là plusieurs classes de privilèges successifs. Par exemple, l'isotélie dispensait des taxes spéciales; reyxTYifftç donnait le droit de posséder; lesproxènes avaient presque tous les droits civils , étaient protégés par la loi , étaient parfois dispensés môme des impôts ; les droits politiques appartenaient au citoyen seul. Un décret du peuple pouvait conférer ou le droit de cité tout entier ou un seul des privilèges dont il se composait. Le second cas était de beaucoup le plus fréquent. Les métèques étaient donc répartis en autant de catégories qu'il y avait de parties constitutives du droit de cité. Les proxènes les plus richement dotés avaient la plus grande somme d'honneurs et de récompenses qu'un étranger pût réunir sans devenir citoyen.
Ce système était fort habile. L'étranger qui avait reçu un avantage quelconque passait sa vie à en mériter un autre. La distribution des honneurs publics fut un des plus puissants agents de la politique athénienne. Les inscriptions de proxénie en font foi. Le peuple n'accorde d'ordinaire à ses bienfaiteurs qu'une partie des privilèges demandés par eux : qu'ils persévèrent, Athènes ne sera pas ingrate ; on leur votera de plus grands honneurs (1). C'est la réponse que les Athéniens firent au roi de Sidon (2), aux princes du Bosphore (3), à un préteur romain (4). Et le peuple tenait parole ; nous avons des exemples de plusieurs décrets successifs , destinés à récompenser le même personnage.
Deux auteurs du quatrième siècle , Xénophon et Démosthène , ont exprimé nettement la théorie de ce système politique appliqué de leur temps. Xénophon montre fort bien que l'Etat ne saurait se passer des étrangers et conclut ainsi : « En accordant ces » privilèges même aux étrangers , nous avons agi en bons politi- » ques (5). » Il prouve que le meilleur moyen de développer le commerce athénien est de distribuer à propos les récompen-
(t) C. I. A., II, 137, 414.
(2) Id., II, 86.
(3) 'A8ï)vaiov, VI, 153.
(5) Républiq. des Athén., I, 12. La question d'authenticité du traité importe peu ici. Ces idées politiques étaient familières à la plupart des écrivains de l'époque.
ses publiques : « Il est aussi utile que juste de donner la proé- » drie à des marchands et à des armateurs , d'inviter parfois » au Prytanée ceux dont on remarque les vaisseaux et les car- » gaisons. Si on les honore, ils reviendront. » Et ce sont eux qui font la fortune et la grandeur d'Athènes : « Plus il arrive , » plus il s'établit ici d'étrangers, et plus l'on importe, plus l'on » exporte, plus l'on achète, plus l'on vend, plus l'on remue d'ar- » gent , plus le trésor est riche. » Et pour augmenter ainsi les revenus , que faut-il donc? « Aucnne dépense , seulement quel- » ques décrets , quelques honneurs , un pen de prévoyance (1). » Mais ces stèles coûtent cher, dira-t-on. L'objection n'arrête pas Xénophon : les décrets honorifiques sont fort utiles au commerce athénien ; il faut savoir dépenser quelque argent pour en gagner davantage. D'ailleurs, combien de gens paieraient volontiers les frais ! Que l'on consente à les nommer bienfaiteurs à perpétuité , vous les verrez apporter aussitôt l'argent ; vous verrez des villes , des rois , des tyrans , des satrapes vous demander la faveur de payer au même prix la même récompense. Il y a encore , dans l'intérieur des murailles, de grands espaces déserts : autorisez les métèques à y bâtir et donnez-leur reyx-niffiç , après enquête (2). Xénophon paraît avoir eu un sentiment très vif de la politique et des vrais intérêts d'Athènes. C'est à l'affluence des étrangers que l'Etat doit sa grandeur ; il faut les attirer et les retenir par tous les moyens. Il ne faut pas être avare des récompenses publiques. Encore Xénophon n'éclaire-t-il qu'un côté de la- question. Démosthène l'enveloppe tout entière. Par une habile distribution des honneurs et des privilèges, Athènes doit créer partout des comptoirs ouverts à ses marchands , des partisans dévoués à sa politique. Il revient sans cesse sur cette idée; tout le discours contre Leptine n'en est qu'une éloquente paraphrase. Il faut conserver précieusement les stèles honorifiques : « elles instruiront par » des exemples tous ceux qui voudront vous rendre service ; ils y » verront à combien de bienfaits vous avez répondu par des bien- » faits (3). » Des traîtres ont livré à Philippe Pydna et d'autres places. Pourquoi ont-ils travaillé contre vous? c'est dans l'espoir des récompenses que leur promettait Philippe. Le moyen de n'être plus trahis, c'est d'accabler vos amis de bienfaits. Démosthène pousse cette théorie jusqu'aux dernières conséquences. Quand il
(1) Xénophon, Vectigal., 3, 4 et suivw
(2) Vectigal., 2-3.
(3) Contre Leptine. 64
s'agit d'étrangers , il ne faut considérer les récompenses publiques que comme un des plus puissants moyens d'action politique. « Et même, en ce qui concerne le mérite, je n'hésite pas à vous » dire ceci : ce n'est pas de la même manière que l'Etat et un » particulier doivent examiner ce point. La question , en effet , » n'est pas la même. Gomme particuliers , nous cherchons si un » homme est digne de devenir notre gendre ou de contracter al- » liance avec nous... Mais lorsque l'Etat et le peuple, agissant au » nom de tous , honorent un bienfaiteur et un sauveur, ce n'est » pas à sa naissance ni à sa réputation qu'ils le reconnaissent , » c'est à ses actes (1). » On objectait à Démosthène que ni les Thébains ni les Lacédémoniens ne faisaient le même usage politique des récompenses publiques. « Entre les Lacédémoniens, les » Thébains et nous (répondait Démosthène), il n'y a aucune ana- » logie ni de lois, ni de mœurs, ni de gouvernement. » Les autres Etats ont leur politique à eux. Démontrez-nous qu'ailleurs on se trouve mieux , qu'on y fait de plus grandes choses, et nous renoncerons à notre politique à nous (2).
Démosthène ne développe pas là une théorie de circonstance ; il revient sur cette idée dans la plupart de ses grands plaidoyers. C'est la politique même d'Athènes qu'il expose. Aussi , quand Leptine demanda la suppression de ràTéXewt, Démosthène combattit la loi de tous ses efforts. Il montre très bien que la suppression de l'rréXeia, de l'un quelconque des avantages obtenus par des étrangers , ébranlerait tout le système politique d'Athènes et détruirait cette échelle des récompenses publiques si savamment construite. « Voici une chose qui me paraît mauvaise, c'est de y> réduire cette ville à la nécessité de décerner à tous également » les récompenses réservées aux services les plus signalés , ou , r> autrement, de ne pouvoir, en certains cas, témoigner sa recon- » naissance... Il faut mettre des distinctions entre les récompenses » dont vous disposez, pour que chacun soit classé d'après son » mérite et traité par le peuple en conséquence. » Qu'on supprime un seul des privilèges , et non seulement l'assemblée ne saura , dans certains cas, quel avantage accorder, mais encore toutes les récompenses paraîtront incertaines (3).
Plein de cette idée fixe , que tous les honneurs publics , depuis le droit de cité et la proxénie jusqu'à Yïyx.-rri<ji<; et l'exemption du
(1) Contre Leptine, 57.
(2) Ibid., 105-106.
(3) Ibid., 121.
(xeTot'xcov, devaient être entre les mains du peuple athénien des instruments politiques , Démosthène put se laisser entraîner parfois à soutenir d'étranges candidats. Tous ses ennemis et rivaux le lui reprochent, surtout Eschine (1). « Combien de gens il a » faits proxènes et citoyens ! » s'écrie Dinarque (2); et il en cite, en effet , beaucoup. On répétait même tout haut que Démosthène n'avait pas été toujours désintéressé. Hypéride l'accuse formellement : « Rien qu'avec ses décrets et ses proxénies, Démosthène a » gagné plus de soixante talents, sans compter l'argent reçu du » roi des Perses et d'Alexandre (3). » Que faut-il penser de toutes ces accusations? On ne sait trop. Tous les orateurs du temps se rejettent l'un à l'autre ce reproche. Que la claire intelligence des vrais intérêts d'Athènes ait parfois un peu égaré la conscience de Démosthène, c'est possible. Mais une chose seulement nous importe, c'est la curieuse théorie du grand homme d'Etat sur l'usage politique de la proxénie et des autres honneurs publics. Mieux .valait conférer parfois un titre glorieux à des indignes que de le refuser à tous. Les honneurs publics n'ont guère eu qu'à Athènes, et pendant deux siècles seulement, ce caractère politique nettement tranché.
Les inscriptions sont ici comme toujours un vivant commentaire des orateurs et des historiens. On combla d'honneurs les Thasiens , amis d'Ecphantos, qui avaient chassé la garnison lacédémonienne , livré Thasos aux Athéniens et fait entrer dans leur alliance toute la côte de Thrace (4) ; les Corinthiens qui avaient ouvert les portes de leur ville aux Athéniens vaincus sous les murs , et furent exilés après la paix d'Antalcidas (5) ; Evagoras de Cypre , qui donna asile à Conon (6) ; les Byzantins qui , en 390, livrèrent leur ville à Thrasybule et permirent aux Athéniens de reconstituer leur empire (7); le satrape Ariobarzane , révolté contre Artaxerxès en 367 (S) ; Denys de Syracuse (9) ; les chefs de mercenaires, Philiscos, Charidème, Lycidas ; tous ceux enfin qui avaient servi ou pouvaient servir la politique athénienne.
(1) Couronne, 65.
(2) Contre Démosthène, 36-43.
(3) Hypéride, contre Démosthène (édit. lilass, p. 14;
(4) f. I. A., II, 4. Contre Leptine, 59. (ô) Contre Leptine, 52.
(7) Contre Leptine, 60.
(8) Contre Aristocrate, 141.
Dans beaucoup de villes , les Athéniens choisissaient comme proxènes les chefs du parti populaire , ennemis de Sparte. C'était s'assurer de leur fidélité. Ce sont les proxènes athéniens qui soulevèrent le peuple de Mytilène contre les nobles et les Lacédémoniens. C'est par des services analogues que Pythias de Corcyre voulait conquérir la proxénie (1).
Si peu que nous en connaissions, les hôtes publics athéniens sont plus nombreux dans les îles de la mer Egée et sur les côtes de Thrace , dans tous les pays qui ont fait partie de l'amphictyonie délienne et de la confédération athénienne, partout où les Athéniens avaient les plus sérieux intérêts politiques ou commerciaux. Le peuple récompensait les services rendus aux alliés, aux clérouques. 11 avait des proxèues dans toutes les grandes villes de la Méditerranée orientale, à Rhodes, à Syracuse , à Cyrène , à Tyr, à Sidon , partout où abordaient les marchands et d'où partaient les convois de blé.
Sar deux points nous pouvons suivre pendant près d'un siècle la politique des Athéniens et reconnaître avec quelle habileté ils ont su se servir de la proxénie et des honneurs publics. C'est en Thrace et au Bosphore , deux pays où se mêlaient le monde grec et le monde barbare. C'étaient deux positions de première importance. Par l'occupation de la Thrace commença le premier empire athénien et se reconstitua le second. Byzance et la Chersonèse commandaient l'entrée du Pont-Euxin et les approches du Bosphore Cimmôrien , le plus riche grenier d'Athènes.
La politique des Athéniens en Thrace a été définie par Démosthène : « L'intérêt de nos concitoyens établis en Chersonèse est » qu'aucun des Thraces ne soit fort. Les querelles de ces princes » entre eux , leur défiance réciproque , sont pour la Chersonèse » le meilleur et le plus solide des remparts (2). » Etre à la fois l'ami de tous les petits princes ; sinon , être avec les faibles contre les forts ; en tous cas , avoir des intelligences à la eour de chacun d'eux pour exciter au besoin des guerres intestines : telles étaient les maximes des hommes d'Etat athéniens à l'égard de la Thrace. Pendant un siècle , nous les voyons fidèles à ce programme. Dès le début de la guerre du Péloponnèse, les Athéniens résolurent d'assurer avant tout la tranquillité de leurs possessions de Thrace. Dans ces régions régnait alors Sitalcès , tout prêt à marcher sur la Chersonèse; son beau-frère , Nymphodore d'Ab-
(1) Thucydide, III, 70.
(2) Contre Aristocrate, 103 et suiv.
dère , célèbre par sa haine contre Athènes , l'excitait encore. Les Athéniens tentent un coup hardi : ils donnent à Nymphodore la proxénie (1). L'Abdéritain change aussitôt de langage et devient le plus fervent ami des Athéniens. Il gagne Sitalcès à leur cause et vient en Attique pour conclure l'alliance. Il avait amené avec lui son neveu Sadocos, le ûls de Sitalcès; les Athéniens en profitent pour donner'au jeune prince le droit de cité. Rentré en Thrace , Nymphodore se prépare à marcher avec ses nouveaux amis contre le roi de Macédoine Perdiccas; mais il se ravise, demande à Perdiccas une entrevue , lui fait signer un traité de paix et d'alliance avec Athènes. Les affaires de Lacédémone allaient fort mal de ce côté. Les Péloponnésiens envoyèrent alors une ambassade chargée de gagner à tout prix Sitalcès et de se rendre ensuite près du grand roi. C'était un double danger. Trois envoyés d'Athènes, alors à la cour, vont trouver le jeune prince, lui rappellent qu'il est devenu leur concitoyen , lui demandent s'il laissera faire du mal à sa nouvelle patrie. Sadocos comprit à demi-mot, fit saisir les ambassadeurs de Sparte et les livra aux envoyés d'Athènes (2). On mit à mort les prisonniers, et pendant vingt ans les Athéniens furent maîtres incontestés de l'Hellespont. Dans les dernières années de la guerre , le roi Agis , désespérant de réussir tant que les convois de blé arriveraient librement au Pirée , chercha à retourner contre les Athéniens leur propre politique (3). Il choisit Gléarque, proxène de Byzance, lui confia quinze^ vaisseaux et le chargea de tenter un coup de main sur Chalcédoine et Byzance. Mais les Athéniens faisaient bonne garde dans ces parages; neuf vaisseaux s'y tenaient toujours. La flotte lacédémonienne fut mise en déroute.
La prise d'Athènes ruina l'empire des Athéniens. La guerre de Gorinthe, les succès de leur marine leur rendirent l'espérance. Aussitôt leurs regards se portèrent vers l'Hellespont. Ils reprirent le système politique qui leur avait si bien réussi naguère. En 390, deux citoyens de Byzance livrèrent leur ville à Thrasybule et reçurent la proxénie ; les Athéniens rétablirent l'impôt du dixième sur le transit (4). Bientôt Ecphantos et ses amis introduisirent à Thasos les Athéniens , qui , ayant une base solide d'opérations , eurent bientôt rétabli leur empire de Ghalcidique et de Thrace :
(1) Thucydide, II, 29, et tout le passage.