LES TEMPLES ; LA PROXÉNIE RELIGIEUSE OU THÉORODOQUIE
La proxénie avait un caractère religieux qui ne s'est nulle part complètement effacé el qui est frappant surtout dans certains pays éoliens et doriens. Aussi cette institution a-t-elle été adoptée par les communautés qui administraient les grands sanctuaires. A Olympie, à Delphes, à Délos, ce sont naturellement les éléments religieux de l'institution qui se développèrent le plus. Mais l'organisation de l'hospitalité publique n'y diffère pas en principe.
§1. — Diverses formes de l'hospitalité publique dans les grands
sanctuaires.
C'est autour des temples célèbres que se réunissaient en plus grand nombre les étrangers. C'est là que se heurtaient les intérêts les plus divers. Aussi la proxénie y est-elle plus complexe, plus variée que dans les Etats ou dans les associations ordinaires.
Dans les centres religieux du monde hellénique existait d'abord la proxénie proprement dite, avec quelques modifications de détail. Les communautés et les temples de Delphes, de Délos, d'Olympie, de Samothrace , bien d'autres sans doute, nommaient beaucoup de représentants dans les principales cités helléniques. De plus , les cités avaient des hôtes à Delphes , à Délos, à Olympie, à Samothrace. C'était en effet un principe de droit sacré que les dieux de l'Etat appartenaient aux citoyens. Les étrangers devaient être présentés au dieu, patronnés auprès du dieu par un citoyen (1). Un simple particulier non citoyen ne pouvait offrir un sacrifice
(1 Sur le rôle de la TipoiTotaîa en droit sacré et la nécessité pour les villes d'avoir un proxène près des grands sanctuaires, cf. livre I. chap. vu : ht proxénie et le droit religieux.
à Apollon que si un compatriote d'Apollon, qui était ou devenait par là même son prostate et son hôte, avait accompli les cérémonies préliminaires. Les ambassadeurs sacrés des villes étrangères étaient présentés au dieu par leur hôte public. Les villes qui n'étaient pas régulièrement accréditées auprès du dieu et ne pouvaient l'être , par exemple tous les Etats non helléniques , honoraient le dieu et lui sacrifiaient par l'intermédiaire d'une ville grecque. C'est ce qui arriva pour Rome; elle ne put rendre un culte à l'Apollon de Delphes qu'en entrant pour ainsi dire dans la clientèle de Marseille, en consacrant ses offrandes dans le trésor des Marseillaise Delphes (1). C'était un principe de droit religieux sur lequel on ne transigeait pas. On possède encore le règlement de divers temples (2) ; et quand des ambassadeurs de Sardes voulurent offrir un sacrifice à Apollon Pythien, Sardes n'ayant pas de représentant, on dut tourner la loi : la ville de Delphes elle-même se déclara proxène de Sardes et fit remplir les fonctions d'hôte public par ses propres magistrats (3). C'était donc une nécessité, et pour les temples de se faire représenter dans les principales villes, et pour les villes de nommer des représentants auprès des temples.
La proxénie ordinaire, légèrement modifiée, prit un développement extraordinaire autour des principaux sanctuaires nationaux. Mais l'affluence des étrangers, dévots, curieux ou marchands, était telle, les intérêts des temples étaient si complexes , que l'organisation commune ne suffît pas. Aussi se développèrent dans les temples quelques institutions identiques en principe, qu'on peut considérer comme le complément de la proxénie. De ce nombre sont les mesures prises par les communautés pour la réception des étrangers assimilés aux hôtes, et la théorodoquie.
Les temples étaient administrés soit par des confréries particulières et souveraines, qui avaient même le droit de frapper monnaie (4), soit par des communautés vassales ou une commission de délégués sous la suzeraineté d'un Etat voisin. La plupart des sanctuaires furent administrés alternativement d'après l'un ou
(1) Diodore, XIV, 93.
(2)Rei). archéol., 1874, p. 106; Mitth. des deuisch. Instit. in Athen, I, y. 342 et suiv.
(3) Bull. corr. hell., V, 400.
(4) Sur ces monnaies frappées par les confréries qui administraient les sanctuaires en divers points de la Grèce propre et de l'Asie Mineure, voyez Lenormant, Monnaie dans l'antiquité, tome II, chapitre sur le droit de frapper monnaie.
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l'autre système, suivant les oscillations de l'histoire politique; c'est le cas d'Olympie , de Delphes et de Délos, qui furent tantôt souverains, tantôt soumis aux Eléens ou aux Arcadiens, aux Etoliens, aux Athéniens. Mais, de toute façon, les administrateurs prenaient des mesures pour recevoir les étrangers. A Delphes , cà côté de la grande maison des hôtes (izooXvnov) , où étaient seuls admis les proxènes (1), on logeait les pèlerins sous des hangars ou des tentes. C'était un privilège envié que de camper dans le faubourg de Pylœa, sous la première tente, au pied de la terrasse d'Apollon ; un décret confère ce droit à Mentor de Naupacte (2). Chacun avait sa place fixe. Dans le projet de constitution élaboré par le roi Antigone pour la fusion des deux villes ioniennes de Lébédos et de Téos, on lit cette clause curieuse : « Quand on enverra des délégués au Panionion , nous jugeons » néces.-aire que ceux des deux villes fassent tout en commun et >» en même temps; le Lôbédien campera et aura place dans la pro- » cession avec les délégués de Téos, et sera appelé Téien (3). »
Certains Etats avaient conclu avec le temple un traité d'hospitalité (i). Dans ce cas, les envoyés officiels de la cité avaient droit, non pas seulement aux égards que partout on accordait aux ambassadeurs, mais encore aux privilèges des hôtes publics du temple. Les magistrats veillaient tout spécialement sur eux et se chargeaient de les présenter au dieu.
Toutes ces mesures prises par les administrateurs des temples pour la réception des étrangers et des hôtes ne sont, en somme, que les conséquences de l'extension de l'hospitalité ordinaire. Mais dans les grands temples l'hospitalité prit, en outre , une forme toute particulière : c'est la proxénie religieuse proprement dite, ou théorodoquie.
Les théores étaient les ambassadeurs sacrés, chargés des missions religieuses. On donnait ce nom :
1° Aux ambassadeurs des temples qui allaient jusqu'en Phénicie, à Cypre, au Pont-Euxin ou à Marseille annoncer l'approche des jeux et porter l'invitation officielle ;
T Aux délégués que les villes envoyaient pour les représenter officiellement dans ces fêtes.
Les théorodoques étaient les personnages qui avaient le droit
(1) Euripide, Ion., 1039.
(2) Le Bas, II, n° 841.
(3) Waddington, 1. d'As. Min., 86.
(4) Cf. livre I, chapitre vin, § 7. Traités de proxénie entre deux Etats.
et l'obligation de recevoir les théores, de les présenter dans les assemblées , de leur rendre tous les bons offices que les proxènes ordinaires rendaient aux ambassadeurs ordinaires. Parfois les villes prenaient des mesures pour la réception des théores des temples ; souvent elles nommaient elles-mêmes des hôtes religieux près des temples; enfin la plupart des sanctuaires avaient à l'étranger des hôtes religieux qui accueillaient leurs théores. De là , trois sortes de théorodoques.
§ 2. — La thêorodoquie liturgique.
Dans certains pays l'obligation de recevoir les ambassadeurs sacrés des temples était imposée aux citoyens riches. C'était donc ce qu'on appelait une liturgie. Quand la confédération étolienne reconnut les jeux fondés par Eumène, on décida que chaque ville de la ligue établirait pour les théores de Pergame des hôtes pris parmi les citoyens; la liste des personnages désignés était dressée par les magistrats municipaux et remise au stratège fédéral pour être communiquée au représentant politique de Pergame en Etolie (1). Un Etat ne désignait d'office des citoyens pour remplir ces fonctions d'hôtes des théores que si le temple n'avait pas luimême de représentants dans le pays. Le système de la thêorodoquie liturgique est donc une exception, comme celui de la proxénie liturgique.
§ 3. — Théorodoques des cités.
Beaucoup de cités constituaient, auprès d'un temple, des hôtes religieux chargés de recevoir et de présenter leurs théores. Asinc. petite ville de Messénie, venait d'établir des jeux nouveaux en l'honneur de Demeter Ghthonia. Suivant l'usage, elle sollicita par ambassadeurs la reconnaissance officielle de cette fête. Voici la réponse que fit l'assemblée d'Hermione en Argolide : « La cité d des Hermionéens reconnaît avec empressement le sacrifice que t> la ville des Asinéens va célébrer en l'honneur de Demeter » Chthonia. Nous constituerons un thêorodoque, qui recevra nos
(t) Bull. corr. hell., V, 372 : « xotç ôèOciopoïç toï; iTzay-fû'/ô^no^ toù? àywvaç tûv NtxaqropEwv y.a-ta'jTà'jat t<x; 7t6).et; iv.ô.vi'j.z ©swpoôôxou; tôv tôlâv -oÀtxàv xai àvev£Y*£Ïv' xoù; âp/ovra; xoù; ànà Tàv uroXt'cov tûi axpataYwi r, 7tpo£éva)i èv xà. Ilû6ta. »
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» délégués au sacrifice des grands jeux Chthoneia (1). » Suivent diverses clauses, puis : « On gravera le décret et on dressera la » stèle dans le temple de Demeter Chthonia , pour que les deux » cités en conservent le souvenir à perpétuité. Les magistrats » inviteront les ambassadeurs à la table commune pendant toute » la durée de leur séjour à Hermione. — A été élu théorodoque : » Agorœsos, fils de Praxias. »
Les communautés qui administraient les temples se faisaient elles-mêmes représenter près des sanctuaires rivaux. C'était un acte de courtoisie. Ainsi Olympie envoie des théores au temple de Didymes , près de Milet (2). Dans le décret où Delphes reconnaît la fondation des jeux de Pergame, elle décide qu'elle y enverra des théores, et nomme un théorodoque à Pergame.
Un certain nombre d'Etats semblent n'avoir pas adopté cette institution de la théorodoquie. De ce nombre est probablement Athènes. Les proxènes ordinaires , en ce cas , faisaient en même temps fonction d'hôtes religieux : telle était sans doute la condition de Lapyris de Cléoues, proxène athénien. Gléones est située à quelques stades des jeux Néméens. Sur le rapport de l'archithéore et à la demande de Lapyris, le peuple athénien décida que l'on remettrait à chaque archithéore une somme d'argent destinée à être partagée entre les proxènes. C'est probablement une indemnité accordée aux hôtes publics athéniens de la région pour les dépenses que leur causait l'affluence des citoyens d'Athènes attirés par les jeux (3).
§ 4. — Théorodoques des temples.
Outre leurs nombreux proxènes auxquels étaient confiés surtout les intérêts financiers et politiques des sanctuaires, les administrateurs des temples nommaient des théorodoques , hôtes religieux chargés d'accueillir et de protéger les ambassadeurs sacrés qui allaient annoncer l'approche des jeux. On connaît des théorodoques des temples d'Olympie (4) , de Delphes (5), de Délos (6),
(1) « xirraffTaaai 8è xai Ôeapoôoxov 8<mç ÛTroSéUexac 7tapaYiYvo(xévou; xoùç cruvôùxaç en) t^iv BuffÉav. » (C. I. G., 1193).
(2) Archœol. Zeitung, 1876, p. 183 et suiv.
(4) Archxol. Zeitung, 1876, p. 183 et suiv.
(5) C. I. G., 1693. Wesch.-Fouc, Inscr. de Delphes, 13, 17, 452, 465. Annali di corr. arch. , 1861 , p. 73. Bull. corr. hell. , V, 384. Haussoullier , Inscr. de Delphes, 8, 10, 12, 54, 57, 51. Curtius, Anecdota Delphica, a." 64, etc., etc.
(6) C. I. G., 2329. : « ©eapoôbxtcw twv Ay)>,(wv. »
de Zeus Néméen et d'Hêra Argienne (1), enfin du sanctuaire de l'île de Malte (2). Olympie avait des représentants exclusivement religieux à Ténédos; Délos, à Athènes; les temples de l'Argolide, en Troade; le temple de Malte, à Syracuse; Delphes, à Laodicée, de Syrie, à Ancône, à Sardes, à Thelphonssa, à Pergame, à QEsyme de Thrace, dans l'île de Cypre, à Alexandrie d'Egypte, en Messénie, à Naupacte , h Ilion. Les représentants religieux de Delphes recevaient les théores qui allaient annoncer les jeux Pythiens. Quand, à l'époque macédonienne, on créa à Delphes d'autres grands jeux , les Sotêria, tantôt on imposa aux anciens théorodoques de recevoir aussi les théores des Sotêria (3) , tantôt on nomma des représentants spéciaux (4).
§ 5. — Organisation de la théorodoquie.
Les communautés politiques et religieuses qui nommaient des théorodoques avaient en même temps des proxènes ordinaires , souvent dans les mêmes villes. Il importe de déterminer ; 1° les rapports de la proxénie religieuse avec la proxénie ordinaire ; 2° l'organisation même et les avantages de la théorodoquie.
1° Le titre de théorodoque, comme celui de proxène, est conféré par un décret des autorités souveraines. Ainsi les théorodoques du temple de Némée et de l'Herseon étaient désignés par l'assemblée d'Argos (5). Très souvent, à Olympie (6), à Malte (7), à Delphes (8), le même personnage remplit les deux fonctions. Mais il est à remarquer que les proxènes n'avaient pas de droit la théorodoquie. La majorité des hôtes publics du temple de Delphes n'étaient pas en même temps les hôtes des théores. Nicostrate d'Ancône, proxène du temple de Delphes , n'obtint la théorodoquie des Pythia et des Sotêria que par un amendement (9). D'autre part on connaît des théorodoques qui n'avaient pas le
(1) « ©ewpoSoxi'ai toù Aio; toù NsjJieîou xai zf,; "Hpa; tîjç 'Apyeîaç » (Archxol. Zeitung, 1855, p. 34).
(3) Foucart, Inscr. de Delphes, 13. Haussoullier, Inscr. de Delphes, 8.
(5) Archseol. Zeitung, 1855, p. 34.
(6) Ibid., 1876, p. 183 et suiv.
(8) Wesch.-Fouc. , Inscr. de Delphes, 465, 452, 13, 17. Curtius, Anecdota Delphica, 64. Haussoullier, Inscr. de Delphes, 8, 10, 12, 51, 54, 57.
(9) Wesch-Fouc, Inscr. de Delphes, 13.
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titre de proxène; par exemple l'Athénien Ammonios, hôte religieux de Délos (1).
2° Les théorodoques étaient d'ordinaire assimilés aux proxènes par la loi, du moins en ce qui concerne les honneurs et privilèges inhérents au titre même. Le fait est certain pour Delphes (2), probable pour les autres temples. A Olympie, les hôtes religieux étaient admis au culte : « Il participera aux sacrifices et à tous les » honneurs, comme y participent tous les autres théorodoques et ■d bienfaiteurs (3). »
Conclusion.
L'hospitalité publique s'est singulièrement développée dans les grands sanctuaires helléniques. L'organisation est des plus variées et des plus complexes.
1° Les communautés souveraines qui administrent les temples nomment, comme tous les Etats, des proxènes ou représentants ordinaires ;
2° Les cités étrangères ont, près des temples, des proxènes qui sont leurs patrons devant les dieux ;
3° Les administrateurs des temples offrent une sorte d'hospitalité publique élémentaire aux pèlerins considérés comme hôtes du dieu ;
4° Les communautés religieuses qui administrent le temple sont parfois proxènes de cités tout entières ; les magistrats de la communauté remplissent alors envers les envoyés officiels de la cité les fonctions des hôtes publics ;
5° Quand un temple n'a pas de représentants dans un pays, les autorités locales imposent à des citoyens la réception des théores envoyés par ce temple : c'est la théorodoquie liturgique, une mesure d'exception ;
6° Beaucoup de cités ont , auprès des temples , des hôtes religieux , appelés théorodoques , chargés d'accueillir et de protéger les délégués sacrés qui représentent leur patrie aux fêtes ;
(t) C. I. G., 2329. Cf. Arch. Zeiîung, 1855, p. 34.
(2) « xai t5).).oc ô<ra xai toT: 7//0'.: itpo£évot< xai evspyeTati; xai ôeapooôxoi; » [Annali di corr. arch., 1861, p. 73). Cf. Curtius, Anecdota Delphica , 64, et Haussoullier, Inscr. de Delphes , 8.
(3) « -rdv -re tw 7raTpôp Oîapoooy.iav ôiaôc'àexTai xai £nïoôsx£Ta( toip Oeapoip... tfiv te ÔUTiâv xai Tijjiàv -a^âv fi£T£/r,v , xa8à>p xai roi >.oi7toi 6eapo£ôxoi xai eùepifétai (xexexovu « (Archxol. Zeitung , 1876, p. 183).
266 LES PBOXÉNIES GRECQUES.
7» Les grands sanctuaires ont, dans les principales cités helléniques , des hôtes exclusivement religieux , appelés aussi théorodoques, chargés de recevoir les théores qui vont dans tout le monde grec annoncer l'approche des fêtes et porter les invitations pour les jeux.