ORIGINES DE LA PRUD HOMIE DES PATRONS-PÊCHEURS DE MARSEILLE
La prud’homie des patrons-pècheurs de Marseille remonte à une époque très reculée. Son origine se perd, en quelque sorte, dans la nuit des temps. Ces braves pêcheurs n’hésitaient pas à faire remonter leur communauté à la fondation de Marseille. Ne prétendaient-ils pas même à l'honneur d'être les descendants des premiers Phocéens qui, adonnés à la pêche et à la navigation, avaient établi leurs cabanes au quartier Saint-Jean. « On peut dire, affirmaient-ils(1), que l’origine de la communauté des pêcheurs de Marseille est aussi ancienne que celle de cette ville où, pour nous servir de l'expression d’un grand homme, tous les vents, les bancs de la mer, la disposition
(1) Mémoire pour lesprud’hommes de la communauté des patrons-
pêcheurs de la ville de Marseille. A Marseille, chez F. Brébion. M.DCC.LXXXII.
des côtes de la mer ordonnent de toucher. Suivant le témoignage des plus anciens historiens, les Phocéens, fondateurs de Marseille, étaient adonnés à la navigation et à la pêche. Établis dans leur colonie, il fallut, dit Justin, qu'ils fussent laborieux pour suppléer à la nature qui se refusait, qu'ils fussent justes pour vivre parmi les nations barbares qui devaient faire leur prospérité, qu’ils fussent modérés pour que leur gouvernement fût toujours tranquille, enfin qu'ils eussent des mœurs frugales pour qu'ils pussent toujours vivre d’un commerce qu'ils conserveraient plus souvent lorsqu'il serait moins avantageux. [l est certain que si ces qualités se sont conservées, c'est parmi ces hommes laborieux, justes, modérés et dont les mœurs frugales nous retracent encore celles des premiers temps. Tout a, chez eux, une forme antique et vénérable, qui n'échappe pas à l'œil du philosophe observateur. Une foule d'usages et de mots grecs se sont transmis d'âge en âge et se conservent dans le quartier de ces vrais Marseillais où l’on trouve des familles qui, depuis 400 ans, bornent leur ambitionà donner des pêcheurs et des matelots à la patrie ».
Il est certain que les premières peuplades qui se fixèrent sur les côtes de la Méditerranée se livraient à la pêche, elles tiraient leurs principales ressources des produits de la mer. Mais formaient-elles, dès cette époque, des corporations et rencontrerions-nous, à leur berceau, la gracieuse légende de Gyptis et de Protis (1). Il serait assez difficile
de le rechercher et surtout de le prouver,
(1) La légende de la fondation de Marseille est connue de tous, il
Retrouverait-on, alors, l’origine de la prud’homie dans les collèges romains que nous avons vu se développer en Gaule dans les premiers siècles de l'ère chrétienne ?
Après la conquête de la Gaule par Jules César, le peuple s'était approprié, avec une merveilleuse facilité, les institutions des vainqueurs. Des municipes s’élevèrent de toute part, de nombreux travaux d'utilité publique furentexécutés. La navigation devint aussi plus active, des postages furent élablis ou améliorés entre la Seine et la Saône, la Loire et le Rhône, l’Aude et la Garonne. Sur ces différentsfleuves, les mariniers formèrent des associations semblables à celles des artisans de Rome et durent èlre les premiers commerçauts d’une nation dont la principale richesse consista, d'abord, dans l’exportalion des produits du sol. Sous le
règne de Tibère, les nautes parisiens étaient déjà constitués
nous suffira de la rappeler Vers l'an 599 avant J.-C , les Phocéens eurent la pensée de créer des établissements sur les rivages de la Gaule. Une flotille avait été armée dans ce but, lorsque l’un des navires commandé par un jeune chef du nom de Frotis vint chercher un refuge dans le Lacydon.Frappé par la situation exceptionnelle que présentait ce port inespéré, Protis résolut aussitôt d'y fonder une ville. A cet effet, il se rendit auprès du roi des Ségobriges qui peuplaient la contrée. Or c'était le jour que le vieux roi ségobrien Mann avait fixé pour procéder au mariage de sa fille Gyptis. Conformémeat à la coutume du pays, tous les jeunes hommes qui aspiraient à la main de la fille du roi avaient été conviés à un repas solennel, à l’issu duquel la future épouse devait apparaître une amphore à la main et remplir la coupe de celui d'entre tous, dont son cœur faisait choix. D’après la légende, Gyptis, frappée de la beauté, de l'air noble et des riches habits dont Protis, qui venait d'arriver, était revêtu, sans plus d'hésitation, saisissant une coupe la remplit et l'offrit au jeune et bel étranger.
en un corps régulier et élevaient à Jupiter un autel dont les débris ont été découverts au commencement du xvur siècle (1). |
Aux u° et 1v° siècles, en Gaule, comme dans tout le reste de l’empire romain, le collège était la règle générale, la majorité des artisans devait vivre sous ses lois et quelques-uns de ces collèges paraissent même avoir possédé de grandes richesses et joué un rôle assez important dans les cités gauloises. Il suffit de citer, parmi ceux-ci, les nautes et les navicu/aires, que l’on trouve établis non seulement sur la Seine, mais sur la Loire, sur la Saône, sur le Rhône, sur la Durance, sur la Moselle, à Narbonne, à Arles, les collèges des utricularii, qui semblent accompagner partout les naules et sont, quelquefois, sous la protection d’un même patron (2).
Pourrait-on faire remonter historiquement la prud’homie à ces corporations ? Nous n’essayerons pas de le rechercher. On ne peut, en cetle matière, se livrer qu’à des hypothèses. Il est certain que, dans plusieurs villes, notamment dans celles du Midi, qui avaient conservé plus longtemps les mœurs romaines, on {rouve quelques traces des anciens collèges industriels. Ainsi, la charte municipale de Ravenne fait mention, en 943, d’un collège de pêcheurs (2).
Cependant, nous ne possédons aucun document qui nous
(1) Levasseur, op. cit., t. I, p. 22.
(2) Levasseur, op. cit., t. I, p. 71.
(3) Fantuzzi. Monumenta Ravennitia, t. IV, p. 174, cité par Aug. Thierry.
ORIGINES DE LA PRUD'HOMIE 17 permette de dire qu’à celte époque, les pêcheurs marseillais fussent réunis en communauté.
Nous sommes donc conduits à rattacher l'origine de la prud’homie au mouvement général qui, vers le x° siècle, donna naissance à la fondation des corporations.
Il nous faut, à cet effet, jeter un regard en arrière et décrire, en quelques mots, la situation de Marseille pendant cette période (1). Ancienne république phocéenne, ancien municipe romain, Marseille, à la chute de l’empire romain, traversa une époque des plus troublées, mais conserva toujours son autonomie. Les Goths et les Visigoths se disputèrent successivement la ville. Elle tomba, d’abord, au pouvoir des Visigoths, puis, les Burgondes s’en rendirent maîtres et la cédérent à Théodoric. Marseille eut un gouverneur, sous le nom de comte. Il ne commandait que dans la citadelle qui avait appartenu aux Romains et il n'était que protecteur pour la ville proprement dite qui continuait à se gouverner par ses propres lois.
En 539, la Provence passa sous la domination des Francs. À partir de ce moment, ce fut pour le pays, une période des plus affligeantes. Les rois mérovingiens avaient divisé la Provence en deux parties: la province d'Arles et la province de Marseille, qu’ils firent gouverner par des patrices.
La province de Marseille échut à Childebert, qui fixa la
rési lence du patrice à Marseiïlle.Après la mort de Clotaire [”,
(1) Voir Raufli, Histoire de Marseille.
Fabre, Aug. Histoire de Marseille.
MALAVIALLE. 2
Sigebert l’eùt dans son lot. A sa mort, son fils Childebert devint maître de la ville, après une vive lutte avec son oncle Gontran, roi de Bourgogne. Gontran exigea la moitié de la ville, afin d’avoir un port dans ses États. Le partage qui fut fait était fondé sur ce qui existait du temps des Romains. La ville haute, où avait été la citadelle et qui avait été retenue par Jules César, après la reddition de Marseille, devint la propriété des rois Francs, c'est là que résidait le patrice et l'évêque. La ville basse, celle qui avait été laissée aux Marseillais, resta au peuple de Marseille, qui était gouverné par le conseil de ville et par ses propres magistrats, mais sous Îa protection des rois francs
En 879, Marseille passa sous la domination de Bozon, roi d'Arles, qui forma de la province un royaume particulier. Il eut toute sa vie des guerres à soutenir, pour se maintenir sur le trône. Ce fut une nécessité pour lui d'accorder quelques avantages aux seigneurs et aux prélats qui lui avaient procuré le trône. Sous son règne, commença le morcellement des provinces et des villes. Dans les villes épiscopales, le pouvoir fut, en quelque sorte, partagé entre le souverain et l’évêque. Dans les bourgs et les villages, les seigneurs exercèrent l'autorité sous différents titres et il se forma un régime féodal. Ce régime détruisit toute espèce d'unité dans l’administration. Le comte de Provence, les évêques, les églises, les ordres religieux et militaires, les confréries se fpartagèrent la juridiction et
l'autorité.
Marseille forma une sorte de république jusqu'à l’époque de sa réunion au comté de Provence, en 1252, sous le règne de Charles d'Anjou. Elle était administrée par des lieutenants du comte de Provence, nommés vicomtes, qui ne tardèrent pas à s'affranchir du pouvoir du prince et érigèrent leur gouvernement en une véritable souveraineté qui fut bientôt suivie de celle de l’évêque. Il en résulta que la ville de Marseille fut partagée en deux juridictions, celle de l’évêque et celle du vicomte, l’une dans la ville haute qui avait appartenu aux Romains, aux Goths et aux Francs et l’autre dans la ville basse, qui s'était toujours gouvernée par ses propres magistrats, sous la protection des princes qui possédaient successivement la ville
haute.
Cette dernière, qui était soumise aux évèques, futérigée, par eux, en fief épiscopal. Elle renfermait, dans son enceinte, la Major et ses environs ct allait aboutir à une esplanade située au devant de l’église Saint-Laurent. Un simple mur de clôture et parfois des rues seulement déterminaient la limite de la cité épiscopale ou supérieure
de la cité inférieure ou vicomtale.
Depuis la porte française (porte de la Joliette) jusqu’à la tour Sainte-Paule, dont la base subsiste encore au boulevard des Dames, le rempart indiquait l'enceinte de la ville de l’évêque ; à côté de cette tour, on avait placé une borne contre les lisses qui s’étendaient, en ligne droite, jusqu’à
une autre borne marquée d’une croix. La ville supérieure
renfermait elle-même trois lieux fortifiés : le château Babon, Roque barbe et le palais épiscopal (1).
Cette ville était, elle-même, divisée en deux parties, soumises à une juridiction différente. Il y avait la juridiction de l’évèque, proprement dite, et celle du prévôt et du chapitre de la cathédrale. Les habitants ne jouissaient d’aucun régime municipal. La portion de l’évêque était appelée villa episcopalis Turrium,parce qu'il y avait plusieurs tours ; celle du prévôt et du chapitre villa præposituræ et operæ sædis Massiliæ. Le conseil de l’évêque était composé de quarante-cinq membres, celui de la prévôté de vingtcinq. L’évèque instituait un juge dans la première partie de la ville supérieure. Le prévôt et le chapitre en mettaient un autre dans la ville de la prévôté et un chanoine de leur corps remplissait ordinairement cette fonction. Mais le juge du prévôt et du chapitre était subordonné à un autre juge de l’évêque qui prononçait sur les appels et était juge souverain de tous les habitants de la ville haute.
La ville haute n'avait pas une grande importance et n'était pas peuplée. Les habitants étaient très pauvres, sa population se composait en grande partie de pêcheurs. Comme tous les gens de la mème profession, les pêcheurs de Marseille durent éprouver, de bonne heure, le besoin de s'unir Groupés dans les mêmes rues du quartier Saint- Jean, ils pouvaient facilement s'entendre et se rendre
(1) Méry et Guindon. Histoire de la commune de Marseille. Livre 1,
De:
Teissier Octave. Marseille au moyen-âge.
quelques services. Et, au lieu de se faire, les uns aux autres, une concurrence que leur faiblesse eût rendu désastreuse pour tous, ils préférèrent s’unir contre leurs ennemis communs. Ils en avaient de plusieurs espèces. Jls avaient à lutter contre les prétentions et les exigences des seigneurs et des riverains qui, non contents de s'arroger le droit de pèche exclusive dans les établissements par eux formés, madragues, bordigues ou maniguières, s’altribuaient parfois des étendues d’eau et prétendaient lever des droits, en denier ou en nature, sur les pêches qui se faisaient en mer ou sur les grèves (1). Des instructructions, datées du 22 mai 1785 et adressées par le maréchal de Castries à M. Chardon, commissaire du roi, constatent que la pêche « n’était nulle part aussi grevée de droits qu’en Provence et Languedoc el soumise à autant de restrictions par l'exercice d’une quantité de privilèges exclusifs » (2).
Si telle était encore la situation à la fin du xvur° siècle, il est aisé de juger ce qu’elle devait être à une époque plus reculée et de comprendre les causes du mouvement qui poussait alors les pêcheurs à s’unir en corporation.
Ils avaient à se défendre aussi contre les gens d’une profession analogue à la leur, voisins ou étrangers, qui empiétaient sur leur domaine et enievaient une partie de leur profit. Des conflits s'élevaient même, d’après le récit
que nous en donne l'historien Ruffi, entre pêcheurs de la
(1) Doynel. Les prud'hommes pécheurs.
(2) Archives : Chambre de commerce de Marseille.
ville haute et de la ville basse. « Sous Charles [‘", ces deux villes avaient été réunies (1321) ; on aurait pu croire que, placées sous la puissance d'un même prince, elles vivraiert dans une parfaite correspondance, et que cela obligerait les habitants à s’entraimer les uns les autres, et étoufter le ressentiment des vieilles divisions que la pluralité des seigneurs y avait. fait naître : mais le droit de l'une et de l’autre demeuraient séparés et par ce moien l’une des causes principales de leurs discussions subsistant, ils étaient à tout coup de querelle, Et de fait, en l'an mil trois cent vingt-huit, ceux de la ville vicomlale ne voulurent pas permettre la pèche aux mers de Marseille, à ceux de la ville épiscopale prétendans qu'ils n’y avaient aucun droit, si bien que le Roy, pour les accorder, permit par ses lettres-patentes aux habitants de la ville épiscopale de pêcher les jours de fête, et fit défense aux autres de leur donner aucun empêèchement » (1).
Enfin, la manière même dont se pratique la pêche sur les côtes de la Méditerranée, devait amener les pêcheurs à se former en corporation,
Tandis que les marins, qui font la pèche sur les côtes de la Manche et de l'Océan, s’éloignent à des distances assez considérables el ne rentrent au port qu'après plusieurs jours d'absence, les pêcheurs de la Méditerranée ne s'écartent pas des côtes, Le sous-sol même de la mer
les empêcherait de faire la pêche loin de terre, car les
(1) Ruffi, Histoire de Marseille, liv. V, chap. 3, p. 142, xxx.
fouds atteignent rapidement une très grande profondeur et la pêche y est impraticable. Les pêcheurs se trouvant réunis, en assez grand nombre, sur le même point, les difficultés entre eux devaient forcément être fréquentes. Pour éviter, autant que possible, les conflits, il fallait établir des règles propres à chaque région et à chaque mode de pêche et pouvoir assurer leur observation.
Ces différentes considérations devaient porter les pêcheurs à se constituer en communauté. La première forme, que dût revêtir la corporation, fut celle de la confrérie. Les pêcheurs du quartier Saint-Jean, qui étaient des serfs de l’évêque, se réunissaient à certaines époques, dans une chapelle particulière, pour y célèbrer les offices religieux, parler de leurs affaires et discuter leurs intérêts. « Un saint et une chapelle étaient, pour ainsi dire, le fonds nécessaire à toute confrérie. Chacune choisissait le saint qui convenait le mieux à sa profession (1)... L'image du patron était ordinairement peinte sur les bannières de la confrérie, la chapelle lui était dédiée et chaque corporation tenait à honneur d'enrichir sa statue et de parer
dignement son autel (2).
(1) A Marseille, les patrons-pêcheurs honoraient Mgr saint Pierre, parce qu'il avait été le plus grand pêcheur d'hommes. Les serruriers avaient, pour saint patron, saint Pierre ès liens, les hôteliers sainte Marthe, les charcutiers saint Laurent, les menuisiers saint: Joseph. Le jeu de mot fit placer les vignerons sous l'invocation de saint Vincent, les rôtisseurs fêtaient saint Just; les lanterniers et les verriers saint Clair, les blanchisseurs saint Blanc, les paveurs saint Roch et les enterre-morts saint Maur.
(2) Levasseur, op, cit. p. 471.
Le temple, comme dit M. Guérard dans sa préface au Cartulaire de Notre-Dame de Paris, fut longtemps, pour le peuple, son théâtre, son forum et son hôtel de
ville.
La confrérie était administrée par des chefs, qui rece-
vaient les noms de prieurs, consuls ou prud'hommes.
Telle est la forme que dût revêtir, à son origine, la corporation des pêcheurs du quartier Saint-Jean de Marseille (1). Cette association n'avait rien d’officiel. Ses membres n'avaient aucune voie de contrainte contre les forains ou contre les pècheurs isolés qui ne pouvaient ou ne voulaient pas en faire partie. Leur triomphe ne fut assuré que lorsque le seigneur lui-même eût sanctionné leurs règlements, parce que ce fut alors seulement que l'association acquit un caractère légal et prit place parmi
les droits et privilèges féodaux. Aussi les pêcheurs
(1) Au xvue siècle, les élections des prud'hommes se faisaient encore dans l'église Saint-Laurent, ainsi que cela résulte des lettres patentes du 16 décembre 1656, qui maintiennent les patronspêcheurs de Marseille dans l’ancienne liberté et coutume de procéder à l'élection des prud'hommes et fixent la dite élection au jour et fête de Saint-Étienne, dans l'église Saint-Laurent ou dans la salle des patrons-pêcheurs. Arch. de la prud'homne de Marseille, caisse A.
La juridiction des prud’hommes-pêcheurs de Martigues date du décret de l'Assemblée Nationale du 9 avril 1791. Jusqu'à cette époque, les pêcheurs formaient des corporations connues sous le nom de confréries de Saint-Pierre. Ces confréries élisaient leurs prud'hommes, qui portaient le titre de syndics,
n'ambitionnaient-ils rien tant que ces sanctions féodales. C'était pour eux la grande loi d’affranchissement et ils ne manquent pas d'invoquer ces litres, quand leurs privilèges
se trouvent menacés par quelques-uns de leurs ennemis.
HISTOIRE DE LA PRUD'HOMIE, DE SES ORIGINES A LA RÉUNION DE LA PROVENCE A LA FRANCE
Nous venons de rechercher les origines de la corporation des patrons-pècheurs du quartier Saint-Jean de Marseille. Il nous reste à retracer son histoire.
On fait remonter, ordinairement, l'institution de la prud’homie au roi René, comte de Provence, qui l'aurait établie par lettres patentes de 1452, confirmant un règlement rédigé, le 13 octobre 1431, par les pècheurs réunis, en assemblée générale, sous Ja présidence des consuls et du juge du palais. La date des statuts de 1431, 1452 est déjà très respectable, mais il est certain que l’organisation des pêcheurs en communauté remonte bien au delà.
La pièce la plus ancienne que nous trouvons dans les archives de la prud'homie porte la date de 1225 (1).
C'est la copie d’une sentence arbitrale, en langue latine,
(4) Archives de la prud'homie de Marseille, caisse N., registre intitulé : Registré des privilèges des prud'hommes, corps et communautés des patrons-pêcheurs du quartier de Saint-Jean de cette ville de Marseille.
transerite sur un regisire el rendue par Spina de Surexina, podestat de Marseille, et Audibert de Forealquier, au nom de Raymond Béranger, comte de Provence, arbitres
nommés par les partis.
« Arbitramur videlicet et dicimus, ut dictus dominus Comes ommes prædictas signorias et jura, quocumque jure ad universitatem Massiliæ pervenerunt vel de cætero pervenient, ipse Dominus Comes confirmet et laudet Communi Massiliæ et faciat inde cartam publicam ad nostri cognitionem et pro ipsis omnibus confirmationibus, tam præsentibus quam futuris Communi Massiliæ det prædicto Domino Comiti solidos viginti et quinque millia Regalis.
Item dicimus et mandamus et arbitramur quod Dominus Comes, propria volontate et consensu concedat Communi Massiliæ ut habeat el teneat in perpetuum insulam de Correnta et castrum ibidem ædificatum, cum portu qui appelatur de Bueco et eum piscariis et pertinentiis suis et si quod jus in eo habet dicto communi det et concedat et pro-
millat quod nunquam contraveniet per se, nec per suos »,
Cette sentence confirme les acquisitions faites par la communauté de Marseille, moyennant une indemnité de 25.000 sous royaux à payer au comte de Provence. Celuici renonce encore, en faveur des Marseillais, à la possession de l'île de Coronte et du château de Bouc. Il leur abandonne les trois quarts des revenus que ceux-ci perçoivent
à l’occasion du château marseillais dans l’île de Saint-Genet
(les Martigues), in piscarüs et bordigalis, sur le droit de pêche et des bordigues (1).
Il était, de plus, convenu que, toutes les années, ce traité serait solennellement juré et renouvelé entre le comte et les consuls recteurs de Marseille. Et, comme Raymond Béranger, en 1225, était en état de minorité, plusieurs de ses barons jurèrent avec lui, Guillaume de Signo Blancho, Pierre Augeri et Aymeric de Tarascon.
Cet acte est fait en conseil général de la ville de Marseille et approuvé par plusieurs de ses plus notables citoyens : Andouard, Ricavi, Bellomonte, Vivaud et autres.
Ce document n'indique pas que les pècheurs fussent, à cette époque, formés en corporation, mais il résulte de cet acte que leur profession était déjà prospère et que les gouvernants faisaient cas de ses produits.
Dans une consultation imprimée à Marseille en 1787, chez Brébion « imprimeur de la communauté des prud'hommes » faisant suite à un mémoire destiné à la juridiction des prud'hommes et signée Portalis, Pascalis, Barlet, ces jurisconsultes affirment que « les titres de ce corps remontent jusqu’au x° siècle », mais ils n’apportent aucune preuve de cette assertion (2).
Ruffi, qui écrivait vers 1646, s’exprime ainsi dans son
(1) Bordigue ou bourdigue : enceinte formée avec des claies sur le bord de la mer, pour prendre du poisson en l’engageant dans des filets disposés de manière qu'il ne puisse en sortir.
(2) Pardessus, Lois maritimes, t. 1, p. 237.
Histoire de Marseille (4) : « Les pêcheurs de Marseille ont un corps et communauté dont la direction appartient à quatre personnes qu’on eslit annuellement le jour et feste sainct Estienne ct sont obligés de venir en l’hostel de ville prester le serment entre les mains du viguier. Ils sont appelés prudhommes et dans les vieux titres probi homines piscatorum.. Je n’ai pu trouver en quel temps ils furent establis, toutefois il y a plus de 400 ans que les comtes de Provence et les Roys de France leur ont confirmé leurs anciens privilèges et leur en ont accordé de nouveau. »
Dans une procuration de 1349, aux écritures de Jean Sil-
vestre, notaire, ils se qualifient de consuls des pêcheurs (2).
(1) Ruffi. Histoire de Marseille, liv. X, ch. 1v, p. 434, XIV.
(2) On ne saurait voir dans cette qualification de consuls donnée primitivement aux chefs de la corporation des patrons-pêcheurs une indication sur les origines romaines des prud'homies.
Le consulat est la forme sous laquelle s'organisèrent d'abord les cités italiennes de l'{talie centrale et sententrionale quand elles s’'affranchirent dans le cours du x1° siècle : son nom venait de celui des magistrats élus ou consuls, qui, en nombre variable, y exercaient l'ensemble des pouvoirs. Il ne faudrait pas croire que, même en Italie, le consulat soit résulté du maintien ininterrompu des municipes romains, dont les magistrats portaient parfois le nom de consuies. Cette opinion, jadis soutenue, est totalement abandonnée aujourd'hui et l'origine du consulat municipal est tout autre. Les cités italiennes, lors de l'établissement du régime féodal, étaient presque toutes tombées sous la seigneurie des évêques et ceux-ci, pour y diriger l’administration et y rendre la justice, choisissaient dans la population un certain nombre de conseillers et d’auxiliaires appelés consules. D'Italie, le consulat municipal gagna d’abord la Provence et le Comtat-Venaissin, puis il se répandit dans tout le Languedoc au cours du xu° siècle. De grandes cités, Marseille,
Le même historien dit que les pêcheurs employèrent, en 1385, 2.000 florins d'or à l’achat d'une galère pour faire la
guerre aux Turcs, ce qui démontre encore qu’à cette époque ils vivaient déjà en communauté.
Parmi les pièces conservées aux archives, la plus ancienne qui mentionne l’existence des prud hommes est du début du xv° siècle. Louis IT d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, adresse, le 4 août 1402, des lettres -patentes (1) aux juges royaux de Marseille, par lesquelles il maintient les patrons-pêcheurs dans leurs anciens privilèges avec franchise de nouveaux impôts de leyde et rêve sur le poisson que les traitants ou fermiers des droits royaux voulaient leur faire supporter (quodam voraci atque insatiabili tumentes) et portant de plus de faire observer les anciens usages et coutumes contenus dans les registres et archives du roi.
Il résulte de ces lettres patentes, que les pêcheurs étaient, depuis longtemps, en communauté; elles confirment des privilèges déjà anciens.
Nous trouvons, enfin, le règlement du 14 octobre 1431, il constitue le document le plus important et Le plus intéressant. On a l'habitude de le considérer comme le premier titre de l'établissement des prud'hommes et de leur communauté. «Jusque-là les pêcheurs de la ville de Mar-
seille n'avaient point fait corps de communauté, les chartes
Arles, Avignon, constituèrent de petite république presque indépendantes.
Esmein, Histoire du droit français, p. 313.
(2) Arch. de la prud'homie de Marseille, caisse A, 1re liasse, n° 1.
antérieures à celles-cy n'en faisaient mention que sous le nom de pauvres pêcheurs, mais les titres postérieurs font mention de la communauté des pêcheurs du quartier de Saint-Jean » (1).
C’est là une erreur qui est combaltue par les documents historiques qui précèdent et qui nous indiquent que les pècheurs étaient réunis en corporation bien avant 1431. Cependant, ce règlementn’en conserve pas moins un grand intérêt, il nous donne des détails curieux sur l’organisation de la pèche à celte époque et sous le rapport de sa législation.
Il porte comme titre : Carto countenent leis reglaments sur les tonnaus et autres beis capiutouls. Il est écrit sur parchemin, long de 80 centimètres environ, tracé en écriture gothique,
rédigé en langue provençale (2). Il est précédé et suivi de
(1) Mémoire pour les prud'hommes de la communauté des patronspêcheurs de la ville de Marseille. A Marseille, chez Brébion, MDCCLXXX VII.
(2) Une annotation, mise sur le dos du parchemin, par un archiviste de la prud’homie lors d'un travail de classement, indique, à tort, qu'eile est écrite en langure catalane. C'est une erreur assez fréquente et qui s'explique facilement, ces deux dialectes ayant la même origine. En effet, à la suite de l'invasion des peuples barbares, le latin, qui était la langue commune dans toute l'Europe latine, s'altéra d’abord et se dénatura graduellement, à peu près de la même manière, partout et finit par former une langue vulgaire qui fût appelée romane. De tous les dialectes qui allaient naître de la langue romane, le catalan fût celui qui se forma le plus tôt et qui se maintint le plus pur. Ce dialecte catalan fût apporté, en Provence, par Raymond Béranger, au xu° siècle, lors de l’avènement du comte de lFarcelone à la souveraineté de la Provence et
longues formules latines insérées par le notaire rédacteur
de l'acte.
Voici son texte in exlenso :