PRISE DE BAR-LE-DUC
L'ofïîcier, piqué, demanda alors pour les cent cinquante hommes qui allaient venir cent douze kilogrammes de viande, huit cents kilogrammes de pommes de terre, deux cents kilogrammes de pain, neuf cents cigares et cent cinquante litres de vin : c Nos chevaux étant assez mal ferrés, ajouta-t-il, vous me fournirez aussi trois cents fers de rechange. »
— Ceci est impossible, répliqua le maire avec son imperturbable sang-froid. Mais je vous donnerai du fer en barre que vos maréchaux travailleront.
— J'espère, monsieur le maire, dit TofRcier, que vous voudrez bien, pour éviter le pillage de votre ville, faire porter ces provisions sur la place qui est là devant, et oii les cent cinquante hussards que je précède viendront camper à midi.
A midi, en effet, les cent cinquante hussards, précédés d'un marchand de fromage dont j'ignore malheureusement le nom, arrivèrent sur la place Reggio. Au centre s'élève, entourée d'une grille, la statue en bronze du maréchal Oudinot, qui fut gouverneur de Berlin. Les hussards attachèrent leurs chevaux à cette grille, et tandis qu'ils préparaient leur repas sous les belles avenues qui entourent la place, quelques-uns empilaient dans le vaste chariot du marchand de fromage des provisions, des armes, des munitions...
Or, à peine commençaient-ils à manger qu'il leur aiTiva une alerte. Le marchand de fromage avait disparu, emmenant son chariot. Le désarroi fut si grand.
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que, lorsque les hômmen se lancèrent au galop dans toutes lès rues, ils ne trouvèrent pas leur voleur.
L'hilarité des habitants fut grande. Elle poussa l'exaspération des hussards à un tel degré, qu'ils menacèrent les habitants. En un clin d'oeil toutes les mai** sons se fermèrent et un silence de mort succéda aux clameurs.
Le chef de corps trouva ce silence dangereux et leva le camp. Les hussards, poursuivis par les sifQets et les huées, allèrent camper hors de la ville, au village de Mussey, où le lendemain cinq chasseurs d'Afrique en reconnaissance leur tuèrent deux hommes.
Les chasseurs d'Afrique inspirent aux Prussiens une .telle teiTeur, qu'aussitôt après cette affaire, à 8 heures, on vit les hussards, absolument en fuite, traverser la ville au galop, sans s*ai*rêter à auôune porte.
Le samedi, on n*en vit aucun dans la ville.
Mais hier, dès 5 heures du matin, deux cents hulans y firent leur entrée. Leur chef annonça au maire qu'il prenait possession de la ville au nom du roi.
Les soldats se casernèrent à la gendarmerie et à la gare du chemin de fer, et les officiers, après avoir déjeuné à l'hôtel du Commerce, établirent leur quartier au couvent des Pères maristes, que ces religieux avaient disposé en ambulance.
Cette fois, ils s'emparèrent du bureau du télégraphe.
Le préposé, avec le plus grand calme, leur expUqua le fonctionnement des appareils et se mit gracieuse-^
PRBË DB BAR-Lfi-DOC ItT
ment à leur disposition. Les Prussiens étaient enchantés de la bonne grâce de ce jeune homme. Aussi le laissèrent-ils sortir un instant sous le plus légitime des prétextes» Il ne revint plus, mais il avait eu le soin d'emporter dans ses poches les bobines d*électro-aimant sans lesquelles le télégraphe ne peut fonolionner !
Après avoir fait leurs réquisitions ordinaires, dont je vous ai donné la proportion exacte, les uhlans firent afficher sur les murs de la ville un factum autographié, imprimé en français et en allemand, sur deux colonnes.
Par ce factum, dont le français est des plus excentriques, le commandant prussien déclare, au nom du roi son maître, que la Lon^aine est pays conquis et soumis aux lois qui régissent la Prusse ; qu'en conséquence, aux termes de ces lois, que nul n'ignore, sera puni de mort :
Celui qui détériorera une route ;
Celui qui fera sauter un pont ou tout autre édifice ;
Celui qui insultera un soldat du roi ;
Celui qui espionnera l'armée du roi ;
Celui qui aidera, recevra ou logera un espion;
Celui enfin qui refusera de fournir des renseignements aux soldats du roi ou qui leur donnera des renseignements faux.
Le commandant envoya, aussitôt son arrivée, saisir chez les libraires et papetiers toutes les cartes de géographie.
Ce n'est pas de cela qu*il faut se plaindre, car si les Prussiens ne connaissent la France que par nos cartes
Iâ8 LES PRUSSIENS EN FRANGE.
ils pourront bien s'en aller à Berlin en croyant venir à Paris !
Malgré les menaces, les exactions, les lances qui se baissent vers eux à chaque instant, les habitants de Bar font aux Prussiens fort mauvaise mine. Les gamins sifflent, crient, les hommes menacent, les femmes pleurent, mais la contrée est si littéralement encombrée de soldats que toute tentative d'insurrection est impossible.
Voici, en effet, à l'heure qu'il est, la situation des Prussiens, dont les bois qui nous environnent sont absolument infestés :
De Gommercy, un corps d'armée considérable se dirige vers Troyes par la vallée de la Saulx, campant le jour dans les forêts de Ligny, du Val, du Der, franchissant de nuit les espaces découverts qui les séparent, et semblant vouloir marcher ensuite par la vallée de l'Aube, évitant ainsi Ghâlons et les plaines.
Est-ce un corps d'armée nouveau ? Est-ce celui du prince-héritier qui de Pont-à-Mousson s'est transporté à Pierrefitte et de Pierrefitte marche sur Révigny et Heitz-le-Maurupt?
Ce que je sais, c'est que le corps d'armée qui suit cette dernière ligne nous envoie à l'instant en reconnaissance une petite troupe de douze dragons, devant laquelle je me repUe (1).
(t) C'était l'armée qai, venant par le sud, devait nous rejeter, à Sedan sur la rive droite de la Marne. Nous imprimions cela le 23 août, et le gouvernement semblait no se douter de rien.
xxxrv