LE CARREFOUR DE REIMS
transports militaires, est libre, mais on aurait vu aussi des éclaireurs à Witry-lès-Reims, localité distante de deux kilomètres seulement de Cernay, le village aux trois cents Prussiens.
Celle de Châlons-Mourmelon est absolument supprimée. Pour barrer la route aux Prussiens, la compagnie a elle-même incendié Testacade de La Veuve, sorte de longue chaussée en bois traversant les plaines basses de la Champagne»
Enfin, la Ugne d'Ëpernay est peut-être encore intacte, — ce n'est qu'une supposition, — car les stations en sont abandonnées et fermées, et le télégraphe n'y fonctionne plus. Hier soir pourtant on a envoyé de Reims à Epernay un bataillon de troupes par cette hgne sur un train spécial, et il est arrivé sans encombre. Si les Prussiens ont fait leur mouvement autour de Reims, il auront passé au-dessus du tunnel de cette hgne qui a quatre kilomètres de longueur entre Rilly et Germaine.
11 faut donc attendre ici. Du reste, on entend de minute eu minute des coups de fusil à peu de distance de la gare. Aujourd'hui, quinze cents terrassiers ont travaillé avec ardeur à la confection de retranchements sur les points de la circonférence de Reims oii l'on peut craindre l'arrivée de Tennemi.
Un paysan nous apprend à l'instant que le canon s'est fait entendre avec persistance du côté de Grand- Pré, le passage de l'Argonne situé le plus au nord.
Comme il est matériellement impossible de se
rendre sur ce point sans franchir de petites lignes prussiennes, c*est ici que j'attends les renseignements sur cette action.
J'arrive à Taffaire de Sillery, village célèbre, situé à neuf kilomètres seulement de Reims, sur la route et le chemin de fer qui conduisent au camp de Mourmelon.
Depuis que le pays est menacé, le maire, homme prudent, a quitté sa commune, ce qui causa quelque embarras aux quarante dragons de la garde royale qui vinrent demander , à 5 heures du soir, 250 rations de foin, autant d'avoine et de paille.
Ils s'adressèrent alors à l'adjoint, M. Lalondie, et en attendant qu'il eût fourni les rations demandées, se répandirent dans les cabarets, oii ils payèrent leurs consommations.
Deux zouaves furent faits prisonniers par eux sans coup férir. Ils ont emmené aussi M. Montlaurent, meunier à Sillery, et M. Lecondé, voiturier. Ils ont mis les menottes» à ces prisonniers, mais ils ne les ont pas autrement maltraités.
Ils passèrent la nuit entière dans le village, sans se coucher , et repartirent à 7 heures du matin seulement.
Le fermier de M. Jacquesson, viticulteur bien connu, chez qui quelques-uns d'entre eux étaient allés boire, ne voulut pas recevoir d'argent, par cette raison que, n'étant pas débitant, il ne pouvait pas vendre de boissons sans s'exposer à une contravention.
Reims, 29 août 1870,9 heures matin.
Voici la réponse à la question que s'adressent ici les gens sérieux :
— Oii sont les Prussiens ?
J'ai dit qu'ils s'avançaient, bien au midi de TArgonne, par la vallée de l'Aube. On sait par ce qui s'est passé sur divers points qu'il n'y a plus à en douter.
Pourtant aucune nouvelle n'établissait qu'ils eussent pris par le terrible défilé des llettes ou par le passage submersible de Passavant.
On comprend bien que je ne suis pas allé pour rien à Rethel, d'où j'ai vu partir nos soldats. Où allaientils ? Le voici.
Vendredi, ils se concentraient sur une ligne, sorte de corde tendue du Chêne-Populeux à Monthois, tandis que les Prussiens, débouchant par les passages de la Groix-aux-Bois et de Grand-Pré, occupaient la ligne courbe de Tannay, les Petites-Ai*moises, Brieul-sur-
Bar, Ghâtillon, Authe, Autruche, Haricourt, Busancy et Grand-Pré.
Nous étions maîtres des positions qui font face à ces localités, et notamment des Alloux, de Ralay et de Chestre.
Le quartier impérial était installé dans le gros bourg du Chêne-Populeux, chef-lieu de canton des Ardennes.
Le quartier général était à Vbuziers.
Les Prussiens , pour éviter l'Argonne , avaient pris par le nord, entre la forêt de Boux et celle de l'Argonne.
Samedi , une canonnade effroyable s'engagea sur toutes ces lignes. Des villages entiers, et notamment Busancy, Voncq et Falaise, pris entre les deux feux,' furent brûlés et absolument détruits.
Mais dimanche nous étions restés maîtres des divers points où nous étions postés la veille, et le quartier impérial n'avait pas quité le Chêne-Populeux. Nous avons donc eu l'avantage, mais un avantage chèrement payé, car les blessés étaient innombrables.
Les renseignements qui précèdent m'ont été fournis par plusieurs habitants des communes que j'ai citées.
Un homme de Busancy était trop intéressé à savoir la vérité pour ne pas aller la chercher jusque dans nos lignes, où, hier matin, il ne tombait plus que de rares projectiles. Ce n'est donc (|ue lorsqu'il a été sûr que son village n'existait plus qu'il est revenu.
Du reste, ces renseignements sont confirmés par ces deux lignes d'une dépêche officielle :
« L'ennemi s'avance vers Rethel et Vouziers, venant par Monthois, Grand-Pré et Groix-aux-Bois. »
Malheureusement, Tindication de Monthois est attristante. C'est de la Groix-aux-Bois àTjGrand-Pré que l'ennemi a été canonné si vigoureusement samedi. Il n'a pu arriver à Monthois, extrémité du passage — côté Paris — que si notre canon n'a pu lui fermer la route !
Gomme les précédentes — Borny, Gravelotte et Sainte-Marie-des-Ghênes (Jaumont) — Grand-Pré n*estelle qu'une étape de cette retraite glorieuse?... L'ennemi n*est-il qu'affaibh, sans être vaincu?
J'espère que le nom de Monthois ne signifie rien dans cette dépêche, et que, conformément à mes informations , vieilles malheureusement de vingt-quatre heures, — l'ennemi n'est encore que sur la route de Vouziers, mais qu'il n'a pu prendre le chemin de Rethel. -
Mourmelon, 29 août 1870, 3 heures.
Comment suis- je venu à Mourmelon, toujours poussé par le désir de savoir jusqu'à quel point il est vrai que les Prussiens aient parcouru le pays?... Par le moyen le plus simple du monde, par un train parti de Reims avec une compagnie du J9* de ligne. Tandis que les soldats vont au Grand-Moumelon en reconnaissance, un officier d*état-major nous prie d'arrêter là notre promenade; je résume mes impressions de la route.
Nous étions dans la gare de Reims lorsque nous vîmes le train se former et les soldats monter dedans.
Sans plus de cérémonies, nous grimpons dans le dernier fourgon, contenant, outre une douzaine de soldats, les employés de la ligne, qui, à la faveur de l'expédition, espéraient reprendre leurs bagages dans les stations. Nous entendons le capitaine recommander à ses hommes de no pas se montrer, et nous partons.
Les fils lélégraphi(iues sont coupés, mais la voie
est en bon état. Les paysans accourent sur le passage du train, croyant à une fantaisie des Prussiens. L'officier fait arrêter à chaque instant pour interroger les curieux. On a vu un assez fort détachement prussien à la Pompelle. Les uhlans sont venus à la ferme de ce nom, qui occupe une position élevée, d'où Ton peut observer Reims et les environs. Ils ont fait quelques réquisitions et sont repartis promptement, sans qu'on ait songé à les suivre.
Nous arrêtons à Sillery. Je cueille au passage un détail assez piquant.
Un groupe de uhlans s'est arrêté avant-hier à un petit village appelé Beaumont. L'officier a commandé un dîner exquis à un restaurateur en renom dans le pays. Quand il a eu mangé avec ses hommes, l'officier a demandé l'addition en très-bon français, l'a examinée avec soin, a discuté les prix, et a écrit au bas ce visa :
• A faire payer par S. M. Napoléon III, qui nous a fait venir ici. »
En face du village de Prunay, le train arrête encore. On dit que quelques traînards prussiens sont cachés dans les bois. Une douzaine de soldats descendent pour leur faire la chasse, tandis que le train part pour la station de Wez-Thuisy.
Là la mère d'un employé, dont nous ne pouvons suspecter la bonne foi, nous donne un détail horrible.
A Condé-sur-Marne, deux uhlans vont en reconnaissance. Ils trouvent dans une maison isolée une jeune fille à laquelle ils demandent des renseignements. Elle
leur répond en allemand quelque chose qui les met si fort en rage, que l'un d'eux lui tire à bout portant un coup de pistolet qui Tétend roide morte l
Nous arrivons à Mourmelon, oii je me mets à écrire en attendant le retour du train parti pour une destination inconnue.
Il n'est venu à Mourmelon que peu de Prussiens.
Dimanche il en est venu sept, lundi il en est venu trois. Mardi, trois cents environ ont passé parle Pelit- Mourmelon et sont allés piller au quartier impérial. C'étaient des dragons des 5* et 11® régiments. Ils sont restés là, fort tranquilles, jusqu'à dimanche soir.
Cent cin(|uante environ ont dîné au Petit-Mourmelon. Ils avaient capturé pour leur servir de guide un sieur Girard, un marchand de volailles du pays, qui a l'air — heureusement — de les bien mal guider.
Les officiers causaient familièrement avec les habitants. Ils racontaient avec une sincérité dont l'état de leurs équipements ne permettait pas de douter, qu'ils faisaient partie du corps du prince Frédéric-Charles, qu'ils étaient séparés de leurs troupes par l'armée française, et que si dans huit jours ils ne rencontraient pas un corps prussien, ils étaient perdus. Le tout était dit avec une évidente sincérité, et la description de l'uniforme me prouva qu'il s'agissait de dragons en tout semblables à ceux que j'ai vus jadis, à Ars-sur Moselle, faire encore plus piteuse mine.
Eh quoi!... voilà trois cents malheureux soldats qui n'ont plus de cartouches, qui ont perdu leur route,
qui vivent péniblement en pays ennemi, et qui suffisent pour mettre sens dessus dessous toute une grande province de France ! C'est pour eux qu'on a brûlé les approvisionnements de Ghâlons, qu'on a détruit Timmense estacade de la Veuve !... On a vu tramer ces malheureux dans cinquante villages, cherchant un gîte, ne souhaitant peut-être que de rencontrer une poignée de soldats français, afin de se rendre après un échange modéré de coups de fusil... et on a multiplié le nombre des hommes par le nombre des villages, afin d'arriver à faire un chiffre capable de jeter la terreur dans l'esprit de populations qui ne demandent, du reste, qu'à être terrifiées !
J'en étais là de ces vérités, plus rassurantes que consolantes, quand j'entendis le sifflet de la locomotive. Hélas I le train passe sans s'arrêter, nous laissant à Mourmelon, et y laissant aussi les employés de la Compagnie, venus de Reims, et les wagons — dont plusieurs étaient chargés de matériel militaire — qu'on devait attacher derrière au retour.
Dans le train qui nous a joué ce vilain tour, je viens de voir deux Prussiens prisonniers. Un soldat nous crie qu'un autre Prussien a été tué.
Est-ce pour apporter cette grande nouvelle à Reims que le train passe si vite ?
Je vais me me?ttre en quête d'un moyen de retour autre que mes jambes, car il y a huit lieues d'ici à Reims.