‹ Les Prussiens en FranceChapitre 64 sur 91 · DE REINS A PARIS · texte numérisé non relu

DE REINS A PARIS

ennemis' saisissent ces occasions faciles de se ravitailler.

Tout le pays qu'ils parcourent entre Reims et Pai'is est absolument dégarni de vivres, et il faut que les convois rejoignent les troupes. Cela fait perdre aux Prussiens tout l'avantage des marches forcées auxquelles ils se livrent. Cela les oblige à camper de trois lieues en trois lieues; et par la pluie, pour une armée sans tentes, un campement est un affaiblissement.

J'expliquerai plus tard comment il se fait que les Prussiens ne trouvent rien à manger dans cette contrée fertile entre toutes.

Encore un mot sur la question de l'espionnage. Les éclaireurs qui sont venus vendredi à Soissons, escortant le parlementaire, ont causé parmi les habitants une véritable stupéfaction. Rien ne ressemblait davantage, du reste, à une cavalcade de feu l'Hippodrome, que cette troupe d'éclaireurs. Il y avait des uhlans, des dragons, des soldats d'infanterie à cheval, et des hussards. Les uns étaient sur des chevaux nus, d'autres montaient des animaux harnachés avec des couvertures bariolées, bordées de franges ot de dents multicolores.

On se demandait comment un aussi petit corps pouvait être composé d'éléments aussi hétérogènes.

Or, la composition même de ces corps d'éclaireurs est la plus grande habileté de l'année prussienne.

Dès qu'on approche d'une localité, l'état-major du corps d'armée fait sortir*des rangs, cavalerie, artillerie

ou inlaiilerie, tous lus hoiiiiiies (jui oiiL habité cette localité, pour ibriuer le corps d'éclaireurs qui fournissent sur le pays des renseignements sûrs, aident les ofiiciers à compléter et à rectifier- les cartes, et l'enseignent exactement sur les moindres détails des routes et des positions.

Voilà, n'est-ce pas, ce (jui simplifie beaucoup le rôle des espions ?

— J'en ai interrogé quarante et un, me disait vendredi M. Vrain, le juge d'instruction de Soissons, et je n'en ai pas trouvé un sérieux.

Donnez donc de l'ouvrage, dans vos usines, à des ouvriers allemands!

XLVIU

SQU$ BQIS

Dammartin, 15 septembre.

La route de Soissons à Villers-Cotterets est des plus l)ittores({ues. On gravit d'abord une haute colline, « la montagne do Paris », d'où Fon décou\Te la ville do Soissons et son enceinte bastionnée, et, — maintenant, - les vastes nappes d'eau dont l'Aisne, jjarrée, couvre les plaines environnantes. La vue est acbuirabie sur la gauche. A droite, se dresse sur le ijord de la cliaussée l'escarpement de la colline. Dans la masse c^dcaire, quelques trous béini'.s n'arrêtent que peu le regard.

Les premiers uhlans qui explor<' rent les environs de Soissons suivirent cette route, et tandis qu'ils s'efforçaient de contempler le paysage, leurs chevaux, poussés par une sorte de volonté puissante et irrésistible, se tournaient, malgré l'éperon, vers C6S trous* Les èohurcurs ennemis se virent, en quelque sorte»

contraints par Tentêtement de leurs montures à mettre pied à terre en cet endroit.

Alors, ils entendirent dans les cavités sombres et profondes des bruits de voix humaines et des cris (rauimaux. Ils sentirent l'odeur du foin fraîchement (îoupé, ce parfum pénétrant que les chimistes anglais sont parvenus à fixer dans leur eau de toilette, le New moun nay.

Etaient-ce des chemins mystérieux conduisant dans la vallée voisine ? Etaient-ce les issues de souterrains

immenses? Flairant un butin, redoutant un danger,

les uhlans imaginèrent un stratagème temble et cruel. Ils firent un tas de bourrées qu'ils poussèrent à l'entrée des cavités et y mirent le feu...

Alors on entendit des cris effroyables. Des hommes, des femmes, des enfants sortirent affolés, hurlants, des trous, pêle-mêle avec les bestiaux, qui, dans leur course furibonde, se heurtaient violemment contre les parois de la carrière abandonnée.

Les uhlans, — gens humains comme on sait, — laissèrent passer les hommes, les femmes, les enfants, mais ils gardèrent les bestiaux. L'un d'eux, pistolet au poing, entra dans le souterrain. Il y trouva des amoncellements de fromages et de grains, des animaux de toutes sortes, des meubles, des vêtements, tout ce que possédait un village.

Le hasard venait de livrer à l'ennemi la clef d'un mystère.

Ceux qui, de Paris, jugent si légèrement nos braves

sous BOIS 185

soldats à qui le pain manque avant que la poudre soit épuisée, ne savent pas quelle a été l'attitude des paysans de la Lorraine, de la Champagne et du Soissonnais à l'arrivée de l'ennemi.

Le paysan a horreur du Prussien, mais il en a peur. Il ne lui résiste pas, il l'évite. Quand l'invasion menace son village, il fuit dans la montagne qu'il connaît, dans la carrière abandonnée qu'il a explorée, dans les bois où il a braconné. Il emmène avec lui ce qu'il a de plus chur, ses bestiaux, sa récolte et sa famille. Il espère que l'invasion ne durera que quelques jours, et qu'il pourra bientôt quitter sa cachette. Mais quand il part ainsi, il ne songe pas qu'il laisse au village un ennemi plus terrible que l'ennemi... le pauvre.

Le journalier, le villageois qui n'a ni ferme, ni terre, ni bestiaux, n*a aucune raison pour fuir le Prussien. Brave, il se fait franc-tireur ou soldat. Poltron, il reste dans sa masure. Quand les éclaireurs prussiens arrivent, ils sont surpris de voir le village désert et les granges vides. Si pauvre qu'il soit, le bohème des champs tient à son lit, à ses quatre chaises, à son sac de pommes de terre. Menacé par le uhlan d'e voir tout cela enlevé ou brûlé, il indique la cachette des fuyards... et quelquefois demande sa part du butin.

A Metz, les paysans fuyant leurs* villages n'étaient admis dans l'enceinte qu'à la condition d'apporter quarante jours de vivi'es. Au lieu d'emmener avec eux tout ce qu'ils possédaient, ils le cachaient, l'enterraient. Que rétro uveront-ils, quand, la ville ouverte, ils pour-

Page 1