‹ Les Prussiens en FranceChapitre 75 sur 91 · BATAILLE DE CHEVILLY · texte numérisé non relu

BATAILLE DE CHEVILLY

Paris, SO septembre.

Cette fois c'est une bataille.

On sait que le combat de Villejuif a eu pour conséquence de faire reculer les Prussiens jusqu'à la Rue et Chevilly, villages situés sur la route de Choisy-le Roi à Versailles, par Sceaux et le Plessis-Piquet. Ce succès nous laissait maîtres de nos positions avancées du moulin Saquet et des Hautes-Biniyères, qui couvrent les forts de Montrouge, Bicêtre et Ivry.

Mais en occupant Thiais, THay et Chevilly, les Prussiens pouvaient, à chaque instant, reprendre Toffensive, et la moindre surprise les remettait en possession des Hautes-Bruyères et du moulin Saquet.

Il était donc urgent de les rejeter plus en arrière, de leur faire abandonner le plateau, de reprendre possession de la route de Fontainebleau. Pour cela, il fallait les rejeter, d'une part, dans la vallée de la Seine et les repousser par Thiais jusqu'à^hoisy.

D'autre part, il fallait les rejeter clans la vallée de la Bièvre , en les chassant de Chevilly et de la Rue et en les repoussant jusqu'à Bourg-la-Reine.

Ce résultat est atteint. De plus, l'Hay et Chevilly, — ces cachettes à Prussiens, — sont presque détniits par l'incendie. -•

Voilà le bilan de la journée.

Quant au détail des faits, le voici :

Depuis deux jours, l'ennemi concentrait à Choisy-le- Roi des troupes nombreuses qui communiquaient avec celles de Versailles.

Leur desthiation, toutefois, uo paraissait pas encore bien déterminée,- lorsque des éclaireurs qui battaient les environs des jjois do Verrières, do Meudou et de Clamart, avisèrent le gouverneur de Paris que, pendant la nuit, des détachements considérables de Prussiens, venant de la ligne de Versailles, se massaient dans les bois qui bordent les ï)laines de Vanves, de Montrouge et de Vitry.

Aussi, aux troupes qui occupaient déjà leurs positions de ce côté, en dehors des fortifications, ajoutal-on, hier soir, deux régiments de ligne, le âS^etleQO*', et deux bataillons de gardes mobiles qui arrivèrent sur le terrain, les uns par la porte de Montrouge et les autres par la porte d'Italie.

11 était, ce matin, cinq heures et quart lorsque le canon du fort de Montrouge donna le signal de rapproche de l'ennemi. Sortant, en effet, des fonds de Clamart et d'Antony, il s'avançait sur deux lignes parai-

BATAILLE DE CUEViLLY 139

lèles vers le plateau de Villejuif en dirigeant Tattaque de côté et de Iront. Tandis que la troupe de lij^Mie des Prussiens marchait en tète, leur artillerie prenait sa position au-dessous d'Arcueil, sur Téininence de THay.

A la première charge des Prussiens, le fort de Bicêtro et la redoute de Mllejuif (Hautes-Bruyères) leur envoyèrent des boulets qui les arrêtèrent un instant dans leur marche. Mais ils reprirent bientôt leur mouvement, en avant.

Le 85* de ligne, posté dans Villejuif, les reçut par un ieu de peloton aiiquel ils répondirent très-vigoureusemont. Protégés par leurs retranchements, nos soldats laisaient A l'ennemi un mal énorme, et ])ourtan*' les Parussions ne lâchaient pas pied !...

Le cri : A la baïonnette !... se fit entendre, l^a furia française eut son libre cours, et l'ennemi se replia bientôt sous ce choc inattendu.

Dans cette vigoureuse attatiue, quelques comijagnies prussiennes, par ruse ou i)ar conviction, ont levé la crosse en l'air, tandis que les autres compagnies continuaient le feu. Mais nos soldats ne se sont pas laissé prendre à cette tactique ; ils ont refoulé l'ennemi dans la plaine oii ils se sont un instant débandés.

Cette première partie de l'action a duré jusqu'à huit heures environ.

A partir de huit heures et demie, nos pièces de la redoute de Villejuif, prenant les masses prussiennes de front, les rejetèrent du cété de la redoute du mou-

lin, qui les reçut, à son tour, par un feu continuel de boulets et de mitraille qui les décima. Pendant trois quarts d'heure, Tennemi, secouru par des troupes de réserve qui, sortant des fonds venaient combler ses rangs éclaircis, a été mitraillé par nos forts, nos redoutes et nos batteries de campagne.

On vit alors les hommes des premiers rangs tomber par masses, tandis que ceux du second rang battaient en retraite, se retranchant en partie dans les villages de la Rue et Chevilly et dans les bruyères qui les entourent. Aussitôt, des bombes et des fusées, lancées des redoutes, couvrent de feu ces deux villages et les jardins qui les entourent.

Débusqués enfin par l'incendie de ces derniers retranchements, les Prussiens, au nombre de vingt mille au moins, ont été chassés de leurs positions qu'ils ont quittées en se débandant, les uns se dirigeant du côté de Ghoisy-le-Roi et de Vitry, les autres du côté du bois de Fontenay et de Meudon, fuyant ce plateau où la mitraille, les boulets et les balles fauchaient leurs rangs comme des épis. Ils se jetèrent dans les vallées. A dLx heures tout était fmi.

Le combat d'aujourd'hui est le plus meurtrier qu'aient essuyé les Prussiens sous les murs de Paris. Ils ont laissé sur le champ de bataille un nombre considérable de morts ; on voyait après Jie combat des monceaux de cadavres réunis par places sur une étendue de deux kilomètres au moins.

(>'était le général Vinoy qui commandait nos troupes

BATAILLE DE GHEYILLY !2I1

et qui dirigeait l'action ; il est arrivé sur le plateau de Villejuif à six heures du matin ; le général Trochu est venu l'y rejoindre vers sept heures.

A dix heures et demie, les voitures des ambulances ramassaient nos blessés : ils étaient en grand nombre ; mais nous avons eu très-peu de morts, ce qui s'explique par ce fait que l'artillerie ennemie n'a pas trop donné dans nos rangs. Les feux de peloton et les engagements à la baïonnette nous ont seuls fait quelque mal . La plu})art de nos blessés sont atteints aux mains et aux jambes.

Presque tous les convois des ambulances ont passé par la route d'Italie, ainsi que nos trouj)es de retour du champ de bataille. La porte d'Orléans et celle de Choisy n'ont reçu que quelques blessés.

Il était onze heures lorsque l'artillerie et le 35® de ligne, qui est de tous nos régiments celui qui a le plus souffert avec le 81% sont rentrés à Paris par la porte d'Italie.

Le général Vinoy, accompagné de son état-major, venait à la suite de ses troupes ; il a été vivement acclamé par la foule ; dix nj mutes après, le général Trochu, dans une voiture découverte, est rentré à son tour dans Paris. Depuis les fortifications jusqu'à l'ancienne barrière de Fontainebleau, la foule qui encombrait les trottoirs n'a cessé de l'accueilhr par les cris mille fois répétés de : Vive Trochu ! vive la France ! morl aux Prussiens !

iii LES PKUSSIEiNS EN FRANCE

La plupart des soldats prussiens blessés portaient la médaille commémorative de la bataille de Sadowa. Ils étaient paies, exténués, horriblement sales.

Ils ont déclaré que, depuis le 24 juin, ils n'avaient pas couché dans un lit et que, depuis cinq jours environ, ils ne n^angeaient que des i)onmiés de terre à moitié bouiUies.

Ils accusent hautement la dureté de leurs officiers, et se })laignent de la longueur de la guerre, dont rien ne leur fait prévoir la lin.

Quand on a ouvert leur sacs, une odeur nauséabonde s'en est échappée. Ils y avaient un gros patjuet de saindoux ({ui moisissait là depuis huit jours ! Les sacs ont été bridés par mesure de salubrité.

Parmi les Français, le nombre des morts est peu considérable ; on Testime à quatre-vingts environ. Parmi eux ligure un chef de bataillon du 35«, (jui a été tué tout à fait au commencement de l'action.

On cite des traits de courage noml)reux, notamment celui d'un fantassin du 31^ de ligne, renommé par la justesse de son tir ; il a brûlé à lui seul vingt paqifets de cartouches que hii i)assaient ses camarades, et a abattu une Irentaiue de Prussiens.

Page 1