PETITS ENGAGEMENTS; Î
notamment vers Ivry et Bicêtrej à laquelle nous avons assisté, nous semble, elle aussi^ le prélude d'engagements prochains et très-sérieux.
Du côté de l'Hayj Chevilly^ Villejuif , Thiais et Choisy, un beau soleil, une canonnade bien nourrie et admirablement dirigée, pas de convois de blessés, mais en revanche d'énormes défilés de Prussiens en avant de nos lignes. Voilà le bilan de la journée.
Le cimetière de Villejuif, qui est situé sur une éminence en avant du fort de Bicêtre, est un excellent poste d'observation. A travers les créneaux de ses murs, on voit les villages occupés par l'ennemi se dérouler comme sur la toile d'un diorama.
Tandis que les boulets et les obus des Hautes-Bruyères pleuvaient ?iii' l'Hay, le fort de Bicêtre pointait les siens sur Chevilly et la Rue où ils allumaient de petits incendies.
On voyait les sentinelles prussiennes se promener sur la terrasse en quinconces du parc, et, lorsqu'un obus tombait près d'elles, se jeter à terre pour éviter d'en recevoir les éclats. Dans la plaine, entre l'ennemi et nous, les tirailleurs^ abrités par les moindres accidents de terrain, guettaient les mouvements dans les rues (lu village ou aux fenêtres des maisons.
Enfin, tout auprès, nous voyons de longs tertres, que couronnent de simples croix de bois. Ce sont les tombes des victimes des derniers combats.
Le village de Villejuif porte les traces nombreuses des engagements dont il a été le théâtre. A une grande
hauteur, un pan de mur a été renversé par un coup de canon. Gerlaines maisons sont littéralement en guipures. Les précautions sont prises, du reste, pour qu'une tentative nouvelle sur ce village ne puisse être opérée avec succès par l'ennemi.
D'une des barricades de la grande roule, nous voyons très-distinctement de fortes colonnes ennemies sortir de Chevilly, traverser la route et se rendre à Thiais, village contigu à Ghoisy-le-Hoi. Fuient-elles les atteintes de notre canon, ou opèrent-elles un mouvement de concentration ?
Entre Villejuif et Vitry se trouve la redoute du moulin Saquet, sur un coteau plein de vignes, et couronné d'arbres fruitiers. Par un chemin creux, couvert d'une voûte de verdure, on descend sur le plateau inférieur où se trouve le fort d'Ivry.
Les moblots campés dans Vitry se sont avancés en curieux jusque sous le canon du fort, huches sur des troncs d'arbres, sur dos pierres, posés en espalier sur d'immenses roues de carrière, ils regardent la plaine basse qui forme lo fond de la vallée de la Seine.
Le panorama embrasse tout l'espace compris entre le carrefour Pompadour, au-dessus de Maisons -Alfort, et Choisv-le-I^oi.
Sur la grande route qui unit ces deux points, on voit défiler une véritable armée ennemie. Les bombes et les boulets venant du fort, et qui })assent sur nos têtes avec des sifflements sinistres, vont jeter un désarroi passager dans les colonnes prussiennes qui, affai-
PETITS ENGAGEMENTS. iby
blies et visiblement fatiguées, continuent leur marche sur Ghoisy, et ne répondent à notre feu qu'eu mettant de temps en temps une pièce en batterie et en lançant un boulet ([ui se perd dans les flancs de la colline.
De l'autre côté de la Seine, sous Maisons, notre cavalerie donne la chasse aux éclaireurs ennemis, qui comptaient nous surprendre, et (jui sont surpris à leur tour.
— Bravo ! s'écrient les moblots à chaque mouvement, à chaque détonation. Nous allons en découdre ! Ils viennent par ici.
Et les braves jeunes gens, se jetant sur leurs fusils, se préparent à recevoir l'ennemi, qui disparaît dans Ghoisy. Pour aujourd'hui, ce n'est qu'une fausse alerte.
Paris, 28 octobre.
On vient de prendre le Bourget. C'est un coup dé main heureux dont Thonneur revient au général de Bellemare, commandant supérieur de Saint-Deniôj et aux braves troupes qu'il commande.
Comme le dit le général dans son rapport au gouverneur de Paris , cette opération donne la preuve que, même sans artillerie, nos jeunes troupes peuvent supporter sans faiblir le feu terrible de Tennemi. Elle élargit le cercle de notre occupation au delà des forts, donne la confiance au soldat et augmente les ressources en légumes de la population parisienne.
Jusqu'à présent on considérait comme un des points vulnérables de la grande enceinte de Paris, l'intervalle qui sépare les forts d'Aubervilliers et de l'Est. Le village du Bourget, commandant la route de Flandre, dominait ces doux ouvrages. On pouvait redouter que, d'un moment à l'autre, une colonne prus-
sienne, appuyée par de rartillerie, débouchât du Bourg^t et pénétrât^ comme un coin^ dans Paris par la routé.
Jusqu'à présent on s'était contenté d'inquiéter Tennemi, de le harceler, de le débufequôr de petits postes sans importance^ comme^ par exemple, la maison du garde du chemin de fer. Le Bourget lui-même recelait un terrible inconnu^ Oïl se demandait si quelque jour les maisons de ce village n'allaient pas tomber comme des châteaux de cartes, pour démasquer quelque grand ouvrage élevé par les Prussiens derrière ce rideau mystérieux.
Aujourd'hui, ces craintes sont absolument dissipées On n*a trouvé dans le Bourget que des barricades et pas un ouvrage smeux.
Nos soldats ont poussé en avant jusqu'au Pont-Iblon, sur la Morée, en vue des batteries de Gonesse, sans rencontrer une seule batterie de siège. Ne sommesnous donc pas assiégés ?
Il est vi*ai que Gonesse est gardé j que Gonesse couvre la route, et que pour s'élancer vers la route de Flandre ou vers Soissons, il faut prendre Gonesse.
Mais Gonesse ne peut rien contre nos forts^ dont le plus proche^ celui d'AuberviUiers, est distant de près (le huit kilomètres. De ce côté donc, c'est moins Paris qui se défend contre l'ennemi que l'ennemi qui s'apl)rôte à résister au choc de Pai*is. Nous nous préparions à un siège, et l'ennemi se préparait à une bataille.
Les officiers généraux pinissiens qu'on a vus se pro-
^Ti LKS PRUSSIENS EN FRANCE.
iiienor dans la haute plaine, examinant leurs travaux, (Haienl des inspiuîteurs de barricades et rien de plus. Ils onl compris (|ue tenter Tattaciuo de la ville était une entreprise ou les risciues d*ùchec dépassaient les cliaures de réussite. Ils n'ont donc sonçé qu'à investir la vill(^ et à couper ses connnunications, loin de son enceinte ibrtiliée.
Les ouvrajf(*s <(^rils ont élevés, — simples abris pour riulantoM'ie, — relient des positions naturelles lointaines, connue Gonesse, la hutte Pinçon, le moulin d'Orgemont. Ce sont des travaux de défense et non des travaux d'attaque. L'ennemi n'a fait que se garder (^ontre luie sortie sans rien tenter pour une entrée.
Kst-ce là le fameux plan des Prussiens?... Avaientils conçu ce j)roji>t macliiavéli({ue de nous envelopper, loin de la portée de nos canons, d'ime ligne de blocus, et de nous réduinî par la famine?...
Ou l)ien, au contraire, ne se sont-ils résignés à ce j)rojet barbare», i)lus di^ne de ^'oôliers que de soldats, qu'après les éC']i(M*.s (pi'ils ont suppiu'tés dans leurs attaques (hi sud do Paris?
Maîtres des lïauh^s-Bruyères, du moulin Saquet et de Chàtillou, ils i)()ussaient ime pointe vigoureuse et forçaient nos ligues. Repoussés des deux premiers points, tenus en resi)ect au troisième, ont-ils renoncé à leur })rojet d'attaque? On peut le croire.
(Je qui est c(^rtain maintenant, c'est qu'à Paris, on a ])eaucou]) moins à songer à la défense qu'à Tatta(]uc.
A l'heure qu'il est, les Ki*ançais ont probablement beaucoup plus à se préoccuper de faire le siège de Gonesse, que les Prussiens n'ont à penser à faire le siège de Paris.
Tout ceci peut paraître paradoxal au premier abord ; c'est au contraire un raisonnement appuyé sur des données certaines.
11 suffit de consulter une carte de Tétat-major, et de se souvenir pour se pénétrer de la justesse de ces suppositions. On peut en conclure que l'ennemi a compris que la défense de Paris serait non-seulement héroïque, mais si bien comprise, que le temps seul pouvait en avoir raison. C'est donc déjà une victoire morale remportée par nos armes, par notre attitude, par la science reconnue de nos ingénieurs militaires. Sachons en profiter.
Paris, 30 octobre.
Ce jour-là parut un rapport militaire annonçant la reprise du Bourget par les Prussiens. Ce rapport déclare que Tévénement n'a eu aucune gravité. Nous y répondîmes en raconlanl les faits dont nous avions été le témoin oculaire.
ce Les bruits qui attribuent de la gravité aux incidents qui viennent d'être exposés sont sans aucun fondement, » dit le rapport officiel.
Soit. Au point de vue militaire, il peut être insignifiant que les Prussiens soient aujourd'hui au Bourget. Ils y étaient bien il y <. trois jours, et personne ne fai*
vu LES PRUSSIENS Elf FRANGE.
sait dd doléances sur cette occupc^tioa ! Ei^ affet^^ le^ Bourget n'a jamais fait partie de notre syst^e^ ^ d^ fensc ! Mais il faisait partie du sy&^tème d*attaqiie âofi Prussiens, et Ton avait le droit de se réjouir de le vcw pris par nos soldats, comme on a le devoir d'ôtre profondément attristé de le voir repris par rennenû.
Ce qui est certain aussi, c'est qu'hier la géné^ da Bellemara écrivait, en parlant de la prise du Etaurget par les Français :
« Elle élargit le cercla de noépe^ ocaupatiw m ^jfM des fari&. »
Le s^ul commeifitaii^ qu -on puisse faira aiyaiptâ^iuî de la reprise d\\ Bourget par les Prussiens doit donc élra :
c Elle réiréciû le cercle, da noire Oûcupfiiiaa ê» dM des forts, a
Et si Ton s'étonne de nous voir montrer e^tte sévéïilé d'appréciation pour une phrase malencontreuse, écrite assurément pour calmer l'inquiétude générale, c'est que nous savons, comme tout le monde, qu'il n'y a dans cette malheureuse affaire qu'une faute commise, qu'une faute réparable, et que l'on eût dû reconnaître franchement, sans réticences {i).
Les forces ne no.ua m^^que^t pa^*. Nouei ayem les hommes et le matériel nécessaires p^w pmre? À toutes les éventualités. Avant-hiei' soir ç^^QQve, ÇiU a w;^ pf^^
(1) On a, su depuis que le rapjporl où j'ai pris cette phrase aT^^t été faussement attribué au brave générai de Bellemare , par M. Trochn.
LE BOURGËT. nb
ser dans Paris une quantité de canons qui eût été plus que suffisante pour empêcher la reprise du Bourget. Seulement , ce n'est pas au Bourget qu'on les a envoyés. Voilà la faute qu'on eût pu avouer, et les Paiisiens, confiants dans leurs chefs militaires, se seraient dit : a Puisqu'ils reconnaissent leur erreur, ils n'y retoml)eront pas. »
Le rapport est aussi fori lâoonique quant aux faits eux-mêmes. Eissayons de le compléter.
Vous savez que le Bourget est une sorte de longue rue qui continue en ctroite ligne le fauboui^ âaint-^ Martin et la route de Flandre, au delà des forts de l'Est et d^Aubervilliers. Cette grande rue est coupée de barricades, primitivement construites par. les FiMSua-^ çais, puis retouraées de notre eôté par. les Prwssiens^ et retournées de nouveau vers l'extérieur, pa» les Fra»? çais dans la journée d'avant-hier.
La nuit dernière a été fort, oahne. Le Beurg-ei était ainsi occupé :
Dans les dernières maisons du village, à gauche, côté de Dugny, étaient campés le i4* bataillon des mobiles de la Seine, et trois compagnies des voltigeurs de rex-gai*de impériale. Dans les maisons de droite, vis-à-vis de Blanc-Mesnil et Drancy, se tenaient quatre compagnies de francs-tireurs de la presse, et deux compagnies de grenadiers de la garde.
Du côté de Paris, dans les premières maisons, il y avait trois compagnies du 12« mobile.
â76 LES PRUSSIENS EN FRANGE.
Ces diverses troupes formaient un ensemble de 3,000 hommes environ, sous les ordres du colonelMartin.
Les soldats se préparaient à se masser pour opérer une marche en avant, dans le but de couvrir le village et d'observer les mouvements de Tennemi. Par mesure de précaution, une batterie de trois pièces de 4 et une mitrailleuse étaient placées de ce côté, sur la route, de façon à pouvoir balayer la grande rue du village, si Tennemi se présentait en force venant du Pont-Iblon.
A huit heures du matin, une effroyable canonnade se fit entendre. Une batterie de trente- six pièces de 8, placée au delà de la Morée, à gauche du Pont-Iblon, sur un mouvement de terrain dominant le Bourget de huit à dix mètres, tira avec une rare furie sur les dei*rières de ce village, tandis que des obus et des bombes pleuvaient httéralement dans les rues, dans les cours, sur les maisons.
Pendant trois quarts d'heure, ce feu dura sans relâche. Nos soldats, sans perdi»e courage, s'avançaient vers Dugny.
Le feu cessa. La fumée s'éleva, découvrant Garges, Bonneuil et Gonesse.
De ce côté s'avançait une forte colonne ennemie de 15,000 hommes environ, fantassins et cavaliers . Ces hommes, au signal donné de cesser le feu des canons, prirent le pas gymnastique.
Nos soldats se replièrent de façon à mettre le Bourget entre eux et cet ennemi près de cinq fois supérieur en nombre. Ils traversèrent la route de Lille à l'endroit
où débouche le chemin de Dugny. Mais là, tandis que les premiers bataillons prussiens, venant de Garges, entraient dans le Bourget pour y essuyer douze coups de canon — douze seulement ! — nos troupes, plus que décimées, éprouvèrent une nouvelle et plus terrible surprise.
Sortie du Blanc-Mesnil et d'Aunay-lès-Bondy, une colonne de 25,000 ennemis s'échelonne du Pont- Iblon au Bourget. Les feux de peloton sont d'autant plus intenses que les troupes marchent de biais avec la route , et tirent ainsi, avec ensemble, sur plus de vingt rangs.
Dans ce bruit de fusillades on entend le roulement sinistre des mitrailleuses, placées au milieu des bataillons d'infanterie. Les murs sont criblés de balles. Chaque soldat qui paraît est mort.
On n'échappe à cette fusillade en écharpe qu'en passant par les jardins, en sautant les murs, en brisant les portes. Ce n'est pas une bataille, c'est une boucherie!
Le général de Bellemare arrive avec du renfort. De la Courneuve, en suivant la voie du chemin de fer de Soissons, viennent les turcos, le 34* de marche et un certain nombre de compagnies de chasseurs à pied de r ex-garde.
Par la grande route de Paris débouche, venant du fort d'Aubervilliers, le i3* de marche. Ces troupes
^m LES PRUSSWNS EN FRANGE.
Fa^lient \e^ débris ^a oelles qui avaient oooupé le Bâ^pget.
On 86 remet en ligne. La présence du général de Bellemare ranime le courage des troupes.
Les peintes ont été grandes, mais on sait que beaucoup de ceux qui n*ont pu revenir ont été faits priswni^a &ç^\v^ le. Çlourge^ et Je Poiutjblon., Le ô^s^stre ^ çté lAçin^ terrible: qu'oQ j^e le crs^ignait d*abor4.
Mais Vew;^^ nojnpli^an'a pa^ pe^'du dej taç^ps, Ia^ 25^000 hommes, d'in^'ç^nteri^ avec mitvaUleuses débqv»- Qhent dans. )^ plaipei ^^itre le Bauyget. et P^'ç^ncy, e^V se placent en ligne sur la route qui relie ç^ A@HI( Vftlaces,
Une cploniie profonde, serrée^^ compacte^ avec de raçtillerie, s'avance par la grande rue du, Rowgei. D'autres troupes, passant entre le Bourget et Dugny, viennent prendre position entre le Bourget et la Coui'neuve, et la fusillade recommence.
Plus de 40,000 soldats ennemis sont en face de 7 ou 8000 hommes. La retraite est ordonnée. La troupe française qui occupe Drancy l'évacué pour se retirer sur Bobigny.
Nous sommes désormais à l*abrï derrière les légers ouvrages de la ligne des forts.
La distance ne permet plus l'usage du fusil. Le fort d*Aubervilliers se met alors de la partie. Sans avoir le temps de mettre leurs pièces de canon en position, les Prussiens se replient à leur tour et disparaissent derrière les maisons de Drancy et du Bourget, mais
non sans essuyer le feu de rartillerie du fort d'Aubervilliers, à laquelle s'associe celle du fort de TEst, qui balaye la plaine de Dugny. A cinq heures, le dernier coup de canon est tiré de ce côté.
Nos pertes sont considéréblies, mais on ne peut les évaluer. Il est en effet impossible d'assigner de nombre aux soldats qui ont été tués, blessés ou faits prisonniers.
Nous sommes restés maîtres de la Goumeuve et de Bobigny, seuls points avancés de notre ligne des forts du Nord;
Mais toute là vaste plaine dont là prisé du Boui^get nous assurait avant-hier la possession est redevenue une sohtude désolée entre nos avaht-postes et ceux de l'ennemi .
On se souvient de rintcrdiction absolue faite aux journaux de rendre comple des 0{)(1rnlions militaires à celle époque. Je ne cherchai pas à éluder cette défense, et me contentai de glaner des détails. Quoique ayant assisté aux deux journées du 30 novembre et du 2 décembre, je ne veux pas essayer de rassembler mes souvenirs. Si ces notes ont un mérite, c'e^t d'ôlre vraiment écrites au jour le jour. Leur publication dans le Figaro, aux dates indiquées en tait foi.
Il est évident que MM. Trochu et Ducrot sont deux pauvres généraux quoique l'un d'eux soit un brave soldat. Mais puisque je ne l'ai pas imprimé à cette époque, je ne puis me permettre de le réimprimer aujourd'hui.
5 décembre.
Appelons Taffaire de Ohami)i<i:ny, de Villiers et de Petit-Bry de sou nom véritalde. C'est plus qu*un combat et moins qu'une bataille. C'est une grande reconnaissance offensive, ayant dure plusieurs jours et comprenant des mouvements et des combats successifs et sinuiltanés. Cette reconnaissance a été brillante. Elle a eu trois résultats importants :
1° Elle a affaibli l'ennemi par la mort, la prise ou la
mise hors de combat d*un nombre de ses soldats beaut coup plus considérable que celui des nôtres tués où
blessés ;
2° Elle nous a fait connaître la tactique de Tennemi et la nature de ses ouvrages, en même temps qu'elle nous a permis d'apprécier la puissance de notre armement, et Tefficacité de l'action de nos forts ;
3® Elle a montré à l'ennemi que nous avions une armée vaillante, quoique improvisée, et que Paris pouvait, sans dégarnir ses défenses, mettre en ligne des forces imposantes.
Résultats matériels et résultats moraux, tout est bon pour nous dans cette affaire, et si l'ennemi a cette pensée que des circonstances imprévues nous ont empêché de la mener plus loin, cela doit lui prouver davantage encore qu'il s'est engagé dans une aventure des plus dangereuses.
« — Près de trois mois se sont écoulés depuis l'investissement de Paris, ont dû se dire les Allemands, sans que les Français nous aient fait un tort sérieux. Et au bout de ces trois mois, voici une attaque calculée, raisonnée, méthodique ! L'heure du découragement ne sonnera donc jamais pour eux !... Décidément, nous avons eu tort de perdre du temps et de les laisser arriver î\ ce degré d'organisation. L'hiver aidant, notre position devient fort critique... »
Et malgré la confiance, — bien justifiée d'ailleurs, — qu'a le soldat ennemi dans l'habileté de ses gé-
nérauk) là campagne doit lui paraître horriblement longue et aussi fort péniblsi
Si vous vous pénétrez de cette idée fort justoi que^ ni un de nos boulets arrive à Tennemi sur un point, le boulet de Tennemi doit également pouvoir arriver au point d'où nous lui envoyons le nôtre, vous comprendrez toute l'importance de ropération première de cette petite campagne : « le passage de la Marne ».
Joinville-le-î^onl est situé en amphithéâttô, éur le coteâil que couronnent la rédoute dô la ÎPaié&ttderié &tl centre, lé fort de Nogertt à gauche, fet là i*êdbUtô de Gravelle à droite. Ces ouvrages fixes, fet d^dUti^d travaux récents que houâ n'indiquerons pàa, protègent le ôàmp retranché de Vincennes. La JWUtô qui leé lon^ô sur le plateau ne peut deâCéndice vdi* M Marne, tant la côté est escarpée, que pai* deft ôheminô èh lacet, dont le point de i»encontre est la têid du pont de Joinville. Ce pont, éufflsammënt large» bien construit, ert pierre, mène dans la presqu'île de Ghampigny, où il se continue en chaussée élevéei jusqu'à ce qu'il se confonde aveo le sol d'une magnifique route I
Qu'on nous pardonne notre franchisoi Quand, au début de cette malheureuse guerre, il a été question de passer le Rhin, on racontait cet entretien d'un officier français et d'un officier allemand :
— Nous franchirons votre Rhin, disait le Français.
— Mais vous n'avez pas de tête de pont?
— Allons donol nous prendrons la vôtre !...
GHAMPIGNY ET VILLIËRS. 288
Dès que Pai^is a été investi^ on ne s'est pas souvenu^de ce que cette plaisanterie a au fond de trèssérieux.
On a coupé tous les ponts ;
Passe encore pour ceux de Saint-Gloud et de Sèvres, où notre côté était découvert, tandis que le côté ennemi, formé de hauteurs j pouvait cribler de projectiles, presque à bout portant, les soldats qui s'aventureraient sur la chaussée. Mais à Joinville ! * . » La moindre barricade en avant du pont eût suffi pour arrêter les fShtassins ennemis, tandis que la Faisanderie les eût broyés comme Verre!.:. Et s'ils avaient fi*anchi cet obstacle j le moindre fil eût suffi pour conduire aux mines une étincelle électrique qui eût fait sauter alors le pont, en ensevelissant uti grand nombre d'ennemis sous ses débris !
L'extrême prudence est voisine de l'imprudenôe. Nous aurions pu livrer, dans la presqu'île de Ghampigny, vingt combats, y tuer des miUiers de Prussiens, avoir pendant trois mois, sur ce point exeeptionnelj des succès réconfortants pour nous , démoralisants pour l'ennemi !;ï. Mais on avait fait sauter le poftt:
La faute a été réparée le â9 novembre; Mais là se place un incident absolument fortuit^ dent le rapport mih taire ne fait pas mention.
La proclamation du général Ducrot était connue le 28 au soir. Elle était affichée le 29 au matin; M. de Bismark est trop habile pour n'avoir paëj nialgré la
fermeture des portes, ([uel([iies données sur ce qui se passe chez nous.
Donc les Prussiens se préparaient dès le 29 novembre dans la journée. En (luelle déroute les eûton mis si ce jour-là, dés ([uatre heures du matin, la petite iëto eût connnencé!
Mais on no passe la Marne que le 30, A sept heures cinq minutes du malin ! I/ennemi avait eu au moins douze heures pour se préparer.
Oe fut un hasard seul qui nous fit perdre ce précieux avantage . On avait projeté des ponts de chevalet, c'est-à-dire des tréteaux solides, que de rudes gaillards posent sur le fond d'une rivière, puis sur lesquels on place un plancher bien boulonné. Mais la Mai'ne a une de ces crues subites auxquelles ses riverains sont habitués. L'opération est impossible.
Gela nous fit perdre vingt-quatra heures et permit à l'ennemi d'en gagner douze.
Mais on sut déployer une telle activité, improviser des moyens si sûrs et si prompts que l'opération, remise au lendemain matin, réussit avec une rare précision. Les marins, les charpentiers, les pontonniers, conduits par leurs chefs et par des ingénieurs des ponts et chaussées, établirent des ponts de bateaux assez solides pour que l'artillerie put y passer au galop. Le pont de pierre fut hii-même réparé suffisamment pour que l'infanterie pût s'en servir.
Le matériel des ponts, mis à flot à Joinville, en venant do Paris y.dv oau, élail romorqué j)ar les ])a-
teaux-mouches. Le va-et-vient de ces petits vapeurs, les manœuvres des ouvriers donnaient à la Marne un aspect des plus curieux. On eût dit une gigantesque fête nautique. Les canons des forts et des ouvrages de Nogent et du Ferreux, par leurs détonations incessantes, ajoutaient à l'effet.
Massée sous les ombrages de Vincennes et de Nogent, l'armée de Ducrot attendait Theure fixée. Les feux étaient allumés. Les soldats, groupés autour des brasiers ardents, écoutaient les histoires des loustics de régiment, et se livraient aux apprêts d'un campement sommaire. Tous étaient pleins d'ardeur et d'entrain.
On ne dormit guère, dans la nuit du 29 au 30 novembre. Les soldats, électrisés par la proclamation du général, songeaient ou chantaient.
Dès que le jour commença à paraître, les troupes étaient rangées sur les chaussées qui descendent vers la Marne.
A sept heures moins cinq minutes, les canons roulèrent des hauteurs de Saint-Maur et s'engagèrent sur le premier pont, tandis que l'infanterie, en colonnes serrées , franchissait les autres. Bientôt la large route de Ghampigny fut encombrée. A la Fourche, les régiments se séparèrent. Les uns se dirigèrent par le chemin de gauche sur ViUiers, tandis que les autres prenaient à droite la route de Ghampigny et Chennevières. En même temps, les ponts de Nogent et de Bry livraient passage au corps du général
286 LES PRUSSfFFCS RN FRANGE.
d'Exea, qui enlevait le village de Petit-Bry et gagnait pied à pied les étages infériieure du plateau de Villiers.
AVeô Une Jprécisiori remarquable, les bâttettèë dèô foHs pliécédaiettt ce mouveiUént; L'infàhtéHÔ lh)ùvait sur le terrain oîi elle avariçàit les tWôéé dU passage ^éceIit de Aos iobUs t}Ui lUi pMparàiéftt la voie.
Puis les forts s'arrêtèrent, et lé canôii se fil entendre à l'intérieur même dé la presqu'île. L'àrlillenè de campagne venait de prendre jpôsitibn et ouvriaii son feu.
Les bàlterîes de SaiUt-Màur avaient fâil là place nette dans le groà village de Ghkmpîgny, qui totùié la tête de la route dé Chénnévièi^ô's. Nos soldâtd s'y engagèrent avéé i'ésblutîbii, et ârHvés à l'ettdtoit bù le chémiii de Champij^iiolle â fer^ coupé là routé dô Chennevières, ils prirent position derrièî*e Uhé foi*lë barrifcàdè laissée là pàï* les Allémâttdé.
tout à coup, du tournant de la route nos troupes virent déboucher une colonne ennemie, s'avançant dans l'ordre le plus parfait, gravement , solennellement, comme dans une paradé. Ce spectacle était on ne peut plus émouvant ; les nôtres regardaient avec admiration.
A deux cents mètres de la bamcade, les premiers rangs mettant genou à terre, ouvrirent tranquillement
OHAliPIGNV ET VILUEAS. 2g^
leurs sacs dd cai^touehes, lea pasèpent à oâtà d'eux, et la fusillade eommença.
Une décharge terrible de chassepots faucha les premiers rangs ; plusieurs fois ils furent renouvelés. Enfin, épuisés par ces hécatombes dea leurs» lea Allemands se replièrent. La tei'V-e était jonchée de leurs cadavres.
Dans Taprès-midi, les masses ennemies se puèrent de nouveau à Tattaque de nos positions, et la feu prit sur toute la ligne une épouvantable mtensitâ.
De l^veu des vieux soldats des deux pay^, jamais encore, dans les diverses batailles auxquelles ils avaient assisté, ils n'avaient entendu d'aussi fbr^dables détonations.
Le lendemain, noua i^vhnes ee village. Des dernières n^aisons on apercevait les Prussiens, logés dans les premières maisons de Ghennevières. On tirait quelques coups de fusil. Des jardins, se détachaient de petits nuages blanchâtres, en même temps qu^un cri se faisait entendra de notre côté. C'étaient les grand'gardes qui échangeaient des balles.
En montant par le chemin de Bi^, on arrivait sur le champ de bataille proprement dit. Sur lea pentes qui, des fours à plâtre de Coeuilly, descendent jusqu'à la Fourche, nos soldats campaient.
Entre Gœuilly et Villiers s^étend une plàîna, légèrement déprimée vers le milieu. Q^est là qu*on avançait et qu'on reculait la veille. Chaque minute, Paspect changeait. Français et Allemands avaient ployé tour à tour, quand l'action était devenue plus meurtrière,
quand Tartillerie avait porté juste. La place où les mitrailleuses avaient séjourné était reconnaissable aux amas de boîtes et de débris de cartouches qui jonchaient le sol.
Des jeunes gens, agitant le drapeau des ambulances, marchaient jusqu'au pied des vignes de Villiers et de Cœuilly, dans lesquelles on voyait distinctement les Prussiens qui, à notre exemple, enterraient leurs morts.
Pauvres morts !... Sur la ravissante route de Villiers nous nous souviendrons toujom*s d'avoir vu un jeune soldat assis sur le rebord du fossé, appuyé contre un arbre. Il avait Pair de dormir. Mais quand on le regardait de plus près, à son teint de cire, à ses doigts crispés, on reconnaissait l'empreinte de la mort!
Plus loin, ils étaient douze, rangés comme pour une revue, mais étendus sur le sol. Tous étaient tombés, fauchés par la même décharge. Un artilleur, accroupi, serrait convulsivement dans ses bras un affût brisé.
Tout cela était horrible!... A deux pas, les survivants campaient, insoucieux de la mort qui de tous côtés leur montrait son œuvre effroyable.
— Là, àgauche, nous dit-on,vous verrez des Prussiens.
A gauche, ce sont les pentes du coteau de iBry. Cette vallée où la mort avait fait sa riche moisson, c'est le val Plaisance ! C'est le fond de Beauté !
Nos morts ont été enterrés en avant de Bry et de Villiers, à l'angle de la route qui part de la Fourche de (iliampigny et de l'avenue conduisant au château du Trem))lav.
Ces morts sont au nombre de 875, dont 25 olHiciers. Trois grandes fosses ont été creusées pour les soldats rangés au fond, à côté les uns des autres, comme dans nos cimetières ; une fosse spéciale a été réservée aux officiers. Sur chacune se trouve une croix de bois. Ce sont les Frères qui, avec un zèle qu'on ne saurai^ trop louer, ont procédé aux terrassements et à Tensevelissement.
Atin que les familles puissent plus tard retrouver l'endroit où reposent leurs morts, voici le plan de ces sépultures.