‹ Les Prussiens en FranceChapitre 84 sur 91 · SOLDATS · texte numérisé non relu

SOLDATS

Avcnne du Tremblay.

Beaucoup des malheureux soldais enterrés la ne

sont pas morts au moment du combat. Blessés grièvement, lé froid glacial de la nuit les a achevés. Plusieurs avaient essayé de se panser eux-mêmes. J'ai vu de petits morceaux d*amadou mis par des soldats sur leur blessui'e pour arrêter Thémorragie. D'autres avaient bandé leurs plaies avec leiu* mouchoir. Mais le i'roid, en leur faisant perdre toute force, les avait mis dans rimpossibilité de continuer à prendre ces précautions qui eussent pu les sauver !

En cherchant à constater l'identité de chacun des morts, soit en prenant le livret, soit ^n découvrant le numéro matricule, on s'aperçut que beaucoup de nos soldats portaient des scapulaires ou des médailles de religion.

On se sent vivement ému, en songeant que ces objets de piété étaient presque tous les présents des mères, des sœurs de ces malheureux qui reposent sous les tertres deChampigny!

Mais j'ai vu aussi que beaucoup des morts avaient été dévalisés. Les uns avaient les poches coupées, à d'autres on avait brisé les cordons qui supportaient leurs montres. Au moment oii je me penchais sur le cadavre d'un capitaine de zouaves, un officier prussien me dit :

— Oh ! celui-là en a, de l'argent !...

Eu elTot, le capitaine portait, (îutre la chemise et la peau, une somme de huit ceuls francs, en billets do banque.

Mais il n'avait pas cUautre monnaie.

Je n*ai guère trouvé d'ai'gent sur les soldats. Tous les porte-monnaie avaient été enlevés. Dans une ceinture, j'ai découvert une somme de soixante-dix francs en or.

Sur les 875 morts qui ont été enterrés à Tangle de la route de Bry et de l'avenue du Tremblay, 30 n'avaient aucun signe distinctif . On a enterré au même endroit un pauvre paysan de 65 à 70 ans, qui a dû être victime de son imprudence, car il n'avait aucune arme, et nous l'avons trouvé au milieu des soldats morts.

Je rencontrai, dans cette visite au champ de bataille, mon excellent et courageux ami, l'abbé Scalla, aumônier du régiment des mobiles de l'Hérault.

— Je viens d'avoir une entrevue avec un général prussien, me dit-il.

— Vraiment ! Contez-moi cela.

— Voici. Je suis allé à Champigny pour enlever des morts qui se trouvaient dans les rues du village. J'étais accompagné par quatre Frères, dont un parlait allemand, et qui, par hasard, se trouvaient être des hommes dont le visage et la taille accusaient une belle santé. Un de ces dignes Frères me servit d'interprète auprès de l'officier qui commandait le poste, et qui ne parlait pas français.

« Un instant après, un général, suivi de son escorte, an iva. Me voyant, le général, qui est je crois un aide de camp du duc de Mecklembourg, descendit de cheval,

â92 LES PRUSSIENS EN FRANGE.

et manifesta, très-courtoisement du reste, Tintention de causer avec moi.

« Ce général est un homme de trente-cinq ans environ, grand, bien fait, le visage ovale, le teint coloré, la barbe claire et très-blonde. Il est fort distingué de manières ; son costume consiste en une sorte de longue capote noire de drap très-fin, avec des boutons d'or. Le collet est violet, agrémenté d'une passementerie rouge. Cet officier est coiffé d'une sorte de casquette blanche sans visière, sur le devant de laquelle est brodée une couronne d'or. Il portait une culotte en peau de daim blanche et des bottes à l'écuyère. Ses mains étaient soigneusement gantées.

« Après les salutations d'usage, il me dit en très-bon français, mais avec un léger accent :

« — Je n'ai jamais vu de champ de bataille plus terrible. La mitraille a fait des deux côtés de grands ravages. C'est votre faute, si cette guerre s'est ainsi prolongée. La France impériale nous a fait la guerre, et nous faisons la guerre, à notre tour, à la France républicaine. Il faut, pour que la lutte cesse, que les princes d'Orléans soient revenus. Le général Trochu entend bien son affaire, et les Parisiens se défendent énergiquement, mais nous entrerons tout de même à Paris le l®"^ janvier. Plus vous prolongerez la guerre, plus cela vous coûtera. La France n'en sem pas quitte à moins de cinquante millions par jour. Du reste, si vous voulez la paix, vous n'avez ([u'un mot à

dire. Je puis vous affirmer que le traité est tout écrit et prêt à ôtre signé...

« Ce langage me causait une émotion très-vive, continue le digne abbé. J^étais obligé de me faire violence, pour dissimuler la souffrance que j'éprouvais. Le général, qui s'en aperçut, interrompit son exposé politique, et me demanda brusquement :

« — Que mangez-vous, maintenant?

« — Tenez, mon général, je demeure là, dans cette redoute avec laquelle vous avez dû faire connaissance l'autre jour. Si vous voulez y venir dîner ce soir, il y aura du lapin, du bœuf excellent, des petits pois, des haricots vçrts et du Champagne. Nous en avions encore une bonne provision à Pains heureusement !

a Le général sourit.

— Voyez, du reste, ces quatre bons Frères qui m'accompagnent. Leur profession vous garantit qu'ils vivent sobrement, et pourtant quelles bonnes mines !

« — Mais vous n'avez pas de vivres pour longtemps ?

« — Nous en avons pour un an , mon général ! Et vous?... Pour tout ce temps, nous avons du pain, du chocolat, du vin. Nous en avons même à vous céder !

« — Nous entrerons dans Paris tout de même, me répondit le général. Notre intention n'est pas de bombarder la ville . Aucun de nos officiers n'eût voulu accepter une telle responsabilité devant l'histoire. Nous ne bombarderions que si les Parisiens s'obstinaient trop longtemps à mourir de faim. Mais vous capitulerez par la force des choses. C'est la lutte du droit di-

i94 LES PRUSSIENS EN FRANCE.

vin contre le droit populaire et le droit divin doit triompher....

«Je relevai vivement cepropos. Je démontrai au général que Dieu se réserve de reprendre à ceux qui en sont indignes les faveurs dont il les a comblés.

« Le général se mordait les lèvres. Assurément ma démonstration ne lui plaisait que médiocrement. Je terminai en lui disant :

« — Tous nos gouvernants actuels sont de très-honnôtes gens.

« — Je ne dis pas non. Mais reste la question des principes, et TAUemagne possède un homme qui est capable d'anéantir tous les ferments révolutionnaires du monde. Cet homme, c'est le comte de Bismark, et Bismark, c'est l'Europe ! Aussi, le comte sait-il bien se mettre à l'abri d'une tentative de coup de main. Il y a 100,000 hommes de notre armée dont la seule mission est de le garder!

« A ce moment le général s'aperçut que les soldats' du poste se tenaient à très-peu de distance, et que notre conversation pouvait être entendue. Il éleva la voix :

« — Votre situation n'est plus tenable. Nous avons repris Orléans et battu l'armée de la Loire. Bourbaki et Kératry sont vaincus et dispersés. Nos troupes sont à Amiens oii elles sont entrées sans résistance. Gari- })aldi n'a pu tenir deux heures contre nous!...

« C'était moins pour moi que pour les soldats que le général débitait cette énumération de nos défaites vî'aies ou supposées . Mais il ne voulait pas que ses

hommes entendissent mes répliques. Il fit un signe et ils rentrèrent dans les maisons, mais pas assez vite pour que je n'aie pu remarquer le malin sourire d'un jeune sous-offîcier, qui assurément comprenait le français, et qui ne devait pas avoir perdu un mot de notre entretien.

« — Voulez-vous "manger de la choucroute, monsieur l'abbé? me dit le général, quand noué eûmes fini de causer de choses sérieuses.

« — Je suis du Midi, mon général , et en fait de charcuterie, je n'aime que les saucisses grillées.

a — Alors venez prendre le café avec moi.

« — Impossible , mon général, je viens d'en boire.

ce — Voulez-vous accepter un cigare?

« — Oh ! mon général ! des cigares de Prusse ! ceux de Paris sont bien meilleurs.

« — Gomment !... voyez ce cigare, il vaut les vôtres de vingt-cinq centimes! .

a — Vous faites erreur. Chez nous, un cigare de cette qualité ne se vendrait pas deux sous.

« — Eh bien ! nous en distribuons dix par jour à nos soldats. Puisque vous ne voulez rien accepter aujourd'hui, j'espère être plus heureux un autre jour. Vous demeurez là-bas, et la Marne seule nous sépare. Quand \ ous voudrez venir causer avec moi, prenez un canot, il je défendrai à mes hommes de tirer sur vous!

oc — J'aurais peur, mon général, qu'il n'y ait mo- Hiûse....

« N(4re entretien était terminé. Les Frères avaient fini

âîWi LES PRUSSIENS EN FRANCE,

leur pieuse besogne. Je m'inclinai devant le général, qui, de sou côté, lit un geste comme pour tendre la main vers moi. Mais mon salut était si respectueux, qu'il m'eût fallu faire un brusque mouvement pour voir

la main qui m'était offerte

« Je crois que ce général a trop de tact pour ne pas avoir compris, » me dit l'abbé en terminant.

10 décembre.

Certes le moment n'est pas venu de faire des remontrances au gouvernement de la défense nationale, et nous n'avons nullement l'intention de critiquer une décision à laquelle nous avons sincèrement applaudi les premiers. Si l'on a vu , dans la mesure, prise par le maréchal Le Bœuf, d'interdire tout compte rendu des mouvements militaires, une sorte de précaution contre la divulgation de bien des fautes dont l'insuccès de la campagne a fait des crimes, pareille interprétation ne peut être donnée à l'ordre récent du gouvernement. Une ville assiégée ne peut briser sa ceinture qu'à coups de surprises, et il ne faut pas que l'ennemi puisse tirer d'une appréciation quelconque d'un reporter militaire une induction dangereuse pour nos armes. Non-seulement nous l'avons compris, mais nous l'avons demandé.

Seulement, nous espérions que lo gouvernement

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pourvoirait lui-môme aux besoins de Tardente curiosité de la foule. Que le général Ducrot occupât ou n'occupât pas Petit-Bry, c'était là un détail dont le public pouvait difficilement saisir l'importance. Les gens qui se pressaient à la porte des mairies battaient des mains et poussaient des hourras quand la dépêche officielle qu'ils entendaient lire leur apprenait que nos soldats avaient couché sur les positions. « Assurément, se disaient ces patriotes, si le gouvernement nous annonce que nos sold(its ont couché là, c'est qu'il était bon qu'ils y couchassent!... » et ils applaudissaient de confiance la dépêche qu'ils no comprenaient pas. C'est vraiment un succès trop facile, et le peuple de Paris a la fièvre indulgente. Mais nos gouvernants ne sentent-ils pas que cet enthousiasme n'est pas suffisant pour .soutenir longtemps un peuple malheureux, et qu'il est nécessaire de donner à sa foi, à sa ferveur patriotique un aliment plus substantiel !

Des indiscrétions non démenties nous ont appris que le général Ducrot avait eu un cheval tué sous lui. Assurément, si le cheval a été tué, le cavalier a dû courir de grands dangers. Il a dû tomber, être relevé. Un brave officier ou un brave soldat a dû lui céder un autre cheval. Il y a là tout un petit drame qu'il eût été fort intéressant de connaître, et nous sommes certain que si une affiche officieUe nous l'eût raconté, Paris eût retenti du cri de : « Vive Ducrot ! » Cela eût été bon, et sain, et fortifiant pour un peuple qui est si

l)ien préparé à la lutte, que de connaître un fait de cette nature. Gela eût donné du cœur au ventre aux plus timides ! Gela eût valu à la France peut-être mille soldats de plus..., et nous ne voyons pas du tout quel parti les Prussiens eussent pu tirer contre nous des détails de ce récit.

Si nous avons applaudi sans réserve à cette loi du silence, c'est que nous nous attendions à voir le gouvernement ou Tautorité militaire satisfaire dans la mesure que prescrit la prudence à la curiosité bien justillée du public. Nous pensions que, par voie d'afftches, ou par le moyen du Journal officiel, il nous tiendrait au courant, sinon des succès, du moins des traits de courage de nos soldats. L'ordre du jour de Tarmée doit contenir des citations nombreuses , que nous (espérions voir reproduites dans la feuille d'avis du ij^ouvernement.

Il faut bien Tavouer, nous avons été profondément déçus et attristés de l'attitude du Journal officiel en cette circonstance, et, comme nous aimons assez â nous servir d'adjectifs précis, nous l'avons trouvée inconvenante et décourageante.

Un général meurt en héros en marchant à la tête de ses soldats. L'épée tombe de sa main droite brisée. H brandit son képi de la main gauche, a encore l'audace de crier : a En avant ! » puis tombe frappé d'une nouvelle blessure dont il meurt, et le Journal officiel ne trouve là-dessus que ces quatre lignes à imprimer ;

€ Nous avons la douleur d'annoncer que le général Ladreit de la Charriore, frappé de deux balles à l'attaque de Montinesly, est mort aujourd'hui de ses blessures. »

Pour vingt francs, la veuve d'un épicier en ferait dire plus sur son mari dans ce même Journal officiel. Elle pourrait môme indiquer l'heure du convoi funèbre pour que les amis du mort puissent y assister.

Soyons certains que les Prussiens, quand ils sauront c[u'il ont tué mi brave général français, en écriront davantage dans leurs journaux !

Pauvres et illustres morts, ([ui reposez sous la terre glacée de Ghampigny et de Villiers, héros qui, en tombant, espériez peut-être que la patrie saurait vos noms, que vos familles en deuil recevraient cette consolation suprême !... qu'a-t-on fait pour vous?...

A quels manœuvres de plume a-t-on confié le soin de rédiger le journal jadis si bien nommé Gazette nationale ?

Au lendemain d'un combat où tant d'hommes ont fait à la patrie le sacrifice de leur vie, le Journal officiel ne trouve rien de plus à faire que de reproduii'e la lettre des membres du gouvernement au général Trochu, lettre dans laquelle il n'y avait que trois mots, pour les soldats : t Nous les admirons. »

Cela suffit-il pour le soldat qui meurt sans une plainte, pour la mère qui ne reverra plus son fils, pour la femme qui pleurera son mari ? Comment donc les

gens qui fabriquent le Journal officiel ne comprennentils pas que leur allure doit blesser profondément le soldat pour lequel ils dépensent si peu d'émotion, d'enthousiasme et de regrets !

Puisse-t-il bien se persuader, en revanche, que nous autres, qu'on a condamnés au silence, nous prenons la part la plus vive à ses joies comme à ses douleurs, à ses triomphes comme à ses désillusions !

Examinons encore ce Journal officiel d'aujourd'hui, cette feuille ingrate et glaciale, que nous avons' sous les yeux.

Nous y voyons M. Jules Ferry faire un appel méthodique et froid en faveur de ce qu'il nomme : « les blessés de nos batailles républicaines. » C'est la seule ligne émue de cet acte administratif, et que signi(ie-telle? Qu'appelez-vous des batailles républicaines?... Avez-vous le droit d'interpréter à votre bénéfice le dévouement de ceux qui sont tombés sous le plomb de l'ennemi?... Pensez- vous même que vous êtes la République pour laquelle on se bat ?...

Nous y voyons aussi un bulletin de la santé du général Renault, véritable note de chirurgien ou d'infirmier :

«Le général Renault a été amputé hier, 2 décembre. Il a passé une bonne nuit à la suite de l'opération.

a La journée d'aujourd'hui a été bonne aussi, seulement le malade a eu un peu de fièvre ce soir. »

On voit que le général Renault est un chef de corps,

Mais deux autres généraux et un colonel, blessés, ont leur compte réglé en trois lignes :

t Les généraux Paturel et Boissonnet,le commandant en second de l'artillerie, colonel Villiers, ont été blessés dans le combat d'hier. »

Et puis voilà pour cinq ou six colonels et chefs do bataillon tués. Il est vrai qu'ils sont nobles :

t Le colonel de Grancey, des mobiles de la Côte-d*Or, a été tué.

ft Le colonel de Vigneral et tous les chefs de bataillons (rille-et-Vilaine ont été tués * » .

Vous- comprenez que dos que Ton ne daigne pas nommer les simples chefs de ])ataillon, il serait inconvenant de dire seulement un mot des capitaines.

Pauvre soldat ! Qu'espères-tu du Journal officiel ?

Et ce n'est pourtant pas la place qui lui manque. Après avoir consacré ces quehiues lignes à nos glorieux morts, à nos illustres blessés, il livre sous la rubrique : Fai'iJ/J-s^ six colonnes à M. P. Joigneaux, pour que cet écrivain, — compétent du reste, — y traite ox'profcsso quelques questions d'agriculture. On ne saisit pas l'actualité avec plus d'à-propos. Et comme nos soldats qui campent sur la terre dure doivent lire cela avec intérêt !

Voyons ! est-ce que ce n'est pas une dérision amère?

(1) Le Journal officiel n'a pas même le mérite de Texactitade. Le colonel de Vigneral n'est que blessé, et on n*a ancnne inqnié- Inde sur son sort.

Ainsi, on condamne au silence Jules Glaretie, Edouard Lockroy, Louis Jezierski, Armand Dubarry, Amédée Lefaure, Georges Ebstein, et une foule d'autres écrivains de talent, qui ont partagé, de Wissembourg à Sedan, les fatigues et les périls de l'armée, et qui sont prêts à recommencer la campagne. On les em" pêche de raconter quoi que ce soit, de dire ce qu'ils voient, ce qu'ils ressentent sur ces champs de bataille où ils vont encore, poussés par l'irrésistible force de l'habitude. On ne se contente pas de leur indiquer des limites, on les supprime. On enlève aux généraux comme aux soldats la joie — el la consolation pour ceux qui tombent — de savoir que leur dévouement est connu, que leurs actions d'éclat sont notées, que 4eur mort même sera annoncée. On les prive de cette mention, qui, en somme, est un motif pour la résignation, un stimulant pour le courage, et le Journal officiel de cette France pour laquelle ils donnent tout, leur corps, leur âme, leur pensée et leur sang, ne s'occupe que d'agriculture et d'horticulture !

Oubliez-vous donc, messieurs de V Officiel, que la bêche n'entame plus la terre de notre patrie que pour creuser les fosses oii Ton jette les morts?...

Paris, 16 décembre.

Nos bataillons de marche sont formés. Je viens de les voir défiler sur le boulevard, tambour et musique en tôte. Les gardes nationaux avaient fière mine sous leur capote de campagne. Ils chantaient les refrains patriotiques avec entrain. C'était bien la nation armée qui passait ainsi résolue, énergique, prête à Théroïsme.

Ce beau, ce grand, ce salutaire spectacle remplissait rame d'une joie saine, et faisait oublier pour un instant les douleurs de la patrie.

Mais quelle que soit ma foi, je ne pouvais m'empôcher de me dire, en les voyant passer :

« Allez combattre ! Allez camper sur la terre glacée la nuit, détrempée le jour!... Accompagnez fièrement nos étendards tout neufs, qui, demain, seront noirs de poudre et déchirés par la mitraille. Chacun de vous espère revenir de la bataille justement glorieux, La

patrie saura vos noms et vous tressera des couronnes ! Quand plus tard on racontera les combats sous Paris, vous serez payés de toutes vos peines, lorsque vous pourrez dire : « J'y étais! »

« Mais ne laissez-vous rien dans les quartiers que vous venez de quitter pour ne plus les revoir peut-être? N'y a-t-il pas dans les demeures que vous abandonnez des femmes et des enfants qui pleurent votre absence et doutent de votre retour ? Vos pères et vos mères ne vous ont-ils pas embrassés dans une étreinte convulsive, et ne se sont-ils pas dit que l'espoir de leur vieillesse était parti? Que de regrets, que de larmes no laissez-vous pas derrière vous, soldats qui marchez gaiement à la victoire ! ou à la mort. »

Eh bien! et c'est là pour Paris une gloire indiscutable, un droit à la vénération de la postérité, à l'admiration, non-seulement de la France, mais de l'humanité tout entière, — il y a quelque chose de phis grand, de plus beau, de plus consolant, de plus fortifiant que l'enthousiasme, que le courage, que l'ardeur de ceux qui partent!... c'est la résignation patriotique de ceux qui restent.

Il a fallu presque les récents arrêtés de réquisition pour qu'on y songeât. Depuis longtemps les bestiaux proprement dits ont disparu ! Déjà le cheval, le mulet et l'Ane sont considérés comme des provisions alimentaires bonnes à rationner.

Les bouchers vendent des pois^sons salés, du riz, et

des haricots. Le chien, le chat, le rat sont devenus dos comestibles recherchés et d'un prix beaucoup plus élevé que les plus fins gibiers de Tannée dernière.

On tire des os et des rognures de peau des gélati* nés incolores qui se vendent très-cher. Le pain, n'osant pas encore être noir, est arrivé à la couleur grise. Il est épais, lourd ot indigeste, — quoi qu'on en dise. Le suif grossier et puant est devenu un condiment estima- ))le si on le compare aux graisses noires. Vertes et marron, que débitent des industriels étranges, installés dans des boutiques abandonnées et décorées de drapeaux tricolores. Le charbon, la houille, le coken'-existent plus que dans les souvenirs du peuple. Le bois restait, sous la forme de rondins incombustibles provenant de nos parcs dévastés ! . . . Mais on lui donne le nom de bois de boulange! et on le réquisitionne à son tour.

L'eau est tirée de la Seine jaune et boueuse, car les sources pures de la Dhuys ne nous apportent plus leur tribut... Tout cela a été supporté, accepté, adopté même sans plainte, sans regret pour le bien-êtrô passé. N'est-ce pas là une résignation admirable?

Et ce n'est pas tout. Les heureux seuls, les privilégiés peuvent s'approcher des comptoirs où se débitent ces choses sans nom. Seuls aussi ils ont pu amasser un peu de combustible, un peu de luminaire pour les mauvais jours et les longues soirées. Dans les quartiers éloignés et même dans les étages élevés de nos maisons du centre, s'entasse une population nombreuse, qui no connaît même plus cet horrible bien-Atre.

Depuis trois mois, tout travail a cessé. La famille n'a plus d'autre ressource que le prêt du garde national, père ou mari. Cela permet quelquefois d'acheter le pain nécessaire, la ration microscopique de viande ou de salaison et une goutte de vin !... mais c'est rare. Le service militaire laisse trop de loisir à l'homme. Les heures du rempart s'écoulent trop lentement pour beaucoup. Il faut passer le temps et on joue, et on boit, et la détresse de la famille augmente... Et quand le père ou le mari coupable rentre dans son misérable logis, il n'y est pas accueilli par le reproche, mais par l'encouragement!... Femmes, enfants, vieillards, ne l)ouvant faire plus pour la résistance, vouent à la pairie leurs misères, dissimulent leur désespoir et trouvent la force de demander que la lutte se prolonge, dût sa durée leur rendre encore la vie plus pénible.

La philanthropie éclairée de beaucoup de nos magistrats municipaux a adouci bien des misères. On a organisé plus ou moins heureusement dans les divers (juartiers de Paris les secours en argent et en nature, les fourneaux économiques, les distributions de vivres. Des allocations fixes ont été accordées aux femmes des i.^'ardes nationaux, aux habitants de la banlieue réfugiés A Paris. Les locaux abandonnés ou inoccupés ont été attriljués aux malheureux que la guerre avait privés de leur asile. Jamais pareil essor n'avait été donné aux institutions fraternelles ou simplement charitable^. Le budget de la bienfaisance a été considérable, et quand

viendra le jour de la liquidation, nous ne savons ce qui méritera d'être le plus admiré, de Tingéniosité des distributeurs ou de la générosité des donateurs.

Gela est bien, et jamais on ne le répétera trop. Pouiv tant, il y plus encore à faire qu'on n'a fait, car chaque jour rend la misère plus affreuse. Chaque jour les provisions et les épargnes des ménages s'épuisent. Chaque jour, les bijoux, — souvenirs des premiers temps du ménage, gages d'amour, reliques de famille, — les vêtements, habits de fête et costumes de travail, — vont s'entasser dans les magasins du Mont-de-Piété. Ceux qui hésitent encore à s'adresser à ce qui était jadis la charité, et qui est maintenant la prévoyance nationale, vont être obligés de vaincre leurs scrupules, de dominer leur honte et de se présenter aux mairies. Nous n'avons aucune crainte. Il y aura des secours pour tout le monde, et tout ce qu'il est possible de faire, en économisant les denrées pour prolonger la résistance, sera fait. L'argent ne manquera pas, nous en sommes certain, et puisqu'on a récemment soulevé cette délicate question des malheureuses dont le mariage n*a pas légitimé l'union, nous croyons même qu'elles ne seront pas privées du nécessaire. On n'a pas le droit de laisser mourir de faim des catégories d'individus enfermés dans une ville assiégée. Il ne leur est pas permis (le sortir, il ne peut leur être défendu de vivre.

La misère pourra donc augmenter encore, mais enfin tous ceux que Paris renferme vivront. C'est leur droit! Et jusqu'à la dernière extrémité, — si une victoh'e ne

nous déliwe pas, — ils verront leurs peines grandir sans que diminue leur courage, sans que cesse leur résignation.

Eh bien ! je le reconnais avec franchise, moi qui n*ai pas une grande tendresse pour les idées démocratiques, rien ne me frappe, rien n*excite plus vivement ma respectueuse sympathie que la conduite des femmes dans cette période critique. Elles viennent silencieuses attendre à la porte des mairies, des cantines, des boucheries, par le vent, par la pluie, par le froid glacial, sans qu'il leur échappe une plainte!...

Elles comprennent que garder cette attitude, c'est faire acte de patriotisme!... Leurs lamentations sufliraient pour que Tordre fût compromis, les colères excitées, les passions déchaînées, pour que toute discipline croulât... Et ces femmes qui supportent la plus lourde part des misères de Paris, acceptent tout sans murmure, et font à la dignité de la ville assiégée le sacrilice de leurs fatigues et de leurs souffrances endurées avec un admirable courage !

Voilà le triste, mais admirable spectacle qu'offre Paris. Si l'histoire doit un jour immortahser cette défense, si les combats passés et à venir méritent une mention glorieuse dans les annales de notre pays, qu'on n'oublie pas de tenir compte aussi de cette résignation suljlime des ôtres faibles, qui, ne pouvant agir avec vigueur, manier l'arme, courir aux remparts, supportent toutes les douleurs, subissent toutes les privations avec un stoïcisme jusqu'ici inconnu.

COMBAT DE DRANCY

21 décembre soir.

Je reviens du Bourget. Je suis allé à Noisy-le-Sec, à Bondy, à Bobigny, à Grolay, à Drancy. J'ai cherché à me rendi^e compte de la physionomie des divers points où Faction était engagée. Je vais donc raconter ma promenade, sans essayer d'expliquer les mouvements, et encore moins de pénétrer le plan de campagne. Mon but est simplemerit dédire ce que j'ai vu.

Les forts de Homainville et do Noisy tiraient depuis le matin sur les bois du Raincy et de Bondy. Les obus passaient au-dessus de Noisy-le-Sec, dont toutes les vitres sont brisées. Le versant nord de la montagne d'Avron lançait aussi sur le Raincy le feu de ses batteries de position. C'était fort bruyant, mais rien n'avait moins l'aspect d'une bataille. Le va-et-vient des voitures d'ambulances, parées de leurs drapeaux, et jusqu'alors du moins sans blessés, donnait un air de fête à ce joli village, dont les habitants, partis depuis long-

COMBAT DE DRANCY. 311

temps, étaient remplacés par des gardes nationaux en capotes grises, noires, bleu de ciel et vert de billard.

C'est seulement sur la route qui conduit à Bondy que le spectacle changeait. L'immense plaine qui s'étend à perte de vue, et qu'égayaient jadis les belles rangées d'arbres bordant les chemins et le canal, apparaissait dans toute sa nudité. Le génie a abattu hier les dernières maisons isolées qui tranchaient un peu sur cette monotonie, entre Bobigny et Bondy, afin de laisser plus de liberté au tir des forts.

Pour aller à Bondy, je passe par le petit monticule du moulin de la Grosse-Tour. A peu de distance, je vois un soldat qui tombe et un civil qui se penche vers lui. Le soldat est un mobile isolé qui vient de servir de point de mire à un Prussien caché dans le bois, près la porte de Paris. Le civil est M. le comte Sérurier, vice-président de la Société internationale de secours aux blessés. Le pauvre mobile n'a plus besoin de secours !

Me voici à Bondy. Dans la Grande-Rue, les artilleurs, les mobiles, les gardes nationaux, brancardiers volontaires, vont et viennent, amenant des munitions ou enlevant les blessés. A chaque instant, on entend des détonations effroyables. Ce sont nos batteries des bords du canal de l'Ourcq, installées dans les maisons, sur le pont de la route, dans les jardins. Ici, les artilleurs de Vincennes manœuvrant d'énormes obusiers de bronze, tirent sur la batterie prussienne de

Noiiiieville, — la maison grise, — comme on dit dans le pays, (jui ivpond faiblement. Là, trois gros canons de fonte, servis par des marins, tirent sur la forêt dans la direction do la voirie.

Une petite batterie basse, bien installée de l'autre côté du canal, fouille les profondeurs du bois. L'infanterie de ligne, l'arme au pied, se tient dans la plaine, entre Bobigny et Bondy, sous la protection de ces ))atteries, et prête à entrer en lice au premier signal. Une large et profonde tranchée va de Bondy à Drancy, et suffirait à abriter dix de nos régiments contre un feu terrible. Les mesures sont prises pour que l'ennemi ne revienne plus de ce côté. On sait maintenant déjouer ses surprises !

Je suis les bords du canal jusqu'à la Folie. De distance en distance des ponts solides, protégés par de beaux ouvrages en terre, traversent le canal, et relient ainsi la grande route de Paris à Metz, sur laquelle ou fait le service des convois, à la plaine où l'action est engagée.

Pauvre Folie!... il n'y a plus guère dans ce petit coin, jadis si gai, si vivant, qu^une maison debout... celle de la fameuse ballerine, jadis si populaire : Rigolboche ! . . .

Dans sa cour on attelle des mitrailleuses. Dans son salon est installé Tétat-major du 3® bataillon d'éclaireurs!... C'est étrange, sans doute, mais il y a encore à la Folie (luelque chose de plus singulier ! C'est la

COMBAT DE DRANCY. 313

famille de Rigolboche qui, au milieu de tout ce brouhaha, n'a pas quitté la maison.

Avant d'arriver à Bobigny, je trouve sur ma gauche de fortes réserves de cavalerie et d'artillerie. Il y a décidément là une armée complète ; et ce n'est aujourd'hui que le prologue d'un grand drame militaire.

Bobigny a été occupé tour à tour par les Français et par les Prussiens, ce qui lui a procuré le désagrément d'être bombardé réguHèrement pai*- la nation qui cessait d'y loger. La plupart des maisons n'ont plus ni toit ni planchers. L'église est absolument défoncée. Dans les rues il pleut littéralement des tuiles et des tuyaux de cheminée. De temps en temps un mur effondré tombe avec fracas, sous l'effort du vent, ou simplement parce qu'un lourd chai'iot ébranle ses pierres disjointes.

Au sortir du village, je retrouve la plaine. Mais un immense mouvement lui enlève de ce côté sa monotonie. Tout près de Bobigny on a élevé une belle redoute pour battre la redoute prussienne de Grolay. Seulement, comme ce matin les Prussiens ont été chassés de la ferme de Grolay par les Amis de la France, et de leur redoute par nos canons de Bondy, c'est sur cet ouvrage même que les pièces destinées à Bobigny ont été installées.

La batterie française de Grolay tire sans relâche sur le Blanc-Ménil et Aunay-les-Bondy, deux nids à Prussiens, sentinelles avancées du grand quartier de Ville-

pinte. Là, j'avoue que je ne fais pas un long séjour. En trois minutes, dix obus éclatent au milieu des ai*tilleui*s. Heureusement que ces obus s'enibnçant profondément dans la teiTo fraîchement remuée, ne nous font pas grand mal, mais il y a pourtant des éclats qui blessent et tuent nos hommes, que cela n'a pas Tair d'émouvoir le moins du monde. Un marin est blessé au pied à côté de moi. On le déchausse, on le panse... et il veut parth* sur une jambe.

— Mettez-vous sur le brancard, lui dit le médecin.

— Non, dit le maiûn, j'irai comme cela, appuyé sur le bras d'un collègue !

— Mais vous ne pourrez faire vingt pas.

— Si ! je le veux ! Gardez vos brancards pour les plus malades...

Il faut l'ordre formel d'un commandant pour que ce brave soldat ne persiste pas à faire la route à cloche-pied.

Je ferai remarquer que si les obus no nous ont pas fait là un mal énorme, cela i)rovient de ce que la terre avait été fraîchement remuée par les Prussiens, et que nous nous y étions installés à leur place. C'est un petit avantage sur lequel j'insiste, parce qu'il faut aussi (luo je reconnaisse la i)erfecLion du tir de nos ennemis.

Beaucoup de leurs obus éclatent en l'air, il est vrai, mais ceux qui touchent terre arrivent au point voulu avec une rare précision. J'aimerais mieux conslater le

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contraire, mais il faut bien faire ce sacrifice à la vérité.

J'ai (levant moi Drancy occupé depuis ce matin par le bataillon du commandant Poulizac, et sur lequel les ol)us toml)ent dru comme grêle, et, obliquant à gauche, j'abandonne la route des Petits-Ponts, pour me rendre à la ferme du Petit-Drancy.

Cette ferme a dû être un établissement agricole modèle ; aujourd'hui, ce n'est plus qu'un vaste carré de murs. Le fort d'Aubervilliers a absolument défoncé toutes les toitures et brûlé tout ce qui était combustible.

Entre la ferme et la route, je trouve Tescadron Franchetti, des gendarmes à cheval, et de profondes masses d'infanterie. Les soldats ont une magnifique tenue. Les dialogues bruyants des deux artilleries les impatientent...

— Est-ce que nous allons longtemps compter les points ? dit un sapeur à côté de moi.

J'examine mon homme et je ne sais waiment si je ne dois pas rire aux éclats de son singuher accoutrement. Une ficelle, passée autour de son cou, retient une vaste couverture blanche, qui lui descend jus- ({u'aux genoux, et est retenue à la taille par le ceinturon. Il a les deux mains croisées^ sous sa couverture, qui forme ainsi une espèce de plastron.

Mais si c'est drôle, cela tient chaud, et il gèle à pierre fendre, et on n'a pas le temps de faire du feu. Voihi ce ({ue me dit mon sapeur, et je m'aperçois bien- \n\ (juc tonte l'infanterie s'est ainsi accoutrée.

Vers trois heures et demie, un incident égaya la l)laine. Les soldats de la légion du génie, qui travaillent entre Drancy et Aubervilliers, viennent d'attaquer, pour y continuer une tranchée, une sorte de petit fourré dans le(|uel s'étaient réfugiés des lapins, des lièvres et des perdreaux.

Les pauvres animaux, effrayés, s'enfuient dans toutes les directions. Le canon a beau tonner de tous côtés, les mitrailleuses en vain se font entendre, les obus éclatent sans le moindre succès ; nos soldats n'ont qu'une pensée , faire la chasse à ce gibier inattendu. Un perdreau tombe sous la casquette, admirablement lancée, d'un mobile. Un lapin est tué par une pioche (|ui lui est envoyée d'une main sûre, et un lièvi^e, poursuivi par un spahi, perd absolument la tète et vient se blottir dans une marmite.

L'incident est clos, et Tordre se rétablit dans les rangs. Je suis sur le bord d'une tranchée immense qui va vers le Bourget, passe devant Drancy, et se prolonge jusqu'au bord du canal, près de Bondy. Ce travail gigantesque a été fait en trente-quatre heures par la légion du génie, que commandent le colonel Âlphand et le lieutenant-colonel VioUet-Leduc.

Trentre-quatre heures de coups de pioche et de coups de pelle, sans discontinuer, sans une minute de repos !... Et pas un seul des 3,600 hommes de la légion ne manque à l'appel! Au fur et à mesure que nos soldats avancent, la tranchée se creuse. La terre, rejetée sur

COMBAT DE DRANCY. 317

le bord, forme un abri sûr, derrière lequel les régiments prennent position. Si Ton n'avance que de mille mètres dans une journée, ces mille mètres ne seront pas reperdus.

Notre frontière qui s'élargit est désormais infranchissable pour Tennemi !

Le fort d'Aubervilliers n'a cessé de tonner qu'à la nuit. Il dirigeait son feu sur le Blanc-Ménil, tandis que les batteries légères de Drancy tiraient sur le Pont- Iblon, et que le fort de l'Est bombardait le haut du Bourget. Les ambulances circulent sur la routede Lille.

J'y arrive. Je dépasse la Suiferie. A droite, par une brèche au bord de laquelle les Frères des Écoles chrétiennes relèvent quelques blessés, je vois un véritable monceau de casques et de sacs prussiens. Là, le choc a été rude. Attaqué ce matin, et pris à l'escalade, ce coin du Bourget a été le théâtre d'une lutte corps à corps. Une vingtaine d'Allemands allaient se rendre à la fm de l'engagement, quand soudain des forces considérables débouchent par la route.

Nos soldats se rephent sur la Gourneuve, tandis que les quasi-prisonniers reprennent leurs armes et rejoignent bravement leurs renforts.

LA encore, j'apprends qu'un de ces braves Frères a été tué roide devant Drancy au moment où il relevait un blessé !... Et tué par une balle!... Est-ce un hasard?... Toujours est-il que cela n'a pas fait hésiter un instant ses compagnon?.

is.

3lft LKS PniTSSfENS EN FRANGE.

La nuit vient vitp. Les forts s'arrêtent. Les batteries (le la plaine ressent leur canonnade. Le fort' de l'Est lance le dernier obus, et les feux s'allument. Nos soldats campent sur le terrain désormais à nous, sans partage. La fumée des foyers couronne les talus des retranchements.

A demain sans doute, la réponse de MM. les Prussiens.

â2 décembre.

J'ai recommencé aujourd'hui, mais sans courir le moindre danger, mon fatigant voyage d'hier. Le froid était excessif. La nuit avait du ùtre horriblement dure pour les soldats fatigués d'une longue journée de marches et de factions. Cela se voyait du reste. Les teints étaient plombés, les yeux battus, les mains

rouges. Les malheureux battaient la semelle et

quelle semelle ! sur la terre glacée. Ils s'enveloppaient le plus qu'ils pouvaient dans leurs couvertures ! Ils s'accroupissaient dans les tranchées, dans les fossés, auprès de maigres feux.

Le bois devient rare dans la plaine. Les maraudeurs ont enlevé les |branchages laissés sur le sol lorsque tous les ^arbres ont été [abattus. Il ne reste plus que les débris en charbons des maisons démohes par les boulets ou incendiées par les obus !

Au delà du fort d'Aubervilliers, sur la route de Flandre, je rencontre M. Jules Ferry, Il est vêtu d'un costume bourgeois et coiffé d'un képi — fort enjolivé —

COMBAT DE DRANCY. 319

(lo sarcle national. Il s'entretient avec un ofticier de !'.'irr;iiro du Bour{^et. Mais le froid lui paraît trop violent. H se réfugie bien vite dans son élégant coupé, qui disparaît dans la direction du fort.

\a\ conseil de guerre, présidé parle gouverneur de Taris, y était tenu à neuf heures du matin. On y prenait, entre autres décisions, la résolution de se fortifier sur les positions occupées hier soir... et d*en rester-là.

Entre le fort et le Bourget on ne voit rien. En vain la lorgnette fouille- t-elle dans le village ; aucun mouvement n'y est apparent. Au dehors, les brèches sont i'éi);uves. Les murs et les haies enveloppent de la façon la })lus impénétrable les travaux qui font au Bourget une ceinture sinon infranchissable, au moins fort difficile à enlever.

Un fossé large et profond s'étend entre ces murs et ces haies, et les terrassements des batteries. La route est coupée par une grande tranchée, couverte d'une l)arricade de bois, qu'on aperçoit très-distinctement de nos positions.

J'arrive à la ferme du Petit-Drancy. La grande cour, abritée contre le vent glacial par des murs élevés, sert do refuge aux mobiles, qui y ont allumé des feux. Ce campement dans les ruines fumantes encore a l'aspect le plus pittoresque. Une chaussée conduit à Drancy, ce village si maltraité hier par les obus.

La première maison dans laquelle j'entre est absolumont défoncée. Le toit et les murs sont à jour. Les

planchers sont entassés les uns sur les autres, pêlemêle avec les débris de cloisons et de meubles.

Derrière est, ou plutôt était le magnifique château de M. de Ladoucette. A grand'peine nous nous frayons un chemin dans les ruines.

Le toit est enlevé. Les gros murs restent seuls debout, et sur leurs faces on voit les traces des diverses pièces détruites. Ceci était un salon. Cela, une salle à manger. Le baldaquin d'un lit reste suspendu au-dessus d'un véritable abîme. Une cheminée est en l'air, el (les deux côtés restent accrochés un soufflet, des pincettes, un petit balai de foyer.

Dans les caves restées intactes on a campé la nuit dernière. La fumée monte à travers les voûtes et les débris d'escalier, et filtre au milieu des décombres,

A peu de distance s'élève une petite chapelle qui n'a presque pas souffert. Rien n'est dérangé à rintérieur. Sur le seuil, on voit une longue trace de sang. Quelques éclats d'obus ont brisé des vitraux à deux pas... Sans doute un éclat non gaspillé, — comme dirait M. de Bismark, — a causé cette traînée sanglante.

Plus loin s'ouvre la salle de spectacle, dans laquelle il n'y a plus ni décors, ni meubles. Dans un coin d^la scène je trouve un autel en bois. Quelle fantaisie sinistre a apporté là, entre deux dél)ris d'accessoires profanes, cet objet sacré !

Le parc n'est pas trop dévasté. Les obus et les boulets ont aussi respecté, — piété du hasard ! — l'école gratuite et l'asilo dos orphelins établis par la faniillo do

COMBAT DE DRANCY. 321

Ladoucette. Si on ne retrouve plus à Drancy de traces de leur opulence, on y verra encore la preuve de leur intelligente charité.

Une barricade ferme la rue du Drancy, qui regarde Blanc-Ménil. Je vois dans la plaine quelques maraudeurs, qui assurément ne jouent pas leur vie pour recueillir quelques légumes ! . . . Ces misérables reviennent le sac vide ou à peu près. On les interroge. Ils répondent qu'ils sont de la garde nationale... Cela suftit.

Quand donc saurons-nous protéger nos avant-postes contre ces gens-là?...

Aux portes de Paris les consignes sont sévères, et il est difficile de sortir. Aux avant-postes on sort comme on veut. Le soldat a bon cœur. Il voit passer un homme qui a un sac.

— Je vais chercher des pommes de terre pour nourrir ma femme et mes enfants... dit-il.

Et on le laisse passer. Quand il veut rentrer, on le fouille ! Il est bien temps.

Il y a aussi les gens qui ont des croix rouges sur le bras ou sur la tête, et qui vont enterrer les morts.... . disent-ils.

Et ils vont enterrer des morts dans des endroits où Ton ne s'est pas battu!

Vous verrez qu'un beau jour on accusera de trahison les hommes courageux qui ont accepté cette pieuse mis-

âti LKS PKUSSIEN5) EN FRANCE.

sion!... Jamais on ne songera à s'accuser soi-même, tout simplement, rie négligence !

J'arrive à Bol)igny, el j'entre dans l'église. Il n'y n plus (le toit, mais la voûte a tenu bon. Il ne reste plus, à l'intérieur, un seul objet qui rappelle le culte, ni un tableau, ni une croix.

Au centre des chapelles on a allumé des feux, autour desquels les soldats sont assis en rond. Faire du feu est la grande, l'unique préoccupation de nos pauvres soldats !

Sur ce champ de bataille, on ne recueille pas que des détails pittoresques. On apprend aussi, par les ondit, que nous avons perdu environ 150 hommes , parmi les{[uels G ofiiciers de marine , et que le nombre de nos blessés doit ôtre de 400.

Ce ne sont pas là, pour une telle guerre, des pertes considérables, sans doute; mais on doit à ceux qui sont tombés un tribut de regrets d'autant plus grand que leur courage a été au-dessus de tout éloge. Sur plusieurs points les combats ont été vifs.

Jamais, malgré l'inclémence du temps, l'attitude de nos soldats n'a été plus éncrgicjue, plus résolue. Ceux qui n'ont pu combattre ont du moins supporté stoïquement la fatigue, le froid et les privations.

Supporter les privations !... (Vest un beau mérite, auquel les rapports officiels rendent bien rarement hommage !

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