LE PLATEAU D*AVRON
position sans cesser de nous appartenir. Les tranchées que nous y avons creusées cachaient nos soldats à Tennemi, mais nous le laisseraient voir s'il osait s'y engager. Aucune entreprise sur Avron n'est possible tant que Rosny existera, et je puis affirmer, de visu, que Rosny se porte bien.
L'attaque d'aujourd'hui a été furieuse sur Avron et Rosny, mais sans résultat centime le fort. Les murs à pêchers de Montreuil continuent à souffrir. Les maisons du village de Rosny, situé en contre-bas du fort et du plateau, sont littéralement criblées par une pluie de projectiles.
Sur la crête des hauteurs qui s'étendent de Noisy à Rosny, les obus font d'énormes trous dans la terre glacée. Ils soulèvent des blocs de deux ou trois cents kilogrammes comme le ferait le soc d'une charrue géante. Vienne le dégel, et il n'en restera plus trace.
Nous avons, on le voit, du temps devant nous. Attendons les nouvelles de l'Ouest.
Mont Valérien, ne vois-tu rien venir?...
5 janvier 1871.
Les projectiles ennemis ont franchi Tenceinte de Paris. Plusieurs quartiers ont été atteints par des obus, en petit nombre, il est vrai, mais des passants, des femmes même, ont été tués ou blessés. L*émotion a été grande aux abords du Panthéon, du Luxembourg, du Montparnasse, des Gobelins, et dans le quartier d*Auteuil, qui se trouvent exposés à la chute des obus. Toutefois cette émotion est loin, bien loin d'être du découragement.
— Autant mourir d'un obus ici que de mourir de faim ailleurs, me disait hier , au Point-du-Jour, une pauvre femme qui ramassait, sur le seuil de sa maison, un éclat qui venait de déchirer sa robe !...
Le peuple de Paris voit, sans pâlir, un danger s'ajouter à ses souffrances. Mais son courage grandit en même temps que grandissent ses épreuves.Jt Si les Prussiens font cette tentative , dit-il, c*est qu'ils ne peuvent plus attendre que la faim nous ait réduits! » Et
il semble que chaque effort de l'assiégeant augmente les espérances de Tassiégé.
Voilà ce qu'ont remarqué tous ceux qui ont parcouru, hier, les quai'tiers atteints. Quand cette première journée appartiendra à Fhistoire, je pense qu'on s'en souviendra.
Nous qui dressons au jour le jour le procès-verbal du siège de Paris, nous admirons sans restriction aucune ce stoïcisme, mais nous devons constater aussi que le résultat matériel obtenu par l'ennemi est loin, bien loin d'être proportionné à ses efforts. M. Krupp n'est pas un grand homme, et ses fameux canons sont tout à fait au-dessous de leur réputation. Nous avons à craindre des accidents, non une ruine. La canonnade prussienne est comme la foudre, elle fait beaucoup plus de bruit que de mal, et l'on s'y accoutume. Soyons prudents, mais non craintifs.
On sera, du reste, de notre avis, quand on nous aura suivi dans notre promenade à travers ce grand champ de bataille d'artillerie qui s'est étendu, hier, du mont Valérien à Fontenay-aux-Roses.
C'est de sept à huit heures du matin que l'action s'est engagée. De presque tous les points on tirait au jugé. Les pièces, braquées à l'avance sur des positions connues, ont tiré sans modifier leur pointage.
Ce n'est pas pour rien que les Prussiens ont fait sauter la Tour-des-Anglais et quelques constructions
légères qui masquaient le plateau de Ghfttillon. Des clartés soudaines perçant la brume apparurent sur les hauteurs. Les premiers obus tombèrent sur les forts de Vanves et de Monti^ouge, sur la voie du chemin de fer de la rive gauche, sur le bastion du fort d'Issy tourne vers Glamart. La réponse fut immédiate. On était prêt.
Bientôt la batterie haute de la Tour-des-Anglais tira seule sur Issy, tandis que les autres batteries hautes lançaient des obus au loin, de toutes leurs forces, à six ou sept kilomètres, dans Paris. Ces canons-là visaient assurément Notre-Dame et le Panthéon. La direction est sûre, mais la distance varie selon Tintensitô de la charge.
Nos forts de Vanves et de Montrouge croient facile d'éteindre ce feu, qui ne semble avoir d'autre mission que de jeter la terreur dans Paris. Mais presque aussitôt, à mi-côte, sur la route de Glamart à Bagneux, par Ghfitillon, d^autres clartés se succèdent.
La brume n*est plus assez épaisse pour qu'on ne puisse distinguer le mouvement des pièces mobiles, la manœuvre des artilleurs. La mission des deux forts est maintenant de tirer sur ces batteries. Mais à peine ontelles fourni quelques décharges, qu'elles changent de place, qu'elles croisent leurs feux... et ce terrible chceur continue jusqu'à la nuit, se prolonge même, avec autant d'acharnement des deux côtés. L'ennemi perd toutefois beaucoup de ses forces dans ce déplacement incessant.
Ses obus arrivent jusque dans la zone militaii^e, au* près du bastion 73, de Vaugirard. Ils tombent un instant comme une grêle, dans le village abandonné et ruiné du Petit- Vanves, Ils éclatent dans le jardin du lycée. Une pauvre femme est tuée roide sur la voie du chemin de fer, tandis qu*elle allait de Montrouge à Issy, glanant quelques débris de bois.
Nous avons dit que de la tour, c'est-à-dire de Textrémité droite du haut plateau, les grosses pièces tirent sur Issy. Le centre tire sur Paris, la gauche sur les Hautes-Bruyères et Villejuif, qui ne répondent pas, réservant leur feu poui' Chevilly et THay, qui restent silencieux.
Mais Issy est un rude fort, haut placé sur une colline d'où Ton domine la vallée de la Seine et ses coteaux. Si on le laisse ainsi, exposé au seul feu du plateau de Ghâtillon, qui ne lui bat qu'une pointe, il va pouvoir prendre bientôt une brillante offensive. L'ennemi le comprend, et de Meudon et de Bellevue ouvre un feu terrible. Ce sont de longs roulements, pareils à ceux du tonnerre, qui se suivent presque sans interruption.
Les obus arrivent par centaines, et se heurtent en éclatant aux murs des casernes. Au milieu de cette e;^rele effroyable, de la pluie de pierres, de terre, de sable qui raccompagne, nos artilleurs continuent leur cDuvre. Ils voient s*enfuir dans les replis du terrain les masses de soldats ennemis, pour qui les tranchées ne
sont plus un asile sûr. C'est le succès de la journée, succès qui ne nous coûte que des pertes insignifiantes.
L'enceinte de Paris prend pai't aussi à cette lutte de vive force. Les batteries du Point-du-Jour fouillent le Bas-Meudon, le Val-Fleury. La butte Mortemart et la Muette tirent sur Brimborion, le Haut-Sèvres et la Lanterne.
Le mont Valérien lance ses projectiles dans la vallée de Garches et sur Montretout. La réponse de l'ennemi est prompte. Ses obus tombent dans Âuteuil et au Point-du-Jour. Quelques-uns, dirigés sur le magnifique viaduc du chemin de fer de ceinture, passent pardessus et vont briser les glaçons dans la rivière ou les treillages de la guinguette qui touche à la station des bateaux omnibus. Nos canonnières tirent sur les batteries basses des coteaux de la Seine, dont les obus tombent sur la route de Versailles et font fuir les curieux.
Mais après une éclaircie, entre midi et trois heures, le brouillard devient plus épais. Des deux côtés on se tâte, on ménage ses munitions. Seules, les grosses batteries continuent à échanger leurs projectiles avec un bruit effroyable.
Telle est, de visu et surtout de auditu^ le bilan de l'attaque et de la réponse. Quelque habitude qu'on ait acquise de ces sortes d'affaires, on ne peut, à distance, apprécier dans ses détails le résultat de chaque opération.
Mais ce qu'on peut dire, c'est que le tir des forts ne se ralentissait pas, que les crêtes des talus conservaient