XI) MEMOIRE AL ACADEMIE
Seigneur, notre souverain O Dieu, souverain maître
maître, que la gloire de de toutes choses, que votre
votre nom est admirable nom est admirable dans
dans toute la terre ! toute l'étendue de l'univers !
Si, non contents de goûter en général la suave harmonie de la traduction du manuscrit, vous en venez, Messieurs, à un examen minutieux du style, vous y reconnaîtrez toutes les marques de la langue de Racine.
Le titre du Psaume, que je n'ai point fait entrer dans le parallèle, est ainsi conçu : David glorifie Dieu sur ses ouvrages, et principalement sur l'homme. — De même Racine : Le chœur exprime sa joie sur le changement d'Ajax. (Livres annotés.)
Au V. I, les mots : O Dieu, souverain maître de toutes choses, rappellent bien l'invocation d'Esther :
O mon souverain Roi Me voici donc tremblante et seule devant toi,
et ce vers à'Athalie :
Il me laisse en ces lieux souveraine maitî^esse.
V. 2 : Par-dessus les cieux. Dans nos bons auteurs, par-dessus et au-dessus ne sont nullement synonymes. Cependant, notre traduction emploie ici l'un pour l'autre. C'est ce que Racine a fait dans ses Remarques sur Pindare^
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disant : L'or éclate autant par-dessus les richesses qu'un feu allumé éclate au milieu de la nuit.
V. 3 : Vous en faites la confusion de vos ennemis. — De même dans Andromaque :
Faisons de notre haine une commune attaque.
Ibid. : Détruire un ennemi. — On a cru longtemps que c'était Racine qui avait le premier donné l'exemple d'employer détruire avec un nom de personne. La vérité est que cette manière de parler existait avant lui, mais qu'il s'en est servi très fréquemment; notre traduction pareillement.
Ibid. : Qui ne respire que la vengeance. Comparez dans Mithridate :
N'a semblé respirer que haine et que vengeance.
V. 6 : Mais en récompense. — Voir dans la traduction du Banquet de Platon, par Racine, cet exemple à'en récompense dit pour signifier en revanche : Mais je lui promis en récofupense que je serais du lendemain.
Ibid. : Vous l'avez établi le maître. — Comparer avec Andromaque :
Et je le reconnais pour le roi des Troyens.
Les parallèles que je montre dans ce Psaume, il ne tiendra qu'à vous, Messieurs, de les multiplier à l'aide de la traduction, qui
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sera prochainement mise sous presse, et du Lexique de la langue de Racine de M. Marty- Lavaux, dans l'édition de M. Paul Mesnard. Car rien, mieux que mon manuscrit, ne représente l'idée d'un ouvrage où le grand poète se serait plu à ramasser toutes les richesses éparses de sa plume.
C'est en vain qu'on entreprendrait de chercher dans une imitation scrupuleuse autant que savante le secret de cet accord perpétuel entre ma traduction et les ouvrages de Racine les plus divers. Supposons, en effet, pour un instant. Messieurs, qu'une appropriation aussi parfaite, et ensemble aussi naturelle, rentre dans l'ordre des choses possibles. Où donc ce merveilleux disciple aurait-il pris des locutions dont Racine ne s'est servi que dans les notes marginales de ses livres, et qui sont cependant assez fréquentes dans ma traduction ? Quel moyen aurait-il eu de puiser dans des ouvrages qui n'avaient pas encore vu le jour? Car mon manuscrit a été acquis par Zalasky dès 1723 : cette date a été inscrite de sa main à la suite du titré.
Mais, Messieurs, il y a bien plus : il faudrait dire qu'à son tour Racine a imité son propre imitateur; qu'il a eu son manuscrit devant les
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yeux et en a connu jusqu'aux ratures. Quelle est, demandez-vous, cette merveille? La voici. Nul de vous n'ignore que Racine a composé une ode* sur le psaume XVII; or, comparée à la traduction en prose du même Psaume dans mon manuscrit, elle révèle une parenté étroite, indépendamment de la liaison que doivent nécessairement avoir l'une avec l'autre deux traductions d'un seul et même texte. — Ainsi, l'ode porte en sa première strophe :
Je t'aimerai, bonté suprême,
Mon défenseur et mon salut.
Grand Dieu, d'uîi cœur plein de toi-même
Daigne accepter l'humble tribut.
D^un cœur plein de toi-même n'est pas dans l'original, qui dit simplement : Diligam, te^ Domine. Mais il est dans ma traduction, qui s'exprime ainsi : Oui, mon Dieu, vous serez uniquement l'objet de mon amour.
Même strophe : En rendre grâce à ta tendresse. — Cela n'est pas davantage dans l'original : Laudans invocaho Dominum (v. 4). Mais ma traduction portait d'abord : Je vous invoque, je vous loue, je vous rends grâces. L'auteur a plus tard biffé ces mots : on est réduit à aller les chercher sous une rature. Voilà pourquoi je disais plus haut que Racine, en écrivant son ode, aurait dû avoir sous les yeux les ratures même de mon manuscrit.
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Strophe II : Déjà, dans mon âme éperdue,
La mort, répandant ses terreurs,
Présentait partout à ma vue
Et ses tourments et ses horreurs.
Manuscrit : Les horreurs que donne la crainte de la mort m^ environnaient; le tombeau se PRÉSENTAIT A MES YEUX avec V image de douleurs... Dans l'original : Circumdederunt me dolores mortis : dolores inferni circumdederunt mcy sans aucune trace à^horreurs' ni de présenter aux yeux ou à la vue.
Strophe III : Dans sa frayeur le ciel s'abaisse.
Manuscrit : Les deux se sont abaissés. Original : Lnclinavit coelos, c'est-à-dire, Dieu a abaissé les deux, ce qui est fort différent.
Strophe VII : // n'est rempart ni citadelle
Que Je ne force en ton saint nom.
Manuscrit : C'est sous votre appui que f ai renversé les murs de mes ennemis. Original : Et in Deo meo transgrediar murum. La traduction du manuscrit mérite d'être remarquée, en ce qu'elle rapporte littéralement la paraphrase de Vatable, que voici : Ope tua curro obviant turmae hostium meorum, et... transilio moenia, id est urbes expugno. Comme on le voit, l'ode observe à l'égard de la lettre de \ atable la même fidélité que le manuscrit. Mais ne savons-nous pas que le Psautier dont
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Racine se servait était justement celui de Vatable, dans l'édition de 1546, imprimée par R. Estienne, que j'ai moi-même sous les yeux, Messieurs, en dressant à votre usage le présent mémoire ? Psautier dont Racine eut grandement affaire en 1694, à Fontainebleau, comme il résulte de ce passage d'une de ses lettres, adressée à son fils Jean-Baptiste : « Je croyais avoir fait mettre dans mon coffre un livre que j'ai été fâché de n'y avoir point trouvé. Ce sont les Psaumes latins de Vatable, à deux colonnes, et avec des notes, in-octavo, qui sont à la tablette où je mets d'ordinaire mon diurnal. Je vous prie de les chercher et de les empaqueter bien proprement dans du papier, et d'envoyer savoir par le cocher si M. l'abbé de Saillans vient à Fontainebleau bientôt. Au cas qu'il y vienne, il faudrait l'envoyer prier de vouloir mettre ce livre dans son paquet. Sinon, il faudra prier M. Sconin de le donner au valet de chambre de M. le duc de Chevreuse, qui viendra peut-être ici dans peu de jours ».
C'est principalement la strophe XI de l'ode, qui, dans ses trois derniers vers, nous montrera son étroite dépendance de la traduction du manuscrit et du commentaire de Vatable.
L'étranger^ forcé de me craindre^ Sera réduit lui-même à feindre Un '{èle ardent pour son vainqueur.
XViij MÉMOIRE A l'aCADÉMIE.
Précisément selon la pensée et les termes dudit commentaire : Alienigenae... licet essent in arcihus fortissimis^ trepidabant tamen...; ficto animo tilt parebant. Mais aussi, selon la pensée du manuscrit : J^ai rangé sous mon obéissance un "peuple qui ne me connaissait point...; mais ces étrangers n'ont songé qu'à me tromper ; ils ont vieilli dans leurs mauvais desseins^ et n' ont point marché droit dans leurs voies. — Cette conformité entre l'ode, la traduction et Vatable est. Messieurs, je le répète, plus frappante ici qu'ailleurs, parce qu'elle contrarie l'interprétation ordinaire d'après laquelle les filii alieni de l'original ne sont nullement des étrangers, mais les Juifs, fils dénaturés et rebelles.
Puis donc. Messieurs, que notre écrivain nous offre, portées au plus haut degré, les qualités que nous admirons dans Racine: la clarté, la justesse, la pureté, l'élégance et la douceur du langage, jointes à la fraîcheur de l'imagination et à l'élévation du génie; que la langue qu'il parle, toujours soutenue, sans l'ombre d'une défaillance ou d'une négligence, est constamment celle de Racine, et qu'enfin la traduction adopte la même manière d'interpréter les endroits difficiles qui se rencontre dans les livres de Racine déjà connus, pourrions-nous balancer à lui restituer un ouvrage