‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédication (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · LES LARMES · texte numérisé non relu

LES LARMES

Pourquoi parler spécialement des larmes des enfants de Dieu ? Leur sont-elles un patrimoine exclusif ? Et n'y a-t-il que les enfants de la joie éternelle à traverser la, vallée des pleurs ? Non sans doute ; tous verseront des larmes, tous passeront par l'amertume de la douleur. Mais les larmes des mondains ne valent pas le souvenir qu'on leur donnerait. Elles sont futiles comme leurs joies, elles ont une origine toujours ridicule, souvent inavouable, elles naissent de leurs convoitises hon« teuses, de leur ambition effrénée, de leur pusillanimité et de leur faiblesse; ce sont des larmes d'enfant ; le plus ordinairement elles sont la réaction nécessaire d'ivresses désordonnées. « La fin de leurs joies est envahie par les larmes. » Elles sont infructueuses, ces larmes, elles ont la malédiction de la stérilité. Il en est de fécondes ; car, dit le Psalmiste..., ils allaient et versaient leurs larmes en répandant leurs semences : ils reviendront dans l'allégresse

1 P?al. V.

chargés d'une abondante vwissoiiK'Mixiii Icur3htrm2= à eux sont sans espérance, elles sont, maudites et vouées h un éternel oubli. Laissons ces larmes, elles ne méritent pas que nous nous arrêtions à les contempler. Mais les larmes des enfants de Dieu, qui nous en dira le prix? qui nous en décrira les charmes? Eiies ravissent le cœur de Dieu, et les anges les recueillent. Elles deviennent le plus suave ornement des âmes, et sont remplies des trésors de l'éternité. « Bienheureux ceux qui pleurent, » soit qu'ils pleurent de leurs misères, soit qu'ils pleurent leurs péchés : ils sont heureux et ils recevront la consolation véritable qui est celle de l'autre vie. « où toute affliction cesse, où toutes les larmes sont essuyées 2. > Abraham disait au mauvais riche : « Tuas reçu tes biens en ce monde, et Lazare a reçu ses maux ; c'est pourquoi il est consolé et tu es dans les tourments. » Il est heureux, car il a souffert avec patience : son état pénible le forçait à pleurer souvent des maux extrêmes, et il n'avait point de consolation du côté des nommes. Le riche impitoyable ne daignait pas le regarder ; il est consolé : Dieu l'a reçu dans le lieu où il n'y a plus de douleur et de peine. «Le monde se réjouira et vous serez affligés, mais votre tristesse sera changée en joie. » C'est la promesse du Sauveur à ses disciples. La tristesse et la joie viennent tour à tour : qui s'est réjoui sera affligé ; qui s'est affligé sera réjoui : « Bienheureux donc ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Mais parmi tous ceux qui pleurent, il n'y en a point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur, loin d'être un remède au mal, est un autre mal qui l'augmente : le péché est le

1 Psal. CXXV. — 2 Apoc.

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seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tous tant que nous sommes, que nos yeux soient changés en sources intarissables dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parlelePsalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ah ! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu'en dirons-nous? Heureux,mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Écriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes f Qui me la dira ? Ceux qui les ont expérimentées souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C'est tantôt la bonté d'un père ; c'est tantôt la condescendance d'un roi ; c'est tantôt l'absence d'un époux ; tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'âme lorsqu'il s'éloigne; et tantôt sa tendre voix lorsqu'il se rapproche et qu'il appelle sa fidèle épouse ; mais le plus souvent, c'est je ne sais o""" qu'on ne peut dire ^»

Dans cet admirable passage de Bossuet, tout le mystère des larmes saintes est percé à jour. Les voilà, ces larmes béatifiées par Celui qui se ht homme pour les pouvoir répandre, jaloux de leurs charmes mystérieux et de leur inestimable prix. Les voilà jaillissant de sources différentes, jetant des reflets divers, mais formées par le môme cœur fidèle, et tombant délicieusement dans le même cœur de Dieu : larmes de la pénitence ; larmes de la tristesse sainte ; larmes de l'exil ; larmes de l'amour : » Oh! bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! » ils trouveront dans leurs larmes mêmes le baume qui les adoucit et la joie qui les tarit, bi «la lrii3tc:s5;C iiclua le monde

* Bossuet, Médit..

îôî LES ]:nfantj de dieu

est une tristesse pernicieuse qui donne la mort, la tristesse selon Dieu affermit la pénitence de laquelle vient le salut. »

Étudions chacune de ces différentes larmes : le Psalmiste les a toutes tour à tour versées. Les larmes du repentir sont intarissables : elles inondent, elles envahissent, elles renversent tous les obstacles et fondent toutes les duretés du cœur. Un jour vient, oîi, tout à coup, les voiles se déchirent, la vérité se dresse devant lame et la saisit de ses vives révélations. — Oh ! qu'il est dur de haïr un père ! Oh ! quelle horreur d'avoir crucifié un ami si tendre et un frère si dévoué ! Le sang d'Abel cric vers nous et nous bouleverse de ses accusa. Irices clameurs. Puis, « n'est-il pas horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ? » Qui supportera sa colère? qui résistera devant l'éclat épouvantable de son indignation ? Quis rcsistct libi ? Durant de longs jours le péché trouva notre âme insensible et nos yeux desséchés : cocKjulatum est cor •. Mais la grâce dit une parole nos yeux s'ouvrent, notre cœur est ému, nous pleurons nos larmes de repentir et d'amour : cmittet verbum suum cl liquefaciet ea. Qui dira l'abondance de ces larmes ? qui dira leur sainte amertume et aussi leur ineffable doureur ? Je baigne ma couche de mes larmes ; f arrose mon chevet de mes pleurs 2. Sur notre couche, au milieu de la nuit, quand le calme et la méditation ont ouvert les sources du repentir, la componction nous saisit, une mys' térieuse douleur envahit toute notre âme, nous pleurons nos fautes, nous effaçons nos souillures dans des pleurs généreux et bénis.

Et que fera Dieu si nos cœurs trop endurcis son

ipsal. GXVIJ.I. - 2 Psul, Yl.

rebelles aux larmes ? Dieu alors fait tomber sur nous la lourde main de la douleur; il nous meurtrit, il nous flagelle, la souffrance fait couler des larmes que refusait l'amour. Le monde, dont nous goûtions les charmes jusqu'à oublier Dieu, que nous trouvions brillant et suave «comme le paradis du Seigneur, » se changé Ipour nous en la vallée des larmes, ses joies ne nous offrent plus qu'un spectacle odieux, nous pleurons au milieu de ses fêtes, tout nous y blesse et rien ne peut plus désormais y endormir notre incurable douleur. Quand Dieu a des vues sur une âme, c'est ainsi qu'il la traite : cette âme mystérieusement frappée de la main divine, n'a plus qu'un besoin : pleurer et gémir; n'a plus même qu'une consolation étrange : soulager son cœur oppressé en le déchargeant de ses larmes. 0 Dieu, vous nous nourrissez d'an pain de larmes, notre boisson sera formée de nos pleurs !

Il est de plus nobles et de plus divines larmes : les larmes du zèle répandues sur les pécheurs et les ennemis de Dieu. Oh ! que Jésus-Christ a versé de ces larmes! Qu'il a pleuré sur Jérusalem! Quels intarissables pleurs il a répandus sur le tombeau de son ami Lazare, ce mort infect qui représentait la nature humaine tout entière dans l'horreur de sa déchéance et la pourriture horrible de son péché'. A la suite de Jésus, les ùmes saintes expriment par leurs larmes la tendresse do leur compassion et l'ardeur de leurs prières. Les saints que le monde persécute, deviennent insensibles à leurs propres maux pour ne ressentir et ne pleurer que les irrémédiables malheurs que s'attirent par leur perversité, ceux qui les pour.fuivcnt et les maltrailcnt.

1 Joan.

< Ainsi Jérémie pleurait les maux de son peuple ingrat, ùc ce peuple qui avait tant -de fois machiné sa mort, fcl qui l'avait enfoncé dans le cachot, dans le dessein de le faire mourir. Ainsi au milieu de sa Passion, Jésus traîné au calvaire par le même peuple et portant sa croix, se retourna vers celles qui pleuraient ses douleurs, et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants.» Lui-même, en regardant la ville où il devait être crucifié dans peu de jours, « pleura sur elle. » Pleurons aussi à son exemple, à l'exemple de Jérémie et des saints : pleurons sur raffrcuse destinée des pécheurs, sur leurs âmes qui se jettent en de si effroyables abîmes. Entrons dans les sentiments du Psalmiste : Mes yeux, dit-il, sont devernis deux sources de larmes, en face des 'pécheurs nui sont, traîtres à votre loi^. »

L'âme sainte trouve dans la méditation de la loi, dans la contemplation des choses saintes la source suave d'autres larmes, plus sereines et plus douces et aussi agréés de Dieu. Mes yeux défaillent en attendant votre salut, en en lisant l'annonce, en en scrutant les inénarrables douceurs. Je refusais toute consolation. Mais au souvenir de Dieu la joie renaissait à mon âme ; je passais par des émotions poignantes, mon esprit défaillait en moi. Mes yeux devançaienl la lumière, j^étais dans le trouble, je demeurais silencieux -. Oh ! quelles larmes que celles que fait jaillir la méditation du salut de Dieu ! Les saints connaissent ces larmes : nous autres, par notre dissipation éternelle et notre incurable insensibilité , nous en tarissons les sources sans espoir.

1 Psal. ex VIII. — BossueL, McdiL-.^J l'sal. LXXXVI

LES ENFANTS DE DIEU 25o

Parlerons-nous des larmes du saint amour? Oserons- Vious toucher à un mystère d'une si exquise délicatesse? Dirons-nous 'ces inefTables choses que la langue angélique ne suffirait pas à exprimer? D'où jailhssent ces larmes? D'où, sinon des ardeurs dévorantes de l'amour? D'où, sinon de ses douloureux et suaves mystères ? Contemplez les larmes délicieuses du saint amour. « Or Marie se tenait toute en larmes au dehors du sépulcre ^» Telle est l'âme sainte en ce monde. Elle pleure au bord d'un sépulcre. Elle est éprise pour ie plus beau des enfants des hommes d'un amour que rien ne peut endormir ni tromper. Elle cherche le Bien-aimé qui seul a son cœur ; hélas ! elle le cherche dans le sépulcre, dans l'obscurité de la foi, sous les impénétrables voiles dont il se couvre. Il est là ; il dit à l'âme : « pourquoi pleures-tu ? » Et l'âme dans l'exil qui ne jouit pas encore de la vision bienheureuse, l'âme qui doit aimer sans jouir comme elle adore sans avoir [compris, répond dans les larmes d'une inconsolable désolation : « Ils m'ont enlevé mon Seigneur et et je ne sais pas où ils l'ont placé. » Indicible martyre ! Aimer de toutes les ardeurs d'une âme divinement dilatée, aimer la Beauté infinie, vivre en face d'elle et ne jouir jamais de ses charmes, ni posséder ses splendeurs ! c'est le martyre de toutes les nobles âmes, c'est la source des plus divines larmes que les yeux de l'homme puissent verser.

Comme le cerf aspire aux fontaines d'eaux vives, mon

âme aspire à toi, ô mon Dieu ! Mon âme a soif du Dieu

. fort, du Dieu vivant ! Quand irai-je ? Quand apparaîtrai-

je devant la face de Dieu? Mes larmes sont ma nourrituri

' Jo-au.

2jG les enfants de dieu

nuit et jow\ m m entendant interpeller : Mais où donc est ton Dieu ? j'ai appelé mes souvenirs ; j'ai répanda toute mon âme, oh! oui, j'irai au lieu du tabernacle admirable, j'irai à la maison de Dieu. 0 mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu: nous irojis le louer ; ô mon Dieu, ma gloire et mon salut '!

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