LA MÉDITATION DES FINS DERNIÈRES
L'insensé et le sot périront ' . . . « Pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette fin dernière de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en euxmêmes les lumières qui les persuadent, négligent de les chercher ailleurs et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique obscures d'ellesmêmes, ont néanmoins un fondement très-solide et inébranlable : Je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit, elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux. Entre nous et l'enfer ou le ciel, il n'y a que la vie entre deux qui est la chose la plus fragile. Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde ; que l'on juge donc là-dessus de ceux qui vivent
1 Psal. CXXXL
sans songera cette dernière fin de la vie, qui, délaissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs, sans réflexion et sans inquiétude et comme s'ils pouvaient anéantir l'éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que pour cet instant seulement. Ils sont dans le péril de l'éternité de misères, et sur cela, comme si la chose n'en valait pas la peine, ils négligent d'examiner si c'est de ces opinions que le peuple reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles qui étant obscures d'elles-mêmes ont un fondement trèssolide quoique caché. Ainsi ils ne savent s'il y a vérité ou fausseté dans la chose, ni s'il y a force ou faiblesse dans les preuves. Ils les ont devant les yeux, ils refusent d'y regarder, et dans cette ignorance ils prennent le parti de faire tout ce qu'il faut pour tomber dans ce malheur au cas qu'il soit, d'attendre à en faire l'épreuve à la mort, d'être cependant fort satisfaits en cet état, d'en faire profession et enfin d'en faire vanité.
« C'est donc assurément un grand mal d'être dans ce doute, mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on est dans ce doute; et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas, est tout ensemble et bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de terme pour qualifier une si extravagante créature K »
N'y eût-il que cette différence entre les enfants de Dieu et les gens du monde, que tandis que ceux-ci vivent dans une grossière insouciance de leurs plus chers intérêts, ceux-là scrutent les ombres de l'avenir,
1 Pascal, Pensées,
interrogent l'horizon, se rendent compte du chemin <|u'ils parcourent et du tf^rme où ce chemin aboutit : déjà les uns seraient les sages, les autres les insensés et les fous; les uns, les grands et magnanimes cœurs; les autres, les cœurs étroits et stupides. Que fait donc dans la vie l'homme s'il s'ignore soi-même et sa destinée? Que prendra-t-il à cœur, s'il néglige la seule chose qu'il lui importe d'assurer: son sort éternel? Répétons- le hardiment, des deux créatures qui traversent la vie, se hâtent vers la tombe, se rendent à la demeure de leur éternité ', l'une est folle et stupide qui s'avance en riant vers d'effroyables abîmes où elle doit infailliblement s'engloutir, insipieîis et stultus peribunt ; l'autre est sage, prudente, avisée, qui remplit son âme des années éternelles, son souvenir des révélations divines, son cœur des célestes aspirations de son éternel avenir. L'enfant de Dieu laisse passer les folâtres tourbillons de la foule; il se retire à l'écart, la solitude s'étend au loin, le silence se fait dans son âme ; il médite, il plonge sur ses fins dernières un regard sur et profond : durant la nuit il médite dans son cœur. Qu'est-ce que la vie? La tombe qu'est-elle? Oùvais-je? Qui m'attend par-delà le sépulcre? Qui trouverai-je au seuil de l'éternité? Suis-je un insecte d'un jour, ou bien une créature immortelle ? A quoi bon ces jours de mon existence fugitive? A quoi servent ces biens si péniblement amassés? Où sont les vraies richesses? Où sont les vrais dénùments ? Où est le bonheur? Qn'est-ce que l'infortune ? Où trouver la patrie de tous les biens? 0 avenir! ô avenir! océan sans rivage, iminensiié sans horizon, voiles sombres, impénétrables
> Eccl. XII.
obscurités, j'ai besoin de déchiffrer vos formidables énigmes, d'illuminer vos silencieuses profondeurs. Je ne puis vivre sans la science de la vie, je ne puis marcher sans connaître ma route, je ne puis jouir d'un instant de paix, tant que dureront de si effroyables incertitudes. Mes yeux ont prévenu le jour, je suis dans le trouble, je reste muet. Tai repassé dans mon souvenir les jours anciens ; j'ai Pâme remplie de mes années éternelles; durant la nuit j^ai médité dans mon cœur, je recueille mes pensées, mon esprit recherche : suis-je repoussé de Dieu pour Véternité ^ ? Ai-je un avenir, ou la pierre du tombeau écrase-t-elle ma destinée tout entière ? Mon âme, médite ces graves et divines choses : les méditer, c'est la sagesse ; les méconnaître et les négliger, c'est la folie.
Comme le voyageur s'arrête, étend autour de lui sou regard inquiet, interroge sa route et reconnaît le pays qu'il parcourt, ainsi l'enfant de Dieu s'efforce avant toutes choses de connaître cette existence qu'une puissance inconnue lui a donnée à parcourir. Mon cœur est brûlant au- dedans de moi, un feu s'allume dans mon âme pendant que je médite; mes yeux s'ouvrent: 0 mon Dieu, fuites-moi connaître ma fm : quel est le nombre de mes jours, quel est-il, afin que je sache ceux qui me restent à couler encore? Voici que vous m'avez mesuré mes jours, et ma substance n'est qu'un néant devant vous. Ah! vraiment tout homme qui vit sur la terre n'est qu'une grande et universelle vanité. Vraiment oui, l'homme passe comme en représentation et en peinture. C'est bien en vain qu'il se trouble tant. Il thésaurise et il ignore pour qui il amasse 2.
1 Psal. LXXYI. — 2 psal. XXXVIII.
îîais, ô mon Dieu, si la vie n'est qu'un songe et ses biens une vanité, où donc est mon repos, ma félicité, ma gloire ? Pourquoi ai-je vécu? Où irai-je quand je devrai mourir? 0 mon Dieu, réponds-moi! Cette réponse Dieu nous la donne ; recevons-la avec reconnaissance, 'courage et amour.
i Écoulez ceci, ô nations ; prêtez l'oreille, vous tous qui habitez la terre, vous tous qui fûtes formés de terre, enfants des hommes, tons également, riches et pauvres! Ma bouche publiera la sagesse, la parole qu\i méditée mon cœur est une parole de prudence. J'inclinerai mon oreille à ces maximes, j'exposerai sur la harpe leur sens mxjstérieux •. Ah ! sans doute, la leçon est solennelle, grave est l'enseignement : Dieu rassemble la terre entière : toutes les fortunes la doivent également écouter. Vous tous qui habitez la terre, et qui dans vos rêves orgueilleux méconnaissez votre chétive origine, votre vie éphémère, votre prochaine transmigration, quique terrigense ^, mortels formés de la poussière, et qui y devez si rapidement retourner, venez tous, sans distinction d'honneur et de fortune, puisque tous vous êtes égaux dans vos destinées : Simul in unum dives et pauper. 0 foule légère et inattentive, peuple insensé et rieur, âmes folâtres et irrétléchies qui courez à la tombe comme à une fête, hommes insensés pour qui l'avenir est une si terrible énigme et qui affrontez cet avenir avec une si folle sérénité, prêtez l'oreille ; prêtez-la une fois à des révélations si graves, à des vérités si sérieuses et si décisives, vous qui les prêtez sans cesse aux mille bruits de ce monde et à ses plus pernicieuses vanités.
1 Psal. XLVIir.— 2 Psal. XLYIII.
2/2 LES i:nf-'.nts dl' dieu
Placés que nous sommes entre ies deux mondes, l'un provisoire el momentatié, rautrc dclinilif et éternel; entourés d'objets de deux sortes, les uns faux et trompeurs, les autres véritables; les uns qui nous importent immensément, les autres qui ne nous sont que frivoles et inutiles, la grande science pour nous, la sagesse unique, c'est la juste appréciation des choses, c'est le jugement droit et sûr porté sur tous les objets dont nous sommes environnés. Le sublime Apôtre ne connaissait pas d'autre sagesse , il n'enseignait pas une autre philosophie : « Nous autres, disait-il, ce n'est point les choses visibles que nous contemplons, mais bien les choses invisibles. » Et pourquoi ? Ah! c'est que « ce qui est visible passe en un instant et que le monde invisible est éternel. » Qu'y a-t-il à désirer ? Qu'y a-t-il à craindre ? Quels objets commandent notre recherche active? Quels autres ne méritent que nos dédains ? Pourquoi travaillons-nous durant ces jours rapides de notre vie ? Qui nous sauve ? Qui nous peut nuire ? Qui nous ouvre les splendeurs de l'avenir? Qui nous livre aux terreurs d'une expiation sans espoir ? Sans la science de toutes ces choses, que sera notre vie, sinon une vie d'insensé ou d'enfant ? Ce qui distingue l'homme fait de l'enfant, n'est-ce pas la pensée pénétrante, le coup d'œil sur, l'expérience et le juste discernement des choses ? Voyez l'enfant, les plus inoffensifs objets lui causent des frayeurs mortelles, les plus imminents dangers n'excitent que ses sourires; il se précipite joyeux et tranquille ci-Mislaplus affreuse et la plus infaillible mort. Qn'ai-je à craindre quand viendront les mauvais jours ^? Oh! la grande, c!i! la décisive question ! qui la pose sérieuse-
1 Psal. XLVIir.
ment à son âme est sauvé: qui la néglige et la raille est sans ressource perdu. Qiûai-je à craindre quand viendront les jours mauvais. Les jours deviendront donc « mauvais? « Oui, à notre quiétude insensée succédera l'angoisse, nos joies tranquilles seront subitement envahies par une suprême catastrophe, notre santé sera engloutie dans les tourments d'une maladie dernière, le monde disparaîtra comme un sol qui s'elïondre, et nous-r*iêmes serons, comme la feuille d'automne, chassés par un vent de mort: alors viendront pour nous les jours mauvais. 0 renversement de toutes choses ! 0 fortune détruite ! 0 honneurs renversés ! 0 passé trop fragile ! 0 sombre et effroyable avenir ! Alors, iiu'aurai-jeà craindre? Le Psalmiste répond : l'iniquité qui s'est attachée à mes pas m'' enveloppera de toutes paris. Durant ma vie le péché me suit et se cache sous mes pas . iniquitas calcanei. « Aux jours mauvais, » il se dévoile, il se montre, il devient à mon âme un vêtement ignominieux et maudit : circumdabit me. Que deviennent alors les mondains ? Voici leur foUe et leur crime. Pour eux rien n'a de réalité que la vie présente, de joies que les plaisirs de la terre, de valeurs que les biens et les honneurs d'ici-bas. Tout le reste est chimère: Dieu et l'avenir ne leur sont que les visions fantastiques de la nuit. Leur seule confiance est dans leur force; leur 'jloire dans la muliilude de leurs biens \ Ils s'imaginent follement, ces sages, que leurs richesses terrestres leur suffisent, qu'aucune autre rédemption ne leur devra servir, que leur joie sera interminable et que leur avenir est assuré. Tls meurent J^cs voilà traînés au tribunal de la justice: ila sont accusés, convaincus,
1 Psal. XLVIIL
condamnés. Qui les sauvera de la justice ? Qui les arrachera aux horreurs de l'expiation? Durant leur longue existence, ils ont méprisé les « inépuisables richesses du Christ, » trompé toutes les ressources de la Rédemption, « foulé sous leurs pieds, le Fils de Dieu, traité comme chose de vil prix le sang de l'Alliance dans lequel ils avaient été sanctifiés ; » maintenant la miséricorde a fermé ses entrailles, la justice seule occupe un tribunal sans merci : 7'edde rationem ^ ! « œil pour œil, dent pour dent. » Situation affreuse ! Sur la terre l'homme a un « frère, » un Dieu devenu par la plus étonnante miséricorde « un semblable > et « un frère. » Ce frère intercéda jusqu'au dernier moment: il pressa, il supplia, il multiplia à l'infini les ressources du plus ingénieux des amours, « il aima » le pécheur « jusqu'à la lin ; » la mort levait déjà son bras sinistre que ce « frère » suppliait encore l'homme et « interpellait Dieu. » Mais le bras de l'exécuteur est tombé, la vie du temps est devenue l'éternité immobile : « Il n'y a plus désormais d'hostie pour le péché, » Frater non redimet, « le Frère d'autrefois ne rachète plus son frère. » Et si ce c< Frère » « saint, innocent, immaculé, sans contact avec le péché, et plus élevé que les cieux ^\ > si ce « Pontife assis à la droite de la Majesté dans les cieux •'', « « ce Pontife compatissant » et toujours « exaucé pour sa dignité •^, » ne fait plus rien pour le rachat de ces misérables, si l'Homme-Dieu médiateur se tait, qui parlera? Quand il abandonne, qui sauve ? Frafer non rcdlmit : redimel homo? Non! l'homme ne pourra jamais payer à Dieu le prix de sa rançon : le rachat de son âme est d'un prix trop élevé, il y devra renoncer pour
» Malth. - 2 Hcbr. — »Hcbr. — ' Ilebr.
toujours*. Il est condamné, il est perdu: Dieu le repousse pour avoir été lui-naême trop outrageusement et trop constamment repoussé ^.
Tel est leur sort éternel. Dès la vie présente ils commencent à payer à la justice divine la dette de leur impiété et de leurs crimes. Dès ici-bas quelle différence entre le juste et l'impie ! Sans doute le juste travaille et souffre, il souffre même plus continuellement que le pécheur, laborabit in xtenium ; mais il a la science de la vie, il sait pourquoi il travaille, et il a le sens de la douleur. Il sait que son travail est riche d'espérance, et que sa douleur est une semence d'immortalité : H vivra dans les siècles des siècles. Mourir pour lui n'est qu'un vain mot, et cette mort, qui glace les mondains d'épouvante et dont la crainte fait leur châtiment anticipé, il la salue de son sourire, il l'appelle de tous ses vœux. Cette vision sinistre, ce spectre de la mort, si épouvantable aux gens du monde, le juste n'en aperçoit nulle part la terrifiante horreur : Il ne voit pas la mort. Si ses frères quittent sous ses yeux la terre, c'est le vol bienheureux vers la Patrie, c'est le céleste voyage, c'est l'adieu pour un jour : Il ne voit pas la mort quand sous ses yeux mesurent les sages. Quels sont ceux qui meurent véritablement? Ceux-là seuls, répond
' Psal. XLVIII. — 2 « Expcctas ut homo te redimat ab ira vimtura ? Si te frutcr non rcdimet, homo te redempturus est ? Quis est fratcr, qui si non redimerit, nuUus homo redempturus est? Qui post resurrectionem dixit : vade, die fratribus meis : JVuter noster voluit esse, et cum Ueo dicimus : «Pater nostcr, » lioc manifestatur nobis. Qui enim dicil, Deo : « Pater nosLer, » Christi dicil : frater. Ergo qui patrem Deum et fratreni Christum habet, non timent in die mala. » (Sauct. iVugusLin. Explanal. in Psalin. XLYlll.)
le Psalraiste, qui « périssent » : Shnul inslplens etsluUus 2:)eri6unf, « ensemble l'insensé et le fou périront. ■> Voilà ceux qui meurent, ceux dont la fin est une malédiction devant Dieu, dont la tombe est une irréparable ruine, qui se présentent dans l'éternité sans avoir rien acquis que des souillures, sans posséder rien que l'affreux patrimoine du péché. Oh ! les insensés et les malheureux ! insiplens et stultus : le Psaume ne leur jette pas ses malédictions et ses foudres, il les prend par leur plus saisissant caractère : ce sont des « sots, •• des « sots éternels, » commente Terlullien; Pascal dit d'eux qu'il n'a pas de terme pour qualifier d'aussi extravagantes créatures. Ils ont vécu sottement : sottement ils ont péri. Ils n'ont rien su, rien compris, rien évité, rien garanti : ils sont lombes comme des insensés dans une fosse qu'ils avaient creusée eux-mêmes ', ils se sont empêtrés dans des lacs qu'ils avaient eux-mêmes tendus. Comme ces oiseaux imbéciles qui se précipitent sur les lumières qui brillent dans la nuit, comme ces voyageurs trompés qui poursuivent les inanités d'un mirage et ne rencontrent que les désolations du désert, ils ont couru vers les biens terrestres, ils se sont faits sur la terre un idéal irréalisable du bonheur, et, perdant pour l'ombre ce qui était la vérité et la substance, ayant poursuivi le mensonge et recherché la vanité, ils arrivent à leur éternité, ces hommes de si grandes l'ichesses, sans avoir plus rien dans les mains -l Sots voyageurs, « ils marchaient à grands pas, mais hors de la route ; » sots architectes, ils bâtissaient sur le sable mouvant ou sur la lave tourmentée et frémissante d'un volcan ; sots acciuércurs, ils payaient au poids de l'or les pierres et
1 Psal. Vil. — 2 i^sal. LXXV.
la houe, ils donnaient leur âme poiir un peu de fumier, laissant là les pierres précieuses, et oubliant d'acheter (le Dieu môme qui le leur offfait « l'or enflammé, » l'amour hrùlant des choses éternelles, la monnaie divine dont les justes payent leur béatitude infinie. Eux ! ils jetaient leur fortune dans le courant du tleuve, et le fleuve la portait à l'abîme où tout périt. On leur signalait de toutes parts les horreurs prochaines de la ruine, l'effondrement infaillible de leur avoir : ils s'cntèLaicnt à ne rien prévoir, à ne rien entendre, à marcher insouciants vers le précipice, couvrant de leurs sarcasmes ceux qui les avertissaient de ne s'y point laisser choir. Ainsi ont-ils péri: insipicns et stiiUus pcribunl,^. « On les siffle » comme on siffle des fous : tradidit eos insibilum ; on les accueille le rire sur les lèvres et le mépris dans le cœur : alors les justes se prendront à rire et diront : voilà l'homme qui n'a pas fondé sur Dieu son avenir, mais s'est follement confié dans l'incertitude de ses richesses 2.
Continuons •■' contempler ce triste raélonoe de folie et de malheur. Ces hommes se sont consumes en travaux : ils ont amassé, les voilà riches; ils vont jouir. « Insensés ! cette nuit même on leur redemande leur âme.» Un ordre d'amener leur vient de la justice: ils sont saisis, garrottés, transportés, l'œil de l'homme
1 Psal. XLVIII. — 2 « Quis est « impruilons? n Qui non tibi jirospicit in futurum. (,hiis est « insipiens? » Qui non intdligit in ([uo nialosit. » (S. August. in Psnl. XLVUI.) — « DilTerentla ost inter insiiiienlon"! et sliillnni. Iii^ipions est qui habet scientiam hunianam, et non consitlurat tclcrnu ; sLulLus est qui non considérât etiam prœsentia. Vel : Insipiens est qui non attendit niala piicsontia sed futura ; stultus est qui attendit et non vitat. » (Div. Tlioin. Aquinat. in Psal. XLVUI.)
ne les verra plus, l'éternité seule a le secret de leur catastrophe épouvantable. Toute une vie de labeurs, d'angoisses, de souffrances, pour acquérir un tombeau ! Ils laissent à d'autres leurs richesses, le sépulcre devient leur demeure pour toujours, le pavillon où ils se retirent de génération en génération. Ils avaient un nom sur la terre, là, au fond du sépulcre, dans ce mélange informe de pourriture et d'ossements, il n'y a plus d'eux-mêmes qu'Hun je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. » Et ils étaient, les malheureux, appelés à une éternité étincelante ! Dieu les avaient faits ses fils et ses héritiers, ils étaient dans les honneurs, leur Dieu les avait couronnés d'honneur et de gloire, ils étaient créés pour les splendeurs d'une cour éternelle ! Eux grossiers et stupides, ils n'on rien entendu de ce que Dieu leur disait, ils n'ont rien compris, ils se sont faits les émules des bêtes sans raison et sont devenus leurs semblables, avec les mêmes aspirations, les mêmes goûts, les mêmes actes, le même avenir : leur chemin fut un chemin d'aveuglement. Et tel fut cet aveuglement, telle se montra cette folie, que leur grossière insouciance ils l'appelaient grandeur d'âme, de leur incroyance ils faisaient une supériorité d'intelligence et de raisonnement. Eux seuls étaient les sages et les avisés ! Puis avec cela ils se vantent dans leurs paroles '. La folie de leur langage le voudrait emporter sur la folie de leur conduite. De leur impiété ils se font un titre, de leur désespoir éternel im sujet de joie, de contentement et d'orgueil I Ils sont parqués dans le sépulcre comme les brebis d'un troupeau: la mort sei'a leur pasteur''^ «Comme des brebis ;« quel trait
1 Psaim. XLYIII. - ^ Pâal. XLVIII.
pour poindre la chute de ces hommes si arrogants et si fiers, si dominateurs et si tyrans ! Ils régnent : ils sont opulents, ils occupent les postes élevés, peutêtre ils avoisinent les trônes, leurs volontés sont autant de lois, tout s'incline devant leur parole, tout cède à leur pouvoir absolu : puis, tout à coup, la mort les renverse, les voilà devenus de dociles et plaintives brebis. La mort est leur pasteur, elle les chasse, elle les mène sans résistance, elle les parque avec tous les autres dans le tombeau. Et la mort n'est pas seule à les dominer: Au lever du jour^ils seront dominés par les justes; chassés de leur demeure, leur gloire sera dévorée dans le tombeau. A la mort l'homme n'emportera pas ses 7'ichesses, sa gloire ne descendra pas avec lui dans le sépulcre. On le comble de louanges pendant sa vie, on Vapplaudit de ce qu'il peut satisfaire tous ses désirs... et lui ira rejoindre la génération de ses pères, il ne verra plus la lumière éternellement '.
Ainsi, quand Vhommte fut comblé dlionneur il ne le sut point comprendre ; il se fit l'émule des bêtes sans raison et se rendit leur semblable 2.
0 mon Dieu, quelle pensée salutaire, quelle impression généreuse rapporterai-je de ces spectacles? Quelles résolutions me fournira cette méditation, faite sur le bord désolé d'un tombeau ? Et maintenant quelle est mon attente, n'est-ce pas le Seigneur ^ ?
Oui vraiment, Phomme passe comme une ombre, ^est en vain qu'il s'agite, il amasse et ne sait qui recueillera. Quant à moi, quelle est mon attente, n''est-C6 pas le Seigneur? Toute ma substance, ô mon Dieu, est en vous. Délivrez-moi de toutes mes iniquités... épargnez-moi vos
1 Psal. XLVIII. - 2 Psal. XLVIII. —sPsal. XLVIII.
blessures. Exaucez ma prière^ 6 mon Dieu, et ma supplication ; entendez la voix de mes larmes, ne gardez pas le silence; me voici devant vous comme un hôte et un étranger, me voici voyageur comme mes pères ; laissez-moi, donnez-moi quelque relâche.^ avant que je quitte cette terre pour n'y plus revenir '.
» Psal. XXXVill.