LES EXILÉS
« Je suis un étranger sur la terre ', » incola cgô sum in terra : tel est le mot, telle est la devise de toute la famille des Enfants de Dieu, des âmes chrétiennes et saintes, « qui usent de ce monde comme n'en usant pas, » « qui saluent de loin leurs futures espérances, >» et qui, du plus profond de leurs aspirations et de leurs
1 Psal. ex VIII. ■ .-
désirs, crient à Dieu à chaque heure : « Que votre royaume nous arrive ! » C'est à ces âmes que le Sauveur disait : « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous aviez été du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais parce que vous n'êtes point du monde, et que je vous ai choisis du milieu du inonde, à cause de cela le monde vous hait. » Puis, continuant dans sa prière : «Père saint... le monde les a haïs parce qu'ils ne sont point du monde, comme moi-même je ne suis point du monde. Je ne prie pas pour que vous les ôtiez du monde, mais pour que vous les gardiez du mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi-même je ne suis pas du monde. Sanctifiez-les dans la vérité '. »
Voilà, dans les paroles du Maître, nettement dessinées, les situations respectives des âmes chrétiennes, de la société chrétienne et du monde. Les Enfants de Dieu ne quittent pas le monde. Jésus-Christ, connaissant le dessein de son Père de les faire vivre en plein cœur du monde, n'a pu prier pour qu'ils en soient retirés : « je ne prie pas pour que vous les ôtiez du monde : » mais en môme temps qu'ils sont dans le monde, « ils ne sont pas du monde, » ils y sont des étrangers. Ou le monde ne les connaît pas et les laisse, ou il les connaît et s'en occupe mais pour les haïr. Tout se résume en cette parole de l'Apôtre : pcr quem mihi crucifixus est inunchis et egomutido 2, « par le Christ le monde est un crucifié pour moi et je le suis pour, lui : » nous vivons l'un à côté de l'autre sans nous quitter jamais et en nous haïssant toujours : « suppliciés au monde, et le monde à nous, l'un pour l'autre des condamnés à mort et des exécutés, muets, insensibles, morts.
» Joan. — 2 Galat.
Qu'elle est fondamentale, qu'elle est grave, mais qu'elle est dure, cette vérité ! Qui ne l'a pas comprise n'a rien su de sa destinée : or cette vérité est de celles pour lesquelles Jésus-Christ ajoutait : qui a des oreilles. qiCil entende! Peu onl des oreilles pour entendre '. Pour la foule, pour les âmes légères, folâtres, éternellement dissipées et rieuses, cette céleste doctrine descendue du Calvaire partage avec « le mot de croix ■» l'appellation de folie : stultitia pereuntibus. Ah ! que pour nous, « pour ceux qui se sauvent, » elle garde ses splendeurs, ses horizons infinis, ses magnificences divines! Entrons dans les enseignements du Psalmiste, goûtons-les, approfondissons-les, et n'en sortons que l'âme pleine de ces deux paroles : Je suis un étranger sur la terre '^, et cette autre : 0 mon Dieu, sur la terre qu'ai-je voulu que vous-^ ?
Le monde est pour l'âme et la société chrétiennes, une terre étrangère, une terre odieuse, une terre ennemie.
I. — Mieux qu'on ne le lui peut expliquer l'âme chrétienne se sent isolée dans le monde, et comprend qu'elle n'y a ni sa place ni son repos ; elle y passe, elle le traverse, mais en voyageuse et en exilée; on l'y connaît peu, on l'y apprécie mal, et elle-même porte sur tous les objets qui fascinent et transportent les mondains, des jugements contraires et odieux. En parlant du monde, où tous les autres se fixent, elle dira :Je suis une étrangère en ce monde : je n'en puis plus de ce séjour étranger ; oh! qu'il se prolonge mon exil ^ ! Parlant de la
1 Mûtth.— 2 Psal.CXVJII.- 3 Psa:, LXXIE. — * Psal. CXIX..
terre, son expression invariable est celle-ci : le lieu de mon 'pèlerinage '. Parlant des habitants au milieu desquels elle coule sa fugitive existence, elle les nomme les étrangers, les fils de l'étranger 2, les habitants de Cédar, c'est-à-dire de la tristesse, de la désolation, de la noirceur. Au milieu de la foule, elle se dit seule, elle se compare volontiers au passereau solitaire au haut d'un toit : je suis, dit-elle, devenue semblable au pélican de la solitude 3. Je ne recherche pas la foule, je fuis les fêtes tumultueuses, les divines tristesses passent sur moi, les aspirations vers un autre monde me remplissent, les nobles soupirs, les plaintes de l'exil, les gémissements du pèlerinage occupent seuls des heures qui tout autour de moi sont livrées aux rires bruyants et aux ivresses du plaisir : me voici devenue comme le hibou dans les ruines. Telle suis-je pour le monde, tel le monde est pour moi. Sa plus vivante enceinte n'est pour moi qu'une solitude, mes plus radieuses espérances, mes réalités les plus inébranlables, les clartés les plus éblouissantes de mon éternel avenir ne lui sont que comme des ruines, et moi-même, au milieu de ces ruines, comme le triste et sombre hibou : sicut nycticorax in domicilio.
Ces mots nous révèlent la solution de l'énigme : comment, vivant en plein cœur du monde, y ayant sa famille, ses biens, son travail, son complet établissement, ses intérêts les plus chers, l'enfant de Dieu n'y est pourtant jamais qu'un hôte et qu'un étranger. Si l'on s'étonne qu'une portion considérable de l'humanité traite ce monde de terre étrangère, et ceux qui l'habitent de peuples étrangers, il suffit de réfléchir solidement
1 Fsal. GXVIII. — 2 Psal, XVII. — 3 Psal. CI.
à ce qui constitue pour l'iiotnme une patrie et une société. Ce qui fait la patrie? Mais qu'est-ce autre chose tout d'abord que la stabilité et la permanence? La patrie est pour nous le sol où nous poussons nos racines, où nos espérances se fixent, où nos travaux se fécondent, où nos liens sont éternels, où nos cœurs se reposent dans de solides et durables affections. Le reste, c'est le voyage, c'est la terre étrangère, nous y passons, nous nous y créons peut-être quelques relations fugitives et inconsistantes, quelques beaux jours y éclosent pour notre cœur, nous y cueillons d'une main rapide quelques fleurs, qui, nous le savons, sont destinées à se flétrir : rien dans tout cela ne nous fait la patrie. A ce compte, comment l'homme pourrait-il ici-bas se croire chez lui et être assez insensé pour se faire sa patrie do ce qui n'est pour lui qu'un lieu de passage, in loco peregrinationis? » L'homme passe, » transit homo, et comme si nous ne comprenions pas assez déjà, par cette expression, que cette terre où nous passons ne saurait nous être une patrie, le Psalmiste ajoute : in imagine transit homo, c'est en image, en représentation et en peinture que l'homme passe. Non-seulement il passe, mais il passe sans laisser plus de mouvement, d'œuvres, de vie, que ne le ferait le passage d'une statue, in imagine transit. Quelle est la vraie Patrie? Sans nul doute l'éternité et elle seule. Là tout est fixe, permanent, inébranlable; les années de cette Patrie sont les années éiernelles : cette patrie elle-même, c'est la région des vivants, la terre de l'éternelle et impérissable vie, c'est « l'immobile royaume, » c'est « la cité permanente '. » Rien n'y est plus fragile, ni caduc, ni sujet à l'altéra-
» nebr.
tion et au changement. De plus la patrie n'ost pas seulement la permanence, c'est encore la société. Dans l'exil, durant le voyage, l'homme n'a pas plus de société véritahle qu'il n'a de véritable demeure. Tout est agitalion, tumulte, course affolée à travers les choses, tout se touche, ou plutôt se coudoie, rien n'est lié, rien ne se tient. Et pourquoi les enfants de Dieu ne formeront jamais avec les enfants des hommes de société véritable? Pourquoi nous les trouverons tous assis à l'écart, le long des fleuves de Babijlonc, iamals dans la cité môme, jamais en plein cœur de « Babylone ? » En voici les trois raisons péremptoires. La Société ne se construit que sur la base d'une triple communauté : communauté de sentiments, communauté d'intérêts, communauté de services. Où ce triple lien se rompt, la société devenue impossible ne tarde pas à se dissoudre : on peut habiter la même terre, on n'y forme pas une société.
Or jamais âmes ne furent plus différentes, jamais sentiments ne s'entrechoquèrent davantage qu'entre les enfants de Dieu et les amateurs du monde. Pas un point de contact, nul centre commun par où il soit possible de les réunir. Où les uns s'arrêtent et se fixent, les autres poursuivent une rapide et infatigable routf.. L'homme du monde, victime d'une grossière méprise, et qui du grand chemin fait sa demeure, et des années fugitives son immuable éternité, dit dans l'ivresse d'un orgueil insensé : non movcbor in œierniim, « à jamais on ne pourra m'ébranler ! » L'enfant de Dieu sourit de pitié, presse à travers le chemin son pas d'exilé et de voyageur, et murmure son habituelle devise : je suis jjèlerin comme mes pèi'es, je me hâte, je fuis, je prends
vers l'éternité un essor que rien n'arrête, qui me don-
fiera des ailes et je m'envolerai et je m' irai reposer ' ? L'homme du monde aperçoit tout sur la terre, dévore tout de l'insatiable regard de ses convoitises : une seule chose lui échappe, c'est Dieu. Dieu est non avenu pour ces hommes, il n'est pas devant leur regard, il n'entre pour rien dans les calculs de leur intérêt ni dans les péripéties de leur existence. Ils n'invoquent pas Dieu : l'empire a dit dans son cœur : Dieu n'est pas 2. Leur vie se déroule, leurs plans s'organisent, leurs entreprises s'accomplissent, sans que Dieu y' soit jamais ni pour rien invoqué. L'ordre surnaturel n'existe pas pour eux, c'est chimère et folie. Leur parle-t-on de Dieu : ils répondent : et où donc est Dieu ? Leur montre-t-on du doigt les splendeurs divines du ciel à conquérir, ils abaissent leurs yeux vers la terre ^, et avec leurs yeux leurs cœurs, leurs espérances, leurs désirs. Leur fait-on le récit délicieux, la prophétie enchanteresse d'une béatitude et d'une gloire infinies à posséder dans la Patrie de tous les biens, ils n'ont à cette annonce que le sourire de l'incrédulité. Imagmations! rêves de cervaux malades ! « Ces biens qui nous les fera voir, » quis ostendit nobis bona? « L'homme animal, » qui ne vit que pour la nature et dans la matière, ne conçoit rien que ce qui est terrestre et matériel ; eux, c'est dans les coursiers et les chars, le faste de l'opulence, le tumulte des plaisirs, la satiété de tous les biens de ce monde qu'ils placent la félicité. Voilà les gens du monde; voici les enfants de Dieu. Dieu remplit leur âme, absorbe leurs pensées, illumine leur regard, se montre partout, se l'aisse apercevoir sous le voile lucide des choses. Dieu, tour à tour, avec ses immensités, ses douceurs suaves,
i Psal. LIV. — 2 Psaî. LU — spsal. XVI
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ses charmes exquis, sa puissance sans borne, sa sainteté et sa justice infinies. Le clirctien trouve Dieu partout quand l'incrédule ne le voit nulle part. Quand Tun dit, branlant la tète : ubi est Deus eorum ? l'autre s'écrie dans un transport d'admiration, de frayeur et d'amour: où irai-je, ô mon Dieu, pour éviter voire visage ' ? Même abîme entre eux en face de la destinée. Quand l'incrédule nie la splendeur divine du paradis catholique, le chrétien y jette par avance toute son âme et tout son cœur : Oh! quand viendrai-je, quand apparaitrai-je devant la face du Seigneur? Je me nourris de ma tristesse et de vies larmes nuit et jour, m' entendant interpeller sans cesse : « et où est-il donc ton Dieu ? > J'ai rappelé mon souvenir, j'ai répandu mon âme, oh! oui! j^irai à la demeure admirable du Seigneur, j^entrerai dans la maison de Dieu. 0 Dieu, quand m'apparaitra votre gloire, je serai rassasié ^. Ainsi se creuse entre eux l'abîme, ainsi s'élève le mur de séparation. Une direction tout opposée leur donne des sentiments tout contraires. Des uns il est dit : incurvaverunt animam, « ils ont abaissé leur âme jusqu'à terre; » des autres : asccn siones disposait in corde ^, « il y a des élévations, » des sommets magnanimes, de puissants essors « dans ces cœurs. » Les uns sont les conquérants d'une gloire divine et éternelle, les autres travaillent à se creuser un sépulcre. L'insensé et le fou périront; à d'autres ils laisseront leurs richesses, le sépulcre sera leur demeure à janiais ; de génération en génération ils V habiteront ; ils n'ont laissé que leurs noms sur la terre ^, J'it nous autres les enfants de Dieu? Dieu rachètera notre dnie du,
1 Psal. CXXXYIII. — 2 Psal. XVI. - s Psal. LXXXIII. - * Psal. XLVIII.
lOi LES ENFANTS DE DIEU
sépulcre, Dieu nous recueillera prés de lui. Eux sont les fils de la poussière, nous sommes nous autres les fils de l'héritapje éternel. A eux les pensées frivoles, les désirs étroits, les chétives espérances, à nous les vouloirs divins, les horizons sans limite, les pensées éternelles, les aspirations infinies.
Dans ce qui précède se montre déjà une nouvelle et profonde différence entre la famille mondaine et la famille de Dieu : la différence des intérêts. Quelle union possible, là où les intérêts sont opposés ? Et quelle identité d'intérêts possible là où les destinées, le but, le terme final, les routes àsuivre, les moyens à employer, les obligations à remplir, sont absolument et universellement contradictoires ? Pour l'uii la douleur est une malédiction, pour l'autre un remède, un auxiliaire et une espérance. Pour celui-ci la prospérité terrestre est un piège dont il se défie, pour celui-là elle est un bien suprême qu'il appelle de ses vœux les plus ardents et couve, pour ainsi parler, de ses plus avides regards. L'un « répute le rire une folie et un mensonge, » l'autre, ne béatifie que la plus rieuse et la plus folâtre existence. L'un écoute docilement Dieu, qui lui dit : « Bienheureux ceux qui pleurent ! » L'autre ne trouve dans cette parole qu'extravagance, et dans les larmes qu'une faiblesse sans excuse ou un désespoir sans remède. Où l'un place sa fortune, l'autre met sa ruine ; où tout finit pour l'homme du monde, tout commence pour l'enfant de Dieu. Le sépulcre de l'un est un écroulement universel et une éternelle ruine; la tombe de l'autre est pleine d'espérance et de vie. L'un s'engloutit dans la mort comme dans un gouffre sans issue, l'autre dit en face du trépas cette extraordinaire parole : « J'aspire à ma disiolution, et mourir m'est un gain. » Divisées à ce
pointdans leurs intérêts lesplus fondamentaux, comment les deux sociétés formeraient-elles jamais une famille"? Non jamais : toute union demeure impossible, et le mot du Psalmiste est le seul mot de la situation: l'enfant de Dieu dit de lui-même : je ne suis qu'un étranger au milieu de mes frères. Il dit des enfants du monde : dés leur naissance ils sont dévenus des étrangers, « alienati sunt peccatores avulva » Les fils des étrangers n'ont eu pour moi que fourberies et mensonges, les fils des élran, gers ont vieilli dans le vice, ils ont chancelé dans le chemin '.
Si l'intérêt commun est un lien puissant, la réciprocité des services en est un autre d'une universelle efficacité. L'homme, chétif atome quand il est seul, devient un conquérant et un dominateur invincible quand de ses forces et de celles de ses semblables il forme un faisceau puissant. Mais ici encore, les enfants de Dieu trou\'ent au milieu même du monde, la terre étrangère 2, la solitude stérile et morte : nulle part ils ne peuvent employer les mondains ni être employés par eux. Les voici les uns pour les autres des êtres inutiles, inutiles facli sunt. « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. » « Ce n'est pas que les hommes du monde s'aiment les uns les autres : c'est tout le contraire, et le monde est rempli de haines et de jalousies, mais c'est que les plaisirs et les intérêts du monde font des liaisons et des commerces agréables. Mais les disciples de Jésus, Christ n'ont rien qui plaise au monde. Le monde veut des flatteurs : on n'y vit que de complaisances mutuelles en s'applaudissant l'un l'autre. A quoi est bon un chrétien ? Il est inutile : il n'entre ni dans nos plaisirs,
1 Tsal. XVn. - ! Psal. GXYin.
ni dans nos affaires qui ne sont que fraudes. « Défaisonsnous-en, disent les impies dans le livre de la Sagesse' car il nous est inutile * ; sa vie simple et innocente est une censure de la nôtre, il faut le faire mourir, puisqu'il ne fait que troubler nos joies. Chrétiens, innocent troupeau, c'est ce qui vous fait la haine du monde! Vous ne savez point vous faire craindre, ni rendre le mal pour le mal, vous serez bientôt opprimés : quelque paisibles que vous soyez, on ne laissera pas de vous reprocher que vous faites des cabales contre l'État, pour lequel vous levez sans cesse les mains au ciel, et vous serez les ennemis publics'. » Après Bossuet, écoutons un docteur de l'Église nous rendre admirablement bien compte de la réciproque inutilité des enfants de Dieu et des gens du monde, et du réciproque isolement qui suit cette inutilité. « Le monde, dit saint Grégoire le Grand tourne en ridicule la candeur du juste. Toute la sagesse de ce monde consiste à voiler les tortuosités de son cœur, donner aux mots de trompeurs dehors, présenter le faux sous les apparences du vrai et le vrai sous celles du faux. Tel est l'art dont la jeunesse est soigneusement instruite, telle est la science dont on paye à prix d'or l'acquisition. Les plus versés dans cet art du memsonge, couvrent la foule du plus transcendant dédain ; les inhabiles ne sont plus, dans un milieu qui les raille, que de gauches et timides maladroits. Des noms complaisamment adoucis recouvrent cette duplicité odieuse,
* Sapient. ir. — 2 Frappante parole de Bossuet ! Il y a quelques mois à peine, en plein cœur de notre dernière Chambre, en face de la France et de l'Europe, un misérable, un fils d'étranger, dénonçait les catholiques comme les seuls vrais ennemis de l'État! Cette situation et ces vérités sont de tous les siècles.
qui devient bon ton et urbanité. Le monde enseigne à ses [partisans à gravir les plus hauts sommets des honneurs, et à placer le suprême bonheur dans la possession de ces vanités éphémères ; il veut qu'aux maux reçus on réponde par des maux plus cruels encore, que les plus forts écrasent violemment tout ce qui leur résiste, que les plus faibles assouvissent furtivement sous les dehors d'une bonté feinte, une vengeance qu'ils ne peuvent obtenir ouvertement. Tel est l'enfant du monde ; voici l'enfant de Dieu. Jamais l'orgueil ne lui fait taire la vérité, sa parole est l'expression exacte de la vérité, le vrai il l'aime, le faux il l'évite ; il fait le bien sans songer au retour, il souffre plus volontiers le mal qu'il ne s'en rend coupable; jamais il ne cherche à venger une injure, l'injure qu'il reçoit pour la défense de la vérité, il la répute un gain précieux. Voilà la candeur dont le monde fait l'objet de sa dérision ; pour les sages et les habiles du monde, la simplicité de la vertu est folie, tout ce qui se fait innocemment pour eux se fait sottement, tout ce qui obtient l'assentiment et l'hommage de la vérité mérite par contre les dédains de la prudence charnelle. Qu'y a-t-il déplus sot aux yeux du monde que livrer son âme dans une parole sincère, ne recourir à aucune ruse ni aucun mensonge, ne rendre jamais injure pour injure, prier pour ceux qui nous maudissent, rechercher l'humble pauvreté, abandonner ses richesses, n'opposer aucune résistance à qui en dépouille, à qui frappe à la joue gauche présenter la droite ? Le juste est ainsi un objet de mépris pour le monde, et est jugé absolument indigne d'intérêt et de faveurs. Tandis qu'aux regards cachés du juge suprême il brille de l'éclat de ses vertus, il est resplendissant de mérites, ici-bas il a horreur de la louange, et
accueille avec joie l'humiliation. Son corps peut s'amaigrir et se dessécher dans les austérités du jeûne, sou âme s'engraisse dans les satiétés du divin amour. Toujours prêt aux luttes de la patience, toujours en armes pour la défense de la justice, les injures qu'il reçoit sont ses titres de gloire et les objets de sa joie. A ceux qui pleurent il donne ses larmes, à ceux que la prospérité couronne, il donne le tribut sincère de ses joies ^ » Dans cette contrariété complète, absolue, universelle de sentiments, de manière detre, de façon d'agir, quelle entreprise pourrait jamais tenir unis le mondain et l'enfant de Dieu ? Comment l'emploi de moyens si diflerents ne leur interdirait-il pas toute action commune ? Reste donc la parole du Psalmiste : je suis devenu un opprobre pour eux, une fable, un objet de dérision et de mépris^. L'enfant de Dieu est pour le monde un être ridicule, les buveurs de vin font des chansons sur lui -^ ! Toutes ses idées confondent le monde, toute sa conduite le choque, le contredit, l'irrite. Au milieu de la foule l'enfant de Dieu est seul : je suis étranger sur la terre ^ ; la foule remplit tumultueusement la demeure, moi je suis comme le passereau solitaire au haut du toit. Ma vie pour le mondain semble une ruine, ma lumineuse espérance n'a pour lui qu'obscurité et ténèbres; mes joies intimes, il ne les saurait comprendre, ma modestie et ma retenue ne lui apparaissent que mélancolie, humeur sombre et bizarre, mœurs insociables et sauvagerie; W me Yc^j;o.vde comme un hibou caché dans des ruines. Tout pour le chrétien, dans ses rapports avec le monde, se résume par ce mot : SIJSGUL.ARITER
1 S. Gregcrius pap, ex libr. Moral. — - Psal. XX.X. — sPsal. L.KXVIII. - ■' Psal. GXVIII.
SUM EGO DONEC TRANSEA}! ', « je suis un être à part, jusqu'à ce que, quittant le monde où rien ne me ressemble et où je ne ressemble à rien, m'élevant jusqu'aux hauteurs divines pour lesquelles je me sens créé, j'aille retrouver mes pareils dans ma patrie des Cieux. »
II. Mais notre doctrine manquerait de plénitude et d'énergie si nous donnions le monde seulement comme une terre étrangère : elle est de plus, pour les enfants de Dieu, une terre odieuse. Ecoutez-les s'en ouvrir dans une plainte amère et un appel brûlant : Malheur à nous ! Comme notre exil se prolonge! Nous n'en pouvons plus d'habiter ici-bas ! Pourquoi cette malédiction et cette plainte ? Pourquoi ce séjour du monde devenu si odieux ■? Pourquoi ces âmes par milliers fatiguées de leur exil et appelant avec une invincible ardeur l'heure de la délivrance / Une nuit ténébreuse m'a enveloppée et j'ai dit : qui me donnera des ailes comme à la colombe^ et je m'envolerai et je m' irai reposer '^. Et voici que je me suis éloiijnée en fuyant, et me suis retirée dans la solitude. Ainsi l'âme chrétienne rend compte elle-même de ce qui Téloigne du monde et le lui rend odieux. Une nuit ténébreuse fy enveloppe 3, les vérités qui lui sont sa radieuse et indéfectible lumière sont niées, bafouées, opprimées dans le monde qu'elle habite, les maîtres, les tyrans, sont « les rois des ténèbres, » rectores tenebrarurn harum. La foule, la multitude, ceux qui l'approchent et au milieu desquels elle doit converser et agir « ont l'intelligence chargée de ténèbres ; » tout ce qui a nom Dieu, âme, vertu, récompense éternelle,
1 Ptiul. GXL. — 2 Psal. LIV. - s l'sul. HV.