LES PROSCRITS
I. — L'Église catholique et les âmes saintes qui en sont les filles ne sont pas seulement des exilées gémissant sur une terre étrangère, odieuse, ennemie ; nous ne les trouvons pas seulement baignées de larmes le long des fleuves de Babylone, mais, suivant une prophétie du Sauveur dont les siècles n'affaiblissent pas la réalisation terrible, « ce sont des brebis » innocentes et timides vivant « au milieu des loups '.» D'où vient au monde la constante et efficace licence de torturer les enfants de Dieu? Bossuet va nous répondre.. « Quand je considère tant de sortes de cruautés qu'on a exercées sur les chrétiens, je médite souvent en moi-même pour quelle cause il a plu à Dieu, qui pouvait choisir des moyens plus doux, qu'il en ait coûté tant de sang pour établir son Église. En efifet, si nous consultons la faiblesse humaine, il est malaisé de comprendre comment il a pu se résoudre à souffrir qu'on lui immolât tant de martyrs, lui qui avait rejeté dans sa nouvelle Alliance les sacrifices sanglants; et après avoir épargné le sang des taureaux et des boucs, il y a sujet de s'étonner qu'il se soit plu durant tant de siècles à voir verser celui des hommes, et encore celui de ses serviteurs par tant d'étranges supplices. Et toutefois tel a été le dessein de sa Providence, et je ne crains pas de vous assurer que c'est un conseil de miséricorde. Dieu ne se plait pas dans le sang, mais il se plait dans le spcL'laclQ
1 Mallh. •
de la patience. Dieu n'aime pas la cruauté, mais il aime une vertu éprouvée, et s'il la fait passer par un examen laborieux, c'est qu'il sait qu'il a le pouvoir de la récompenser selon ses mérites. Dieu nous propose le ciel comme une place qu'il veut qu'on lui enlève et qu'on emporte de force, afin que non contents du salut, nous aspirions encore à la gloire ; et qu'étant, nonseulement échappés des mains de nos ennemis, mais encore ayant surmonté toute leur puissance , nous puissions dire avec l'Apôtre : hsec est Victoria quœ vincit mundum fides nostra ^ » Saint Paul parle quelque part de la a multiforme sagesse divine » qui a présidé à l'économie entière de la Rédemption. Cette sagesse « m.ultiple,» si variée dans ses plans, ses résolutions, ses volontés, ses effets, qui nous montre dans « une croix » sanglante, dans un Innocent qui y est attaché, dans un Fils de Dieu qui y expire, tous les trésors de la puissance de Dieu, toute sa bonté, toute sa justice, toute sa sainteté, verhum crucis... Dei virtus est ^ : cette même sagesse nous fait apercevoir dans la conduite de Dieu envers ses enfants au milieu du monde, en dépit d'une apparente rigueur, une miséricorde sans limites, une glorieuse et inépuisable affection. Au milieu du monde, perdus, repoussés, écrasés dans une foule haineuse et rugissante, il fait de ses enfants des proscrits. Dieu no pourrait-il les défendre? Écoutez le Chef de tous les élus : « Pensez-vous que je ne puisse pas prier mon Père et qu'il ne m'enverra pas à l'heure même plus do douze légions d'anges? Mais comment s'accompliront les Écritures, puisqu'il en doit être ainsi ? Et le calice que m'a donné mon Père, ne le boirai-je donc pas ^ ?
' Bossuet, Panég. de saint Ftcfor.— 2 ICorinth. — "'Matlh.xxvi.
Ainsi telle est la siiuation, que nous en comprenions ou non les mystérieuses grandeurs. Comme Dieu « a livré son Fils unique, » Dieu nous livre. Nous envoyant dans le monde, il nous y envoie « comme des brebis au niilieu des loups. « Le Psalmiste a vu cette volonté formidable, ce sanglant dessein de Dieu sur sa famille durant le temps de l'épreuve. 0 Dieu, que vous avez traité durement votre peuple! ^.'ous nous avez fait boire un vin (V amertume et de douleur K Vous nous dispersez au milieu des peuples, vous avez vendu votre peuple à vil prix 2, vous nous avez conduit au onilieu des pièges, vous avez chargé nos épaules de tous les fardeaux de la douleur; nous avons passé par le feu etpar Veau^. Oh! qu^ elles sont innombrables les tribulations des justes '^ ! Leur nombre s'' amoindrit; ils sont livrés en proie à toutes les vexations des méchants, et par-dessus encore, la douleur les accable ^. Tout est employé contre les catholiques, toutes les armes paraissent bonnes, toutes les ruses deviennent innocentes, toutes les infamies sont permises. Le monde a pour eux tous les procédés les plus divers, il passe dans l'intérêt d'une haine sans merci par les contradictions les plus inexplicables. Rien n'est selon lui plus digne que les enfants de Dieu de son oubli superbe et de ses mépris; et rien plus qu'eux n'occupe sa pensée, n'absorbe sa jalousie et sa rage, ne provoque ses continuelles fureurs. Que de fois le monde déclare superbement que l'Église se meurt et que le christianisme a fait son temps ! Et ce même monde, au moindre signede la vitalité catholique, pousse des cris de fureur, fait des levées d'armes formidables, et
1 Psal. LIX, 5. — 2 Psal. XLIir. — s Psal. LXV. — ♦ Psal. XXXIir. — 3 Psal. CVI.
jure de détruire un ennemi devenu trop puissant. Ce qu'ont vu tous les autres siècles, que de fois nous l'avons nous-mêmes contemplé. « Ordinairement ceux que l'on méprise, on ne les juge pas dignes de colère, et ce foudre de l'indignation ne frappe que sur les lieux élevés, c'est pourquoi David disait à Saûl : que poursuivez-vous, ô Roi d'Israël ? contre qui vous irritezvous? a Quoi ! un si grand roi contre un ver de terre ! >> Il ne trouve rien de plus eflicace, pour se mettre à couvert de la colère de ce prince, que de se représenter comme un objet tout à fait méprisable, et en eiTet on se défend de la faveur des grands par la bassesse de sa condition. Les chrétiens toutefois, bien qu'ils soient le rebut du monde, n'en sont pas moins le sujet, non-seulement de la haine, mais encore de l'indignation publique; et malgré ce mépris qu'on a pour eux, ils ne peuvent obtenir qu'on les néglige. Tout le monde est armé contre leur faiblesse •. » Notre culte n'est que la ridicule et méprisable comédie où s'amuse la foule, et où les cerveaux faibles vont se fanatiser ? Qu'importe alors aux rois de la science, aux dictateurs du génie ? Or, dès que nos cloches se mettent en branle, dès que nos voix s'élèvent, dès que nos processions s'organisent et que nos cérémonies déploient leurs pompes, l'impiété pousse des clameurs accusatrices, crie à l'intolérance, et, au nom de la liberté, réclame contre nous toutes les puissances du bâillon I Le Psalmiste s'étonnait et s'effrayait de cette étrange situation des enfants de Dieu dans le monde : haïs dans leur propre patrie, proscrits dans leur propre famille, dénués de secours, laissés sans garantie ni défense en proie à toute l'astuce et
1 Bossuet, Panégyrique de Saint Victor.
à toute la violence de leurs ennemis. Nous sommes, 6 Dieu, immolés chaque jour à cause de toi. On nous regarde com,me des brebis vouées au sacrifice. Réveille-toi! Pourquoi dors-tu, ô Adonaï? Sors de ton sommeil, ne nous rejette pas à jamais. Pourquoi nous cacher ton visage? Pourquoi oublier notre oniscre et 'mire asservissement ? Notre âme est abaissée jusque dans la poussière, notre face est collée à terre. Lève-toi! viens nous secourir: par ta miséricorde délivre-nous ' /
Que fuit Dieu quand ses fils agonisent sur leur long calvaire? quand le monde les asservit et les torture ? quand il les poursuit de ses haines et les déshonore sous ses sifflets? que fait Dieu? que prétend-il ? quel est son dessein ? Dieu répare ; Dieu guérit ; Dieu éprouve ; Dieu couronne et glorifie.
Dieu répare. Depuis la chute du genre humain au paradis terrestre, Dieu « dans son excessive miséricorde » n'a plus fait que cela. Sa majesté divine avait subi le plus sanglant des outrages : Dieu répare sa gloire outragée. L'homme du môme coup tombait dans la disgrâce, perdait ses plus précieux privilèges et ses plus divines grandeurs, gémissait sous la domination de ses ennemis, vivait et mourait frappé des foudres de la malédiction de Dieu ; Dieu répare cet autre désastre, il sauve l'homme des mains de l'éternelle justice, en lui donnant, comme autrefois au Patriarche 2, un sig7ie auquel il reconnaîtra sa délivrance et son salut. Quel est ce signe? Un seul signe a été donné à l'humanité coupable : la croix où monte, souffre, expire l'Homme-Dieu, entouré de la multitude de ses
1 Psal. XLIII. - « EL erit signum fœderis inter me et inter lerram. » (Geuèse, ix.)
bourreaux et de ses insultenrs. Voilà le signe : souffrir, et souffrir de la part du monde la persécution, lo bannissement, la torture, la mort. Tel fut «l'Auteur et lo Consommateur de notre foi ; » tels seront après lui et avec lui tous les enfants de Dieu. « Jetez les yeux sur l'Auteur et le Consommateur de notre foi, Jésus ; repassez dans votre souvenir qui est Celui qui souflfrit dans sa Personne une si affreuse persécution de la part des pécheurs ^. » Or qu'est-il advenu à ce Juste, à ce Type premier, à ce Chef des enfants de Dieu, quand il revint « de cette grande tribulation,» subie au milieu du monde? Par sa Passion il restaura la gloire divine, éteignit les foudres de la justice, réconcilia le ciel et la terre, et conquit pour lui-même la gloire infinie du trône à côté de Dieu. « Et le voilà qui siège » maintenant « à la droite de Dieu. » Tel est le moyen de la Rédemption humaine, tel est le sir/ne auquel l'homme saura qu'il a part à cette Rédemption : « Souffrir avec Jésus-Christ, pour être couronné avec Jésus-Christ ; » a souffrir persécution pour la justice, » « éprouver de la part des pécheurs une grande et implacable contradiction. » Jésus-Christ disait aux siens : « s'ils vous haïssent, sachez qu'ils m'ont haï le premier. « Être haï du monde, voilà donc la marque la plus assurée que l'on est aimé de Dieu. Scrutons maintenant à la lumière de cette doctrine, un texte tout mystérieux du Psalmiste. 0 Dieu, vous nous avez repoussés, vous nous avez détruits, vous vous êtes irrité contre nous... vous nous avez traités avec la dernière rigueur, vous nous avez abreuvés d'un vin de douleur. Vous avez donné à ceux qui vous craignent un SIGNE qui leur fait éviter les blessures de
t Ilebr.
l'are '. Ailleurs le Psalraiste nous découvre quel est cet arc dont les fièches terribles exterminent les pécheurs et les précipitent pour jamais dans les horreurs de la « seconde mort. » L'arc du Très-Haut est sa justice, les flèches sont les sentences dernières et éternelles dont cette justice atteint et détruit les pécheurs : « Allez, maudits! » Comment éviter les blessures de 1' « arc? » quels privilégiés les flèches divines épargneront-elles à jamais? Ceux qui sont marqués du signe: Dieu a donné à ceux qui le craignent un signe qui les protège contre les blessures de l'arc ^. Ils souffrent persécution, ils sont baignés de larmes, parfois ils apparaissent couverts de sang, toujours « ils portent empreinte sur leur chair mortelle la mortification de Jésus-Christ : » c'en est assez : voilà le « signe » que respectera la dernière et éternelle justice, et ainsi, ô Dieu, se sauvent vos bienaimés ^. lis se sauvent par la persécution au milieu du monde. Car à le bien voir, cette persécution renferme excellemment toutes les conditions et tous les éléments de l'expiation et du salut. Quel outrage la chute de l'homme infligea-t-elle tout d'abord à la majesté divine? Saint Paul nous le révèle en ces deux mots : ils servirent la créature plutôt que le Créateur ■*. L'homme se fit le complaisant disciple du tentateur qui lui persuadait
1 Psal. LIX. — 2 Psal. LIX. — » Psal. LIX. « Fer illa omnia dura persecutiones videliceL et afilictiones, quibus iii hoc mundo jusli vexanlur sigaum dat Deus electis suis, metueniihus eum, ut fugiant a facie arcus, qui sagittas lelhiferas jaculabitur in omnes impios tempore suo, id est, in novissimo die. Tribulationes enim quibus nunc purgantur electi signa sunl gravissimarum pœnarum quas lucnt impii post hanc vitam. » (Bellai'minus, Exposit. in Psal. LIX.) — * Rom.
(le renier Dieu. F.a créature fut écoutée, Dieu fut méconnu : voilà le premier grand crime de l'humanité. Quel en sera le chûtimcnt et l'expiation? Que l'homme (lui s'est complu dans les créatures, soit haï des créatures pour l'amour de son Dieu : ^< Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! » Quel fut encore le péché de l'humanité? L'homme chercha son plaisir dans l'outrage de son Bienfaiteur et de son Dieu; sa joie fut une joie impie, son rire un rire sacrilège, ses plaisirs des plaisirs maudits. 0 homme, ô coupable, ô infortuné! tu as outragé Dieu, tu es sous le coup de la divine condamnation, tu devrais, en traversant l'existence, remplir les chemins de l'exil, la vallée des larmes, des cris de ta détresse, des plaintes déchirantes de ton effroi : et tu folâtres! et tu t'amuses ! et tu ris ! Dieu se montre implacable au rire de l'homme. Dieu vient à riiomme, il le regarde d'un œil sévère, il lui rappelle d'un mot l'inconvenance de sa joie et les colères que son rire outrageant soulève : malheur à vous qui rie:: '. Et comment Dieu, qui s'obstine à pardonner, éteindrat-il sur des lèvres imprudentes l'éclat de ce rire qui provoque son courroux? Comment mettra-t-il ses élus à couvert de ces joies impies et des châtiments qui les suivent, ut liberentur dilecli lui? Encore une fois Jésus- Clirist donne le signe. « Or le monde se réjouira, mais vous autres vous serez dans la tristesse; » vous aurex l'attitude, la tenue qui convient à des expiateurs et des pénitents. Et cette tristesse d'où leur viendra-t-elle ? De la persécution du monde. « Vous serez dans le monde comme dans un pressoir, » où l'on vous foulera sans merci. 0 Dieu, vous nous avez livres en proie au monde,
1 IJacth.
et c'est là le signe que vous avez donné à ceux qui vous craignent pour échapper aux blessures de Parc '. Continuons. Quel nouvel outrage renferma la chute de l'homme, et que la persécution du monde fait expier aux enfants de Dieu ? L'homme fut lâche et pusillanime au jardin de l'Éden ; il y fut maladroit et malavisé, il y montra une crédulité niaise, il y fit preuve d'une inconcevable faiblesse d'esprit et de cœur. « Gloire de Dieu » par l'acte de sa création, l'homme devenait, par sa chute imbécile, la honte et le déshonneur de Dieu. Fils dégénéré, Prince du sang ignominieusement vaincu, l'homme ne peut rentrer que vainqueur dans la cité royale, où son Père veut bien encore l'attendre et le faire roi. Vainqueur, il faudra donc qu'une lutte nouvelle s'engage, que de nouveaux ennemis se présentent : cette lutte et ces ennemis, la perversité du monde les offre à l'Elu pour toute la durée des siècles. Vaincu dans un premier combat, l'homme aspire à une seconde bataille, la vue des ennemis exalte son courage et fortifie son espoir : si Parmée ennemie campe devant moi, c'est là que je mellrai mon espoir ^. < Disons donc avant toutes choses, que les chrétiens doivent être forts, et que l'esprit du christianisme est un esprit de courage et de fermeté. Car, si nous voyons dans l'histoire que des peuples se vantaient d'être belliqueux, parce que dès leur première jeunesse on les préparait à la guerre, on les endurcissait aux travaux, on les accoutumait aux périls, combien devons-nous être forts, nous qu sommes dès notre enfance enrôlés par le saint baptême à la malice spirituelle, dont la vie n'est que tentation, dont tout l'exercice est la gueiTe, et qui sommes expo-
1 Psal. LIX. - 2 Psal. XXVI.
ses au milieu du monde, comme dans un champ de bataille, pour combattre mille ennemis découverts et mille ennemis invisibles? Parmi tant de difficultés et tant de périls qui nous environnent, ne devons-nous pas être munis dans un esprit de force et de fermeté, afin d'être toujours immobiles, malgré les plaisirs qui nous tentent, malgré les afflictions qui nous frappent, malgré les tempêtes qui nous menacent? Mépriser les présents du monde, ses richesses, ses biens, ses plaisirs : voilà la première maxime; mais parce qu'en refusant les présents du monde on encourt infailliblement ses disgrâces, non-seulement mépriser ses biens, mais encore mépriser sa haine et ne pas craindre de lui déplaire : voilà la seconde maxime. Et comme sa haine méprisée se tourne en une fureur implacable, nonseulement mépriser sa haine, mais sa rage, mais ses menaces, et enfin se mettre au-dessus des maux que la fureur la plus emportée peut faire souffrir à notre innocence : voilà la troisième maxime ^ » « 0 peuple choisi, ô enfants de paix, ô citoyens de la Jérusalem bien-aimée, si Dieu votre Père eût voulu que vous vécussiez en paix en ce monde, il ne vous aurait pas exposés en proie au milieu de vos ennemis ; mais voulant exercer et épurer votre vertu par l'épreuve de la patience, il vous a mis parmi une nation ennemie, afin que vous souffrissiez en ce siècle leur persécution et leur violence -. » Enfin dans la chute du genre humain, il nous est aisé de découvrir un orgueil démesuré et une ambition satanique. L'homme, dans les rêves insensés de son orgueil, entrevoit l'espérance de s'élever jusqu'à Dieu, devenir .son semblable en usurpant
' Bûssuct, Serin. — - Bossuet, Senit.
14i LES ENFANTS DE DIEU
eon jndépendancc et soa trône souverain. Comment s expiera cet orgueil? Par l'immiliation. Cette indépendance ? par la tutelle oppressive et l'écrasante domination que le monde fera sans relâche peser sur les enfants de Dieu. Ceux-ci courberont la tète : ils seront les plus faibles toujours, ce sont les mineurs dont les aines abusent au profit de leur orgueil et de leur ambition, adolescentulus sum et contemptus. « 0 Dieu, vous nous imposez la tyrannie des hommes!» imposuisti homincs super capita nostra. «■ Il faut que dans le cours de ce siècle, les bons et les saints, le monde prédestiné serve et gémisse pour l'ordinaire sous l'oppresbion et la tyrannie des méchants et des réprouvés K >' Ainsi le veut la divine jusiice pour des desseins de miséricorde et des voies de salut.
Et Dieu, dans ce plan tout mystérieux auquel le monde ne peut rien entendre et auquel nous-mêmes avons tant de peine à nous conformer, Dieu ne poursuit pas seulement la restauration de sa gloire et de la dignité humaine, mais encore la guérison et la santé de l'humanité déchue. Scrutons un texe étonnamment profond des Psaumes : o Dieu, vous avez ébranlé la terre^ vous Pavez bouleversée, la voici toute dans le trouble, guérissez ses meurtrissures 2. La meilleure définition à donner de la nature humaine dans son état de décliéancc, est celle du Psalmiste. £llle est meurtrie; non pas morte, non pas anéantie, mais pleine de meurtrissures; des pieds à la tète l'humanité n'offre plus quedes forces à rétablir et des vieurtrissures à cicatriser. Or de tous les li.aux de l'homme ralTaiblisseraent desa volonté est le pire; la fascination du plaisir l'entraine, de fatals
1 LotsuBt, Scriii. — - Vt^\. Liîi.
compromis l'introduisent dans les rangs da monde, la séduction l'y retient, des liens charmants l'y enchaînent ; il y demeure, il s'y complaît, il est perdu. Comment éclairer cet aveugle ? Comment réveiller cet endormi ? Le Psalmiste nous indique le moyen de Dieu. Dlea ébranle la terre, il la houlcoerse, il laisse les nations frémi)-, les jieuples former de vains complots, tout s'arme contre l'Église, tout fait la guerre aux enfants de Dieu, leur existence agitée par de continuelles tempêtes n'est plus que cette mer furieusement battue des vents; tout les assaille, tout les poursuit, tout en triomphe, les voici, selon le mot du Psalmiste, comme des brebis dévouées au sacrifice. Au dehors on les croira perdus : or, ce sera l'heure de leur force et l'heure de la puissance de Dieu. Dieu ne les secoue violemment que pour chasser leur léthargie mortelle, il n'ébranle la terre que pour guérir ses meurtrissures \ il ne livre ses fils aux brutalités de l'oppression, que pour empêcher qu'ils s'amollissent dans la paix et le commerce des pécheurs.
Et la même| conduite providentielle qui- les guérit, les éprouve. La persécution des pécheurs est la principale épreuve par où Icsjustes doivent passer. 0 Dieu, comme vous nous avez éprouvés ! Pour nous apprécier vous nous avez fait passer par le feu, comme on éprouve l'argent. Vous nous avez fait marcher au milieu des pièges, vous avez chargé nos épaules de tribulations ; vous avez appesanti sur nos têtes la tyrannie des hommes, nous avons passé par le feu et par Veau 2, Or, durant toutes ces épreuves, au sein de tous ces combats et de toutes ces douleurs, l'élu se forme, l'enfant de Dieu s'aguerrit, se
1 Psal. LL\. - ^ Pial. LIX.
T. lil. 5
fait magnanime, se dégage des petitesses et des perversités du monde, prend son essor vers ses destinées divines. De «terrestre,» qu'il était, il devient ««céleste,* « il sort du camp » des pécheurs « portant sur lui l'ignominie du Christ, « il lève contre l'ignoble tyrannie de la chair, des vices, du monde, l'étendard de l'affranchissement, et, parvenu au sommet de ses triomphes ; il jette à toutes choses son délî sublime : quis me séparahit a charilale Christi, « qui sera assez fort pour me séparer de la charité de Jésus-Christ? » L'épreuve en a fait un héros, en attendant que la victoire en fasse un triomphateur, et le triomphe l'heureux possesseur du repos et de la béatitude de Dieu. Nous avons passé par le feu et par Veau; et vous nous meniez, ô Dieu, au repos • ineffable du ciel. Cette belle doctrine des Psaumes, l'Apôtre la formule ainsi : «< Nous mettons notre gloire à souffrir nos tribulations ; car, nous le savons, a tribulation donne lieu à la patience, la patience â l 'épreuve, l'épreuve aux espérances, et nos espérances ne seront pas trompées. »
Non, certes ! nos espérances sont celles des conquérants et des victorieux. Au travers de ces guerres si rudes, de ces fatigues si pénibles, de ces combats si meurtriers, nous avançons vers la Patrie, chaque forteresse emportée, chaque colline gravie, chaque position élevée intrépidement prise, nous rapproche « de la vue du Dieu de Sion, ascensiones in corde suo disposuit, in valle lacrymarum,in locoquem posuif,etenim henediclionemdahit legislator,ibunt de virtute in virtutem, vidcbitur Deus deorum in Sion'^. « 0 sainte paix de Sion ! 0 égalité des anges ! 0 divine Jérusalem. où il n'y a point de séditieux, point
1 Psai. LIX. — 2 Psal. LXXXIII. y
de fourbes, point de malfaiteurs, où il n'y a que des gens de bien, des amis et des frères ! 0 heureuse égalité des anges! 0 sainte compagnie où Dieu régnera en paix, où nul ne blasphémera son saint nom, nul ne contreviendra à ses ordonnances! 0 sainte Sion où toutes choses sont stables ! Eh Dieu ! qui nous a jetés dans ce flux et ce reduxde choses humaines? Qui nous précipite dans cet abîme et cette mer agitée de tant de tempêtes ? Quand retournerai-je à vous, ô Sion? Quand verrai-je vos belles murailles, et vos fontaines d'eaux vives, qui sont la félicité éternelle, et votre temple qui est Dieu même et votre lumière qui est l'Agneau ^ ? » Quando veniam et apparebo? Quand sortirai-je de ces combats ? Quand posséderai-je mon royaume ? Quand serai-je revêtu de ma gloire ? Quand habiterai-je pour jamais mon éternelle Patrie ? L'homme qui espère ces splendeurs,, qui élève vers elles ses brûlants soupirs, qui combat,durant le temps, pour une immortelle conquête, cet homme-là, dès cette vie, est un triomphateur et un roi. Le monde borné et aveugle ne comprend pas ce mystère de la glorification des enfants de Dieu par les fatigues et les dangers de la lutte, « il ignore ce que Dieu fait de ses justes ^. » Ce qu'il en fait? des triomphateurs, et pour cela des combattants. Les incrédules et toute la tourbe des ennemis de l'Église se croient les seuls instigateurs, les seuls arbitres et les seuls maîtres de la gigantesque lutte engagée contre le catholicisme : ils ne voient pas que c'est Dieu qui la permet, qui en un certain sens la veut et l'ordonne, qui y emploie pour le bonheur des siens toutes les forces et les fureur^ de ses ennemis. Merveilleuse conduite de
' Bossuet. Serin. — - Sapieut.
Dieu ! I/liumanité se "perd durant la paix délicicuso du paradis terrestre, elle se perd par une entente fatale avec le démon et Tempirc entier de la vanité et du péché. Que fera Dieu ? Comment sauvera-t-il l'homme? Par une guerre qu'il suscitera et qu'il entretiendra entre ses enfants et le monde : INIMICITIAS PONAM. ^ Grand mot qui à lui seul dénoue l'énigme de l'histoire humaine et des étranges annales de l'Église catholique. O Dieu ! Qu'est ceci ? Vos enfants, qui sont des enfants de douceur et de paix et les «pacifiques» par excellence, ne cesseront pas un instant de vivre au milieu de guerres implacables ! Eux les plus inoffensifs seront les plus poursuivis ! Le monde entier, pour ainsi dire, s'armera contre eux, et vous ne leur faites, en les envoyant vivre au milieu du monde, que des prédictions terribles'; ils n'entendent que bruits de guerre et clameurs de bataille : « on se saisira de vous, on vous persécutera, on vous livrera... Vous serez en haine ù toutes les nations à cause de mon nom. » Vous aurez beau répandre vos bienfaits, verser votre charité à pleines mains, multiplier partout les munificences de votre dilection : « vous serez haïs. » Les peuples vous persécuteront « à cause de mon nom, » pour votre nom seul de catholiques. 0 mes fils ! vous ne vous expliquez pas ce mystère : cette haine si imméritée qui vous enveloppe vous demeure incompréhensible : comprenez cependant, percez ce voile sanglant, je suis derrière, avec toute ma puissance, toute ma sagesse, toute ma bonté. Ponam inimicUias ^. C'est moi qui fais naître cette hoslilité, qui permets ces fureurs, qui vous livre à vos ennemis. Par là je vous arrache à leur raortjUe
i Gcuiiso. — 2 Genèse. , ■ . .
amitié, à leur pernicieux commerce, je vous aguerris, je vous éprouve, je vous élève, je vous rends dignes de moi et de l'éternité.
II. — Nous tenons le fil conducteur de notre étonnante histoire ; le secret de notre écrasement perpétuel au milieu du monde nous est connu : il ne nous reste plus qu'à contempler dans le Psalmiste les scènes diverses, les fureurs et les perversités multiples de cette lutte du monde contre les enfants de Dieu.
On les méprise et on les raille ; on les chasse ; on les hait ; on les trahit ; on ameute contre eux les fureurs inconscientes de la foule, et, à un jour donné, on lâche sur eux la meute des hons rugissants. Ne perdons pas de vue dans cette formidable étude, que la haine du monde contre les catholiques garde, dans ses excès divers, un caractère mystérieux : le doigt de Dieu est là : INIilîCITIAS PONAM, « je susciterai des inimitiés. »
Le premier trait qui marque l'inimitié du monde, c'est le dédain. Saint Paul marquait nettement la position prise par le monde vis-à-vis l'Eglise catholique, sa révélation, sa science divine, son sacerdoce, son action, ses prérogatives, sa spii'ituelle domination .-«Nous sommes les faibles, vous êtes les forts , vous êtes les nobles, nous sommes les roturiers. Jusqu'à cette heure nous souffrons la détresse de la faim et de la soif, nous sommes nus, on nous soufflette au visage, la persécution nous chasse, nous travaillons de nos mains ; nous bénissons et l'on nous maudit, on nous persécute, et nous le souffrons, on blasphème et nous prions, nous ne sommes plus regardes que comme le rebut de ce
monde, un objet de dérision et de mépris <. » Étrange chose ! Nous seuls sommes maîtres de la plus haute et de la plus divine des sciences, nous seuls sommes les dépositaires et les promulgatears des secrets de Dieu ; nous seuls « savons » dans la réalité entière et la plénitude de ce mot, nos scimiis. Les autres cherchent, étudient, doutent, chancellent, changent de croyances plus souvent que les arl)res changent de feuilles ; nous, nous « savons » immuablement, complètement, divinement. Or qui s'avise dans le monde de nous décerner les palmes de la science ? Qui « d'entre les princes de ce siècle » consent à nous attribuer la richesse de nos révélations ? A les entendre ne sommes-nous pas les plus ignorants et les plus crédules des hommes ? Nos révélations divines ne sont-elles pas le code de la sottise humaine, nos mystères les plus sacrés, nos rites les plus augustes, des jongleries de comédiens? Ah ! vraiment oui, nous sommes, comme notre Maître, Vabjection du monde et l'opprobi^e du peuple ^ ! Rien de semblable ne s'est vu jamais. Pv^eraontez les siècles, étendez votre regard, embrassez l'histoire des peuples anciens : au milieu d'aberrations grossières le respect du divin tient fermement debout, la religion fait la gloire de la patrie, l'histoire nationale et l'histoire religieuse s'enlacent, les dieux sont de toutes les joies, de toutes les prospérités comme de tous les revers, la science religieuse tient au milieu des autres sciences une première place incontestée. Poètes, historiens, philosophes, hommes de génie, hommes de guerre, politiques, rois et dominateurs des peuples, tous courbent devant l'idée divine et la pompe religieuse la hauteur de leur intelligence et
i II Gorialh. — ^ Psal. XXI.
la splendeur de leur gloire. Pour nous seuls, Pontifes de la vérité, venus dans le monde pour illuminer le monde, nous trouverons la répulsion hautaine, l'inquisition dédaigneuse, le rire, le sarcasme et la calomnie. Nos adversaires seront des penseurs illustres, et nous des sots. Nous aurons tout donné à la société moderne, dogme, morale,philosophie, littérature, arts et sciences; durant de longs siècles nous aurons préparé le mouvement scientifique dont notre époque est si fîère ; c'est à nous seuls que l'on devra jusqu'à cette littérature païenne dont on fait une arme contre nous, nous l'aurons sauvée des désastres politiques, cachée dans nos cloîtres, retranscrite dans la patience d'un travail de jour et de nuit, et que serons-nous ? des ennemis des lumières, des oppresseurs de l'esprit humain ! Le Psal' miste a décrit cet outrage, et l'on entend dans sa voix frémir l'indignation qui remplit son âme. Lcve-toi, juste juge de la terre, rends ce qu'ils méritent à ces superbes ! Jusques à quand, ô Seigneur, jusques à quand les pécheurs se glorifieront-ils ? Ils auront donc toujours la parole, ils répandront donc toujours leurs discours iniques ; ils parleront donc toujours, ces artisans de vieU' songe < ? Seigneur, ils ont humilié ton peuple. Douloureux mystère ! Alors que les prêtres de Dieu, blanchis dans le travail de l'étude, courbés sous le poids vénérable de leurs méditations, ne parlent des vérités saintes qu'avec le tremblement du respect, alors que les génies les plus puissants, un Augustin, un Anselme, un Thomas d'Aquin, un Bossuet, un Pascal, ces géants de la pensée et de la science, s'inclinent devant nos dogmes comme devant la majesté même de Dieu, eux, nos incrédules,
1 Psai. xcni.
qui n'ont pas donné à ces abîmes le plus fngitif regard, qui ne savent rien, comme dit saint Paul, qui n'ont devant ces vastes et profondes choses qu'une intelligence languissante et mal affermie, languens circa qiuvsîio?2«?5 ', ils les traitent néanmoins dans leurs conversations frivoles ; ils jugent, ils apprécient, ils décident, ils accueillent nos plus inébranlables vérités, nos affirmations les plus invinciblement assises de leurs difficultés puériles et de leurs doutes impertinents. « Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils va plus que les autres? Quelle ignorance est la leur! Et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées ? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien : ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas même assuré! » Aussi, incapables de raisonner, ils raillent, ils prétendent détruire par le ridicule, ces vérités catholiques dont ils ne peuvent triompher par la discussion et le raisonnement. Le Psalmiste a savouré encore l'amertume de cette nouvelle persécution : la persécution du rire, la plus meurtrière et la plus terrible : impius cum in profimdwn venerit contemnit. Lisez leurs écrits, fouillez leur presse quotidienne, où toutes les questions religieuses sont insolemment effleurées. Donnent- ils des raisons sérieuses? Discutent-ils leurs doutes et leurs négations ? Opposent-ils au vaste et séculaire ensemble des vérités catholiques l'ombre même d'une objection décisive ? Non ; ils raillent, ils se font, suivant l'énergique expres-
ï I Tim. Yi.
sion de saint Augustin, « les moqueurs de Dieu, » irrisoj'esDomini '. L'impiété tinit fatalement par là. lAither essaye de raisonner, Voltaire raille: irrisores Domini. Et quant aux fils de Voltaire, plus ignorants que leur père, plus incapables de scnder nos questions religieuses, ne sachant rien de la foi catholique que ce que leur apprennent leurs frivoles journaux, ils en parlent d'autant, qu'ils les ignorent davantage ; leurs réponses sont des plaisanteries, leur réfutation un bon mot. Ce ne fut pas là la moindre partie des souffrances et des humiliations de l'Homme-Dieu : on le plaisanta avec une malice cruelle, on le siffla, on lui cracha au visage, on le vêtit de blanc comme un personnage de théâtre ou un fou , on lui fit des génuilex'ons dérisoires, et on composa contre lui des chansons. Ils m'ont sifflé, dit la sainte Victime dans les Psaumes, les buveurs de vin faisaient des chansons contre moi '-. Tel est encore le supplice par où doit passer l'Eglise. Le glaive ne l'ensanglante pas toujours, mais toujours le rire la poursuit et la tue. La tactique fut persévéramment la même et contre le chef et contre les membres. Pour rire h l'aise de Jésus, on lui mit la robe d'un fou ; pour tourner la croyance catholique en dérision, on la dissimule sous l'enveloppe burlesque des plus ridicules calomnies. Dans les premiers siècles de l'Église, les ennemis des chrétiens persuadaient à la foule que les fidèles adoraient un âne : nos ennemis font croire à ia même foule que nous accordons une croyance imbécile à des mepties. Ils ont fait de moi un être monstrueux ^. 0 Dieu, vous nous livrez à l'opprobre de ceux qui nous entourent, à la dérision et aux rires de ceux qui vivent à côté de
« Comment, in Joan. — 2 Psal. LXYIII. — ^ Psal. LXX.
lions ^ Nous voici In fable des nations; durant tout le jour la honte nous poursuit, la confusion couvre notre face au milieu des reproches qui nous assaillent, des calomnies que lancent contre nous nos ennemis et nos persécw leurs 2. Sans doute les âmes d'élite, les forts d'Israël,^ les catholiques aussi puissants d'intelligence que de cœur, savent faire bon marché de ces incapacités railleuses; devant la cuirasse de leur science et le bouclier de leur foi, ces dérisions impertinentes n'ont d'autre puissance que ce que peut la flèche lancée par une main d'enfant •* ; mais, hélas ! à côté des forts qui résistent, combien d'âmes faibles qui chancellent ! Oh ! qui dira, avec la puissance du rire, le nombre de victimes tombées sous ce glaive t'ffllé? Ne nous étonnons pas de la continuité et de l'amertume des plaintes du Psalmiste en face de ce genre de guerre et de persécution. Le sang versé enflamme les courages et multiplie les martyrs ; mais, quand un rire moqueur circule dans un peuple et le remplit de ses échos meurtriers, on peut voir les fronts se courber, les démarches devenir chancelantes, les trahisons se multiplier ; le chemin du temple est désert, la foule se cache pour bien faire, et les meilleures âmes demandent pardon aux hommes d'appartenir à Dieu.
L'envie joue un rôle si prépondérant dans la persécution du monde contre les enfants de Dieu, que le Psalmiste lui attribue la persévérance et les fureurs dont cette persécution est marquée : c'est d'une haine inique qu'ils nous poursuivent, c'est l'envie qui les fait contre nous i/rincer fto dents*. La vieille histoire de
1 Psal. XLIII. — 2 Psal. XLIII. — » Psal. LXIII. — Psal. XXXIV.
Caïn et d'Abel se rajeunit à travers les siècles : Caïn envieux est toujours fratricide ; Abel est toujours traîtreusement mené à Técart et immolé aux fureurs de l'envie. Restreignons, pour éviter les longueurs, ce point de vue si tristement fécond. Taisons les jalousies haineuses dont l'Eglise n'a cessé d'être poursuivie depuis sa naissance; les entreprises tantôt ouvertes, tantôt dissimulées des pouvoirs publics pour la priver de son inflaenco victorieuse, de ses conquêtes, de sa royauté sur les intelligences et sur les cœurs, les persécutions basses et lâches des gouvernements pour la punir d'être libre, grande, honorée, puissante, et de verser sur les peuples de trop magnifiques bienfaits. Le récit serait long de ces traits du Caïn fratricide. Si la querelle des investitures fait, sous des noms et des circonstances diverses, le fond de l'histoire politique de l'Église, le fond de cette querelle elle-même, c'est l'envie. Mais sans embrasser un aussi vaste ensemble, fixons sur nous-même et sur l'heure présente un seul et rapide regard. Que reproche-t-on à l'Église? En quoi a-t-elle démérité ? Sa morale est pure, ses œuvres immaculées, elle ne prêche au monde que ce qui fait les patries puissantes, les sociétés heureuses, les familles honorées, les âmes fortes et généreuses dans la pratique de tous les dévouements et de toutes les vertus. L'Eglise est dans le monde l'élément le plus essentiel de la prospérité du monde. Elle seule, à l'heure qu'il est, maintient les principes et sauve les fondements de l'ordre social que tant de coups furieux menacent à tout instant de renverser. Or l'Église est poursuivie d'une aiiimosité inquiète et jalouse. On lui reproche amèrement trois choses : sa vie, ses bienfaits, sa puissance. Son indéfectible vie pèse au monde ; les furieux crient :
Quand donc mourra-Udlc et quand périra son nom * ! Les sages et les prudents, lui conseillent de se renfermer le plus possible dans le silence et rimraobilité : transmigra in montem sicut passer. L'envie cruelle que suscite la vitalité de l'Église, se fait jour à travers les plus étranges contradictions. Tantôt ses ennemis l'accusent avec colère de trop vivre ; tantôt avec des clameurs de triomphe, ils annoncent qu'elle est bien près de ne vivre plus : devoravimus eum ! Une même envie fait naître ces sentiments et ces langages si divers. L'Église vit de par Dieu, en dépit du monde, voilà son grand crime. Un autre encore, c'est qu'elle reste la plus dévouée et la plus puissante à faire le bien. Où ses religieux et ses prêtres évangelisent et se dévouent, les âmes sont ennoblies et purifiées ; où ses religieuses apparaissent, les douleurs sont mieux soulagées, leurs asiles mieux tenus, leurs victimes plus contentes; où ses couvents se construisent, où ses collèges s'élèvent, où ses universités se fondent, la foule accourt et ses flots envahissent des enceintes toujours trop étroites. Voilà l'irrémissible crime de l'Église catholique : elle triomphe où échouent ses ennemis ; elle crée des œuvres fécondes quand ses adversaires gardent pour eux l'impuissance et la stérilité. Vivre et créer, c'est dominer, c'est régir, c'est jouir de multiples et puissantes influences ; telle est encore l'Église : elle enlace le monde dans le réseau divin de ses ministères, elle pousse dans la société,dans l'intérieur des familles, dans l'intime de l'àme humaine de profondes et vigoureuses racines ; il faut en prendre son parti : cette mission lui vient directement du ciel. Dieu l'impose à la terre comme la bénédiction de la terre, l'Église traite
1 Psal. XL.
avec les âmes, elle domine dans les consciences, elle dicte à toute la vie humaine des arrêts souverains ; elle est crue, elle est écoutée, elle est obéie. Les défenses iyranniques n'y ont rien fait, la violence des pouvoirs s'est brisée à une domination « qui n'est pas de ce monde ', » après dix-huit siècles les divines influences de l'Eglise sont irrésistibles comme aux premiers jours. Accepter cette céleste bienfaitrice serait le plus sage : le monde ne s'y résoudra jamais. Le monde jalouse la chaire d'où jaillit une doctrine qui courbe les intelligences et fait plier les plus violentes résistances des cœurs. Il jalouse le confessionnal où les âmes sont étreintes dans des liens inconnus de la terre, et .subissent une domination que nul être créé ne peut imposer. Il s'irrite de nos sacrements qui roidissent les âmes contre les entraînements qu'il leur voudrait faire subir, il s'irrite de nos pompes sacrées qui enchantent les foules, et maudit nos temples qui les abritent et les réunissent. Quand gronde sourdement la bête révolutionnaire, il est aisé de distinguer au milieu du bruit cette clameur impie : Abolissons toutes les fêtes du Seigneur 2 !
Abolir, détruire, renverser le catholicisme : tel est le rêve de l'envie, tel est le but unique des efforts de la révolution. Mais, comme la révolution est rusée et mea teuse, elle a inventé, pour dissimuler son plan hom • cide, une formule adoucie ! Elle ne parle que de la séparation de l'Église et de l'État. La séparation ! C'est la formule, c'est le mensonge même de Gain quand il voulut tuer Abel. Il commença par le mener à l'écart, par le séparer : « Allons à l'écart, » egrediamus foras, « et
» Joan. — 2 Psal. LXXIII.
quand ils furent clans un champ écarté, Caïn se ma sur son frère Ab^l et il le tua. » Nos habiles et nos prudents qui conseillent si volontiers à l'Église cette séparation, feraient bien de méditer cette page, la première page sanglante de l'histoire humaine. Et le Psalmisto lui aussi leur pourrait apprendre ce qu'il faut penser de cette duperie fameuse: la séparation de VÉglise et de l'État. Écoutons un admirable Psaume, raettons-ie dans la bouche de l'Eglise et compresons-en toute la profondeur et tout l'à-propos. Ma confiance est dans le Seigneur, Comment donc poiœcz-vous dire à mon âme : Retirezvous, fuyez aux montagnes comme le passereau. Les méchants, je le sais, ont déjà bandé l'arc, préparé les flèches de leur carquois, ils s'apprêtent à percer dans Vombre les justes au cœur innocent. Votre œuvre ils l'ont détruite. Et le juste qu'a-t-il fait ? Dieu est dans son sanctuaire, Dieu est dans son ciel, au siège de sa domination. Ses yeux sont abaissés sur le pauvre, ses regards interrogent les fils des hommes. Dieu interroge le juste et l'impie. Quant à celui qui aime l'iniquité, celui-là hait son âme. Les lacets tombeau sur les pécheurs comme une pluie ; le feu, le soufre, Vesprit des tempêtes rempliront leur calice. Car le Seigneur est juste, il chérit la justice, ses yeux sont tournés vers la droiture du cœur '. Tous ceux qui n'ont rien compris à l'œuvre divine, redisent les uns avec une perversité cachée, les autres avec une haine ouverte, beaucoup sous l'impression de la peur etl'illusior. des fausses doctrines : Retirez-vous, fuyez aux montagnes comme le passereau. Messagère divine, oiseau céleste, société toute spirituelle, retirez-vous dans vos montagnes, dans les sublimités de votre mission surnaturelle,
1 Psal. X.
dans la solitude de vos sanctuaires, laissez-nous dans la plaine, où s'agitent nos intérêts terrestres, confinezvous dans vos montagnes, dans votre ciel, dans vos divines immensités. Mais est-ce là un ordre venu de Dieu, ou une injonction inconsidérée de la terre ? Com^ ment pouvcz-vous dire à mon âme : Retirez-vous, fuyez aux montagnes comme le passereau ' ? Comment pouvezvous le dire quand j'ai reçu du ciel une destination toute différente, quand ma place est, non point au sommet solitaire des montagnes, mais au milieu du monde, mêlée au monde, confondue dans les sociétés, jetée dans les masses comme le levain pour les travailler et les soulever ? Voilà l'œuvre de Dieu ; voilà l'organisation providentielle des choses. L'Église du Christ est faite pour le monde, elle y doit vivre, elle y doit agir, et tout en laissant « César » maître dans son domaine, il faut qu'elle mêle son influence et sa direction prépondérantes aux questions qui, tout en s'agitant sur la terre, intéressent le bien des âmes et ont leur contrecoup dans le ciel. Séparer ces deux sociétés, quand Dieu les a unies ensemble, chasser l'Eglise de l'État, dire à l'Église : Retirez-vous, fuyez aux montagnes comme le passereau, c'est là détruire ce que Dieu a fait avec une si grande sagesse et tant de perfection : Quse perfecisti destruxerunî. Ah ! qu'il est urgent de soutenir et de faire prévaloir cette fondamentale doctrine ! Qu'il est nécessaire de la dégager des sophismes dont on l'enveloppe et de l'arracher aux défaillances qui ne méditent que de la trahir. Quoi ! parce que les pécheurs ont déjà bandé leur arc, disposé les flèches de leur carquois et qu'ils se préparent à percer dans rombre les enfants de
î Psal. X.
Du'it <, parce que la révolution semble triomphante, et ses oppressions sanglantes toutes prêtes à écraser l'Église, l'Eglise doit déserter le poste que Dieu lui confie au sein de la société civile ? « Le calice que son Père lui donne à boire, elle ne le boira pas ?»Les amertumes que sa situation en plein cœur du mond- lui xaut chaque jour, elle ne consentira pas à les savourer? Elle fuira aux montagnes quand sa mission comme sa gloire est de dominer au milieu de ses ennemis ? Non ! L'impiété peut pousser sa clameur irritée -.retire-toi, fuis à tes montagnes ; des catholiques pusillanimes ou ignorants peuvent entrer dans le plan révolutionnaire qui est de chasser l'Église du milieu de l'État, ne lui laissant plus qu'un sanctuaire amoindri et mal gardé contre des agressions sauvages, en attendant qu'on la fasse descendre dans les catacombes de la persécution ; l'Eglise n'abdiquera ni ses droits ni ses devoirs, elle gardera sa place au milieu du monde, persécutée quand il plaira à Dieu de mettre sa constance à l'épreuve, libre, glorieuse, puissante, quand il aura plu au même Dieu d'écraser ses ennemis et de détruire les forces de SCS geôliers et de ses bourreaux. Jamais cette heure de la délivrance n'est attendue en vain. Si Dieu veut son Église mêlée à la société civile, si parfois il permet à celle-ci de tyranniser une sœur inofïensive et désarmée, les yeux du Seigneur sont tournés sur cette détresse, les regards divins scrutent les enfants des Jwmmes, Dieu interroge le juste et Pimpie -, sa sainte Eglise qui souffre pour la justice, le pouvoir impie qui opprime et qui torture. Et ce regard de Dieu n'est pas le regard impassible de l'indifférence, ni le regard sans effet de la fai-
> Psal. X - 2 Psal. X.
blesse : pour Dieu, regarder la victime, c'est la dtMivrcr ; regarder l'oppresseur c'est le foudroyer et le détruire, c'est l'envelopper dans la dévorante tempête de sa justice, c'est l'anéantir pour jamais : le feu, le soufre, l'esprit des tempêtes rempliront leur calice, les persécuteurs de l'Église boiront à longs traits le mortel calice de la vengeance de Dieu. Combien l'ont bu déjà depuis la naissance de l'Église ! Combien le boiront encore ! Car, dit le Psalmiste, la lie de ce calice n'est pas épuisée encore, ils la boiront, tous les pécheurs de la terre '.
Ce calice est ailleurs nommé un calice d'assuupissement, et le vin de ce calice une boisson léthargique et assoupissante. Terrible effet de la vengeance divine ! L'homme se soûle d'abord de sa propre perversité, puis Dieu l'enivre ensuite d'un vin qui achève d'éteindre en lui tout sentiment, toute justice, toute raison. C'est l'histoire de tous les persécuteurs. Rien ne les guérit de leur haine, rien ne les éclaire sur le danger de persécuter l'Église, rien ne parvient à réveiller en eux les notions de la justice ou les retours généreux de la bonté ! Trois mots composent toute la biographie d'un persécuteur : il combat l'Église, il s'entête, il périt. Quant à la haine des ennemis de l'Eglise, elle est prodigieuse de malice et d'acharnement. Toutes les passions du cœur se rassemblent dans cette haine comme dans un égout, toutes les sottises s'y accumulent, toutes les barbaries en jaillissent. Pourquoi ces misérables haïssent l'Eglise, le prêtre, le religieux, le moine, la petite sœur des pauvres et la sœur de charité ? Ils ne le savent ; leur clameur est l'aboiement de la brute et le rugissement de la bête fauve, leurs prétextes sont absurdes,
i Psal. LXXIV.
leurs raisons ne sont que d'odieux mensonj^es, un seul motif est solide, un seul est le vrai: ils haïssent l'Église parce que l'Eglise c'est le bien et qu'ils sont le mal. Ils la poursuivent de cette haine basse et scélérate, la plus implacable, du criminel et du flétri qui ne pardonne pas au bien son prestige, et à la vertu sa couronne, qui s'irrite de tout ce qui reste pur, noble et grand. Pascal disait qu'il était glorieux au christianisme d'avoir pour adversaires des gens si déraisonnables : nous pourrions dire que le signe le plus certain de la Sainteté do l'Église, c'est qu'elle, et elle seule, ameute contre sa vénérable et divine existence tout ce que le monde voit surgir de vices et de perversités. Est-ce que l'heure présente n'a pas été prophétisée dans le Psaume ? 0 Dieu., ne garde pas le silence, ne sois pas muet, ne demeure pas oisif. Car tes ennemis s'agitent tumultueusement, ceux qui te baissent lèvent la tête. Ils ourdissent contre ton peuple les trames les plus artificieuses, ils médÀtent contre tes saillis ! Ils disent: Venez, détruisons-les, qu'ils disparaissent du, milieu dit peuple, qWon ne parle plus sur la terre de cette race d'Israël. C'est là le complot universel ', cogitaverunt unanimiter. l^es habiles le dissimulent, les rusés feignent de n'en rien croire, les dupes le nient naïvement ; mais le mot d'ordre universel n'en est pas moins l'extermination de la société catholique. A cette heure, l'une des plus solennelles et des plus mystérieuses de l'histoire, jetez les yeux de l'orient à l'occident, de l'Europe jusqu'aux régions les plus lointaines, partout se réalisera sous vos yeux la parole du Psalmisto : Cogitaverunt unanimiter ; adcersum te testamentum disposuerunt '-. « Tous ensemble ils ont fait un complot
PsTl. LXXXIII. — 2 Psal. LXXXIII.
contre toi, » 6 Église de Dieu ! Le publiciste qui considérerait avec quelque profondeur la marche et les menées de la révolution, non-seulement européenne, mais cosmopolite, qui sous nos yeux conduit les États à leur dissolution et à leur rume, arriverait vite à formuler deux grandes lois auxquelles la révolution obéit partout également. Ces deux lois sont celles que le Psalmiste nous révèle chaque fois qu'il décrit l'empire du mal : son travail et ses agissements au milieu des peuples. Première loi : cogitavenmt unanimiler. La révolution fait marcher une vaste armée contre l'Eglise, et dans cette armée la plus stricte discipline relie sous une même obéissance les éléments les plus divers et les plus discordants ; les personnalités disparaissent, elles peuvent être médiocres, et d'ordinaire elles le sont ^ mais ce ne sont pas les hommes qui agissent, c'est la révolution ; elle enrôle et confond dans ses rangs, princes et gueux, rois puissants et pauvres en guenilles, lettrés et ignorants, indigents et riches ; tout se môle, se fusionne sous l'action d'une haine commune et de projets communs. La seconde loi est plus impérieuse encore, c'est celle de l'ombre, du silence et du secret. Le Psalmiste omet rarement de signaler ce trait distinctif de l'empire du mal dans son affreux travail de dissolution et de ruine. La révolution dans sa partie essentiellement dirigeante^ s'enveloppe des plus impénétrables ténèbres. Nous apercevons les effets, les causes
1 Un des plus obstinés révolutionnaires de notre époque jugeait ainsi les hommes de la révolution -. a Par malheur la République fait toujours surgir un personnel déplorable, personnel vulgaire, ignorant, inexpérimenté et violent. » Correspond, lettre du 17 janvier 1871 (voir YUnivers du 13 octobre 1877).
restent cachées dans les antres des sociétés secrètes. Un trône miné s'écroule, un autre surgit sur ses ruine?, une dynastie disparait sous les foudres du canon ou sous les siftîets, une nation trahie subitement se voit écraser par une autre dont elle ne se méfiait pas, Home succombe, Paris est voué aux horreurs de l'incendie et de la ruine, l'Italie peut à l'aise dépouiller l'Eglise, l'Allemagne tombe sur la France surprise de tout le poids d'une masse eflroyablc. Or ces événements divers sont les péripéties d'un même drame. Nous voyons les acteurs jouer la pièce, mais cette pièce même, qui la compose et qui en conduit l'exécution ? nul ne le sait. Les personnages se meuvent sous nos yeux, nous les connaissons, nous les nommons : ce sont des rois, dos chanceliers, des ministres, des écrivains, des publicistes, des financiers; nous lisons les fureurs de leurs journaux, nous suivons du regard les audaces de leurs entreprises ; mais nul de nous ne creuse assez ce ténébreux mystère, pour arriver jusqu'à la main dernière qui fait tout mouvoir et Finfernale intelligence qui dispose tout. Tel personnage célèbre qui nous paraît le meneur, est plus que tous les autres le mené. Il obéit à un mot d'ordre sans savoir de qui ce mot d'ordre émane ; il suit une impulsion dont il n'a donné ni le signal ni la direction, il est entraîné à un torrent dont il ne fut nullement la source. On doit dire d'eux tout ce que saint Paul disait de la société païenne, que les esprits infernaux possédaient seuls et faisaient seuls mouvoir : proiit diicehaminicunles ', « comme on la menait elle allait. » Que d'hommes en France et en Europe, marchent ainsi sous une impulsion qu'ils ignorent, et vers un abîme dont la
1 Corinth.
LES ENFANTS DE DIEU 16d
profondeur les épouvanterait s'ils la pouvaient d'avance mesurer du regard ! Leur bouche est plein-e d'imprécations, de fourberie et de violence, leur langue recèle le maléfice et le crime. Ils se mettent en embuscade dans des carrefours ; ils égorgent l'innocent dans les lieux écartés ; leurs yeux épient le faible, ils tendent leurs pièges dans le secret comme le lion tapi dans son antre K Admirable image de la révolution qui nous mine et dont nous périssons ! Comme le lion tapi dans son antre. Ce ne sont pas tant les rugissements de la béte qui sont formidables, c'est son silence et le secret de son « antre. » Quand la béte est tapie dans son antre, tout l'immense parti des naïfs et débonnaires conservateurs se rassure, se rapproche, s'accoutume à la vue de 1' « antre » et du monstre que l'antre renferme. Quand le massacre commence , il est trop tard.
Le même Psalmiste qui nous découvre la grande loi de la révolution, qui est de préparer dans le secret le plus impénétrable les coups qu'elle destine à la religion ettà la société, nous apprend aussi que son arme la plus habituelle et la mieux trempée, c'est le mensonge. La révolution ment. Elle ment toujours et sur tout. Elle ment par tous les organes dont elle dispose ; elle ment à tous les degrés du pouvoir qu'elle réussit à occuper. Elle ment dans le plus futile journal, comme sur les marches du trône, comme dans l'enceinte vénérable des congrès. Sa diplomatie est menteuse tout aussi bien que ses pamphlets les plus obscurs. Elle ment aux rois, comme elle ment aux peuples, trompant les uns et les autres pour les subjuguer tous et les pousser à son œuvre de destruction et de mort. Pour ICo mieux tromper
1 Psal. X. ■-„
et les plus sûrement asservir, elle assiège les rois de ses adulations et de ses promesses, elle leur persuade que leur trône trouvera en elle le plus solide et le plus sincère appui, qu'ils ont besoin d'elle pour retenir les peup'.3S sous l'obéissance, qu'elle seule est l'enchanteresse toute-puissante qui fait taire leurs rugissements sinistres et comprime leurs saillies désordonnées. Que les rois la suivent, c'est le salut ! Puis bientôt les fondements du pouvoir sourdement ébranlés s'affaissent sur eux-mêmes, le vieil édifice se lézarde, un dernier signal part des loges, une émeute s'organise, le pouvoir croule et la révolution a vaincu les rois. Au peuple elle ment avec la même impudence et le même succès. Pauvre cher peuple ! petit peuple du bon Dieu que Jésus aimait, dont il avait revêtu la bure, embrassé le travail, partagé le pain noir, dont il avait guéri les blessures et transfiguré l'âme, qu'il avait trouvé dans les ignonimies sanglantes de la servitude et qu'il avait affranchi magnifiquement ! Oh ! c'est à ce peuple que la révolution a menti avec le plus de cruauté et le plus d'impudence. I.ui, le peuple dans sa droiture naturelle, croit sur parole, et suit docilement l'enseignement qui lui esc donné. Or la révolution s'est approchée du peuple et lui a menti. Dans la foi qui faisait sa gloire, sa consolation, qui couvrait sa douleur présente des reflets de la joie éternelle, elle lui a montré des fables, des niaiseries, des sottises. Dans le noble asservissement de la religion elle lui a fait voir une abrutissante servitude, elle a indiqué du doigt le prêtre comme l'auteur de sa misère, le corrupteur de son âme, le sordide usurier de son travail et de sa sueur. Ah! vraiment la plume tremble et le cœur s'emplit d'indignation quand on retrace cette conspiration persévérante du mensonP.e contre la
loyauté et la bonne foi du peuple ! Et qu'ont donc fait pour lui ceux qui flétrissent de leurs calomnies la soutane du prêtre, en attendant qu'aux jours de l'émeute ils la puissent tacher de sang ? Qu'ont-ils fait, que fontils pour la misère du peuple? Que lui donnent-ils pour nourriture que le poison de leur impiété et le fiel amer 'le leurs haines ? En quoi le peuple est-il entre leurs mains scélérates, devenu plus heureux ? Ils l'abrutissent et l'affament, et quand déjà cette foule abusée nous poursuit de ses malédictions et de ses menaces, c'est nous encore et nous seuls qui la nourrissons ! I/histoire du mensonge révolutionnaire est d'ailleurs une histoire toute multiple et diverse. La révolution a mille manières de mentir. Est-elle la plus forte, elle ment alors sans précaution ni retenue. Lui faut-il tourner des obstacles, préparer de loin quelque difficile ruine, elle se fait flatteuse, elle affecte l'ordre, presque la religion, transfigurât se in angelum lucis '. LePsalmiste avait bien connu ces tortuosités du serpent, quand il s'écriait : Ils ne parlent que de -paix, mais que de mauvais desseins sont dans leurs cœurs - ! 7/5 rendent leurs 'paroles douces et mieilleuses, mais ce sont autant de flèches homicides. Ils aiguisent leur langue comme un glaive effilé, ils tendent leur arc d'où ne s'échappent que la désolation et l'amertume ; c'est en secret, c'est dans l'ombre qu'ils percent de leurs traits les immaculés. A V improviste ils ont décoché leurs flèches contre les justes ; ils ont cessé de trembler, leur langage est devenu d'une perversité sûre d'elle^ même. Ils se sont concertés pour dresser leurs pièges; ils ont dit: Qui les découvrira '■^? Quels traits ! quelle peinture ! que ce sont bien là les menées de la révolu-
i II Corinth. - 2 Psal. XXVIII. — a psui. lIX.
tion ! Tout son travail pervers est là décrit dans la plus frappante vérité. Les éruptions volcaniques du la révolution surprennent les peuples et jettent les meilleurs • esprits dans une stupéfaction profonde: c'est que nous ne pouvons nous faire encore à ses procédés ténébreux. Ils se concertent dans le secret. Leur plan de destruction sont bien arrêtés : il est bien décidé que telle persécution sera intentée à l'Église, telle guerre entreprise, tel pouvoir renverse! Triais durant de longs mois, parfois même de longues années, ce ne sont que des plans concertés dans le secret et des inéges dressés dans l'ombre., tout est tranquille au dehors, le peuple n'entend que d'inoffcnsives paroles et les gouvernements sont endormis aux sons mélodieux des adulations et des louanges, molliti sunt sermones ; on ne verra que plus tard, quand les convulsions sociales ébranleront le sol, renverseront les édifices et terrifieront les âmes, quelles étaient les résolutions prises dans l'ombre et les ruines concertées dans les ténèbres de la Franc-maçonnerie. Ils effilent leur langue comme un glaive, ils forgent comme des dards leurs discours pervers.
Et ce glaive n'a pas horreur du sang. Le dernier trait de la haine de la révolution contre l'Église, est qu'elle devient comme naturellement, comme fatalement homicide. Il y a des siècles que l'apôtre saint Jean faisait cette remarque d'une profondeur étonnante : « celui qui hait son frère, celui-là est un homicide ^. » Il l'est toujours de désir, et il le devient de fait quand l'occasion lui met le poignard aux mains. Notre erreur déplorable, depuis que l'esprit révolutionnaire nous travaille, erreur que les plus terribles expériences ne
' Juan,
parviennent pas ù dissiper, c'est que les idées régnantes, les courants qui entraînent la société, les conunotions qui nous ébranlent, ce vaste niouv^ement (lui nous emporte, ce tourbillon et ce désordre ne nous mèneront pas au sang. Or, tout au contraire, c'est là que la révolution nous mène directement et promptemcnt : leurs pieds sont viles à répandre le sang '. La révolution est homicide. Quand elle a détruit par ses haineux mensonges tout ce qui rend l'autorité vénérable et respectée, quand elle a bafoué l'Église, fait du prêtre un être ridicule et odieux, ameuté contre lui les passions de la multitude, elle fait naître un jour d'effervescence et de tumulte où les victimes, dès longtemps désignées aux vengeances populaires, tombent baignées dans leur sang. C'est sur elles que le Psalmiste chante sa funèbre élégie : Viens, o Dieu, visiter des ruines désolées, Venncmi a tout dévasté dans le sanctuaire, les adversaires ont poussé des cris insolents jusqu'au milieu de tes assemblées; ils ont érigé en trophées leurs hideux insignes. On les a vus, comme les bûcherons qui abattent les chênes, briser à coups de hache les sculptures du temple, ils ont livré aux flammes tes sanctuaires, ils ont commis des excès de toute sorte dans la demeure de ton nom. Ils ont dit en leur cœur : Opprimons-les de concert. Ils ont incendié sur la terre tous les lieux consacrés au Seigneur. Nous ne verrons plus nos divins emblèmes, plus de prêtre, nul parmi nous qui puisse prévoir le terme de ces calamités ^. Voilà la fin sanglante d'une route que prend avec insouciance un peuple abusé par la révolution. Au début le Psalmiste signale des « discours doux et mielleux, » scrmoncs molliti, puis le venin de l\ispic
t Psal. XIII. — » Paul. LXXIII.
se cache sous les langues, puis le peuple, trompé par une presse et des discours homicides, commence à frémir et à s'agiter, puis il se rue contre les inoffensives victimes, et le sang coule à flots. Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand les méchants triompheront-ils ? Ils tiennent un orgueilleux langage, ils 'parlent avec une insolence superbe, ils ne cessent de se glorifier, ces ouvriers de crimes! Ils écrasent ton peuple, ô Dieu! Ils désolent ton héritage : ils égorgent la veuvo et l'étranger,
L'orphelin tombe sous leur glaive '
« Jusques à quand? » usquequà ? 0 mon âme,
demeure en silence. Dieu est ton espoir. Dieu est mon rocher, mon secours, ma citadelle , je ne chancellerai point -. 0 Dieu, parce qu'ils ont dit : Usurpons le domaine du Seigneur , emporte-les , comme la roue qui tourne, dans un tourbillon ! Fais d'eux cémme la paille devant l'autan, comme la flamme qui embrase la foret, comme le feu qui dévore la montagne. Poursuis-les dans tes tourbillons, terrasse-les dans tes ténèbres, couvre leurs faces de honte, Seigneur, et qu'ils implorent ton nom ^.