‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédicationChapitre 11 sur 26 · LES SENTENCES DU JUGEMENT · texte numérisé non relu

LES SENTENCES DU JUGEMENT

Dans le Psaume LXIV, le reste du grand drame nous est magnifiquement représenté. Le Psalmiste inspiré, complétant ses révélations précédentes, ouvre son cantique au début même du jugement général. Du sein des vastes ruines de l'univers et de ses rénovations splen* dides, du milieu des grandes voix qui en remplissent les immensités, s'élève le chant triomphal des justes délivrés. Jésus-Christ nous annonçait plus haut cette attitude de ses enfants si longtemps opprimés, si cons* tamment réduits au silence par des tyrannies victorieuses, écrasés sous la main brutale de la force, vaincus timides et désarmés parmi d'insolents vainqueurs. Oh! le jour des enfants de Dieu est venu! Les rôles changent : « Ivis nations sèchent de frayeur, » les pécheurs voient et entrent en fureur^ ils grincent des dents, ils se dessèchent de rage, les désirs des pécheurs périssent dans une suprême impuissance et s'évanouissent étouffés sous d'universels dédains. Elt les justes, à ce moment terrible de l'écroulement du monde et des gigantesques bouleversements où périt runivers?Les justes chantent: ils entonnent le cantique de la délivrance, ils acclament leur Sauveur, qui les vient prendre; ils célèbrent le Dieu puissant qui pousse à bout la nature et dont la voix brise les dominations et les grandeurs. Musle louerons,

J Psal. LXXIV.

d Dieu, nous te louerons! Nous invoquerons ion nom, 7ious raconterons les merveilles '. Et quelles merveilles de Dieu chantent à ce moment les Élus ? Quelles, sinon celles qui ont rempli les siècles, se sont déroulées tout le long des âges, pour ne former, dans leurs développements successifs, qu'une seule œuvre de miséricorde et d'amour. Dieu a tant aimé le monde lYoïVa. l'objet des chants de la dernière heure, comme ce fut l'objet de la jubilation et des cantiques du premier moment. Quand Dieu, en créant l'univers, préparait la royale demeure de l'homme, son favori, son bien-aimé, son fils, le prince héritier de sa couronne, quand il remplissait les espaces célestes de l'harmonieuse armée des étoiles, quaud il étendait le firmament et fondait la terre, il est dit que les astres chantaient des louanges, et que tous les fils de Dieu éclataient en transports de jubilation ^. A l'autre extrémité des choses, quand l'œuvre des temps s'achève et que se consomment au seuil de l'éternité les destinées divines de cette humanité, objet de tant de sollicitudes et de tant d'amour, les mêmes fils de Dieu redisent les mêmes louanges, le commencement et latin des siècles sont salués par les mêmes cantiques. 0 Dieu! nous chanterons vos louanges, nous exalterons votre gloire, nous invoquerons votre nom ^. Et comment s'est rempli ce vaste intervalle de la création du monde à sa rénovation au dernier jour? Nous raconterons vos merveilles ■*. L'histoire de l'humanité, c'est l'histoire «« des merveilles « de Dieu. Quand Dieu sort, pour créer, de son repos auguste, il peuple les cieux des multitudes angéliques, 11 se complaît en elles, il fait de ces esprits sublimes ses

1 Psal. LXXIV. - i Job. xxxvai. — « Psal. LXXIV. — ♦ Psal. LXXIV.

suréminentes images, il les crée libres, il les soumet à l'épreuve, il exalte sa sagesse dans leur tentation, sa bonté dans leur récompense, sa puissance et sa justice dans leur châtiment. t3ans [ces âges reculés, dans ces siècles muets et silencieux pour l'homme, mais durant lesquels Dieu cbt absorbé déjà dans le grand œuvre de l'Incarnation de son Verbe, il présente ce Verbe incarné aux hommes et aux adorations des Anges ^ et fait des lors, pour toute ci'éature intelligente, de l'acceptation de ce sublime mystère, l'essentielle condition du salut. 0 Dieu, nous raconterons vos merveilles. « Au commencement. Dieu créa le ciel, » la nature angélique avec ses sublimités et ses puissances, puis « il créa la terre, » l'univers, cité royale de l'homme, puis l'homme, hal)!tant et roi de cette splendide cité. Dans l'univers que de merveilles ! Où se tourner, que contempler, que parcourir, sans à chaque pas s'arrêter aux divines merveilles ? Dans l'homme, quel résumé, quel monde, qud océan infini de merveilles ! Dans ce corps pétri des mains divines, dans cette âme, reflet et splendeur de Dieu ! Et qu'est l'histoire entière de l'homme sinon l'histoire des merveilles de Dieu? Tantôt merveilles de bonté, tantôt merveilles de justice, toujours merveilles de sollicitude et d'amour. L'Edcn fut l'heureux témoin

1 Sans être en aucune manière un dogme de foi, cclLo affirmation a l'appui de nos plus grands thôoiogiens. A leur tôle, saint Thomas d'Aifuin ne fait aucuufi diiricullô d'eusoigner i}ue le plan de l'Incarnation fui proposé aux intelligences angéliques, et que le Verbe fait chair leur fut monlro et donné à connaître, à servir, à adorer. Quand, aux jours de la créatiou de notre univers, Dieu montra aux anges son Homme-Dieu, il lo faisait « pour la sccjude fois, » ileruin. (Ilebr. i, G.;

DIEU 13o

des merveilles de condescendance et de paternelle tendresse du Très-Haut pour l'homme qu'il venait de créer et qu'il nommait son fils. La vallée des larmes qui se creusa sous les magnificences de TÉden évanoui, contempla, dans les rigueurs de la justice, les inefïables espérances et les merveilles de grâces tenues en réserve pour « la plénitude des temps. » 0 Dieu, nous raconterons vos merveilles * ! Elles sont gravées sur la terj-e entière, le tissu de l'histoire humaine en est formé, elles remplissent tous nos siècles, elles marquent toutes nos péripéties. Quand du milieu de la corruption naissante, vous faisiez jaillir la race de vos saints, quand Abel représentait votre Église, quand Noé voguait sur les grandes eaux, quand vos patriarches échappaient aux flammes de Sodome et aux oppressions de l'Egypte, quand Moïse traversait les eaux miraculeuses et les merveilles plus éclatantes encore du désert, et établissait dansun repos figuratif votre figurative Église, quand de cette terre de Judée vous faisiez le centre du monde, et de votre peuple élu le pivot de l'histoire humaine, quand vous y concentriez toutes vos splendeurs et y accumuliez tous vos prodiges, quand pour Israël vous frappiez les rois, vous bouleversiez les empires, vous présidiez à leurs vicissitudes, et vous ordonniez « en vue de vos Élus » leur élévation ou leur décadence, leurs irrésistibles développements ou leur amoindrissement misérable, quand, en un mot, vous disposiez selon vos vues profondes et pour « l'œuvre de votre droite » de tous les événements humains, — que faisiez-vous, ô Dieu très-puissant, très-bon et très-sage, que faisiezvous qu'amonceler vos mcrcci-'.les, rendre votre nom icd-

> Psal, LXXIV.

inirablepar toute la terre\ etprovoquer«à la jubilation » et aux éternels accents de la louange « tous les enfants de Dieu?» 0 Dieu, nous raconterons donc vos merveilles. Mais quelle est la merveille des merveilles de Dieu? Le centre, le résumé, la raison d'être de toutes ses autres merveilles? Quelle est l'œuvre divine qui remplit d'un bout à l'autre toute l'éternité de Dieu? 0 Dieu, nous raconterons vos merveilles... «« Il a été vu sur la terre, conversant au milieu des bommes. » « Et nous avons vu sa gloire, gloire comme la gloire du Fils unique de Dieu, venu du sein du Père, plein de grâce et de vérité 2. » Vidimus, « nous avons vu! » 0 Dieu, quelles merveilles nous avons contemplées, quelles œuvres se sont déroulées à nos regards ! Nous vîmes passer sous nos yeux ce Dieu fait Homme, cette Majesté anéantie, ce Verbe silencieux, cette sainteté expiatrice, cette innocence « faite péché,» « devenue malédiction! » Puis une croix s'est dressée, un calvaire s'est teint d'un sang divin, un. cri décbirant, une clameur à la fois sinistre et douce a été poussée, qui a traversé le ciel et la terre, le temps et l'éternité : DIEU EST MORT ! Puis le Calvaire est devenu la résurrection et la vie, l'ignominie s'est vêtue de gloire, « ce qui a été faible en Dieu s'est rendu plus fort que toute la force de l'homme, ce qui en Dieu a été folie a triomphé de toute la sagesse des sages ^. » La voix du Dieu ressuscité a ébranlé le monde, l'a renversé, l'a transformé, l'a rebâti. L'Église du Dieu ressuscité a surgi, a lutté, a vaincu, a subjugué, a régné ; l'enfer a été écrasé dans un suprême combat et une suprême défaite, les siècles ont été remplis des prodiges de la divine Rédemption, les âmes ont

4 Psal. VIII. — 2 jnan. -- 3 l Corinlh

été recueillies et sauvées, le ciel s'est peuplé d'élus, la terre s'est purifiée de ses souillures, une immense famille d'hommes a traversé les temps, défiant toutes les forces du mal, triomphant de toutes les puissances du monde, glorifiant Dieu, combattant pour la vérité et la vertu, et conquérant avec une magnanimité sans égale ses éternelles destinées. Voilà ce qu'ont vu les siècles, voilà les œuvres qui se sont déroulées durant le temps : il est juste qu'à la consommation des choses, avant son entrée dans la demeure et la gloire éternelles, l'humanité sauvée les chante dans un cantique de jubilation. Quand un Roi apparaît devant ses peuples, après quelque immense bienfait ou quelque illustre victoire, tout éclate en jubilation, tout célèbre les royales louanges : ainsi fait, à la venue de son Roi et de son Sauveur, l'humanité rachetée. 0 Dieu, nous chanterons vos louanges, nous exalterons votre gloire; nous invoquerons votre nom, nous raconterons vos merveilles *.

Tel est le chant du dernier jour, il est entonné du sein des bouleversements et du milieu des ruines^ les Saints en font leur chant triomphal en même temps que le tribut de leur reconnaissance. C'est ici comme le début sublime du drame, où l'Homme-Dieu vient lui-même remplir le rôle le plus magnifique.

Interrompant le cantique des saints de la terre, Dieu apparaît et parle. Quand f aurai pris mon temps je jugerai la justice. Superbe parole ! Parole de souveraine puissance, de souveraine sagesse, de souveraine bon»té. Quand j'aurai pris mon temps 2. Tel est Dieu et Dieu seul. A Dieu seul de prendre son temps. Pour toute puissance autre que la sienne, le temps jamais ne se laisse

t Psal. LXXIV. — * Psal. LXXIV.

prendre, lui-mC.r.c ar ^ontra-i-c ^.:\:i-l Lô plus redoutables et les vastes dominations dans les pièges, les abîmes, les catastrophes, les subits renversements, les ruines inattendues dont son cours est bordé. Lui seul prend tout sans être pris jamais. L'Éternel « qui a fait les siècles, » qui en dispose la suite, qui en marque la naissance et la consommation. Dieu, à qui seul le temps obéit en esclave, peut dire : quand j'aurai pris mon temps ^. Oh ! la lumineuse parole ! Comme elle nous éclaircit bien l'un des plus obscurs mystères du gouvernement divin ! Dans l'exécution de ses arrêts, dans la répression des coupables, dans l'accomplissement de ses justices, voyez comme Dieu prend son temps. Que de temps un impie l'outrage ! Que de siècles une nation prévaricatrice fait à sa vérité et à son Église une sanglante guerre ! Que d'années un persécuteur puissant peut à l'aise écraser les faibles, défier en l'opprimant la conscience publique , corrompre le peuple et le déchaîner contre Dieu et contre son Chri-st ! Dieu a le temps. Ce persécuteur tombera, cette nation ennemie ou reviendra à la vérité ou sera brisée, l'Eglise de Jésus- Christ sera délivrée et triomphera , mais Dieu a le temps, les années se prolongeront, l'apparente immobilité de la justice mesurera la longueur des siècles, Dieu prendra son temps^. Et pourquoi la justice divine se presserait-elle ? La justice humaine doit être vive, alerte, rapide ; son regard doit saisir une trace qui ne s'imprime qu'un moment, un écho qui meurt, un vestige fugitif qui disparaît et s'évanouit ; un roi doit montrer dans la recherche et la répression des complots qui se trament contre sa couronne une fermeté rapide,

» Psal. LXXIV. — aPsal. LXXIV.

une promptitude de coup de main qui déconcerte les coupables et brise prématurément dans leurs mains le fil de leurs criminels projets. Pourquoi ? parce que la puissance humaine est bornée, et que toute heure perdue pour la justice est gagnée pour le crime ; parce que le coupable est d'autant plus sûr de l'impunité et du triomphe que plus de temps enveloppe ses trames, fortifie son bras, et fait grandir son entreprise. Mais qui peut prévaloir jamais contre l'infinie puissance divine? Quis resistet tibi < ? Qui peut s'envelopper assez pour déconcerter son regard ? Qui sait assez se fortifier pour arrêter l'efficacité infinie de sa puissance? Quand un coupable s'enfuirait jusque dans le lointain des siècles et cacherait, dans les derniers confins des temps, sa démarche, son impunité et ses crimes?... Qu'importe à Celui qui a nom l'Éternel, et devant qui tous les siècles se déroulent avant même qu'ils nous soient donnés? Assuré de sa puissance. Dieu nous laisse parcourir notre carrière entière de vertus ou de crimes, d'obéissance liliale ou d'impie rébellion. Quelle qu'ait été notre course, toujours faudra-t-il nous rendre un jour, tomber entre les mains de la divine justice, et « comparaître devant le tribunal du Christ. » Quand f aurai pris mon temps, je jugerai les justices^. Ce délai de la justice divine n'est pas seulement un délai de puissance, c'est aussi un délai de sagesse. Quelle perturbation dans le monde ^^i chaque outrage à la loi de Dieu amenait une répression immédiate ! Si l'ivraie était arrachée à mesure, quel déchirement dans le bon grain qui y confine et lui est si intimement mêlé ! Puis encore quelle liberté resterait à l'iiomme, si la redoutable vision de la justice et du

* Psal. LXXV. - 2 Psal. LXXIV.

châtiment planait sans une heure de rcU\chc sur tous les actes de toute sa vie ? Qu'aurait ce Père, au heu d'enfants délicats et magnanimes, que des mercenaires égoïstes et des esclaves terrorisés? Non, Dieu nous place « dans la main de notre conseil, » il se dérobe, il nous laisse librement agir, il enveloppe d'ombre et de silence une justice qui doit tout voir et tout inscrire, mais ne gêner en rien le libje développement du vice et de la vertu. Enfin si dans le délai du jugement la puissance et la sagesse de Dieu éclatent, sa bonté y domine magnifiquement. Quand j'aurai pris mon temps *. Quel temps? Oh ! le temps de beaucoup aimer, de beaucoup sourire, de beaucoup se dévouer. Le temps de Dieu, c'est le temps de la crèche et du calvaire, le temps de venir à l'homme son prodigue resté cher à son cœur, le temps de s'asseoir à son foyer ou plutôt à sa couche de misère et de douleur , le temps de toucher toutes ses plaies, de sécher toutes ses larmes, d'etfacer toutes ses souillures, de pardonner toutes ses fautes, de guérir tous ses maux. C'est le temps de s'arrêter au bord du puits solitaire et d'y convertir la pécheresse de Samarie, le temps d'arrêter le cercueil que suit la veuve de Naïm, le temps d'accueillir les larmes de Madeleine, le temps de dire à la pauvre adultère : « Allez et ne péchez plus, » et au Lazare déjà pourri dans son sépulcre : « Lazare, viens dehors 2, » viens à la vie, viens à la résurrection à l'immortalité ! Voilà le temps de Dieu, et l'un des plus beaux sens de cet ineffable mot : Quand f aurai pris mon temps. « 0 homme, méprises-tu donc les trésors de sa bonté, et de sa patience, et de sa longanimité? Ignores-tu que c'est à la pénitence que te mène la bont

1 Psal. LXXIV. — sjoaa.

de Dieu ?» Ce temps de Dieu, achète'' >i cher par Jésus- Christ, payé « à si grand prix, » tu le jettes à tous les vents de l'ingratitude et de Toubli, tu te livres à tes dissolutions et à tes crimes, tu dépenses ce patrimoine de ton Père, cette éternelle « substance, en vivant dans le luxe ^ '• et la débauche : > Ah ! prends garde ! «f Suivant ton insensibilité et Tirapénitence de ton cœur, ta t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère, le jour où est révélé le juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres. A ceux qui par la patience des bonnes œuvres recherchent la gloire et l'honneur et l'incorruptibilité, il donnera la vie éternelle ; pour ceux qui sont de l'opposition, qui n'obéissent pas à la vérité, mais qui ont foi dans le mensonge, il n'aura que colère et indignation ^. »

Quand j'aurai pi'is mon temps je jugerai, sûrement, infailliblement, selon les règles de la plus rigoureuse et de la plus infaiUible justice : justitias judicabo^. L'ignorance peut égarer les sentences humaines, mon infini regard assure aux miennes la plus exacte équité. La faveur fait parfois pencher injustement la balance : qu'est la grandeur devant moi ? La puissance et la tyrannie pèsent parfois sur la conscience humaine et la font fléchir : quelle puissance me peut arrêter, quelle domination me peut atteindre, quel orgueil ne brise à mon tribunal ses tîots impuissants? Qui me pourra résister quand l'univers entier s'ébranle, serenverse, s'anéantit ù

» Luc. — « Rom. I. — « Magnrc gratise agendae sunt Deo, quod nen statim post peccalum judicat, sed expectat homines ad pœniteatiam, intérim exhortari et invi tare non cessans multis et variis modis donec statuta dies et hora advoniant. » (Sanct. Augustin.) — » Psal. LXXIV.

l'i'l DIETJ

ma voix? La terre est en fusion \ un feu s'allumeau souffle de ma colère, dévore pour le purilier le monde que les prévarications de l'homme ont souillé et flétri. D'un mot je pousse à bout la nature, et je fais « sécher les nations de frayeur. » Mais j'ai frappé pour guérir, j'ai brisé le monde pour le refaire, « le délivrer de sa corruption, » le rendre digne du grand jour où < se révèle l'adoption des enfants de Dieu. » C'est moi qui affermirai ses bases. Après mon jugement, les méchants seront engloutis dans l'abîme, mes justes régneront avec moi dans la gloire, l'univers transfiguré sera l'étincclant domaine de mes élus, c'est moi qui affermirai ses bases.

II. — Quand j'aurai pris mon temps je jugerai 2. 0 Dieu, l'heure est venue, venit finis, venit finis, facconsummationem ! Et quelle est cette consommation suprême de toutes choses, ce dénouement final du grand drame humain, cette conclusion définitive et éternelle de toutes nos destinées? La sentence divine. Je jugerai. 0 moment formidable ! heure d'inexprimable angoisse ! Dieu va parler ; Dieu parle ; de sa parole va dépendre notre sort pour l'éternité !

Sentence de Dieu, sentence absolument juste : sentence absolument inévitable : sentence ou absolument délicieuse, ou rigoureuse et terrible absolument.

1 . Écoute, ô mon peuple, j'entrerai en discussion avec toi ^. Dieu, qui daigna, avec une si merveilleuse patience, attendre le retour du prodigue, prendre son temps, faire

1 rsal. LXXIV. — 2 Psal. LXXIV. — » Psal. LXXX.

mille olTorts durant ces jours de miséricordieux délai pour « amener à la pénitence » ses fils révoltés et . endurcis, Dieu daigne encore, au moment où il frappe des criminels impénitents, discuter avec eux l'équité de ses sentences. Que n'a pas fait Dieu pour le salut du monde ? « Dieu a tant aimé le monde ! » « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a livré pour lui son Fils unique ^ >• « Maintenant donc, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, jugez entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû faire de plus à ma vigne et que je n'aie fait déjà 2 ?» « La doctrine catholique nous apprend que toute créature qui dédaigne absolument d'arriveràsa fin n'y arrivera pas, et telle estia sanction du gouvernement de Dieu. Le but vous est proposé, il est tout en votre faveur, il surpasse ce que vous pourriez par l'imagination du désir souhaiter de plus grand : c'est à vous de voir. Si vous voulez, entrez. Si vous ne voulez pas, demeurez : sachez seulement que l'heure de la liberté passée, votre choix sera fait pour l'éternité, et que vous serez à jamais ce que vous aurez voulu être au dernier moment de votre vie, uni à Dieu ou séparé de lui. Mais vous sentez bien qu'on n'échappe pas à sa destinée, et à une destinée telle que la perfection et la béatitude dans le sein de Dieu, sans qu'il en résulte une douleur, et cette douleur aussi durable que sa cause, sera pai conséquent éternelle, éternelle dans l'a me, éternelle dans le corps. C'est la menace de l'Écriture, la foi de l'Église, et, dans les incroyants, l'objet d'une terreur qui trouble leur pensée, et à laquelle ils opposent pour la conjurer toutes les ressources du raisonnement. L'incroyance se rejette sur la bonté de Dieu. Dieu est bon, dit-elle, c'est son premier attribut,

* Joan. — - Isaï v.

celui qui recouvre en quelque sorte les autres, et l'Écriture elle-même a dit : « Le Seigneur est doux envers toutes choses, et ses miséricordes sont le vêtement de toutes ses œuvres : » Suavis Dominus universis et miserationes ejus super omnia opéra ejusK Or comment brillerait la bonté, s'il n'y avait aucune rémission pour les pécheurs, si, après des siècles écoulés sur leur châtiment, Dieu demeurait insensible à cette épouvantable infortune?... Vous invoquez la bonté : savez-vous bien ce que c'est ? Savez-vous que c'est la bonté qui met le sceau à la réprobation des pécheurs ? Dieu vous a prévenu d'affection de toute éternité. Vous n'étiez rien pour lui, rien pour l'univers, rien pour vous-même : il vous a choisi avant que vous fussiez. Ce corps dont vous profanez la grâce, c'est lui qui vous l'a donné comme un vase antique sorti tout pur de la main du statuaire; il a ouvert vos yeux pour que vous le vissiez dans le monde avant de le voir dans sa substance ; il a creusé vos oreilles pour que vous entendissiez sa voix, et dessiné vos lèvres pour que vous lui répondissiez. Au-dedans de ce chef-d'œuvre sorti de ses amoureuses mains, il a mis une lumière vivante qui se luit à elle-même et dont les rayons ont une affinité avec sa propre lumière, afin que l'une et l'autre se recherchassent pour s'unir un jour dans l'extase d'une même -flamme et d'une même éternité. Mais vous, fils ingrat d'une piété si gratuite, vous avez fui l'amour qui ne vous demandait que l'amour. Vous avez ramené sur vous J'adoration que vous lui deviez, vous avez fermé vos yîux pour ne pas le voir, vos oreilles pour ne pas l'entendre, vos lèvres pour ne pas lui répondre, et, perdu dan.>< la débauche d'ui^ lâche

i Psal.CXLIÎ.

égoïsme, vous avez préféré vivre souillé et malheureux loin de lui que d'attendre en une paix sans reproche l'heure de sa dernière révélation. Dieu s'en est affligé ; il a craint d'avoir trop peu fait pour vous, et, descendant des ombres qu'il avait laissées sur lui, il est venu placer devant vous sa Personne, sa voix, ses actes, sa vie, et de peur que ce ne fût pas encore assez, il est mort sous vos yeux, crucifié de vos mains. Cela fait pour tous, il s'an est armé contre chacun, il poursuit l'humanité âme par âme, jour par jour, et ce n'est que vaincu et méprisé jusqu'à la dernière heure, qu'enfin il reprend son amour et s'en va pour jamais... Si ce n'était que la justice qui eût creusé l'abîme, il y aurait du remède, mais c'est l'amour aussi : voilà ce qui ôtc toute espérance. Quand on est condamné par la justice, on peut recourir à l'amour ; mais quand ou est condamné par l'amour, à qui recourra-t-on ? Tel est le sort des damnés. L'amour qui a donné son sang pour eux, cet amour-là même, c'est celui qui les maudit. Eh quoi ! un Dieu sera venu ici-bas pour vous, il aura pris votre nature, parié votre langue, touché votre main, guéri vos blessures, ressuscité vos morts; que dis-je? un Dieu se sera livré pour vous aux liens et aux injures de la trahison, il se sera laissé mettre nu sur une place publique, attacher à un poteau, déchirer de verges, couronner d'épines ; il sera mort enfin pour vous sur une croix ! Et, après cela, vous pensez qu'il vous sera permis de blasphémer et de rire, et d'aller sans crainte aux noces de toutes vos voluptés ? Oh ! non, détrompezvous, l'amour n'est pas un jeu ; on n'est pas impunément aimé jusqu'au gibet. Ce n'est pas la justice qui est sans miséricorde, c'est l'amour. L'amour, nous l'avons trop éprouvé, c'est la vie ou la mort, et s'il

l-ii DIEU

s'agit de l'amour d'un Dieu, c'est l'éternelle vie ou l'éternelle mort '. »

Quelle poignante émotion et quel formidable reproche dans cette parole de l'Homme-Dleu : « Si je n'étais pas venu à eux et si je ne leur avais pas parlé !.., >> Mais je suis venu ! je me suis placé au milieu d'eux, je leur ai fait entendre de divines paroles, je leur ai fait voir do divines œuvres, je les ai pressés sur mon cœur, j'ai fait sur mon cœur reposer leur tète flétrie, je me suis mis à genoux devant eux, j'ai lavé leurs pieds, j'ai mouillé de mes larmes ces enfants prodigues, je les ai suppliés avec des sanglots et des cris ardents, cum clamore valido'^^ de m'accueillir, de me reconnaître, de m'aimer. Je leur disais dans l'effusion de l'amour : « venez tous à moi ! » je m'efforçais d'arrêter leur course fugitive par l'attrait de l'espérance et du mystère. « Oh ! si vous connaissiez le don de Dieu, et qui est Celui qui vous parle ^î... » Et quand la foule passait sans entendre, moi je pleurais. Flcvit super illam, « Jérusalem, Jérusalem, que de fois j'ai voulu réunir tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! » Et comme mes bienfaits laissaient les hommes insensibles, j'ai demandé à la douleur et à la mort des secours et des auxiliaires contre la dureté de leur cœur. Je me suis placé devant tousles regards, déchiré decoups, couvert de blessures, ruisselant de sang!... «"Qu'ai-je pu faire de plus*?» Cette parole restera durant l'éternité entière l'immobile et inébranlable explication des suprêmes rigueurs de la justice divine contre les pécheurs impénitente. Et non -seulement l'homme a reçu en Jésus-Christ toute la bonté, tuutc la tendresse, tout le dévoueincuL

> Lacwiclaiic, Conf.— 'llobv. — ^ Joan. — ^ Isai.

DIEU liî>

de son Diea, mais, dans le même Verbe fait chair, il a étù illuminé de toutes les clartés de Dieu. Si je n étais pas venu, et si je n'avais pas parlé, ils seraient sans péché; mais maintenant leur péché est sans excuse «. Dieu a parlé. Dieu n'a pas cessé de faire retentir sa vérité dans le monde ; tous les siècles ont entendu sa voix, toutes les générations ont vu sa lumière, il a « éclairé tout homme venant en ce monde » et il n'y a pas jusqu'à la plus sombre nuit du paganisme qu'il n'ait illuminée des mystérieuses et secrètes lueurs de ses inspirations, comme des secours extérieurs et publics

de sa grâce, cum cognovissent Deum Et quand un

Dieu parle, qu'il éclaire, qu'il avertit, qu'il offre, qu'il presse, qu'il menace, l'homme aura le droit de branler latôte et derirc ? L'homme pourratraiter cette révélation de fable, ces promesses de chimères, et ces menaces d'épouvantails de bonnes femmes?» Sachez-le, mes frères, et ne vous y trompez pas, on ne se moque pas impunément de Dieu ^ ! »

Ces graves enseignements sont ceux du Psaume que nous commentons. C'est l'Homme-Dieu que, au moment de la suprême sentence, le Psalmiste fait parler ; c'est Jésus-Christ qui d'un mot perce à jour les prétextes, détruit les excuses, met à nu la perversité des rebelles impénitents que sa justice va enfin frapper. J'ai dit aux pécheurs : gardez-vous de faire le mal; à ceux qui commettaient Viniquité : ne levez pas la tête, ne marchez pas le front haut; cessez ces orgueilleux discours contre Dieu^. Que nous a laissé ignorer Jésus-Christ? Qu"a-t-iltu? Quelles ombros n'a-t-ii pas dissipées, lui qui « illumina notre vie, » nous ré\-cla notre origine

» Joaa. XV. - 2 Galat, vr. - 3 p^a!. LXXIV.

comme notre fin dernière, nous apprit tous nos devoirs, nous fortifia contre toute erreur décevante, et, par l'onction de sa j^râce , nous arma contre tous nos ennemis ? 0 Dieu, quelle excuse nous reste ? Sous quelles raisons nous abriter ? « Pensez ici ce que vous pourrez répondre ; pensez-y pendant qu'il est temps et que la pensée en peut être utile. IS 'alléguez plus vos faiblesses, ne mettez plus votre appui en votre fragilité. La nature était faible, la grâce était forte. Vous aviez une chair qui convoitait contre l'esprit ; vous aviez un esprit qui convoitait contre la chair K Vous aviez des maladies, vous aviez aussi des remèdes dans les sacrements. Vous aviez un tentateur, maisvousaviezunSauveur.Les tentations étaient fréquentes, les inspirations ne l'étaient pas moins ; les objets étaient toujours présents, et la grâce était toujours prête, et vous pouviez du moins fuir ce que vous ne pouviez pas vaincre. Enfin, de quelque côté que vous vous tourniez, il ne vous reste plus aucune défaite, aucun subterfuge, ni aucun moyen d'évader; vous êtes pris et convaincu. C'est pourquoi le proplièie Jérémie dit que les pécheurs seront en ce jour comme ceux qui sont surpris eu flagrant délit ; quomodo confunditur fur, qmndo deprehcnditur. II ne peut pas nier le fait, il ne peut pas l'excuser ; il ne peut ni se défendre par la raison ni s'échapper par la fuite 2. »

2. Car la sentence, en même temps qu'elle sera infiniment juste, sera absolument inévitable : la raisou qu'en donne le Psalmistc clôt toute discussion et rend impossible et absurde tout doute. Le juge est l'intelligence, la science, le regard, la pénéti-aliou hilinis ; le juge

1 B. Paul. — ^ Bûssufct.

c'vst le Scirjneur^ Devant le Seigneur « tout est à nu ; » c'est le Seigneur « qui met au grand jour les obscurités les plus impénétrables, revelabit condensa, c'est ie Seigneur « qui pénètre le secret des cœurs. » Où fuir ? Comment échapper, s'écrie le Psalmiste, « c'est un Dieu qui juge ! » Non, non, il ne viendra du secours ni de l'orient ni de V occident, ni du désert des montagnes, 'para que le juge, c'est Dieu '-. Dieu ! Puissance infinie que rien ne fait faiblir ; Science infinie que rien ne trompe ; Droiture infinie que rien ne fait incliner. Nul n'échappera cette honte. Car écoutez le prophète : tous, dit-il, seront confus, < eux et leurs rois et leurs princes ec leurs prêtres et leurs prophètes ; ipsi et reges eorum, principes et sacerdotes et prophetse eorum. Leurs rois, car ils trouveront un plus grand roi et une plus haute majesté ; leurs princes, car ils perdront leur rang dans cette assemblée et ils seront pêle-mêle avec le peuple ; leurs prêtres, car leur sacré caractère et leur sainte onction les condamnera ; leurs prophètes, leurs prédicateurs, ceux qui leur ont porté les divins oracles, car la parole qu'ils ont annoncée sera en témoignage contre eux. « L'homme paraîtra, dit Tertullien, devant le trône de Dieu, n'ayant rien à dire, et stabit ante aulas Dei nihil habens dicere'-K » Ainsi, témoignages écrasants, excuses impossibles, secours à espérer de nulle part, ni de l'orient, ni de r occident, ni du désert des montagnes, que reste-t-il? qu'espérer? qu'attendre? Attendre ce que Dieu n'a cessé d'annoncer au monde, ce que ses prophètes ont fait entrevoir, ce que son Fils Incarné est venu lui-même en personne décrire avec une précision suprême, ce qu'après Lui, en son nom, sur son

ipsal. LXXIV. - 2 Psal.LXXIV -3 Bossuet.

l-i8 DIEU

ordre, ses apûtrcs ont prêché aux nations avec une invincible énergie, ce qu'à travers tous les siècles l'Eglise catholique n'a cessé de répéter dans le symbole ie sa foi ■ ... « Et il reviendra de nouveau pour juger les vivants et les morts. » Le voici donc « ce juge des vivants et des morts, » le voici prêt, comme l'avait annoncé l'Apôtre, « à rendre à chacun suivant .ses œuvres ; » prêt, comme le disait durant sa vie mortelle je Fils du Dieu vivant, à prononcer sur chacun la sentence méritée par les œuvres de toute la vie. " VENEZ, LES BÉNIS !» — « ALLEZ , LES MAU- DITS M •> Dernière conclusion, parole suprême qui terme le temps et jette dans l'éternité tout entière ses immuables échos : « — VENEZ ! • — « ALLEZ ! » Le Psalmiste dans le lointain de la prophétie a entendu l'éclat de cette voix formidable, il a vu l'accueil des élus et la répulsion effroyable des pécheurs, il a vu Dieu attirer à lui dans la gloire ses fils bien-aimés, il a vu le môme Dieu rejeter sans miséricorde « dans les ténèbres extérieures » les ennemis frémissant de rage et outrés de leurs inexpiables fureurs. Dieu abaisse celui-ci, il, élevé celui-là. Une coupe est clans la main du Seigneur, coupe (F un vin fort, d'un vin niclè. Et Dieu verse tantôt ici, tantôt là, sa lie ne s'épuise pas, ils en boiront tous, les pécheurs de la terre'' ! Voilà les pécheurs, appelés,jugés, convaincus, foudroyés par la divine sentence, ivres d'une malédiction éternelle. Et les justes? Les justes chantent; Dieu les appelle: « venez, ô les bénis! » ils entrent dans la gloire qui termine leurs soullViinces et inaugure leur éternel triomphe. Pour moi, élcrncllemcntf annoncerai cesincroeilles, je chaulerai à lalouaiujc

1 MalLli. .\.s.v. - - l'oul LXN.IV.

du Dieu de Jacob. Dieu achève : Et moi, je briserai toute la force des pécheurs, et f exalterai mes justes*. C'est toujours la parole du Christ Jésus, toujours sa prophétie formidable.

3. « Alors le Roi dira à ceux qui sont à la droite : venez ! > Aux autres : allez ! — A ceux-ci : venez ; vous êtes déjà avec les justes : venez avec moi ; « venez à mon trône, dans lequel vous serez assis avec moi : >• car je l'ai promis. 0 paroles qu'on ne peut assez méditer ! « Venez ; allez » taisons-nous : tais-toi, ma langue : tes expressions sont trop faibles, pèse ces mots qui comprennent tout le bonheur et tout le malheur, et toute l'idée de l'un et de l'autre. « Venez ; allez : » venez à moi, où est tout le bien ! Allez loin de moi, où est tout le mal.

« Venez les bénis, les bien-aimés de mon Père 2 : » autrefois maudits et haïs des hommes, mais dès lors bénis de mon Père, dont la bénédiction se déclare en ce jour. « Venez posséder le royaume qui vous était préparé ; » venez, « petit troupeau, ne craignez plus rien, puisqu'il a plu à votre Père de vous donner son royaume : « venez, venez, venez : « entrez dans la joie de votre Seigneur, jouissez de son royaume éternel. »

« Venez les bénis de mon Père allez, maudits ! » « Venez, » parole d'amour et d'union, parole de l'époux : venez, mon épouse, ma bien-aimée ^ : » venez dans ma couche nuptiale ; venez à la jouissance de mes immortelles beautés : car tout cela, sous une autre figure, c'est le royaume qui vous a été préparé ; c'est un trùuo pour signifier la magnificence et la gloire, c'est la

» Psal. LXXIV. — 2 MaUh. - ^ Canliq.

couche nuptiale pour signifier l'abondance de la joie et l'accomplissement de l'amour divin en faisant avec Dieu un même esprit, A ce « venez » de l'Epoux céleste, l'épouse de son côté doit un autre « venez : venez, mon bien-aimé '. » C'est ce qu'il faut dire en foi, en espérance, en amour, dans l'esprit et avec les sentiments d'une épouse ardente et fidèle. « Et l'esprit et l'épouse disent : venez : que celui qui entend, dise : venez '^\ » qu'il appelle à chaque moment et du fond du cœur VÉpoux céleste : « que votre règne arrive : que celui qui a soif vienne, » qu'il vienne celui qui a faim et qui a soif de la justice, « qu'il reçoive gratuitement l'eau vive que je lui prépare gratuitement, par pur amour, par pure miséricorde; car encore que je récompense les œuvres, c'est, dans les œuvres, mes dons que je récompense : c'est, à remonter à l'origine, ma grâce que je couronne : c'est moi qui préviens : c'est moi qui attire : c'est moi qui donne le premier ; il faut donc venir, et en venant m'inviter à venir moi-même et à dire ce dernier « venez » qui consomme la félicité et l'œuvre de la rédemption. <* Oui, je viens bientôt; il est ainsi, amen '^. » Je scelle cette vérité dans les cœurs ; « venez, Seigneur Jésus, venez ! » c'est par où finit l'Écriture. C'est le dernier avertissement qu'elle nous donne, comme celui qu'elle 'veut laisser le plus vivement empreint dans nos cœurs.

* Venez les bénis, les chéris de Dieu. » 0 mon Sauveur, que j'entende le mystère de cette secrète bénédiction par laquelle vous nous avez bénis avant l'établissement du monde en nous préparant votre royaume ! Mais qu'est-ce ? ô Seigneur, votre royaume ? sinon votre

• Apoc. — * Apoc. — 3 Apoc.

justice, votre vérité régnante sur les esprits, pour en animer tous les mouvements ? « Lorsque Jésus-Christ mettra à vos pieds tout le peuple racheté, se l'assujettissant totalement par l'opération de sa toute-puissance \ « en sorte qu'il n'y paraisse que « Lui, et que Dieu soit tout en tous, et nous avec lui un même esprit » par l'effusion de sa gloire et la parfaite conformité de notre volonté avec la sienne. Ainsi, ce qui fera notre règne, c'est le règne de Dieu sur nous. Lorsque tout lui sera assujetti, tout ira selon le mouvement de son esprit. Maintenant il y a en nous quelque chose de sujet, et aussi quelque chose de rebelle ; mais alors tout sera sujet ; et cette sujétion bienheureuse qui est notre parfaite félicité, étant accomplie dans le chef et dans les membres, « l'œuvre de Jésus-Christ sera parfaite. » Venez donc, ô bénis de Dieu ! Venez à ce bienheureux royaume : entrez dans la joie de votre Seigneur. »

« Retirez- vous, ntaudits, allez ..u feu éternel 3. « Au lieu de ce « venez, » si ravissant, plein d'une admirable douceur, qui satisferait le cœur de l'homme sans lui laisser à désirer, les méchants, les impénitents, entendront cet impitoyable « allez, retirez-vous. » Et où iront-ils, les malheureux ! où, eu s'éloignant du souverain bien, sinon au souverain mal ? Où, en s'éloignant de la lumière éternelle, sinon à ces ténèbres extérieures, ténèbres affreuses, plus palpables que celles de l'Egypte ? Où, en perdant la joie éternelle, si ce n'est aux pleurs au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur ! « Allez, retirez-vous, ouvriers d'ini-

« I Cor, :cv. — 2 MdLth.

quité. Retirez-vous, je ne vous connais pas. » Ma marque n'est point en vous, « je ne vous ai jamais connus. » Vos œuvres ont été trompeuses, défectueuses, passagères en tout cas et destituées de persévérance : vous n'êtes point de ceux sur lesquels est ce sceau de Dieu : « le Seigneur connaît ceux qui sont à lui. » <. Allez, maudits ! « « Vous avez aimé la malédiction et elle viendra sur vous : elle vous est attachée comme votre habit, comme la ceinture qui vous environne ; elle a pénétré la moelle de vos os '. » « Allez au feu, » arbre infructueux qui n'êtes plus bon qu'à brûler : « Allez au feu éternel : » nulle goutte de rosée, nul rafraîchissement ne viendra jamais sur vous : « Allez à ce feu qui est préparé au diable : » à celui qui dès le commencement n'ayant pas voulu « demeurer dans la vérité, est menteur et accusateur des .saints; d'où vient toute iniquité : allez en sa détestable compagnie ; imitateurs de son orgueil et de son impénitence, participez à ses peines; qu'il soit votre tyran, votre bourreau. Puisque vous avez voulu vous mettre dans son esclavage, portez éternellement ce joug de fer, vous qu; avez refusé le doux joug de Notre-Seigneur.

Mais voici le comble des maux : Dieu contre vou^ avec toute sa ju.stice et toute sa puissance. Écoutez tremblez, c'est lui qui .parle: « Si vous ne m'écoutez point ; si vous méprisez mes commandements, jh mettrai ma face contre vous: j'écraserai votre dureté et votre orgueil ; je multiplierai vos plaies : comme vous marchez contre moi, je marcherai contre vous avec un cœur d'ennemi -. Vous serez frappés » tout ensemble dans le corps •;>- de pauvreté, de peste, do

2 Psal. CVill. — - LeviL.

froi'l ot (le chaud : dans l'esprit do folie, d'aveun-loînont et de ruroQ)-, le ciel sera de fer sur vos t('tcs, et la terre d'airain sous vos pieds; votre rosée sera la poussière, » vous ne porterez jamais de fruit « parce que vous n'aurez pas voulu servir le Seigneur dans la joie et dans l'abondance de toute sorte de biens, vous serez mis dans l'esclavagede votre ennemi, dans la faim, dans la soif, dans la nudité, dans l'indigence de tout ; il mettra sur vos épaules un joug de fer ; outre toutes ces plaies que vous entendez, « Dieu vous en enverra » de plus terribles « qui ne sont point écrites dans ce livre » et qui passent tout ce qu'on peut exprimer parle langage humain : « et comme le Seigneur s'est réjoui en vous faisant du bien, d prendra plaisir maintenant à vous perdre, à vous renverser \ » Vous serez à jamais sous cette impitoyable verge, sous cette « verge veillante >> qu'a vue le prophète, car le Seigneur veillera étei'nellement sur votre iniquité, et « ne cessera de vous briser, de vous mettre en pièces. Pourquoi criezvous inutilement? Votre plaie est incurable; je l'ai faite à cause de votre iniquité et de votre malice, dit le Seigneur par la bouche de Jérémie , votre endurcissement a causé le mien ; vous m'avez rendu inexorable, impitoyable, inflexible. » « Allez. » « Et ils iront au supplice éternel, et les justes à la vie éternelle ^. »

« Allez, maudits ! > Il n'y a de secours à espérer ni de l'Orient, ni de l'Occident, ni des montagnes désertes, parce que celui qui juge est un Dieu. Il abaisse l'un, il exalte l'autre; la coupe est dans la main du Seigneur, coupe remplie d'un vin fort, d'un vin mélangé. Dieu verse tantôt

1 Deuter. — - Matlh.

ici tantôt là; jamais la lie ne s'cpuîse; ils boiront U)Us les pécheurs de la terre ' /

« Venez, les bénis ! » Pour moi, éb:rnellement fannon* ccrai ses louanges, je chanterai au Dieu de Jacob.

Moi, je briserai toute la puissance des vécheurs, j'exalterai toute la puissance des justes 2.

» Psal. LXXIV. - 2 psal. LXXIV,

CHAPITUE QUATRIEME

LES DÉLIVRANCES DIVÏNES

Parler des « délivrances divines, » dire que Dieu est le « libérateur » de l'humanité, c'est dire que sans Dieu l'homme est esclave, et que Dieu seul le peut délivrer. Ah I sans doute notre siècle ne comprend pas cette affirmation- N'a-t-il pas inscrit en tête de toutes ses chartes comme au frontispice de tous ses monuments ce mot magique de liberté ? N'a-t-il pas émancipé les générations contemporaines ? Avons-nous encore des maîtres, et devons-nous encore courber le front?... Un dialogue s'engagea un jour entre l'humanité orgueilleuse et Celui qui se donnait à elle comme Libérateur. « Or Jésus leur disait : si vous demeurez fidèles à ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera. Ils lui répondirent : nous sommes la postérité d'Abraham, jamais nous n'avons servi qui que ce soit, comment donc dites-vous : vous deviendrez libres? Jésus leur répondit: En vérité, en vérité, je vous le dis, tout

« Psal. GVI.

156 niEU

hommo qui commet le pécliô est rcsclave du péché... Si le Fils vous délivre, vous jouirez de la liberté véritable ^ »

En dehors du christianisme et de ses divines délivrances, les âmes peuvent se donner des semblants de liberté : en réalité, elles sont esclaves; elles peuvent briser des barrières, lacérer des codes, renverser des pouvoirs, crier dans l'illusion qui les fascine qu'elles sont libres et affranchies ; en réalité, c'est sous le fouet qu'elles courent ainsi par les chemins de leur liberté, c'est au fond de prisons étroites qu'elles poussent leurs cris insensés d'émancipation et d'affranchissement. La parole divine reste inébranlable, la sentence divine garde, au milieu de nos folies révolutionnaires, son implacable vérité: l'homme est l'esclave du m:û^venu7idatus siib pcccato ^, servus peccati. Pourtant l'ère et le pays de la liberté existent, la conquête de l'affranchissement est une réalité, beaucoup réussissent à la faire. Comment? par Jésus-Christ : si Filius liberavcrit . la marche des âmes vers leurs destinées éternelles s'accomplit, comme celle du peuple figuratif, au sein des obstacles, du milieu des tyrannies et des servitudes; les âmes ont, comme les antiques Hébreux, des pharaons à vaincre, des fers à rompre, des fîots courroucés à franchir, des solitudes meurtrières à traverser, des combats à soutenir, des maux de toute sorte, des épreuves de tout nom à supporter avec une invincible patience. Legrand mot de la situation de l'humanité voyageuse et militante reste toujours, au milieu des péripéties de ce rude et sanglant pèlerinage, ce mot des Psaumes: Clamnverunt ad Duminum cuni tribula-

» Joau. V. — 2 Rom.

rcntur <, « ils criaient au Soipjnenr dans leur détresse. » Ce cri fait le fond de la religion sur la terre : tout, à y bien regarder, y est clameur de détresse et cri d'angoisse. Dans tous ses rites, du sein de coûtes ses cérémonies, l'Église chrétienne pousse au ciel ses cris désespérés, le Calvaire a retenti du cri de la suprême angoisse, cum clamore valido, l'autel catholique, mystiquement rougi du sang de la divine victime, élève « une voix plus éloquente et plus forte que la voix du sang d'Abel. » A ces cris. Dieu se fait propice, le secours suit la demande, la délivrance, comme une douce et bienfaisante aurore, succède aux ténébreuses angoisses de l'asservissement, erumpet quasi manè. Parce qu'il a mis 671 moi son espérance, je le délivrerai : je le protégerai puisqu'il a reconnu mon nom. Il a crié vers moi, et moi je l'exaucerai ; je suis avec lui dans la tribulation, je l'en arracherai, je le glorifierai, je le remplirai de jours sans ftnje lui ferai connaître mon salut '^. Et l'heureux délivré, l'affranchi de Dieu, chante à son tour : Si Dieu n'eût clé avec nous, qu'Israël le dise maintenant, si Dieu n''cût été avec nous,à cette heure oit les hommes se ruaient sur nous, quand leur fureur éclatait contre nous, ah ! vraiment oui, le torrent nous eût engloutis ! Mais notre âme a passé ce torrent, elle eût passé les eaux les plus infranchissables ! Béni soit Dieu qui ne nous a pas livrés en proie aux dents de la bête féroce ! Notre âme, comme le passereau, s^est échappée du filet de l'oiseleur ; le filet s'est rompu et nous avons été délivrés. Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre ^.

Dialogue sublime, chant délicieux! dans lesquels se résume toute l'histoire de l'humanité, de son berceau à

» Psal. GVI. - 2 Psal. XC — " Psa!. GXXIII.

sa tombe, en paç=ant par los désastres de l'Éden, les ruines sinistres dn péché, les sanglantes réparations du Calvaire, toutes les œuvres parallèles de l'homme et de Dieu. Les âmes, avons-nous dit, ne vont au ciel qu'en passant par une suite non interrompue de délivrances divines : ces délivrances quelles sont-elles ? de quoi les âmes sont-elles les captives éplorées et impuissantes ? L'Apôtre, au nom d'elles toutes crie à travers tous les siècles : a Homme infortuné que je suis, qui me délivrera < ? Quelle est cette captivité ? Ces chaînes quelles sont-elles? Premièrement, les liens du monde, tyran aussi dangereux qu'il est fort : totus in maligno positus. Or les âmes habitent le monde ; elles l'habitent forcément,forcément elles en subissent le contact et en touchent la corruption. Elles ont beau réclamer des ailes : qui me donnera les ailes de la colombe et je m'eiivolerai? Elles ont beau gémir sur la longueur de leur exil en pays ennemi : hélas ! que mon exil est long ! f habite au milieu des peu,ples de Ccdar, des peuples hostiles, incroyants, corrompus: il y faut rester, il y faut combattre, il y faut souffrir, c'est l'ordre immuable de la destinée et l'exigence absolue de l'épreuve. Et le monde les enlace bien plus encore dans ses liens de rose qu'il ne les meurtrit dans ses chaînes de fer. C'est la première et terrible captivité des âmes. La vue continuelle deccs incroyances les dessèche et les déchristianise, les faux biens qu'elies goûtent les altèrent et les affament, la solitude du cœur les torture, et l'oubli de Dieu fait de cette solitude un exil et comme un tombeau sans espoir. Gestda fond de cet abîme qu'elles doivent crier au Seigneur 2, et c'est de cette première captivité que le Seigneur

I Rom. — 2 Psal. CVI.

|C?. délivrera. Ali sortir de cette Egypte oppressive et impie, le? âmes, commo les Israélites au désert, se trouvent eu face d'elles-mêmes et tombent entre les mains de leur propre perversité. Notre nature est une nature déchue, « la chair combat contre l'esprit, l'esprit contre la chair, » nos passions nous sont des tyrans implacables, notre volonté succombe comme écrasée sous un joug étranger et une pression ignominieuse, « nous gémissons en nous-mêmes, «enfermés dans notre propre nature comme « en corps de mort, >> comme en une prison « de terre et de boue, qui se dissout » chaque jour^ et nous étouffe sous ses fangeuses ruines. Nous combattre nous-mêmes devient ainsi pour nous le plus impérieux de nos devoirs, et la seconde de nos tyrannies est celle dont nous sommes à la fois le coupable et la victime, c'est contre nousmêmes que nous devons réclamer le secours de Dieu et appeler en gémissant la divine délivrance : quis me lïberabit a corpore mortishujus ? Gratia per Jesum Christum*. La troisième délivrance est celle qui nous fait échapper aux mortelles désolations de la douleur. Nous cheminons par un désert aride, par une terre inhabitée, sans chemin, sans eau, brûlée par le soleil meurtrier de l'épreuve, infestée de souffrances sans nombre, exposée à tous les orages et à toutes les dévastations de la douleur. Peu à peu les forces tombent, le cœur défaut, l'espérance s'affaisse, le courage fuit, le découragemont envahit toute l'âme, nous tombons épuisés sur une couche de maladie et de mort. Heure terrible ! Combien d'âmes qui, remplies de ferveur au début de leur course, ont à la fin succombé à la fatigue, au

* Rom.

d<icouragcmcnt ci nu déj^oùt ! Combien «qui ayant commencé par l'esprit ont lini par la chair ! » Combien qui «« ayant mis la main à la charrue ont tourné la tête en arrière!» Combien qui, après avoir donne leur foi à Jésus-Christ, « sont ensuite retournés en arrière et revenus à Sîitan ! » c'est donc du sein de nos douleurs intimes qu'il nous faut crier au Seigneur pour la troisième fois, et, pour la troisième fois, le Seigneur nous délivrera de nos propres désolations. « Ma chair ne connaissait plus le repos, je souffrais toute sorte d'angoisses : au dehors des attaques furieuses, au dedans des terreurs poignantes, mais Celui qui console les humbles, Dieu, m'a daigné consoler \ » Enfin la lutte s'élargit et prend parfois des proportions gigantesques ; Dieu, après avoir laissé les siens en proie au monde, à leur corruption native, aux mille assauts de la douleur, semble conjurer contre eux la terre entière. « Les grandes eaux, » « qui sont tous les peuples, » frémissent, se soulèvent, menacent d'engloutir l'Eglise, L'Église, barque frôle et désemparée, est horriblement secouée dans ces flots, elle est jetée contre tous les écueils, elle descend aux abîmes, on la croit perdue, elle va périr... moment de tentation effroyable pour les âmes ! heure de scandale et de défection, durant laquelle, « s'il était possible, les élus eux-mêmes seraient séduits ! « Mais, si cette heure « est l'heure de la puissance des ténèbres, » c'est aussi et avant tout l'heure" « de la droite de Dieu. » Quand les fils de l'Église épouvantés ont crié à Dieu : salva nos, perimus 2 * quand, trouvant Dieu endormi dans la barque, ils lui ont fait ce tendre et pressant reproche: levez-vous, pourquoi,

» IlCoriiilli. — - Mali.U.

â Dieu, vous êtes-vous endormi? levez-vous, ne nous repoussez pas à jamais; pourquoi détournez-vous votre face ? pourquoi nous oubliez-vous dans notre détresse et nos tribulations < ? Dieu entend la voix de ses fils, Dieu sort de son silence et de son mystérieux sommeil: Maintenant je me lève, dit le Seigneur : Il se lève, il commande à la tempête, il gourmande les flots; les flots s'apaisent, l'Église est délivrée,les âmes aff"ranchies de leurs terreurs et sauvées de leur scandale, bénissent le Dieu libérateur qui les a arrachées au danger et tirées du milieu de leur ennemis.

Ces quatre délivrances successives, d'où dépend tout le salut des âmes, le Psalmiste en fait, dans son cantique cent sixième, quatre ravissants tableaux -. Nous suivrons son texte pas à pas, contemplant tour à tour les détresses des âmes à l'heure de la tentation et de l'épreuve, puis leur délivrance et les joies ineffables de leur salut. Cliai)lez à la gloire du Seigneur ! Car le Seigneur est bon, éternelle est sa miséricorde. Ils crièrent à Dieu dans leur détresse, et de cette détresse Dieu les arracha.

1. — Chantczau Seigneur, parce que leSn'onrur est bon : vicrnclle est sa miséricorde ^.

Voici les premières œuvres de cette miséricorde sans

1 Psal. XLIII. —2 « Islos versus, quantum advertere potui, quod polcsUs et vos, quater repetit, in quo numéro quantum, Domino adjuvante, scrutari valuimus, signilicat nobis quatuor quasdam tentationes, ex quibus nos libéral cui confitentur suœ miseraliones. » (Sanct. Augustin. E.vposilio. in Psalm. CVl.)

limite, les premièi-es délivrances de cette bonté sans terme et sans fin. Qu'Us le publient ceux qui ont été rachetés par le Seigneur: ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi: qu'il a rassemblés des régions lointaines: depuis l'orient jusqu'à l'occident, depuis l'aquilon jusqu'à la mer. Ils erraient dans la solitude, dans le désert sans eau: la route dhme cité habitable ils oie la trouvaient point : la faim et la soif les dévoraient : leur dme défaillait au'dedans d'eux-mêmes '.

1 . Affreuse situation de ces égarés ! Sans patrie, sans asile, sans secours, sans route ni issue, sans terme possible de leur marche douloureuse en même temps que stérile : rien autour d'eux que la désolation et le trépas: rien au loin qu'une solitude brûlante, rien auprès que la faim, la soif, la détresse, la défaillance, la mort. Quand le sublime apôtre veut dépeindre l'état des âmes égarées dans le monde, perdues dans les fallacieux détours d'une existence sans Dieu, privées d'espérance, dévorées de faim, mordues des passions, fatiguées, abattues, mourantes, il nous trace un tableau parallèle, et semble emprunter au Psalmisteles sombres couleurs de de son pinceau. « En ce temps-là vous étiez sans Christ, étrangers à la vie d'Israël, en dehors des Testaments, sans espérance d'aucune promesse, et vous viviez sans Dieu dans ce monde. Vous étiez loin 2, « loin de toute patrie, loin de tout asile, loin de la foi qui est toute lumière, de l'espérance qui est toute richesse et toute joie, loin de la charité qui est toute béatitude et tout trésor. « Vous étiez loin, » dans la solitude perdue du désert, et, dans ce désert d'une c.\isteucc sans Dieu, vous

> Psal. GVI. - - Ephps. 11.

«lEtT 163

in on riez de misère, « vous étiez morts dans vos prévarications et vos péchés *. » Ainsi, à entendre l'Apôtre comme le Psalmiste, cette vie sans religion au milieu d'un monde pervers n'est plus que la marche désespérée au travers de contrées lointaines et inhospitalières, au sein de dangers de toute sorte, en face de détresses sans nombre et d'une mort assurée. Le Psalmiste relève quatre traits de ce sombre tableau ; sous quatre aspects différents la situation de ces âmes est affreuse, le monde et la vie sans religion dans le monde tuent les âmes de quatre manières. Ces malheureuses habitent d'abord un pays ennemi : de manu inimici 2. Tout y est embûches dressées contre leur vertu, tout y est guerre implacable et attaque sans trêve ni merci ; le mal les circonvient de toutes parts, la corruption les enveloppe, l'incrédulité les dessèche, les fausses maximes les déforment, les mauvais exemples les entraînent, la dissipation les fait tournoyer comme la paille légère dans de stériles tourbillons, tous les vices les rongent, toutes les passions les exténuent : quel état ! Naguère, au commencement de cette excursion insensée du prodigue dans ces régions ennemies, l'accueil paraissait bienveillant, les manières semblaient aimables, le monde cachait sous des dehors charmants sa meurtrière perversité : c'était l'heure des fêtes enivrantes, des plaisirs enchanteurs. « Il partit pour une contrée lointaine, et là il dissipa tout son bien en vivant splendidement dans le luxe et les plaisirs. » Puis après, quand ses malheureuses victimes lui ont tout prodigué, quand elles sontdépouillées, nues, affamées, mourantes, » le monde se découvre tel qu'il est, égoïste, méchant, trompeur. Il

J Ephcs. II. — î Psal. GVI.

iwait promis le bonheur, il se rit des ruines qu'il a faites et des douleurs qu'il a amassées : quid ad nos? tu videi-isb'ii faut quelque emploi de mercenaire à cette détresse affamée, v'oici des troupeaux d'animaux immondes à garder ! si la faim sévit et torture, voici les glands des pourceaux! s'il faut un abri et un asile, voici quelque fumier pour y pourrir '! Oh! qui dira cette amertume ? Qui découvrira la profondeur de cette blessure? Qui racontera les drames sinistres, les sanglantes issues, où mènent les' déceptions dernières, les révélations suprêmes des perversités et des trahisons du monde? Comb'eii d'âmes vierges et candides qui vinrent à lui. se fièrent à ses promesses, saisirent sa coupe croyant y boire le bonheur et la vie, puis déc-ues, blessées, épuisées, flétries, ou se jetèrent avec désespoir sur des pâtures innomées, ou lasses de vivre et de souffrir demandèrent au plus lâche des crimes la fuite d'une région haïe ?

2. Le Psalmiste ajoute un second trait : Erraverunt in solitudine, in inaquoso, viam civitatis habitacnli non invcnerunt, « ils errèrent dans la solitude, dans un désort sans eau, la route de la cité à habiter ils ne la trouvèrent pas. » Tout est à peser dans ces mots du Psaume. Us errent : c'est le premier malheur ; le catholique croyant et pratiquant n'erre pas, il est fixé, il a jeté l'ancre dans « l'immobile royaume- » de la vérité, il ne cherche plus, il a trouvé; il ne court plus le danger de se perdre, il est chez lui, et son magnifique chez lui

1 «Et abiit et adhfesit uni civium rcgionis illius. Et misit illum in villam suam ut pasceret porcos. Et cupiebat implore voiitrom suum de siliquis quas porci mauducabant, et ncmo lli dabal. »(Lnc. xv.j —- Hebr.

DIKU 1G5

n'est autre que la possession et la jouissance de Dieu. Son intelligence est fixe dans le symbole de la vérité divine, son cœur est fixe dans les éternelles espérances, toute sa vie est comme éternisée dans l'assurance de mériter le bonheur sans limite et sans fin. Les autres, les malheureux, flottent incertains et mobiles au sein de toutes les incohérences et de toutes les contradictions : « ils flottent à tout vent de doctrine. » S'ils pensent, leur vie intellectuelle au milieu de tant d'affirmations et de négations contraires leur est un indicible martyre; s'ils ne pensent plus, mais si, descendus au niveau des bêles sans raison et devenus leurs semblables, ils suivent sans préoccupation l'imbécile chemin de la boucherie, quel sort est le leur, combien tout ensemble misérable et honteux! Les intelhgences d'élite ne pouvant, après les mille efl'ortsde leur pensée, que se heurter au doute, y demeurent comme une barque désemparée que les flots poussent en tous sens sur un océan sans issue; les hommes animaux \ s'ils échappent à cette torture, tombent dans le bas et dégradant martyre de se sentir broyés sous la douleur, et dévorés par la mort sans savoir pourquoi. Erraverunt, et le Psalmistc ajoute : in soliludine, « dans la solitude. » Quelle solitude où Dieu n'est pas! Uicu, ses lumières, ses espérances, ses joies, son éternité, n'est-ce pas le véritable iiorizon de l'âme humaine ? Mais Dieu abscnt,que restet-il sinon une vie sans aucun sons, une tombe sans nulle révélation? Qu'est-ce que l'iîrreur sinon le chemin maudit à travers la solitude ? Qu'est-ce que le doute sinon la privation douloureuse de tout bien solide et assuré? Qu'est-ce que la négation sinon le morne et silencieux

1 I Corinlh.

166 DiRU

désert où l'âme épouvantée ne voit, n'entend, n'espère, ne possède plus rien? Erraverunt in soliiudine K Mais errer n'est encore que le premier degré du mal : le second est de se tromper. Non-seulement la vie « sans Dieu » au milieu du monde est une vie d'incertitude et de doute, c'est aussi et surtout une vie d'ignorance, d'illusion grossière, de lamentable erreur. Ces infortunés ignorent tout et se trompent sur tout. Qu'iraporte-t-il h l'homme de savoir ? Sans doute son origine, sa destinée, sa fin dernière, les moyens d'y atteindre, ses devou's, le genre de vie qu'il lui faut adopter, le chemin qu'il lui faut suivre, les dangers qui l'entourent et qu'il lui faut à tout prix éviter : telle est la science, la seule indispensable, la seule où l'ignorance soit mortelle, l'erreur désastreuse. C'est la seule aussi dont l'homme du monde n'a pus de souci, bien plus, qu'il méprise, et dont il fait l'objet de ses sarcasmes et de son bel esprit! Il traverse la vie sans savoir, ni même se demander à lui-même, d'où il vient, où il va, ce qu'il doit faire, ce qui l'attend par-delà le sépulcre, s'il s'y engloutit dans le néant, s'il y rencontre une nouvelle et interminable existence, s'il y trouve le repos de la mort, où s'il y tombe, « ce qui est horrible, entre les mains d'un Dieu 2 )) irrité et d'un juge vengeur. Ce qu'est la vie, ce qu'est la mort, ce qu'est le devoir, ce qu'est la religion, et s'il y en a une, et si elle est obligatoire, et si son mé.pris, qui est le mépris de Dieu même, entraùie une pénalité rigoureuse, ce qu'est son âme et l'immortelle destinée de cette âme, ce qu'est Dieu, s'il est Créateur, s'il est Maître, s'il est Juge... Questions ridicules, absurde mysticisme, préociipa^'ons de cerveaux malades et de

1 Psal. CVI. — - Ilebr.

rêveurs abusés! Pour lui il naît, vit, meurt, souffre, jouit, rit et pleure, sans attacher à rien une signification quelconque, sans rien connaître, sans rien se rappeler, sans rien prévoir, insecte qui rampe un instant sur le brin d'herbe et qui l'instant d'après va mourir. Cette ignorance de sa destinée est une angoisse effroyable : elle est sa joie, son repos, l'objet de son rire, l'occasion de ses plaisanteries et la matière de son orgueil. Pascal n'avait pas de terme pour qualifier «une si extra* vagante créature ! » Et ignorer n'est pas tout encore, riiomme du monde sans religion se trompe sur les plus essentielles notions, tombe, par rapport aux objets qui l'entourent, en de déplorables erreurs. Dès qu'un rayon de foi tombe sur l'existence et en déchire l'obscurité l'homme se rend de tout un compte exact, assigne a chaque objet son rang et son degré d'importance, connaît ses amis et ses ennemis, distingue nettement ce qui lui est bon de ce qui lui nuit, ce qui l'enrichit de ce qui le ruine, ce qui le sauve de ce qui le tue : spirituolis omnia judicat \ Le mondain incrédule tâtonne dans la nuit noire, se heurte à tous les écueils, se méprend ri^ diculement sur tous les objets, tremble aux bruits les plus insignifiants, s'écarte du droit chemin comme d'un précipice, tt pose sur l'abîme un pied confiant et sûr. Est-ce la mort qu'il faut craindre ou le tribunal qui la cuit? Eux reculent épouvantés devant la première qui n'est qu'un affranchissement, en même temps qu'ils se rient des effroyables sentences du second qui décide nos destinées. La crainte do. Dieu n'est plus devant, leur reyard; — puis, ils tremblent là où il n'y arien à redouter \ Le plaisir tue : ils l'appellent de leurs vœux

i I ConiiLh. — -' PsaL Xill.

les plus ardents; la doulcui'sauvcen expiant et en purifiant, ils la repoussent et la maudissent. La fortune nous est désastreuse en nous fixant dans l'exil et eu nous détachant des cieux, ils la courtisent avec passion; le dénùment nous donne vers la patrie une aile rapide et sûre, ils le couvrent de leur mépris. Ils passent devant Dieu sans le saluer ni même le reconnaître, ils raillent ceux de leurs semblables qu'ils entendent dire à ce Dieu dans l'épanchement d'un filial amour : « Notre Père qui êtes dans les cieux... » Eux, vivant « sans Christ, sans Dieu en ce monde, » n'ayant d'autre issue à leur existence que le dénoùment lugubre de la tombe, sont réduits à «' dire à la pourriture : tu es mon père ' ! » Ils s'en réjouissent et s'en glorifient! Ainsi tout leur devient illusion et erreur, tout les trompe, tout les éloigne du seul bien véritable, tout les précipite, d'égarement en égarement, d'abimo en abime, dans d'irrémédiables malheurs. C'est le dernier pas vers la ruine. Ayant douté de tout, s'étant mépris sur tout, ils s'égarent et se perdent pour jamais. Malheureux! Ils étaient faits pour le bonheur, ils aboutissent à des tortures et à des désolations infinies; créés pour une éternelle vie, ils tombent dans les horreurs « do la seconde mort, » la mort de l'âme, la vivante mort du supplice éternel ; destinés à la lumière, ils entrent « dans ces régions couvertes des ombres de la mort, » ils sont jetés dans l'horreur « des ténèbres extérieures; » « fils du jour » par leur vocation à la grâce et à la gloire, les voici dc\euus « les fils » de l'éternelle « nuit; » citoyens, par l'élection de Dieu, de la Jérusalem céleste, « la cité du grand Roi, » éternellement chassés du ciel, ils crrcro)U dans

» Job.

les tcnèbrcs du soir auioiw de la cite ' des Élus. C'est le dernier mot du Psalmiste : viani civUaUs habitaculi non invcnenmt; « ils n'ont pas trouvé le chemin de la cité qu'il leur fallait habiter : » Exilés maudits, Gains fLii;itifs, ils erreront éternellement dans les brûlantes solitudes de l'expiation, emportés sans repos dans « les tourbillons ténébreux d'une éternelle tempête '^. »

3. Ils mouraient de faim et de soif. C'est la suite logique des longues marches à travers « la solitude aride et sans eau. » Quand l'iimc humaine faite pour la vérité a longtemps été victime de mirages décevants, quand à ses besoins infinis les malsaines et courtes pâtures de la terre ont été longtemps offertes, il se passe au-dedans d'elle-même un effrayant mystère. L'âme a faim. Elle l'eniplit le ciel et la terre des cris de sa détresse : farne pereo ! Mais rien ne répond à ses demandes éplorées, rien n'est là pour assouvir cette faim qui la torture : rien : et pourquoi? Parce que l'âme, créée primitivement pour les divines et éternelles choses, faite pour la possession de l'infini, ne peut se nourrir de ce qui est terrestre et grossier. « Les glands des pourceaux •' » lieuvcnt tromper un instant sa faim délirante, mais bientôt cet aliment contre nature lui fait bondir le cœur et la laisse ea proie à un malais^; aff'reux. Telle est l'invariable liisloire des âmes mondaines. Dans les pre-

1 Psal. LVIII. — - Juil. — « Fuc Iiominem primo niliil quKrouloiUjSccuuduui vilain vctoi'cm seducLoria securitate vivenlom, uiliil putautciu aliml ossc post vilaui (luundoifuo fînieudai!:. iiogliycntcni et socoi'dciu.ubriUuiu cor liaboulcm illoocbris:niiu<li et murlilcris deloclalioiiibus coiisopiliuri. » (Saiiel. Aujustiu. Ls,'.ii!ul, in Pàjlin. UVf.) — ^ Luc. w.

Kves sont en>v ante enoo^^. ^ ,^^l„3 ,, f,i„ ,,i

tion les emportent, les an e. se ^^^^ ^.^^ ^^

les dévore --^«»^"';, ,,:, J^^eu dans leur riant de se passer ^^l^sZZns brillent et que tous les voyage, quand '"-^'«^ !^"^'!\'^„tôt la scène change, le n,.us sont -voureuK M b, nwt ^^^^. ,^ ,,3

P^^'fs':::"» 't,r Id, plut, les joies effeuillées années S ainonceiieut, ipc mines s'aioutent aux

ruines, de 1 existence radieuses pre-

«" Clôt fat^>-^^X - r/tit: ^ue van,té ; . Cest

"'"''■■ "r?™ a faim El e devait se nourrir de vérité: alorsqueUmeatam b ^^^^ ,^^ t.ite

"* r'^.lclaXr le monde ne lai a porté aux r"" „Te an"e<leson fiel. Elle aspirait à se lèvres '!"<' '=^'^"",". „„ ...^ncliantement douloureux, remplir d'espérance -^^J^^^^^^^^ , „„ ,^,, q^, après

un ài^^»°''"'°T\^^Zel\^t fatalement arrivé à ,.oir peu : P- '»*^P"^t:;,;:,1es âmes qui ont enne plus cro.re ai. en ^^''^ ,^^^ s„if, qu'il vienne ""'"r:Sl boive'- U^Klt^lation. avec .es espé- ' "'°' nhanterèlses et ses immuables garanties, est ''"':]Z^C:^^^^ée d'insatiables désirs .. cette pour 1' "^« ™"'* ,;j 1^ vie éternelle, » cette eau limeau q"'.)^'''! !"«""; 'aise tous les besoins, ratrai-

""' '* ? irarLr" Xit toutes les tortures. Delà chit toutes les aideai»,„u ^^^^^^ ^^^^^

:=:::.:— 'D^^U—Uien, se ropo-

i Cor, vu.

sant pour jamais en Dien, n'a plus sur les lèvres que le ca:)ti(iU3 do la reconnaissance et de l'amour : 0 Dieu, mon âme est comme pleine, comme engraissée de vous M.. . Jls seront enivrés dans Vabondance de votre maison, ô Dieu, vous les enivrez au torrent de vos voluptés ^ ! Nous croirions entendre le prodigue de l'Évangile : « Combien de mercenaires qui, dans la maison de mon père, mangent du pain à satiété, et moi je meurs de faim ! »

4. « Mourir de faim,» voilà bien le sort des âmes dans le monde : elles défaillent et elles meurent : anima eorum in ipsis defecit ^. Voyez cet exténué, ce mourant. Il lève à peine un œil languissant et creux sur les objets qui l'entourent, la lumière même ri' est plus dans son regard. Sa main défaillante ne peut plus rien retenir, la parole expire inanimée sur ses lèvres, les sentiments se glacent plus encore au fond de son cœur : plus de mouvement, plus de vigueur, plus de vie, tout est tombéjtout est évanoui de ce corps qui chancelle et de cette âme qui s'endort. Ne demandez plus à ce mourant de résistance, sa faiblesse le livre aux attaques de tous ses ennemis : ils le frapperont, ils le meurtriront, ils achèveront de le faire mourir, lui ne peut plus opposer ni un geste ni même un faible cri au dernier coup qui lui sera porté. État affreux ! C'est l'état final des âmes dans le monde, quand leurs longues erreurs les ont épuisées, et quand de continuelles chutes les ont brisées. Le sang s'échappe par toutes leurs blessures, leur dernière bonne volonté s'afifaisse peu à peu; aux agitations, aux remords, aux regrets vivifiants que leur causait d'abord l'état du péché, ont succédé un

« Psal. LXII. — 2 psal. XXXV. — s Psal. GVI.

calme funeste, une iinmobililé tranquille, signes presque assurés de la dernière réprobation. « Ah ! quel état ! on ne résiste plus aux tentations, le péché emporte tout : c'est la faiblesse de l'âme à qui tout échappe et qui s'échappe à elle-même ; les chutes sont continuelles et irréparables ; on ne peut plus se relever. » Ainsi s'est consommée cette perte des âmes infidèles au milieu du monde. Elles se sont tout d'abord séparées de Dieu qui était leur asile, leur protecteur, leur père, leur béatitude suprême et infinie. Si Jésus-Christ « est la voie, » en dehors de lui il n'y a plus qu'égarement, marche incertaine et à l'aventure, par ces chemins inconnus. Si Dieu est la « lumière qui éclaire tout homme, « Domimis illuminatio mea, il n'y a plus, hors de lui, que ténèbres et nuit profonde : c'est donc au milieu des ombres mortelles ^ que ces malheureux ont erré. Si Dieu est pour l'homme « tout en toutes choses, » si en lui seul sont <• tous les trésors, » s'il est pour nous « la cité fortifiée, •> « la montagne fertile, » l'amas de tous les biens, que reste-t-il, loin de lui, que le désert aride, la solitude inculte et désolée? Et errer ainsi, dans cette solitude, par des chemins dangereux, au milieu des précipices, exposés aux dents des bêtes féroces, exténués de fatigue, dévorés de faim et de soif, qu'est-ce sinon rencontrer infailliblement la mort? C'est la suite, l'enchaînement de cette grande infortune : Ils erraient dans la solilude, dans le désert sajis eau : le chemin de la cité à habiter, ils ne le trouvaient plus : la faim et la soif les dévoraient : au-dedans d'eux-mêmes leur âme était défaillante-.

> Psal.CYI. — 2 Psal. CYI.

II. — C'est an fond do ?ct abimo qno la divine miséricorde vient les prendre pour les recueillir et les sauver. QuHls le publient maintenant ceux qu'a rachetés le Seigneur qu'il a sauvés des mains de leurs ennemis^ qu'il a recueillis des régions lointaines^ de Vorient et de l'occident^ de l'aquilon et de la mer. Ils crièrent au Seigneur, du sein de leur détresse, et de cette détresse le Seigneur les arracha. Il les remit dans la voie droite, afin qu'ils pussent paii^enir à la cité qu'ils doivent habiter. Qu'ils célèbrent ces miséricordes à la gloire du Seigneur, qu'ils racontent les merveilles opérées par Dieu chez les enfants des hommes * .

Les voies de la grâce sont admirables sur ces âmes perdues dans leur vie d'mcrédulité, de péché et de mort. Publions ces œuvres, et publions-les en les scrutant, en les étudiant, en les parcourant dans leur suite et leurs détours merveilleux. L'œuvre entière de la conversion d'une âme comprend quatre parties, Dieu la ramène, de l'abîme iusqu'à la splendeur de la vie sainte, en lui faisant parcourir quatre voies diverses de miséricorde et de grâce. Voici la première.

Ils crièrent au Seigneur 2. Ne nous imaginons pas que ce soit une chose simple et naturelle pour l'âme perdue dans la région lointaine de l'incrédulité et du vice de crier au Seigneur. Ce cri marque toute une immense et divine révolution. Quand Dieu n'est plus devant son regard, quand, par son athéisme pratique, Dieu a cessé d'exister pour l'homme, comment l'homme « crierait-il vers lui? L'homme dans la détresse criera vers tous les secours humains; si ces secours lui manquent, il « criera »

» Psal. GVI. — 2 Psal. CYI

vers La tombe, il invoquera lo désespoir, il mr\ur1ira la vie, il rugira contre sa f a talilé, mais V'iàée de «crier vers lo Seigneur, » ne lui viendra pas, ou, si elle lui vient, et surtout si on la lui suggère, il la repoussera avec un blasphème ou un rire de dérision et de mépris. Oh non ! ne retourne pas qui veut au Seigneur, ne se convertit pas qui veut! La conversion est l'effet d'une grâce divine, l'homme ne va pas vers elle de ses propres forces, c'est elle bien plutôt qui vient à l'homme, le réveille, le soulève, le met en marche, le conduit par les routes do la pénitence et de la prière, et le jette enfin dans les bras de Dieu. Quand le prodigue a jeté le cri décisif, qui d'un coup termine ses misères et inaugure les gloires de sa réhabilitation : « je me lèverai et j'irai à mon père < ! » c'est le souffle de la grâce qui le soulève, c'est la miséricorde de son père qui le remue. Oh! qui déchirerait le voile des choses surnaturelles, qui verrait les chemins inconnus, les marches mystérieuses de la grâce à travers le monde des âmes, qui embrasserait du regard l'économie divine d'une conversion, quel spectacle auraii^ celui-là! Quelles visions déHcieuses passeraient sous son regard! Dieu est admirable dans la germination d'un grain de blé, lorsque, dès les glaces et les tempêtes de l'hiver, jour par jour, heure par heure, à travers les péripéties des saisons, dans le passage divers de la sérénité et de l'orage, du grand soleil et des nues sombres, de la sécheresse et de la pluie, il prépare peu à peu le fragile et imperceptible germe, le fait croître, le fait grandir, le soulève de terre, l'élancé vers le ciel, le nourrit de rosée et de lumière, jusqu'au jour de son plein épanouissement et de sa dernière maturité : Com-

1 Luc.

bien Di^u est plus admirable encore, lorsque de bien loin, du milieu des glaces et des tempêtes de l'incrédulilà et des passions, il dispose, par des voies secrètes et de mystérieuses influences, la conversion et le salut futurs d'une âme qu'il veut à lui ! Sans ce fil conducteur, telle existence n'offrira dans son histoire qu'incohérence e^. bizarrerie; aucune des péripéties qui la composent ne paraîtra explicable, tout y semblera amoncelé au hasard : en réalité, un travail secret n'a cessé de s'opérer, auquel une volonté inconnue à fait tout concourir. Dieu, qui ne se révélait pas encore, voulait amener dans ce cœur et sur ces lèvres le « cri » suprême de la conversion et du repentir : Cîamaveriinî ad Bomlnum '. Dieu travaillera durant de longs jours, appellera à son aide les auxiliaires les plus difl'érents, fera jouer mille ressorts, fera naître mille circonstances. Au dehors rien ne paraît, l'âme, qui mûrit pour le salut, n'en a pas même conscience, elle est encore dans la région de ses vices, dans les blasphèmes de son incrédulité : mais le travail s'opère, par des fissures cachées la grâce pénètre et s'introduit, les glaces se fondent, l'obscurité s'éclaircit, le cœur se fait docile, la volonté brise ses résistances, Augustin n'est plus le rhéteur superbe et l'adolescent ivre de débauches, un je ne sais quoi s'est montré à son âme, un malaise poignant a arrêté subitement l'essor de ses joyeuses et insouciantes voluptés,la coupe du plaisir s'est trouvée brisée dans ses mains, et des larmes ont monté à son cœur. Et le converti est là, baigné do pleurs quil ignore, en proie à des émotions demi-poignantes, demidélicieuses qu'il ne soupçonnait pas. Un voile s'est déchiré, des horizons se montrent, la terre s'efface et disparaît,

1 Psal. CVT.

m monrlo. surnaturel se (l.--<;onvre, Fliomme n'est pins, voici Dieu! Le Dieu si obstinément méconnu rentre en roi dans ce cœur, le possède, le régit, l'entraîne; des aspirations inconnues se font jour, des désirs divins s'élèvent de l'âme, les pensées se transforment, la volonté se plie à tout ce que veut et ordonne un irapcrieux et tout - puissant conquérant. Comment Dieu a-t-il vaincu? Comment la grâce a-t-elle ramené le prodi-ue^ '> Si l'œil remonte le cours de cette existence et en'étudie de près le tissu, le mystère déroulera ses tré==ors de sagesse, de puissance et d'amour. L'auxiliaire, l'introducteur de Dieu dans cette âme rebelle et ce cœur fermé fut une prospérité ou une infortune, un en de joie ou un sanglot d'angoisse et de douleur. Le monde qui disparut dans son égoïsme fit place à Dieu, une ruine soudaine dessilla les regards et les leva plus haut que les biens périssables, Une pieuse épouse, quelque angélique enfant intercepta la route de l'impie : moins que cela, un mot jeté au hasard tomba dans son ame, une pensée, une illumination traversa comme un ecla.r son intelligence, une rêverie mystérieuse s'imposa invinciblement à son cœur ; au détour du chemin, sans qu'il le veuille, sans même qu'il y songe, Dieu se montre, ouvre ses bras paternels, murmure quelque douce parole, dit au pécheur: « mon fils ! » et le pécheur vaincu et baigné de délicieuses larmes répond: « mon Père! .. Abha, Pater! Consummatim est, « c'est fait ! » .

1 Luc - 2 « Fac hominem primo nihil quaerentem, secundumvitâm veterem seductoria securitate vivenlem, nihil pu- .antemaUudesse post hanc vitam quandoque liniendam, ne- Kli-rcntem et socordem, obrutum cor habentem illecebns mmidi et mortiferis delectalionibus consopitum, ut excuetur

Sans doute quand l'hoairae « a crié à Dieu »- sa conversion est accomplie et I2 grand coup est porté. Pourtant qu'il reste de choses encore à faire à la grâce! Quelle œuvre reste à Dieu ! En une parole le Psalmiste en laisse pressentir la difficulté: Dieu les ramène dans la voie droite: parole simple, œuvre immense ! Pour l'accomplir, il faut détruire tout l'homme et le refaire tout entier, intelligence, cœur, volonté, œuvres, manières d'être, habitudes, tout ce qui est nous, tout ce qui tient à nous plus que nous-mêmes. Refaire ses idées : abandonner cette liberté si séduisante de croire et de nier à sa guise , de ne reconnaître d'autre symbole que sa propre pensée, de n'accepter d'autre tribunal en matière de croyance que son propre jugement, renoncer à cette volupté d'indépendance et d'orgueil qui brise toute tutelle et défie toute dictature : voilà qui est infiniment pénible à notre intelligence. Or la foi est, non pas certes l'abdication delà raison, puisque la révélation l'exalte et la grandit, mais la soumission humble et docile de la raison; Dieu nous veut illuminer de ses propres splendeurs, pour notre gloire d'abord, pour notre mérite ensuite ; la foi qui nous fait accepter Dieu nous prive d'une partie de nous-mêmes; nous n'allons à Dieu qu'en

istead quaerendam gratiam Dei, ut fiât sollicitus, et tanquam de somno evigilet, nonnô manus Dei excitât eum? Sed tamen aquo sit excitatus ignorât. Incipit autem esse jam Dei, et ejus suavitatem gustare, cum cognoverit veritatis fidem. Sed antequam cognoscat, dolet et delet errorem suum. Invenit onim se in errore, vult cognoscere veritatem, puisât ubi potest, tentât quod potcst, tamen etiam patitur ipsius veritatis. Ubi exclamavcrit ad Deum pei'ducitur ad viam lldei, unde incipiat pergere ad civitatem quictis. Perducitur ergo ad Christum, rui dixit : «Ego sum via. » (Siuct. Augustin., ^l'pL'TuaL in Psalia. CVI.)

nous quittant: c'est là l'épreuve décisive et la matière de notre plus difficile sacrifice. Un second sacrifice regarde le cœur. Comme cet évêque des Gaules au premier de nos rois, la conversion dit à notre cœur : « Brûle ce que tu as adoré ; adore ce que tu as brûlé. » Que d'idoles à jeter au feu ! quelle adoration à accorder aux plus effroyables choses ! Une croix, et sur cette croix un Dieu qui expire et qui en expirant lègue à ses disciples son gibet sanglant et sa mort de supplicié ! «Quiconque m'aime, qu'il prenne sacroix et me suive'. » Où ? A toutes les abnégations, à tous les sacrifices, à tous les martyres. Cette route chrétienne, que le Psalmiste nomme la voie droite, le Christ l'appelait « la voie étroite, » opposée à « la voie large » et commode que la foule remplit de ses flots pressés, et qu'elle parcourt en folâtrant. Ce changement de voie est terrible au cœur ! Or c'est là essentiellement l'œuvre de Dieu dans la conversion. Dieu les ramène daiis la voie droite, la voie où les préceptes gênent et crucifient la nature, la voie où chacune de nos passions a son entrave propre, la voie où nous passons sous les fouets qui ensanglantèrent « l'homme de douleur. »

N'assombrissons pourtant pas outre mesure le tableau : la conversion qui est une œuvre douloureuse est aussi et surtout une œuvre d'inénarrables consolations et de toutes divines joies. Cette route si rude conduit à la cité, la cité à habiter. Hors de Dieu et de la religion, ni l'intelligence ni le cœur de l'horamc n'a de cité à habiter^. Rien n'est fixe ni assuré. Nous l'avons dit, après de grands efforts l'incrédule ne peut parvenir

iMnMh, — srsal. GVI.

qu'au doute, cette terre mouvante où rien ne se bâtit. L'homme « sans Dieu en ce monde, » « sans l'espérance d'aucun testament, » d'aucun éternel héritage, sans « ancre pour se retenir, au-delà du voile, » à un sol éternel et divin, se voit fatalement emporté à tous les caprices d'un océan sans repos,demeure perpétuellement la proie de la caducité humaine, devient le triste jouet et la déplorable victime du tyran qui le pousse et l'exténue en des courses stériles, de son berceau à sa tombe, du néant de sa naissance au néant de sa mort. Ne pouvant rien retenir, il ne possède en réahté aucun de ces biens, où il se complaît un instant. Tout le trompe, tout le quitte, tout disparaît ets'évanouit; i/6' n'ont plus rien trouvé dans leurs mains ces hommes de si grandes richesses. Durant leur vie d'ici- bas ils erraient sans repos, d'illusions en illusions, de désirs en désirs, de mécomptes en mécomptes : dans l'éternité ils erreront dans l'angoisse effroyable d'une patrie à jamais absente, d'une cité à jamais perdue :

Qu'ils pleurent, ô mon Dieu, qu'ils frémissent de crainte, Ces malheureux qui de ta cité sainte Ne verront point rélernelle splendeur I

Le Psalmiste a, pour peindre la situation de ces exilés et de ces fugitifs éternels, une image de la plus sombre énergie. Dans l'ombre du soir ils erreront comme des chiens que la faim torture, ils erreront autour de la cité. Cette cité, les convertis et les justes qu'y a conduits la main divine, l'habiteront dans la joie et la gloire, et la feront retentir des cris d'allégresse et des clameurs du triomphe. Je me suis souvenu de ces choses et mon cœur s'est comme fondu en moi: j'irai dans l'enceinte du tabernacle admirable

■j'irai jusque dans la maison de Dieu, là s'entendront les chants d'aUéjjresse, les cantiques de la jubilation, les joyeuses clameurs du festin.*

Commencée daas l'exil et les douleurs de l'épreuve, la conversion se consomme dans les inénarrables délices de l'éternité. Qu''ils le publient ceux qu'a rachetés le Seirjncur, qu'il a ramenés dans la voie droite, afin qu''iis aillent dans la cité du séjour ^ éternel.

Laprcmière des délivrances divinesaiïranchit l'homme de sa vie d'incrédule et d'impratiquant au milieu du monde : la seconde le délivre de lui-même et de sa propre nature, en le rendant fort contre le travail de concupiscence et de péché qui s'opère sourdement en lui. Qu''ils publient les miséricordes du Seigneur, qu'ils chantent ses merveilles opérées parmi les enfants des hommes. Il a rassasié l'âme affamée, il a comblé de biens Vâme dénuée de tout. Ils étaient assis dans les ténèbres, au sein des ombres de la mort, ils étaient chargés de chaînes: sous le poids du dénûmenl et des fers. Car ils s'étaient mis en révolte contre la parole divi7ie, ils avaient renversé le dessein du Très-Haut. Et leur cœur fut humilié dans les travaux, leur force tomba épuisée... et personne qui les secourût '^.

Tel est l'homme du péché originel et de la déchéance, le voilà tel que l'a fait, pour tout le cours des siècles, lu prévaricutiun de l'Edcn. Ainsi s'olMt-il ù la création désolée, au premier jour de su chute et de sa ruûie ;

» Psui. ::l:. -- - i\-.;i!. cvi. —3 Psai. cvi.

amsi après tant de siècles, s'offre-t-il encore à notre regard. Pour des raisons que nous pouvons scruter et quil nous sera facile de comprendre, Dieu, en effaçant sa souillure, en levant sa peine, en lui rendant les douceurs de son amour et les richesses de son héritage, Dieu ui laisse cette antique blessure, et, au travers des splendeurs de la rédemption qui le déifie, lui fait lire dans de honteux stigmates sa prévarication d'autrefois Connaissons l'homme déchu,étudions-le dans ce passage du Psalmiste: nulle part ailleurs peut-être l'Écriture ne nous en offre un aussi complet et un aussi vivant tableau *. "^vani,

Alais d'abord pourquoi cette lamentable ruine ? L homme était sorti si entier, si immaculé, si noble si puissant, Si beau des mains du Créateur /pourquoi'n

édifice ? qui a lacère cette divine image ? qui a enlevé à I homme si splendidement créé ses forces et ses beautés

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contn la parole divine, il a renversé le dessein du Très- Haut, Quelle fut cette parole? Quel était ce dessein? Dieu avait dit à l'homme, ancêtre du genre humain e maître de ses destinées : « du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal tu ne mangeras pas: du jour où tu en auras mangé tu mourras de mort. » Dieu voulait aire passer l'homme, créature intelligente et libre, par 1 honneur de 1 épreuve; il l'avait fait trop grand po^r se contenter d un hommage inconscient et d'une adoration imbécile, il voulait de lui l'acte suprême d'un acquies- '

^«Secundaspirilualis miseria est concupiscentia qucB instar caten..et viuculoi-uinaccompcduiu ii.aiaeiu cLnJ^l (b. Aug. Lxp. in PsaL)

(S. Aug. Exp. in PsaL)

cernent libre et d'an oniour spontané. j\lais l'homme, aloi's qiCil éhiil comblé iVhonneur, ne le voulut pas coniprendrc, il fut ingrat jusqu'au méprlsdeson bienfaiteur, il fut sensuel jusqu'à l'appétit de la béte, et en même temps ambitieux et superbe jusqu'à la revendication des pouvoirs et de l'indépendance mêmes de Dieu. Dieu, dans une parole souveraine, le voulait amener à une obéissance nécessaire en même temps que magniliquement couronnée ; l'homme se mit en révolte contre ta parole divine. Dieu, après ce moment d'épreuve, le voulait amener avec lui dans la gloire: par sa révolte impie et sa sensualité basse, l'homme se rendit absolument indigne de cette communauté de vie avec Dieu ; il renversa le dessein du Très-Haut ^ Appelé à la vie, il aima mieux la mort; invité au ciel, il préféra la terre ; il ne voulut pas de la bénédiction et elle se retira, il aima la malédiction et elle lui vint. Elle fut terrible comme la prévarication avait été profonde de malice et de pei'versité. Un mot delà Genèse rend avec une simplicité sublime l'état de l'homme après son péché et sa déchéance : il vit qu'il était nu. Dépouillement de ses plus divines prérogatives , mystère honteux d'une nature entraînée au mal, malaise intérieur, lutte in testine, impuissance, aveuglement, faiblesse : telles sont la suite et la conséquence de CQiienudité d'une créature naguère si splendidement vêtu'e des prérogatives et des excellences d'une nature parfaite et d'un être divin. • Scrutons dans notre Psaume les tristes caractères de la déchéance humaine, comptons sur notre être dégénéré les profondes blessures que nous y avons primitivement rcrucs. Le Psalmistc nous parle d'abord « d'une âme

» l'Lal.GVI.

vide » et d'un « cœur atrainé: » animam inanem,anîmam esurienlem '. C'est la mystérieuse « nudité» de la Genèse. Nous naissons sans la grâce, sans Dieu, sans Christ, sans promesse, sans droit à aucune faveur divine, à aucun héritage céleste. Nous abordons à la vie comme ces naufragés qu'a dépouillés la tempête, et qu'un flot plutôt encore impitoyable que miséricordieux pousse meurtris et inanimés à une rive inhospitalière. Notre premier cri en touchant au rivage de l'existence est un cri de détresse : Yoici que f ai été conçu dans l'iniquité^ et c'est dans le crime que m'a enfanté ma mère ! Ne maudissons pas l'existence pourtant! tout à l'heure nous en verrons les gloires et les sua vités,quand la Rédemption nous déroulera « les richesses du Christ, » et nous montrera comment <^ Dieu a illuminé la vie,» et comment," où avait abondé le péché, la grâce a. surabondé ! » Mais en attendant, parcourons des ruines et comptons des blessures.

Ils gisaient dans les tènchres^ au sein des ombres de la mort 2. Le Psahniste pousse autre part ce cri d'unétonnement douloureux : La lumière même de mes yeux, voici qu'elle ?i'«f plus en moi. C'est le premier des grands désordres du péché : l'ignorance, la faiblesse de l'entendement. Nous n'y voyons presque plus, nous suivons un chemin inconnu par une nuit sombre, les objets ne s'olïrent plus à nous que confusément et sans précision. Que de choses l'homme aurait besoin de savoir, et que de choses ses ténèbres lui voilent et son intelligence all'aiblie ne peut plus pénétrer ! Sans doute, si dans l'ordi'c surnaturel le péché nous a fait tout perdre, dans l'ordre do la nature ujus cunsorvous encore do nous-

» Psal. CVI. - -• Psal. GVI.

181 Diru

mûmes de nobles ruines et de puissants débris, la lumière n'est pas encore éteinte, notre raison n'est pas morte ; mais quelles obscurités la recouvrent ! quelles ignorances en paralysent tous les essors ! A peine, après de longs travaux, l'homme peut-i) soulever un coin de l'iramensc voile qui lui cache la réalité des choses, et de ces choses, les plus essentielles, les plus nobles et les plus divines, sont celles précisément qu'il ignore le plus et sur lesquelles il se trompe plus grossièrement. Dieu, son âme, son origine, sa fin, sa destinée dernière, tout ce qui le touche de plus près et pfus essentiellement, c'est sur quoi sa vue ne peut s'étendre, alors même que la perversité de son cœur le laisse s'en préoccuper. Et remarquons ces expressions du Psalmiste: au sein des ombres de la mort*. Ces ignorances sont mortelles à l'homme. Dans cette nuit obscure, l'homme qui a perdu «t le chemin de la vie» marche droit à la mort. Tout ce qui le tue renchante,tout ce qui lui donnerait la vie véritable n'excite que ses dédains et ses dégoûts. Ivul précipice où il ne se jette, nulle bêtf. malfaisante dont il ne devienne, au milieu dp cette nuit sombre, la triste proie. Le Psalmiste remarque encore que l'homme est assis au milieu des ténèbres. « Marchez, disait le Sauveur, tant que vous avez la lumière : vient la nuit durant laquelle on ne peut rien faire. », Quand U soleil s'est levé, l'homme se rend à ses travaux jusqu'au soir; quand la nuit l'enveloppe, r/i07n7ne est assis au milieu des ténèbres 3, immobile, impuissant,infructucux. Yoilà l'homme de la déchéance: aveugle,inactif, incapable de quoi que ce soit dans l'ordre surnaturel, faible et maladroit dans l'ordre naturel comme celui qui tâtonne dans l'obscurité.

: Pàal. CVI. — n^àjl. CVl. : -

Non -seulement l'homme déchu « fçît dans la nuit sombre, » mais encore il y est enchaîné, c/iar^é de chaînes^ sous le poids du dènûmcnt cl des fers. L'âme enfermée dans « un corps de mort, » y est devenue comme prisonnière, de reine qu'elle y était. Le mot le plus étrange et le plus vrai de notre situation actuelle est ce mot de saint Paul: JE NE FAIS PAS CE QUE JE VEUX «. Parfois, souvent même, si l'on veut, nous ressentons do nobles vouloirs, de grandes et généreuses inspirations ; le bon, le beau, le vrai, la vertu, le sacrifice, l'héroïsme nous émeuvent et nous enchantent.... Qu'arrive-t-il ? L'égoïsme nous retient, le vice nous emporte, nos aspirations pures et grandes sont suivies de la plus basse et de la plus lâche conduite, nous voulions le bien, nous avons fait le mal. 0 suite, 6 châtiment terrible de notre révolte orgueilleuse! Nous voici esclaves, nous voici enchaînés, prisonniers de nous-mêmes, esclaves « du péché qui est en nous, » « de la loi contraire qui est dans nos membres, » du tyran qui nous domine et nous tient sous les fers: in mendicitale et ferra. Assez abattus pour nous plier à ses volontés impies ou immondes, pas assez brisés ni assez anéantis pour ne sentir point ce que notre esclavage renferme de hontes et de douleurs, et ne point essayer parfois des résistances et des tentatives d'alîranchissement.

Dès lors un troisième caractère de notre déchéance se fait jour : la lutte qui s'engage au-dcdans de nousmêmes entre « l'esprit et la chair, » la raison et l'appétit la région supérieure de notre âme et la tourbe grossière de nos passions et de nos sens. Nous somme; h la fois ange et bote, nous touchons au ciel par les sublimites

» nom.

de notre être, nous descendons au niveau de la brute par les convoitises de nos sens et par leurs effroyables excès, qui parfois même nous placent au-dessous d'elles. Au jour de sa création, l'homme offrait au ciel et à la terre le spectacle de la plus divine harmonie. « En paix avec Dieu, » il l'était avec lui-même, et pour prix de sa dépendance à son Créateur et à son Maître, il avait reçu le sceptre de la plus magnifique domination. Toute la nature inférieure lui obéissait comme à son roi. 0 Dieu, vous l'avez couronné d'honneur et de gloire, vous avez tout mis à ses pieds*. Pas un cri discordant ne troublait cette belle harmonie, dont les plus nobles accents jaillissaient du cœur même de l'homme. Quelle paix! quel ordre! quelle admirable pondération des forces et des pouvoirs! L'intelligence soumise à Dieu dominait elle-même tout le reste, tout la reconnaissait j)Our reine et se pliait à ses volontés. Les sens ia servaient comme des serviteurs fidèles et dévoués, les passions n'élevaient que sur son ordre leurs émotions toujours réglées et toujours légitimes et salutaires', la chair ne connaissait que les tressaillements immaculés, tout était paisible et'soumis dans ce bel empire, parce que le Dieu qui en était le premier suzerain y maintenait tout dans la sujétion et l'harmonie. En péchant, l'homme se révolte contre son Dieu; à l'instant, par une logique implacable, tout se révolte contre lui. La nature inférieure secouele joug et devient hostile, les passions frémissantes no reconnaissent plus l'empire de la raison ; les sens, bien loin d'obéir à râme,la circonviennent, rassaillent,raccablent, la tiennent enchaînée au milieu de leur troupe immonde, et la poussent, elle qui les devait retenir et

»p6al. VIII.

dompter, aux gémonies du vice et aux abîmes de toutes les dégradations *. Nous en sommes là ! Entraînés au mal dont souvent nous avons le dégoût et l'horreur, incapables du bien dont nous avons conçu les plus nobles et les plus ardents désirs. « Cef que je fais, je ne le puis comprendre: ce n'est pas le bien voulu par moi que j'opère; ce que j'opère, c'est le mal dont je ne veux pas. Si donc c'est ce que je ne veux pas faire que je fais, je rends témoignage et j'acquiesce à la loi qui est bonne; aussi n'est-ce pas moi qui agis, mais bien le péché qui habite en moi. Car, je le sais, ce qui habite en moi, je veux dire en ma chair, ce n'est pas le bien ; car vouloir est encore en ma puissance, mais accomplir le bien voulu, je n'en trouve plus le pouvoir, puisque ce n'est pas le bien que je veux que j'accomplis; ceque j'accomplis, c'est le mal dont je ne veux pas. Or, si ce que j'accomplis c'est le mal dont je ne veux pas, ce n'est donc pas moi qui agis, mais bien le péché qui habite en moi. Selon l'homme intérieur, je me complais dans la loi de Dieu, mais je vois dans mes membres un autre empire en guerre avec l'empire de l'àme et qui me retient captif sous les lois du péché qui habite mes sens. Homme infortuné que je suis ! qui me délivrera de tout ce corps de mort^?» Jamais plus profonde philosophie n'a scruté le terrible problème de notre être, et déchiffré avec plus de clarté et de précision la désespérante énigme de notre état intérieur. En réalité il y a deux hommes en nous : l'un venu de Dieu, et gardant jusque dans les dégradations les plus profondes la noblesse de sa création primitive; l'autre né de la révolte, et gardant au milieu d(.'s plus divins

1 P.om. ~ ^ Rom.

souvenirs la terrible puissance d'opprimer l'âme , de charger de fer la volonté, de ruiner les désirs du bien et de tout entraîner vers les pentes du mal. Sans doute le bien n'est pas tué en nous, mais il est furieusement attaqué; le mal n'y est pas exclusif, mais il y trouve de trop faibles résistances, il est en face d'un trône ébranlé, d'une autorité qui chancelle, et dont les bons instincts sont perdus par l'incertitude qui préside à ses conseils et la pusillanimité qui accompagne tous ses desseins. Toutes les mauvaises dispositions de la chair l'ont fait appeler par saint Paul la chair du péché. « Dieu, dit-il, a envoyé son Fils dans la ressemblance de la chair de péché ^. » «E,emarquez donc en Jésus-Christ, non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché dans les impressions du péché que nous portons dans notre chair et dans la pente qu'elle nous inspire au péché par l'attache aux sens.... Le corps cessa d'être soumis dès que l'esprit fut désobéissant : l'homme ne fut plus maître do ses mouvemen ts, et la révolte des sens fit connaître à l'homme sa nudité. Depuis ce temps les passions de la chair sont devenues victorieuses et tyranniques : l'homme a été plongé dans le plaisir des sens; « au lieu, dit saint Augustin, que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l'esprit il devait être spirituel même dans sa chair, 11 est devenu charnel mcm3 dans l'esprit : qui fulurus erat ctiarà carne spirîtalis faclus est etiam mente carnalîs. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents: nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre naissance et do notre corruption

1 Rom.

tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam rebelle, à Adam pécheur : nous sommes souillés en celui en qui nous étions tous comme dans la source de notre étre^ » Ainsi passons-nous notre vie entière en une lutte aussi humiliante qu'elle est douloureuse, aux prises avec une corruption qui constamment nous entraîne à de basses et grossières choses, et ne cesse de nous jeter ce mot de toute ignominie et de toute honte : mitte te deorsum, « jette-toi en bas! » Si nous voulons rester immaculés, rester, comme le dit saint Paul,« sains et entiers de corps et d'âme, » nous n'achetons cette gloire qu'au prix d'un travail et d'un combat qui ne cesseront qu'avec la vie : leur cœur fut condamné aux plus humiliants travaux ^.

Unnouveau traitdeladéchéance est aperçu et marqué par le Psalmiste. Ils sont devenus faibles et malades. C'est"en une seule parole, la définition la plus complète de l'état déchu : la faiblesse, la maladie. L'hérésie, pour mieux établir son fatalisme, a prétendu que la suite du péché d'origine a été, non point la maladie^ mais la mort; non point l'affaiblissement, mais l'anéantissement universel et absolu. Erreur désastreuse qui, sous prétexte d'exalter la grâce,lui enlève dans la nature son support nécessaire. La vérité sur cette question capitale est dans le mot du Psalmiste : infirmati sunt. Tout en l'homme est affaibli, tout est malade, tout a contracté, suivant l'admirable expression de saint Paul, « la maladie delà chair, » infirmabaturper carnem 3. La chair a tout envahi ; l'homme déchu « est charnel jusque dans son âme. » Les sens se mettent comme un voile devant l'intelligence pour l'empêcher de rien per-

« Bossuol, Traité de la Concuinsc. — 2 Psal. CVI. — » Rom.

cevoir avec précision et clarté. Les sens cnvcloppont la voloiiLc de tant de liens qu'ils en compriment les lihres et puissants essors. Les sens rè.£;nent en dominateurs Uut-puissants dans les régions inférieures de notre être. Là une démocratie turbulente et insensée gène ious les mouvements du pouvoir, fait avorter ses entreprises les mieux conçues, l'entraîne lui-même, de compromis en compromis et de faiblesse en faiblesse, jusqu'à l'abîme où tout se brise et se perd.

Abîme désespéré pour toute autre puissance que la puissance de Dieu. 11 y a dix-huit cents ans saint Paul constatait la complète insuffisance des forces humaines devant les terribles entraînements de la chair. « Homme infortuné que je suis ! qui me délivrera? » Avant lui, depuis bien des siècles, David reconnaissait la même impuissance et poussait le même cri : « Personne qui me l)uisse délivrer ^ ! » Nec fuit gui acJjuvarct. Non, personne, non rien au monde ne peut sauver l'homme de sa propre nature. La science n'y peut suffire, l'honneur est trahi, la conscience n'est pas écoutée, la morale \iumaine succombe à la tâche. — En dehors de Dieu pas un sauveur efficace ne se présentera jamais à Yhomme déchu. Quis me Ubcrabit -? « qui me délivrera ? » Uratia Dei per Jesum Christum Dominum nostrwn, « la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Et tel est ce besoin de la grâce, que le premier cri par fequel l'homme déchu l'implore est une première et indispensable grâce, sans laquelle aucune des autres ne |)ourrait suivre. Et ils encrent au Seigneur dans leur détresse et de cette détresse le Seigneur les délivrera. Dieu laisse à l'homme la concupiscence comme un mémorial

« Psal. CVI. - - nom.

nécessaire à son orgueil, une lutte indispensable à son éternel triomphe, mais il lui donne en même temps tous les secours qui la lui font vaincre et refouler sous les pieds. Ce que Dieu promettait à Caïn dès le berceau du monde, il ne cesse de le promettre et de l'exécuter pour tous les hommes qui traversent les temps. « Sous ton empire sera placée la concupiscence, et tu la domineras *. » Quels secours nous assurent cette domination et affermissent entre nos mains cet empire? Continuons à méditer notre Psaume.

II. — Dieu les fit sortir de leur nuit ténébreuse et du milieu des ombres de la m or t. Comment 1 « L'Orient les a visités d'en haut. > La lumière s^ est levée du milieu des ténèbres pour les cœurs droits -. Tous ceux qui ont le cœur droit, qui ne sont pas orgueilleusement infatués de leurs propres lumières, qui « ne résistent pas à la vérité, » qui ont « l'âme docile » et « le cœur pur, » tous ceux-là « verront Dieu, » et en Dieu « connaîtront toute vérité. » De même que le premier mal de la déchéance est l'obscurcissement de l'intelligence et l'épaisseur des ténèbres, de même le premier, secours de Dieu est celui de la lumière. Et de même encore que nos ténèbres revêtent mille formes et s'insinuent de mille manières, de même aussi la lumière divine s'accommode à toutes nos positions et chasse nos ignorances de la manière et au degré qui conviennent à chacun. Trois ignorances se partagent les âmes : celle de l'enfance, celle du pauvre peuple, celle des savants. Hélas ! nous naissons plus impuissants encore d'âme

•Gènes. — « Psal XXXVII.

que de corps, le? Innges qui recouvrent nos fnihlcs membres ne sont que la trop fidèle image d'aulrcs langes plus honteux, d'autres faiblesses plus déplorables. Comment à cette raison si frêle la lumière pourra-t-elle venir? Sous quelle forme adoucie et pourtant puissante, amoindrie et pourtant entière, entrera-t-elle dans une raison d'enfant? La vérité de Dieu est une, et une aussi l'âme, à quelque âge qu'elle soit : ce que la lumière divine révélera à l'enfant dans sa faiblesse sera donc la même vérité dont elle étonnera l'intelligence blanchie dans les veilles de la science. Mais encore un coup, comment cette vérité viendra-t-elle à l'enfant? Dieu députera à cette frêle enfance des lèvres atténuées, des enseignements adoucis qui, tout en conservant la valeur et le poids de l'Église catholique tout entière, sauront se faire comprendre et goûter. Une mère pieuse, organe de la vérité pour l'enfance, aura cette habileté mystérieuse d'illuminer sans fatigue des yeux que le grand soleil aveuglerait. Ce qu'est l'enfant dans la famille, le pauvre peuple l'est dans la société. L'instruire n'est pas tout, souvent même, en dépit de nos absurdités révolutionnaires, une science indiscrètement dispensée l'inquiète, l'aigrit et le tue. Il lui faut la vérité dans la mesure et sous la forme que sa situation besoigneuse sait comporter. Chez lui la déchéance a accumulé plus d'ignorances 'que d'orgueils. La simple affirmation d'une vérité loyale et desintéressée parle mieux à son cœur et éclaire plus puissamment son intelligence que les longs raisonnements et les déductions profondes. Au peuple il faut parler de confiance et d'autorité, il faut le tirer doucement et comme par la main des ténèbres de son ignorance aux splendeurs de la vérité. C'est ce que fait admirablement l'Eglise catho-

lique, c'est ce que s'efforcent en vain de contrefaire nos docteurs de révokUion. Ils abrutissent le peuple, ils le font cupide et méchant, ils ne lui dispensent pas la lumière, ils épaississent ses ténèbres et le plongent dans une nuit sombre et désespérée. A l'ignorance des savants Dieu donne un remède savamment approprié. Le grand mal de la science est d'être pleine d'orgueil et de présomption : la lumière dispensée par Dieu éclaire assez d'abîmes pour briser les plus véhémentes prétentions de l'orgueil, manifeste dans la science elle-même assez de faiblesse et d'impuissance pour guérir sa plus incurable présomption. Mais en même temps'cette lumièreipossède un si merveilleux éclat, que le savant qui étudie et raisonne a devant lui des horizons sans limites, des immensités que ses puissantes investigations n'épuiseront jamais. La même doctrine, qui donne à l'ignorant tout le trésor de vérité qu'il peut ambitionner, accable le savant de tant de richesses, que son intelligence étonnée et vaincue n'en peut même essayer le splendide inventaire. On peut dire du Verbe vérité ce que l'Église chante du Verbe Eucharistie :

Fraclo demum Sacramento, Ne vacilles, sed memenlo Tanlum esse sub fragmente Quantum loto teijilur *

A l'obscurcissement de l'intelligence s'ajoute, dans l'homme déchu, l'affaiblissementdela volonté, et comme son emprisonnement sous l'empire victorieux des sens. La même grâce, qui nous tire du milieu de nos ténèbres,

» Oir SS. Sacra ment.

et nous sauve do nos ip;norancr>, rompt au?si nos rhnincs, bvisr 1rs parles (l'niraln et met en pièces les vrr}'niis de fer \ La llndcmplioa nous a laissé nos ennemis, nous a conservé nos luttes intestines, mais elle en a complètement changé les conditions et les chances. Sans la grâce, la lutte est impossible et son issue toujours fatale; avec elle, nos forces divinement accrues soutiennent et écrasent les forces de l'ennemi. Si nous y regardons de près le christianisme, dans sa plénitude, dans ses préceptes, dans ses secours, dans ses sacrements, est ordonné en vue d'une gigantesque lutte. Tout y retentit des bruits de guerre, tout y porte la physionomie du combat. Quel est ce combat ? Le combat contre nous-mêmes et notre concupiscence. Qui non odit animam. suam... « Se haïr, « « sortir de son corps afin d'être présent au Seigneur, » c'est toute la destinée de l'homme sur la terre et le résumé de tous ses devoirs. Il ne sert Dieu, ne se purifie, ne se divinise que par cette lutte quotidienne contre sa concupiscence. Béni soit le Seigneur mon Dieu qui forme mon bras à la lutte et ma main à tenir Tcpée ^. Considérez les préceptes évangéliques, ils s'occupent moins encore des délits extérieurs et consommés qu'ils ne compriment dans l'intime même de l'âme les pi'emières révoltes de la concupiscence. C'est la pensée et le désir impurs que la loi divine refoule et étreinte c'est le sentiment de la haine, c'est le désir secret delà vengeance, c'est la première cupidité, c'est la première convoitise que l'Evangile étouffe sous sa victorieuse pression. Voyez encore toute la suite des protections et des défenses dont le christianisme entoure l'âme qu'opprime la concupis-

» Psal. CVI. - 2 psal, XVII.

cence. Trois choses sont mises par Dieu dnns cette ûme : des forces divines, un sceau divin, un dominateur et un conquérant qui n'est autre que le Verbe incarné luimême. Dans les sacrements to Lit est force divine. Quand l'homme naît à la concupiscence en même temps qu'à la vie, le premier des sacrements dépose dans son âme ces aptitudes mystérieuses, ces forces surnaturelles que la théologie catholique a nommées vertus infuses, dons du Saint-Esprit, fruits du Saint-Esprit. Quand avec l'enfant la concupiscence a grandi, et la latte avec la concupiscence, un autre sacrement, celui de la confirmation, communique à l'âme des forces nouvelles, et porte à la concupiscence des coups nouveaux, A mesure que les flots dévastateurs du mal envahissent la barque, à mesure aussi la pénitence les refoule. Et si ces flots réunissent leurs fureurs les plus irrésistibles sur le mystère même de notre génération, une grâce puissante vient, dans le sacrement du mariage, leur intimer un ordre tout-puissant : « Vous irez Jusque-là, et vous n'irez pas plus loin, et là se briseront vos orgueilleuses saillies. » Quand l'homme, comme un athlète blessé, se couche, meurtri et sanglant sous l'étreinte de sa maladie dernière, quand la concupiscence ne trouve plus, pour résister à ses attaques, qu'une volonté endolorie dans un corps brisé, une onction mystérieuse redonne au combattant sa vigueur première à l'heure de sa suprême agonie ^ Ainsi, du berceau à la tombe, la concupiscence trouve dans la grâce un adversaire toujours armé et toujours vigilant. Pénétrons plus avant dans ce beau sujet. Aux forces qui soutiennent, Dieu a ajouté dans l'âme chrétienne un sceau raysté-

« Jac.

rieux qui la rend sacrée et comme inviolable h ses plus puissants ennemis. Rompre un sceau royal est un crime que ne tolère pas la majesté du trône. Comment Dieu le tolérerait-il? L'iiomme sans doute reste toujours libre, même au milieu des forces dont Tentoure la Rédemption ; mais, en dehors d'une abdication ou plutôt d'une trahison positive de l'homme lui-même, aucun de ses ennemis ne pourra jamais briser en lui le sceau que Dieu y a apposé. Saint Paul nous montre dans ce sceau divin le principe de notre immortalité, la mort étant forcée de respecter une chair que l'onction de la grâce a sacrée. « Si l'Esprit du Père qui a ressuscité Jésus d'entre les morts réside en vous, le Père qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels, à cause de l'esprit qui habite en vous ^. » Et si la mort doit respecter ce sceau royal, comment le démon le pourrait-il violer ? Comment la concupiscence, son auxiliaire et son ministre, auraitelle la permission de le rompre? Non, le démon fuit terrifié devant ces vestiges de Dieu, la mort à leur vue abandonne ses victimes, le péché sent devant eux ses forces défaillir. Admirable bonté divine ! Dieu a fait mille fois plus encore qu'insinuer des forces et apposer un sceau, kù-même en personne s'est rendu au milieu de l'âme, en plein cœur du pays révolté, de peccalo damnavit peccatum. Dans le plus auguste comme le plus merveilleux des sacrements, Jésus-Christ descend dans l'âme que la concupiscence dévaste et désole, lui, le dominateur des mondes, le guerrier invincible, le conquérant devant lequel tout recule, tout cède, « tout plie le genou, au ciel, sur la terre, dans les enfers; »

1 Rom, vrj.

Dieu est pour 7ious, qui sera contre ' ? Ah! souvenonsnous des marches triomphales, des courses victorieuses de ce Tout-Puissant. Est-ce que sous ses pieds les flots les plus frémissants ne se courbaient pas silencieux et dociles? Est-ce que la tempête à sa parole ne brisait pas ses fureurs ? Devant lui les démons prenaient la fuite, incapables de supporter sa présence et la terreur de ses commandements. A son aspect, la mort perdait ses droits, les maladies leur désastreuse puissance ; « il sortait de lui des forces qui guérissaient toute infirmité. » C'est le même Sauveur que le sacrement fait pénétrer en nous ; les mêmes œuvres s'opèrent, les mêmes délivrances sont accomplies, les mêmes ennemis disparaissent, les mêmes miraculeuses guérisons sont obtenues. Ils crièrent au Seigneur clans leur détresse, et de cette détresse le Seigneur les délivra. Il les ramena du milieu des ténèbres, du sein des ombres de la nuit, il rompit leurs chaînes. Qu'ils publient ces miséricordes à la gloire du Seigneur ; qu'ils racontent ces merveilles parnd les enfants des hommes. Le Seigneur a rompu leurs chaînes , il a brisé les portes cF airain ; il a mis en pièces les verrous de fer. Il les recueillit de la voie de leur iniquité. C'est à cause de leur prévarication qu'ils ont été humiliés 2.

lu

Sauvé des perversités du monde, rendu 'fort contre sa propre nature, le chrétien marche avec vigueur et courage dans la voie delà perfection, ibunt de virtutcinvirîutem ^ ; il triomphe, il règne, il s'avance de conquête

» Pom, VIII. — ■■ Psal. CVI. — 5 Psal. LXXXIII.

en conciuôte dans les vastes rcii^-ions de la vérité et de la vertu. Est- il désormais à l'abri de toute captivité nouvelle? Aucun ennemi n'aura-t-il plus prise sur lui? Est-ce qu'aucune autre épreuve ne lui reste? Ah! vraiment oui, une épreuve lui reste! la plus douloureuse sinon la plus tei-riblc de toutes : rabattement. Sous quelque cause que ce poignant phénomène de la vie chrétienne se produise, vient une heure, même pour les plus héroïques et les plus saints, où l'àme s'assombrit, s'abat, se décourage : Paul déconcerté s'interroge et n'obtient plus de lui-même « que des réponses de mort. » Il n'écrit plus à ses enfants spirituels « que du sein d'une tristesse immense, avec des torrents de larmes, » et la vie môme « ne lui est plus qu'un insupportable fardeau'. » Ah! voici plus que Paul! voici le Verbe incarné, voici le Dieu fait homme, devenu « notre semblable en tout, » « dans la similitude de la chair de péché, » « objet » comme nous « de toutes les épreuves et de toutes les tentations, » le voici aux prises avec ce mystérieux et terrible adversaire. 11 chemine dans la nuit sombre, « .son âme est triste jusqu'à en mourir, » un abattement profond, une tristesse immense, un malaise indéfinissable se sont emparés de lui, « il tremble, » il est inquiet, il a peur, l'épouvante le gagne en m.ême temps que le « dégoût de toutes choses » l'envahit. Figure auguste, personnification divine de la troisième épreuve par laquelle pas.sent les âmes : le brisement des forces, l'abattement de la volonté, l'atonie complète, l'accablement. Tous les ressorts de l'âme semblent brisés, tout mouvement ces.;e, toute énergie est suspendue, on s'arrête, on reste dans

1 II Gorinlh.

une inaction désespérée, on gémit, on pleure, la vie est à charge, on veut mourir : tsedet, etiam vivere. Au livre des Rois, l'Ecriture nous montre dans le prophète Élie fatigué de douleurs et brisé de persécutions l'image de cette prostration universelle d'une âme. « Et le prophète s'en allait par le désert, la longueur d'une journée de chemin, et s'asseyant sous un genévrier il souhaita à son âme de mourir, et il dit : Assez, ô mon Dieu ! prenez mon âme parce que je ne suis pas meilleur que mes pères. Puis il se laissa tomber sur la terre et il s'endormit '. » Voilà l'âme dans l'épreuve dont nous parlons, découragée, arrêtée, tombée par terre, endormie -.

1 IIIReg. XIX. — ^((Posthas duas tentationes, primam erroris et inopiae veritatis, secundam difficultatis bene operandi, lorLia teatalio excipit hominem; ei loquor qui jam transiit has duas. Nam islae duse multis fateor notas suât. Quis enim nescit se ab ignorantia venisse ad veritatem, ab errore ad viam, a famé sapientioe ad verbum fidei ? Deinde mulli luctantur cum diflicultatibus vitiorum suorum, et adhuc consuetudine coUigati gemunt tanquam in clausura et compedibus. Agnoscunt et istam tentationem quamvis jam dicant, si forte dicunt : « Infelix ego honio quis me liberabit a corpore mortis hujus ? » Nam vide arctissima vincula : « Caro, inquit, concupiscit adversus spiritum, et spiritus adversus carnem, ut non ea qua3 vultis ista faciatis. » Proinde qui jam est âdjutus spiritu, ut quemadmodum noIuU esse adulter, non sit; quomodo noluitesse fur, non sit et caetera illa omnia qua3 volunt homines vincere et saepe inflexi supcrantur -. ut exclament ad Deum ut de necessitatibus eorum eruat eos, et de hac liberati confUeantur Domino raiserationes ejus.

« Quisquisergotalisest, et vicit illas diflicultates et probabiliter jam conversatur inter homines sine querela malorum morum, excipielur tertia tentatione taedii cujusdam in moram hujus vitœ, lia ut alii(uaado eum nec légère nec orare délecte t. » (Sanct. Augustin. Exp. in Psalm. CVJ.)

200 d:eu

Or, quelles sont les causes diverses de cet abattement de l'àme et de son sommeil dans une inertie douloureuse? Quatre causes différentes peuvent être assignées. Parfois c'est un châtiment, parfois une épreuve, parfois un magnanime et tout céleste martyre : souvent enfin, le contre-coup nécessaire des misères humaines et de la persécution des méchants.

I. — Par suite de ses infidélités continues, l'àme peut tomber dans une sorte de torpeur et d'insensibilité spirituelles : c'est même la plus ordinaire comme la plus dangereuse des maladies des âmes pieuses et dévouées au service de Dieu. Le péché mortel tue les âmes, fait d'elles des cadavres en putréfaction dans un tombeau : la faute vénielle, volontaire, opiniâtre, sans amendement ni correction, ne tue pas l'âme, mais elle l'épuisé, l'exténue, lui enlève toutes ses forces vives et la jette peu à peu dans une maladie de langueur. Dans cet état, l'âme est sans force et sans énergie, son action est paresseuse, ses sentiments sont engourdis, sa foi n'a plus aucune vivacité, ni son espérance aucun essor, ni son amour aucune flamme. Elle vit sans doute, mais d'une vie mourante, qui ne luttera pas longtemps contre les assauts du mal dont elle est poursuivie. Ouvrons notre Psaume. L'état de cette âme y est dépeint avec une merveilleuse vérité. Elle avait le dégoût de toute nourriture^ C'est par excellence le trait qui caractérise l'âme languissante et tiède : la prière est pour clic sans attrait, la communion sans goût, le tabernacle ne dit plus rien à son cœur. Ne parlez plus des

iPsal. CVI.

choses saintes à celte malheureuse épuisée : ces accents trop généreux, ces voix trop vibrantes fatiguent et achèvent d'énerver une constitution sans ressorts, une vie sans vie. Sans doute, comme l'impie, elle « n'a pas dit dans son cœur : Dieu n'est pas ! mais du moins Dieu n'est plus devant son regard, Dieu est devenu pour elle un élranjer ou plutôt, hélas ! un importun. Sans loi et sans amour, sans prière, sans Eucharistie, de plus sans vigilance et sans courage, ne luttant presque plus contre les efforts toujours croissants du mal qui l'envahit tout entière, que deviendra cette malheureuse âme ? Le Psalmiste achève de nous révéler le danger terrible d'une situation qu'elle ignore et méconnaît. Elle s'approche des portes de la mort*. Voilà la formidable conséquence de la tiédeur. Toute la vie de l'âme tiède n'est plus qu'un acheminement fatal vers la mort. Quelle est la vie d'une âme? Dieu. Elle vit presque entièrement sans Dieu ; elle est dissipée, elle est mondaine, elle est légère, elle est engagée sans retenue dans le tumulte des choses terrestres, elle est de feu pour le monde, de glace pour son Dieu et sa destinée éternelle: elle n'a donc presque plus de vie en elle, puisque Dieu ne lui est presque plus de rien. Des pécheurs et des réprouvés cette effrayante parole est écrite : Ceux qui s'éloignent de vous périroîit. Or elle, l'infortunie, s'éloigne tous les jours de Dieu de plus en plus, elle s'approche donc de plus en plus des portes de la mort'^. Quelle est la vie d'une âme ? La grâce. Or lu grâce dans une âme négligente et tiède, va toujours s'amoindrissantetsfi diminuant. Comme un vaseouvert,ellc laisse s'échapper le parfum céleste ; comme une citerne pcr-

' Psal. CVI. -^Pial. CVI.

cée, elle lais.-o s'écouler toute son eau. Elle même alors devient desséchée et aride; « après avoir longtemps bu la pluie.... ne produisant plus à la fin que ronces et épines, elle devient réprouvée et proche de la malédiction. » Qu'est-ce encore que la vie d'une âme? Elle réside tout entière dans la nourriture qui l'alimente et la répare, dans les œuvres qui la fécondent, dans la vigilance qui la défend. A ce prix, comment l'âme tiède vivrait-elle ? Comment n'approcherait-elle point des portes de la mort ? Le Psalmiste s'écriait douloureusement: Mes jours se sont évanouis comme lafumée^ji ressemble à l'herbe fauchée, mon cœur est aride, parce que f ai oublié de manger mon pain*. Telle est la raison du dépérissement mortel de cette âme : elle a oublié d( manger son pain, et son oubli est si complet, son incurie si profonde, elle a désormais si peu souci de la vie, qu'elle ne songe même plus à demander le pain qui l'empêcherait de mourir, elle ne prie plus, elle ne dit plus à Dieu : Donnez-nous notre pain ! Quand, par un excès incompréhensible de miséricorde, le Pain vient à elle, « le vrai Pain de vie, le Pain descendu du ciel, » quand la table est dressée, que le Pain s'y dépose, que les anges servent au banquet de la vie les heureux convives, elle s'éloigne. Ou bien, tout absorbée dans les soins et les dissipations du monde, elle oublie de manger son pain; ou bien le dégoût la gagne, et elle n'a plus, en face de la divine nourriture, que le mot du peuple prévaricateur : Notre âme est dégoûtée de ce pain si léger. Elle mourra, cette âme, elle mourra de la « famine du pain : » Dieu, par châtiment, lui enlèvera ce pain qu'elle méprise et dont elle a refusé

> Psal. CI.

de se nourrir. Quand le pain a alimenté et réparé !a vie, les au\ res la remplissent et la fécondent. Si la vie s'entretient par la nourriture, elle s'épanouit et se développe dans le travail : vivre, c'est agir. Par contre, n'agir plus, c'est donc commencer à mourir. « Viendra l'heure, disait Jésus-Christ, où vous ne pourrez rien faire. >• (jette heure est venue pour l'àme tiède. ^NJoins fidèle que les ouvriers de l'Évangile, après que Dieu lui a dit : « Pourquoi demeurer ainsi tout le jour sans rien faire?» elle reste immobile, oisive, infructueuse. Les jours et les mois se passent, les années s'évanouissent, la vie s'écoulera tout entière, sans qu'elle songe à « rassembler son trésor dans le ciel^. » Enfin la vie divine ne se conservée que par la vigilance et le combat trop de dangers la circonviennent, trop d'ennemis l'assaillent pour que nous puissions espérer la sauver sans de sanglantes luttes, des mains d'adversaires aussi puissants qu'acharnés. Or l'âme tiède est précisémem lame qui ne veille et ne combat jamais. Rien ne l'in (juiète, ni péchés accumulés, ni tentations dangereuses ni désastreuses occasions de chute, ni menaces redou tailles, ni prédictions terribles; elle marche selon le mot de saint Bernard, « intrépide en avant des dangers, » iinpaviduni ad pericula -. Et comme elle ne prend garde à aucun des ennemis qui s'approchent d'elle furtivement et dans l'ombre, elle n'a plus le courage, ni la force, ni l'adresse de les terrasser quand elle s'en voit assaillie. Elle capitule. Comme l'histoire des peuples en décadence, son histoire est pleine de ces traités déshonorants, de. ces pai.v désastreuses qui ne continuent un ins'ant la vie que [xjiir rondra bienlùt

1 MaUli. — - S. Uoniaid. Episl. de cunsUkrultone.

la mort plus assurée et plus affreuse. Ainsi cette âme s^opprochc (les portes de la mort. Malheureuse, avant que ces portes, avant que l'abîme ouvre sur loi ses gouffres béants, crie à Dieu, du sein de ta misère, demande-lui q\ïil rappelle Ion âme des confins de Vcnfcr; fais comme ces malades dont parle le Psaume : ils crièrent à Dieu, du sein de leur détresse, et de cette détresse Dieu les délivrai

Comment la grâce divine délivre-t-elle les âmes do leur mortelle langueur ? « Dieu envoie sa parole, » misit vcrbum suum. Dans un autre cantique, le Psalmiste décrit ainsi les merveilleux effets de cette parole de Dieu. Au moment où la nature, saisie du froid, demeure inerte et stérile, quand les eaux durcies refusent d'arroser la terre et d'y porter la fécondité, « Dieu envoie sa parole ; » à son ordre les glaces se fondent, la terre se fait cultivable, la vie et le mouvement renaissent dans la nature, l'activité est rendue à l'homme, tout travaille et se meut, // enverra son Verbe et les glaces fondront; au souffle de sa bouche les eaux deviendront limpides 2. Tel est le Verbe de Dieu dans l'âme glacée et engourdie par le froid de l'indévotion et de l'insensibilité. Le Verbe y ramène la douce et fé. conde chaleur de la piété, les glaces fondent, les germes se développent dans une terre réchauffée, « l'hiver est passé, les fleurs apparaissent dans notre terre, » la terre bénie d'une âme redevenue fructueuse. Mais ce premier travail de la grâce, tout précieux qu'il soit, ne saurait suffire : Dieu doit plus faire que réveiller des inerties, il lui faut guérir des maux vieillis et des plaies envenimées : sanavit eos^ « il les guérit. »

iPsal.CVI. -U'sal. CXLVII.

Comme ces atonies funestes qui rongent profondément la constitution et dévorent les forces vives, la tiédeur ruine l'ùme chrétienne en y introduisant dans tous les organes de la vie spirituelle des affaiblissements et des désordres. Quand saint Paul nous veut faire comprendre le mystère de la vie surnaturelle en nous, il nous parle d'une grâce « circulant dans toutes les liaisons et les jointures, répandant en chacun des membres des influences actives, faisant croître et grandir tout le corps dans la charité. » La tiédeur opère ainsi, mais dans le sens de la mort. Elle s'insinue dans toutes les régions de i'àme, se répand dans toutes ses parties vitales pour y insinuer la maladie, l'affaiblissement, la mort. C'est là le mal terrible que Dieu doit guérir : et sanavU eos. Sous l'empire de cette grâce de guérison, l'âme abattue se relève, ses forces renaissent, et avec ses forces, sa santé, son activité et ses joies ; elle ne se traîne plus, fantôme de vie, dans des voies de mort, elle court, elle vole dans les chemins de la vie, elle dit avec l'épouse des cantiques : « Courons ! » Elle dit avec le Psalmiste : Je jjrendrai mes ailes et je tii'envolevai. Elle est fervente, elle est heureuse, elle est à Dieu : Dku envoya sa parole et il les guérit^ cl il les arracha de leurs maladies de mort '.

II. — Mais l'abattement de l'âme et les douloureuses langueurs qui Tenchaînent ne sont pas toujours la conséquence et le châtiment du péclié. Parfois, chez les âmes les plus généreuses et les plus saintes, cet abattement est causé par la seule fatigue du pèlerinage de

» Psal. GVI.

la vie. Hélas! telle est notre nature depuis sa chute : si faible, si inconstante, que le temps seul suflit à en détendre tous les ressorts. Durant de lonj^s jours, nou;^ avons « intrépidement fourni la carrière •, » nou? avons prié, fréquenté l'Église et ses ineffables Sacrements, pratiqué toutes les vertus, accompli toutes les bonnes œuvres, fui tout danger, rompu avec toutes les occasions coupables et les plaisirs mauvais ; « le monde n'a plus été digne de nous 2, » «< les choses terrestres ne nous ont plus été que fumier et ordure, » «' nous avons préféré l'ignominie du Christ à tous les biens de l'Egypte ^, » « nous sommes sortis du camp, » des tentes et des pavillons des pécheurs, du provisoire, du passager, de l'éphémère, -^ portant sur nos épaules la croix de Jésus-Christ, » et nous rendant à « la cité permanente « par le rude et sanglant chemin de la perfection évangélique. Puis nos forces se sont lassées, notre constance s'est affaiblie, nos pas sont devenus moins rapides et plus nonchalants; quelques regards imprudents jetés en arrière, quelques retours dangereux sur notre vio mondaine d'autrefois gnt achevé de déconcerter notre vaillance : bref, nous nous sommes arrêtés. Est-ce une heure coupable dans la vie d'une âme ? Non, mais c'est une heure dangereuse. Le péché n'a point profité encore de ce brisement passager de nos forces pour faire irruption et nous envahir, mais il veille, il s'apprête, déjà il nous gagne, c'en est fuit si Dieu ne nous réveille et ne nous soutient. Tout à coup, par un changcnient que notre inexpérience n'eût jamais soupçonné, les plus savoureuses uourritunïs, la manne du ciel, l'exquise Eucharistie,

i Galat. — » HoLr. — ^ Ilubr.

la suave prière ne nous inspirent plus qu'éloi,2cnemeni et dégoût. Oî\ d'autres âmes trouvent une paix céleste, nous sommes secoués par la tempête; où elles se reposent délicieusement nous ne ressentons plus que tristesses poignantes, troubles profonds. Sans force pour aller à Dieu, sans volonté pour retourner au monde, nous flottons incertains comme ces barques désemparées qui tournent surelles-mémessans pouvoir ni gagner le port ni s'étendre en haute mer, tristes jouets des flots qui les poussent et les repoussent sans repos et sans fin. Pauvres âmes, c'est l'heure de l'accablement, mais prenez courage ! Jésus vous y a précédé. Comme lui, vous recevrez bientôt la visite de l'ange qui ranimera votre vigueur et raffermira vos pas ; bientôt, comme le Jésus de Gethsémani, vous vous relèverez, et, reprenant intrépidement votre course, vous direz le grand mot de la sanctification et du salut : eamus, « allons * ! •

ITI. — Pour une troisième sorte d'âmes, Vaccabîement vient dune autre source encore, source toute divine et qui fait de lui le plus magnanime et le plus beau martyre. C'est Dieu même qui, pour l'éprouver, accable cette âme. Dieu qui l'associe magnifiquement au délaissement et aux angoisses du Verbe incarné. N'expliquons pas nous-mêmes ce délicat et difficile mystère de la vie des saints, notre parole succomberait à la tâche : il faut une plume toute séraphique pour exprimer ces séraphicjaes choses, voici venir à notre secours l'admirable auteur de ï Imitation. « Seigneur, uion Dieu, Pore

1 Matth.

saint, soyez béni maintenant et dans toute l'éternitL', parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu. »

Je suis pauvre et dans le travail dès mon enfance ' . Quelquefois mon âme est triste jusqu'aux larmes et quelquefois elle se trouble en elle-même à cause des passions qui la pressent.

Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants que vous nourrissez dans vos lumières et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie, et, ravi d'amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra « courir dans la voie de vos commandements. » Alors il ne lui reste qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre lumière resplendissait sur sa tète 2, et qu'à l'ombre de vos ailes, il trouvait un abri contre les tentations 'K

Père juste et toujours digne de louange, l'heure est venue où uotre serviteur doit être éprouvé. Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour vous.

Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au dehors .sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.

Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec

t Psal. I.XXXVII. — 2 Pial. VI. - 3 Psal. XVI.

vous à l'aurore d'un jour nousTau, et d'clrc environn de splendeurs dans le ciel. Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souiïrir en ce monde pour votre amour, et d'être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le permettiez.

Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline sous la verge qui me corrige, frappez, frappez encore afin que je réforme selon votre gré tout ce qu'il y a d'imparfait en moi '. »

IV. — La douleur : voilà bien la plus active des causes de fatigue et d'accablement pour l'âme. Ah ! sans doute elle est grande et belle, elle est juste et parfaitement vraie la thèse qui établit les inestimables biens de la douleur, qui montre comment de la douleur comme d'une source opulente jaillissent à la fois les puissances, les splendeurs, les richesses de l'âme; comment la douleur enfante le pénitent, forme l'athlète, arme le soldat, sacre le conquérant, couronne le victorieux; comment elle donne au ciel ses plus grandioses spectacles et à la terre SCS plus célestes grandeurs ; comment elle projette sur l'existence humaine les reflets du calvaire, et la grandit jusqu'aux immensités de la divine expiation; comment enfin elle devient la plus sage conseillère de l'homme dans l'exil, son éducatrice la plus habil-e, son soutien le plus puissant. Certes oui ! toutes ces idées^ sont fortes et justes, elles montrent par son côté splendide ce fantôme étrange et si horrible aux yeux des hommes sans inteUigence et sans foi. Pourtant, ne l'oublions pas, comme la nuée qui planait bur Israël en marche dans

» Imil.

le désert vers ses destinées fui uro?, la nuée de douleurs qui nous recouvre, et sous laquelle nous cheminons vers notre Patrie éternelle, si d'un côté elle est lumineuse, de l'autre elle est sombre. Si la douleur nous exalte, elle peut nous briser aussi ; si elle nous guide, elle peut nous égarer; si elle nous purifie, elle peut ajouter son poids de prévarications ; si elle nous sauve, elle aurait pu nous perdre. L' « Homme de douleur ', » Celui qui, à fond et dans ses derniers secrets, «< connaissait l'infirmité, » jeta un jour un mot révélateur : « Père, sauvez-moi de cette heure ! » Si cette heure, l'heure de la tribulation et de la souffrance, est une heure de gloire et de conquête, c'est donc aussi une heure de danger, car c'est nous qu'atteint la parole du Christ, c'est pour nous et en notre nom qu'il s'écrie douloureusement : « Père, sauvez-moi de cette heure, « Pater, salvifica me ex hac hora^ !

Et en quoi cette heure est-elle si formidable ? Si la grâce divine ne s'y attache pour la vivifier, si une divine délivrance ne nous sauve pas de ses dangers, elle ravage et dévaste l'âme entière et y accumule les ruines ; elle passe sur l'âme comme ces tempêtes dévastatrices qui jettent par terre les plus beaux édifices, et désolent les plus fertiles moissons. La douleur, si nous n'y prenons garde, nous frappe dans ce que notre âme a de plus précieux et de plus divin. Quand des yeux rougis de larmes ne savent plus se lever vers le ciel, ni percer par unvictorieux regard la nuée épaisse de la douleur, ni s'attacher intrépidement aux mystères d'une Providence, qui ne cesse d'être maternelle alors même qu'elle paraît rigoureuse, la foi s'ébi'anle et chancelle, des doutes tcr-

• Isaï. — '- Joan.

ribles montent à la pensée en même temps que des iiTitalions formidables envahissent le cœur. Oui, la douleur, comme l'épouse de Job, peut souffler à ràmo les défiances les plus mortelles et y faire naître les premiers germes d'une désastreuse apostasie. « Et la femme 'le Job lui dit : « Quoi! tu demeures encore dans ta simplicité! Maudis Dieu et meurs M » Avec la foi l'espérance croule sous le même effort. La douleur détourne si violemment le cœur de toute idée de bonté, de récompense, de protection, elle plonge si obstinément son regard dans un gouffre noir et morne, sans raj'-on ni issue, que l'âme, cessant de voir Dieu, perd l'espérance, et se plonge dans un désespoir sombre et silencieux. Comment subsisterait l'amour quand ces deux fondements ne sont plus que des ruines? Qui n'a entendu des âmes faibles et ignorantes au milieu du monde de tristes expressions comme celles-ci : « Ah ! si Dieu m'aimait, me traiterait-il ainsi ? » « Ah ! qu'ai-je donc fait à Dieu pour qu'il me témoigne si peu d'amour?... » Qu'une âme est malade, que la charité court en elle de terribles risques lorsque, dans le Dieu qui éprouve, elle ne sait plus voir un père, ni dans la main qui tient pour un instant la verge de la correction la main éternellement bienfaisante qui déposera sur le front de ses fils des lauriers sans fin ! Le Docteur angélique établit quelque part que 2 la joie entre comme élément essentiel dans la sanctification et le salut d'une âme : quelle joie est possible, en dehors de Dieu, au milieu des douleurs qui brisent et des désolations qui exténuent? Il est une joie mysté)'ieuse, qui, sans passer par aucune des issues ordinaires, s'insinue dans une âme en deuil par des voies

» Job. I — 2 D. Tho-.n. in B. Paul.

que Dieu seul ccnna't; il est des tressaillements célestes, des émotions étrangères, des élans inconnus, que la grâce produit et qui font s'écrier : « Je surabonde de joie au milieu de toutes mes tribulations. » Mais quand la douleur n'est pas ointe de cette huile divine, ni réchauffée sur le cœur de Dieu, il ne lui reste plus que des rigidités et des glaces sans espoir. Elle devient un supplice sans élévation, elle n'est plus que la flagellation d'un esclave qui rugit et blasphème, elle écrase sans relever, elle anéantit sans faire renaître, elle déshonore sans grandir.

Voyez dans notre Psaume l'état de la douleur sans Dieu. Comme le corps malade, 1 ame malade « a toute nourriture en horreur *, » omnem escam ahominata est. L'infortunée! que lui faut-il sinon Dieu, sinon « le Christ de Dieu, » « l'Homme de douleur, » qui « sait compatir, » « ayant lui-même tout éprouvé ? » Que réclame son délaissement sinon la présence « du Père de toute consolation? » Qu'exigent ses détresses sinon l'appui du Dieu « riche en miséricorde? » Or le seul dont elle refuse Tinterventiou et k- soutien, c'est lui ! ■ Elle a toute nourrilure en horreur, la prière comme la communion, le pam de la foi comme celui de l'espérance; tout entière à la douleur qui l'écrase, elle n'a plus un regard, ni une pensée, ni un mouvement du cœur vers le Dieu qui seul console, et qui si tendrement appelle à lui tous les cœurs meurtris et toutes les âmos brisées : « Venez à moi, vous tous que la douleur ilagelleet que les fardeaux accablcrxt,etjevous soulagerai. » Elle lutte seule contre un ennemi trop puissant, l'icu no pare les coups ni n'atténue les mortelles blessures. Ah!

» Psal. GVI.

oui, mortelles ! La douleur seule suffit à tuer une Ame. Quand cette douleur n'est pas chrétienne, elle renferme plus de haine, plus de désespoir, plus d'insensibilité, plus de torpeur qu'il n'en faut pour amener la maladie qui fait mourir : Us se sont approchés jusqu'aux portes de la mortK

C'est là que « le Dieu bon » les trouve et de là qu'il les retire. Oh ! que Dieu est tendre aux âmes qui souffrent et qui crient à lui du sein de leurs douleurs! Quels baumes caches, quelles suavités inconnues il tient en réserve pour les cœurs que la souffrance a brisés! Ames douloureuses, âmes désespérées, laissez vos consolateurs ridicules, quittez vos mornes et solitaires désespoirs, criez à Dieu du, sein de votre détresse'^, Dieu viendra, ou plutôt, non, il est là déjà, tout proche, tout prêt à vous soulager. Avec elle je suis dans la tribulalion 3, dit-il ; "parce qu''en moi elle a mis son espoir, je la délivrerai ; je la couvrirai de ma protection pnisqu' elle a connu mon nom. Elle criera vers moi et moi je V exaucerai; je suis avec elle dans la tribulation, je l'en arracherai et je l'exalterai ^. 0 bonne Providence qui « illumine la nuit » de la douleur, et change les plus amères larmes en douces et paisibles joies du cœur ! Leur âme prenait en horreur toute nourriture, ils approchaient des portes de la mort. Et ils crièrent à Dieu clans leur détresse, et de cette détresse Dieu les délivra. Il envoya sa parole et il les guérit, et il les arracha des maladies qui les faisaient mourir.

Qu'ils publient ces miséricordes à la louange du Seigneur ! qu'ils annoncent ces merveilles parmi les enfants des hommes! Qu'ils offrent un sacrifice de louange! Qu'Us

« Tsal. CVI. - 2 Psal. GVI. - 3 Pâal. XCX. — * r::al. XC?:.

racontent les œuvres du Seigneur dans l'allégresse et le tressaillement H

A ces trois luttes particulières, en succède une quatrième, vaste comme le monde, étendue comme les siècles, lutte gigantesque entre l'empire du mal et l'em pire du bien, le monde et l'Église, Dieu et Satan. Ils ont vu les œuvres du Seigneur, ils ont connu ses merveilles sur l'abîme, ceux qui sur des vaisseaux traversent les mers, trafiquant sur les grandes eaux. Il a dit, et Vesprit de la tempête s'est tenu prêt, et les flots de l'Océan se sont soulevés. Ils montaient jusques aux deux, ils descendaient jusqu'au fond du gouffre : les âmes étaient glacées d'épouvante. Plein d'angoisse, ils chancelaient comme l'homme ivre, toute leur science était dévorée.

Aucun autre plus terrifiant et plus mystérieux spectacle n'est donné à la terre que celui-là. Dieu vient dans le monde, il y forme une société divine, il la pénètre de son esprit, il la remplit de sa présence, il l'inspire de sa parole, il la soutient et l'exalte « de toute la force de son bras, » il fait de cette Église son organe, il la rend majestueuse de toute sa majesté, sage de toute sa sagesse, forte de toute sa puissance. Qu'attendons-nous?

1 Psal.GVL— « Non est ista levis tentatio. Agnosce te in illa ot exclama ad Dominum, ut de nccessiialibus tuis eliam hic lilierot te-, et de hac tcntatione liberatus cum fueris, confiteantur illf miserationcs ejns. Liberatus autem ab errore, liberatus a difficultatc bene opcrandi, liberatus a Ircdio fasLidioque Doi » ( S. Augustin./?'/)"*• '■" /'«'''«• ^'''^•) — ^ ^'^^^- ^^^^-

Sousquelle image nous représeaterons-noLis l'Église traversant lessièclespour y sauver toutes les générations? Arche victorieuse, navire grandiose, voguant sur la vaste mer, par un ciel pur, sous un vent favorable, et déployant vers l'éternité ses ailes immaculées ? Non, le spectacle est tout autre : tempête effroyable, flots soulevés, vents furieux, barque envahie et couverte, cris d'angoisse, clameurs désespérées de l'équipage, scène de désolation et de mort : telle est l'Église au miheu du monde. Quel est le dessein de Dieu ? Nous avons bien souvent eu occasion d'établir d'après l'Écriture cette volonté absolue de Dieu de sauver l'homme par la lutte, de couronner des fils victorieux, de ceindre d'immortelles couronnes des fronts qui auront su sans pâlir affronter tous les dangers et s'opposer à tous les adversaires. Rien au monde n'a jamais modifié cette loi de la victoire: no7i coronahitur tiisi qui légitime certaverit *, « nul autre ne sera couronné que celui qui aura vaillamment combattu. » L'Ange a combattu dans le ciel, l'homme sur la terre, plus que tous le Dieu des anges et des hommes, le Verbe incarné a combattu, lui qui n'a pu entrer dans sa gloire qu'en traversant tous les champs de bataille de la douleur. N'insistons pas, mais embrassons de suiie du regard l'immensité du plan divin. Chaque homme a sa lutte propre, ses combats particuliers ; toute âme qui va à Dieu n'y va qu'au travers d'épreuves, de tentations, de difficultés sans nombre. Ces batailles isolées, ces efforts solitaires, ne suffisent ni à la gloire et à la puissance du Très-Haut, ni à IVxaltation de la nature liumaine, ni ii l'humiliation et ù l'écrasement Je l'enfer. Dieu liiéditeune bataille gêné -

> Il Tiiu. u. --.-..,

raie, une mêlée immense, où paraîtront et se mesureront dans tout le cours des siècles ses forces et celles de son ennemi. Alors, dans l'éternel triomphe des siens, dans l'éternelle défaite desesadvcrsaires,brillcrontd'uno clarté merveilleuse, la force, la sagesse, la majesté du « Tout-Puissant. » Cette lutte séculaire c'est la kiito de l'Église contre les forces réunies du monde et des puissances infernales. Or, remarquons-le, plus l'Eglise sera faible, plus Dieu paraîtra fort : virùus ininfirmitatc 'perficitur '. Plus l'Église sera destituée de secours humains, plus elle sera écrasée par des ennemis victorieux, plus elle sera opprimée et impuissante, plus aussi se montrera divine sa délivrance, surhumains ses triomphes, absolument providentielle la défaite de ses ennemis. Ne cherchons pas ailleurs la raison des étranges luttes que ne cesse de traverser l'Église. Pwien de semblable ne se voit jamais ni ailleurs. Aucune société n'est comme elle en butte à d'universelles et implacables hostilités, aucune n'est aussi dénuée, aucune aussi inoffensive et abandonnée; jamais barque plus engagée dans les immensités de la haute mer, ni plus battue des vents, ni plus secouée par les Ilots. Tous, la voyant comme engloutie, crient au naufrage, les uns avec terreur, les autres avec une infernale joie: cette heure est par excellence l'heure du triomphe de Dieu. Ils ont vu les œuvres du Seigneur, ils ont connu ses merveilles sur Vabîme, ceux qui sur des vaisseaux traversent V étendue des mers, trafiquant sur les grandes eaux^. Qui ne se .souvient de l'Evaagile en lisant ce Psauine? Ce (jue Jésus-Christ dramatisait dans la scène de la tempête, David l'a dépeint d'avance dans sa prophétie. « Or ia

» II Curialli - î Psal.gVI.

•tr.rque, au milieu de la mer, était secouée par les flots. » « Et voici qu'une imraenss tempête s'abattit sur les tlots, à C3 point que les vagues couvraient la barque. Or Jésus dormait ^. » Le Psalmiste complète l'Evangile et nous peint, avec les violences de la tempête, la détresse des disciples. Leur position est affreuse, désespérée: foris pugme, intus timorés, comme disait le grand Apôtre, •<■ au dehors des combats, au dedans des frayeurs. » Le péril de l'Église est double, il vient des fureurs homicides du dehors, de l'extrême violence des adversaires acharnés à la perdre ; il vient aussi de la faiblesse et de l'impuissance de ceux qui remplissent la barque. Les excès des premiers sont inouïs, leur audace sans limite, leurs attaques d'une inexprimable vigueur. Nous sommes en plein océan, aucun port ne se laisse entrevoir, aucun secours ne se montre : la persécution est universelle, tous les peuples en sont, toutes les classes s'y enrôlent, tous les moyens y sont employés. Et quels moyens ! La brutalité de la force au service de l'iniquité la plus flagrante. Les flots poussent les flots, les abîmes succèdent aux abfmes, l'Église tient au milieu de cette mer en furie un impossible chemin, les flots montent jusques aux deux, ils descendent jusqu'aux abîmes ^. Étrange mystère ! Il est dit que tout manquera à l'Église, que tout la trahira, jusqu'à ses propres enfants. Que faudrait-il aux jours où les passions révolutionnaires se ruent contre l'Église de toute la force d'une haine sans merci ? Sans doute que tous ceux que le langage vulgaire désigne sous le nom de parti des bons^ que les gens honnêtes, intelligents, soucieux de la dignité humaine et de la prospérité de ia patrie^ que les

1 Matlh. — » Psal. CVJ.

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