‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédicationChapitre 15 sur 26 · LES DONS DE L'HOMME- DIEU · texte numérisé non relu

LES DONS DE L'HOMME- DIEU

Sous ce titre nous entendons, non pas les grâces qui jaillissent sur nous de la personne de l'Homme-Dieu, mais les dons inelTables dont a été comblée elle-même l'Humanité sainte du Verbe Incarné : ce sont là « les inserutables richesses du Christ » dont le Psaume XX nous fait la splendide énuniération.

0 Dieu le Roi met sa joie dans l'œuvre de ta puissance. Il éclate en transports devant ton salut. Le désir de son cœur tu l'as comblé : la prière de ses lèvres, tu ne l'as point déçue 3. Le Psalraiste, en nous introduisant dans le mystérieux sanctuaire de l'âme de Jésus-Christ, nous y fait remarquer à la fois des tressaillements de joie et d'ardentes prières. C'est la prophétie : en voici dans l'Évangile et dans saint Paul la réalité. Plusieurs fois durant son rude pèlerinage à travers l'exil, Jésus-Christ laissa éclater cette joie immense qui remplissait son âme comme un océan. A la veille de sa passion, quand tout déjà s'assombrissait autour de lui et se revêtait des teintes sanglantes du Golgotha, tout à coup un rayon de joie divine traverse ces ombres, trois pui'olcâ sccliappent de ses lèvres qui traduisent les divines émotions de son âme. La première regarde la gloire dont il pkiit à son Père de le combler : « c'est maintenant que

1 llom - 2 Psal XX. — ; Psal, XX.

le. Fils de l'hommo est glorifié. >• La seconde marque clairement d'où jaillit cette gloire qui inonde sur le Fils de l'homme, et l'œuvre éminente qui la lui vaut : « Si Dieu est glorifié en lui, Dieu à son tour le glorifiera. » Enfin quel est le complément de cette gloire, dont Dieu, en retour des honneurs que lui rend l'Humanité sainte du Verbe, remplit lui-même cette humanité : la défaite de l'empire du mal, la fondation sur ses ruines du royaume de la vérité et de la sainteté : « c'est maintenant que le prince de ce monde va être chassé dehors ^. « Telles sont les révélations de l'Evangile: L'humanité sainte est doublement glorifiée par son Père : Elle l'est en elle-même, dans la surérainence des dons et la plénitude de la grâce dont elle est comblée; elle l'est dans la destruction du mal et la complète ruine de ses ennemis. Voilà aussi lePsaume XXdans son entier. David commence par contempler en elle-même la sainte Humanité, pour y découvrir toutes les splendeurs des dons divins; puis, se tournant vers les ennemis du Christ, il en voit et en décrit l'effroyable défaite . « c'est maintenant que le Fils de l'homme va être glorifié : » « c'est maintenant que le prince de ce monde va être chassé dehors. » La pensée de cette double glorification faisait tressaillir durant les tristesses de Fexil l'âme du Verbe Incarné : ayant sans cesse cette joie devant les yeux,U soutint la croix et méprisa l- ignominie. Le Psalmiste a connu le grand et ineffable mystère do cette joie du Christ, de ces émotions véhémentes de sa sainte âme : 0 Seigneur, le roi met sa joie clans fœuvre de la puissance, il éclate en transports en face de ton salut'^. Il a connu encore le secret de sa prière. « Aux

' Jouii. — - Poul. XX.

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jours de sa vie mortelle, dit saint Paul, le Christ olTrail à Dieu des supplications et des prières avec un grand cri et des torrents de larmes. » « Que demandait-il, avec de si ardents désirs et des « cris » si suppliants? L'Apôtre ajoute : « Il offrait ses supplications et ses prières au Dieu qui le pouvait tirer de la mort. » Ne l'oublions pas, ce n'est pas comme Dieu que Jésus-Clirist priait ainsi, c'est comme « Fils de l'homme, » comme notre sem* blable et notre frère, « comme i'remier-né de toute créature, « comme représentant et mandataire d'une liumanité coupable, devenue « malédiction » parce qu'elle était devenue « péché, » toute retentissante encore des échos de la foudre qui l'avait meurtrie : « tu mourras de mort ! » C'est ainsi que Jésus-Christ « offre à Dieu des supplications et des prières avec de grands cris et des torrents de larmes. » Et pourquoi? Poiuque ce Dieu, apaisé et réconcilié, ne laisse pas l'homme dans le gouffre béant du séj^ulcre, dans l'abîme d'une expiation éternelle, mais qu'il le retire, qu'il le relève, (ju'il l'exalte, qu'il lui rende « la lumière de son salut » et la splendeur de la gloire divine pour la(iuelle il l'avait primitivement créé. Qui in diebus carnis sux \veces supplicationesque ad eum qui possit illuin salvum facere a mortel Saint Paul nous illumine ainsi admiblement le commencement du Psaume XX ; nous comprenons les tressaillements de joie de l'âme bienheureuse du Christ, nous entendons le mystère de « la supplication de ses lèvres : » 0 Seigneur,' le roi se réjouira dans fœuvre de votre puissance'^ ! Quelle est (H:tte œuvre? L'œuvre par excellence « de la droitt; de Dieu, » qu'il n'a pu exécuter qu'en dépensant icute la

i Uebr - 2 p^al. XX.

force « d'an bras déployé et roidi ; » « œuvre de puissance que Dieu a accomplie dans le Christ; » œuvre de l'incarnation par laquelle Dieu, unissant ensemble deux termes si infiniment éloignés, Dieu et l'homme, trouve ainsi l'ineffable moyen de glorifier sa propre majesté au degré et dans la proportion de l'infini, et en même temps de combler l'homme sans mesure. In vi7Hute tua Ixtahitur rex : super salutare tuum cxultahit vchementer. Et comme cetteœuvre provoquait l'immense joie de l'âme du Christ, elle faisait l'objet de ses incessantes prières. Nous venons de le voir, Jésus-Christ priait, afin d'obtenir pour l'humanité qu'il s'était unie et dont il s'était fait « les prémices « et le « chef, » les gloires de la résurrection, au lieu des ignominies du sépulcre. Or, dit saint Paul, *( il fut exaucé, » cxauditus est : exaucé dans une plénitude et une profusion incompréhensibles. Son sépulcre <i est un sépulcre glorieux, » et Dieu ne laisse pas son Saint devenir la proie delà tombe, \ Jésus-Christ ressuscite et le genre humain avec lui. Il le demandait dans sa prière, son Père l'exauce avec une magnificence sans égale : La prière de SCS lèvres, ô Dieu, vous ne Pavez pas déçue '^. Et en même temps que le Christ triomphe, ses ennemis sont confondus : ce sont là les deux parties de la gloire do l'humanité sainte; ce sont aussi les deux objets du Psaume que David consacre à chanter cette divine splendeur.

I. — Notre chemin est tout tracé, nous suivrons pas il pas le Psalmiste, nous arrêtant devant chaque

•Psal. XX. — 2 Pàiil, XX.

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splendeur, recueillant chacune « des Inscrutables richesses de Jésus-Christ. «

Mais nous nous engageons en des abîmes, nous « scrutons des mystères, et serons écrasés par la gloire ! » Pourtant elle est du Psalmiste, par conséquent de l'Esprit-Saint, cette parole : j'entrerai dans les puissances du Seigneur. Entrons-y donc, nous le pouvons, l'Esprit, « qui scrute tout jusqu'aux profondeurs mêmes de Dieu, » nous conduira dans cette marche au travers des divines merveilles, mais entrons, demeurons, scrutons, avec la docilité de la foi, l'adoration du respect, l'ardeur de l'amour. 0 Dieu, vous l'avez jjrévenu des bénédictions de votre douceur ^. Dans la langue sainte et le Livre des révélationsde Dieu, il n'est pas rare qu'une seule expression soit un abîme, qu'un seul mot renferme les immensités d'un océan. Tel est ici ce mot BÉNÉDICTIONS. Appliqué au Verbe incarné, ce mot marque la plénitude des grâces, des dons, des excellences, des gloires, dont Dieu a rempli si magnifiquement la sainte Humanité. Et quels sont ces dons ? Comment analyser ces grâces? Comment rendre compte de ces excellences ? La divinité entre dans l'humanité sainte, l'illumine, la transfigure, la déifie ; l'humanité se fait divine, l'homme se fait Dieu. Dès lors que lui refuser ? Quelle limite prescrire ? Quel rivage tracer à cet océan qui déborde, à ces flots qui jaillissent des. immensités mômes de Dieu ? Voici l'âme de Jésus-Chrisf, et dans cette âme, voici son intelligence et sa volonté : tout est « plein » et dans cette intelligence et clans cette volonté « de toute la plénilLule dt3 Dieu. » Voici sou corps : quelle perfection revétira-t-il ? Quelle sainteté

ipsal. XX.

toute extraordinaire l'enveloppera, pour ainsi parler, de la plus royale des pourpres, de la plus riche des parures? Deux i-aisons émeuvent nos théologiens dans cette thèse de la perfection suréminente de l'àme de Jésus-Christ; D'abord cette âme était destinée au plus ineffable contact avec la divinité, elle était comme le premier vase où devait être versée « l'huile de la joie, » l'huile mystérieuse de la divinité. Quelle perfection n'exigeait pas un semblable usage et une aussi sublime mission? De plus, la très-sainte âme de Jésus- Christ était chef de l'humanité nouvelle , l'humanité élevée par Dieu à des destinées plus riches, à des honneurs plus magnifiques, à des vertus plus parfaites, à des devoirs plus divins. Cette âme, chargée d'une mission plus haute que celle d'Adam innocent, devait donc aussi revêtir une plus sublime perfection; rien ne lui pouvait manquer ni dans l'ordre de la science ni dans celui de la vertu. La science de Jésus-Christ, considéré comme homme, fut une science pleine, parfaite, universelle, absolue, infaillible, sans ombre, sans voile, sans incertitude, sans aucun danger possible d'erreur. Jésus-Christ, comme homme, connaissait toutes choses, embrassait à la fois, dans un regard tout-puissant, le passé, le présent, l'avenir, tous les êtres réalisés, toutes leurs actions, toutes leurs pensées, tous leurs vouloirs, leurs destinées futures, l'ordre entier des siècles, la série des choses, la trame des événements. Si cette science de Jésus-Christ, comme homme, n'atteignait pas les limites de l'infini et ne perçait pas dans « l'inaccessible lumière » que Dieu « seul habite », si elle ne pénétraitpas jusqu'à la connaissance de tous les possibles, tels qu'ils se drossent devant le regard même du Très- Haut, elle ne s'arrêtait néanmoins, dans la perception

des choses, que là où doit s'arrêter une créature quelque divine qu'elle soit, au domaine réservé, inaliénable, infini de Dieu. Parfaite dans les dons de la science, l'âme du Christ devait l'être dans ceux de la vertu. Jésus-Christ, comme homme, fut absolument impeccable. « Le démon n'eut jamais rien en lui, » et devant le monde entier, seul de la création tout entière, il put jeter ce cri victorieux ■.quisexvobisarguetmedepeccato, « qui de vous me reprendra d'un péché? > L'homme a le péché pour berceau, ce qui le fait naître le tue, et son premier cri, en apparaissant à la vie, est un cri de coupable et de suppliant : Ecce in iniquitatibus conceptus sum ' ! Mais comment la très-sainte Humanité eût-elle contracté cette souillure, elle qui sortait des mains virginales de l'Esprit-Saint ? Et si le péché originel dut briser à ce « roc » inébranlable des flots devenus impuissants, comment le péché actuel eût-il eu prise sur Celui qui était la sainteté? « Quel rapport possible, dit saint Paul, entre le Christ et Bélial, la lumière et les ténèbres? » Arrière donc à jamais le blasphème qui attribuerait à l'humanité sainte du Verbe incarné, non pas le moindre péché, mais la plus légère ombre du péché, l'imperfection la plus imperceptible. Si ceblasphèine était jeté, l'union hypostatique des deux natures en une seule Personne divine ferait peser sur Dieu même le fardeau immonde qu'une créature seule peut porter. Mais nous sommes loin encore de la perfection de la sainte humanité. Non-seulement i'ombre môme du péché ne pouvait passer à ses horizons limpides et immaculés, mais elle ne pouvait être comme nous tributaire des émotions, des désordres, des laideurs d'une concupiscence venue

» Psal. L.

LE FIL9, DE DIEU Î8l

originairement du péché, et conservant, jn?qne dans ses innocences, les stigmates de sa honteuse genèse. Jamais donc en Jésus-Christ de ces mouvements indéhbérés, de ces émotions, de ces troubles, de ces tempêtes qui précèdent la volonté, oppriment la raison, font peser sur la conscience elle-même de si douloureuses et de si humiliantes tyrannies. Jésus-Christ réalisait, dans une perfection incomparable, le type de la première création. Le « second Adam' » redonnait au ciel et à la terre, avec une splendeur et une beauté sans égales, le spectacle qu'avait offert, aux jours de son innocence, le premier Adam. L'âme était soumise à Dieu, le corps était soumis à l'âme, tout était ordre, paix, harmonie. Les mouvements désordonnés des sens ne troublaient pas la chaste majesté de cet empire intime, les passions n'y étaient que comme des serviteurs toujours dociles, des ministres toujours intelligents et dévoués. Quant à cette sainteté que les théo- •logiens appellent positive, qui la pourra jamais, en Jésus-Christ, comprendre et exprimer ? L'union hypostatique répandait à ce point sur l'humanité sainte du Verbe les flots infinis de la sainteté substantielle, la divinité pénétrait si intimement, s'unissait si absolument la nature humaine, que de cette union, de ce mystérieux creuset ne sortait plus qu'une seule divine personne. Jésus-Christ comme homme était donc saint, pour ainsi parler, de toute la sainteté de Dieu. Qu'était d'ailleurs cette divine personne sinon le Fils propre et naturel de Dieu, Celui qui dans le ciel reçoit avec le Pèreet leSaint-P^sprit l'hommngeducantique des anges: « Il est saint ! Il est saint ! Il est saint ! » Qu'était Jcsus-

* I Corinth.

Christ, sinon ce « Pontife, saint, innocent, séparé dos pécheurs , et devenu plus haut que les cieux ^ ? » N'était-ce pas encore ce Fils « dans lequel son Père mettait toutes ses complaisances?» Combien donc est-il saint? Combien agréable à Dieu? Combien plus saint, plus agréable à Dieu que toute créature réalisée ou possible? Voilà comment, ô Seigneur, vous Pavez prévenu des bénédictions de votre douceur-. Nouveau et plus vaste, et plus profond mystère sous ces dernières paroles : hènédictimis de votre douceur. Quelle est cette DOUCEUPv,? C'est ce qu'ailleurs le Psalmiste nomme Vhuile de joie., c'est la divinité unie à l'humanité, c'est Dieu remplissant l'âme du Christ des torrents de ses joies, de l'océan entier de ses consolations et de ses inénarrables ivresses. Jésus-Christ ne cessa jamais d'avoir la vue intuitive de Dieu. « Sans doute, par une opération secrète et des efïets mystérieux de la puissance divine, le Christ ne cessa jamais non plus de vivre de notre vie d'exilés et de voyageurs ; parfois il dut refouler l'océan de sa joie entre des rives inconnues de PxOus, afin de laisser les amertumes de l'expiation pénétrer toute son âme, mais, même alors, même à cette heure ténébreuse où il disait douloureusement : « mon âme est triste jusqu'à en mourir, » il ne fut point privé de la vue béatifique de Dieu. Dieu inondait dans son âme en torrents de lumière, de gloire et de joie.

Nous avons à dessein, pour plus de clarté, négligé un mot du PsalQiiste qui recouvre lui aussi un nouvel abîme. 0 Dieu, vous Vavez PRÉVENU des bénédictions de votre douceur '^. C'est dès le premier moment de sa conception que Jésus-Christ fut rempli de la plénitude des

iIK'br. — 2 P'.a!. XX. -3 psai. XX.

dons de Dieu. Aucun instant d'imperfection et d'impuissance ne peut être supposé sans blasphème et folie dans la Personne du Verbe incarné. Dès que le Soleil de justice entra dans « son pavillon. » dès que « Dieu étincela « dans la chair, tout dut s'illuminer splendidement, nulle ombre ne pouvait tenir devant un pareil éclat, aucun nuage ne pouvait intercepter une si victorieuse lumière, Jésus-Christ ne pouvait connaître Tinfirmité et les progrès misérables des naissances vulgaires. Il plaisait à Dieu « que toute plénitude habitât en lui, » cette plénitude de grâces et de dons ne pouvait se verser goutte à goutte, l'océan tout entier devait d'un coup et dès le premier instant envahir l'humanité sainte et la submerger ^

Telle fut la bienheureuse âme de THomme-Dieu, chefd'œuvre de la puissance divine, vase d'élection rempli, dans une mesure inconnue à tout être créé, de tous les dons, de toutes les grâces, de toutes les bénédictions du Très-Haut. Or, de même que cette âme fut ainsi sanctifiée parce que le Verbe se l'unissait hypostatiquement, le corps que cette même âme déifiée devait s'unir à son tour ne pouvait rester en dehors de cette eflusion tout extraordinaire de la grâce. Lui aussi fut élevé à un état de suprême perfection, lui aussi mérite l'hommage que le Psaume rend à l'âme : 0 Dieu, vous l'avez prévenu des bénédictions de votre douceur ». Ce corps, destiné à de si grandes et de si divines missions, était en même temps le chef-d'œuvre du Saint-Esjjrit, corn-

1 « Prxvenisli eum, « id est Christum tempore ; quia a principio conceptionis fuit plenus omni gratia : quia quam cito conceptus, fuit unilus divinae naturœ, et tam cito fuit plenus gialia. » (D. Tliom. Exposit., in Psal. XX-] — -Psal. XX.

28'l LE FILS DE DIEU

ment concevoir en lui quelque imperfection? Il était passible et mortel sans doute, le plan de la rédemption l'exigeait, mais; tout en retenant le commun apanage de nos douleurs, il ne pouvait recevoir la flétrissure de nos difformités. Il devait souffrir, mais noblement, grandement, divinement. C'était un holocauste livré aux saintes tortures de l'immolation, ce ne pouvait être la vulgaire victime des désordres et des laideurs introduites dans notre chair par nos passions et nos péchés. Il est bien dit que le Verbe incarné vint « dans la similitude de la chair du péché <, » mais cette exigence du plan divin n'entraînait pas, comme nous l'explique saint Thomas d'Aquin, les douleurs et les infirmités spéciales dont nos vices creusent en nous les honteux sillons. Dans un autre Psaume, David appelle Jésus-Christ le plus beau des enfants des hommes 2. Assurément le corps de l'Homme-Dieu prend sa part des gloires de ce texte Ce corps, même à travers le voile de la mortalité, rayonnait d'une beauté merveilleuse : Comment supposer qu'un défaut de proportion et d'harmonie, une difformité quelconque, la plus légère tache ait pu flétrir et défigurer Celui qui devait faire les délices du ciel et de la terre, et que l'univers tout entier proclame le plus beau des enfants des hommes? Cette affirmation de la beauté, même physique, de l'Homme-Dieu n'est pas une opinion hasardée, nos plus grands docteurs l'ont soutenue.

2. — La puissance divine avait fait de l'Humanité sainte un chef-d'œuvre de perfection et de grâce, elle en fit un prodige à jamais incompréhensible d'élévation et de gloire. Vous avez posé sur sa tête une couronne de

« Rom. viii, — s Psal. XLIV

dé diamants : grande est sa (jloirc dans votre salut; vous Pavez surchargé de gloire, vous l'avez couvert d'immenses honneurs '. Si, en parlant du simple éki, saint Paul tombe dans le ravissement en face de sa prodigieuse splendeur, s'il n'a plus de mots pour peindre une telle gloire, s'il accumule les expressions toujours trop faibles à son gré, s'il nous parle « de trésors de gloire, » « d'une suréminente grandeur de puissance, » « d'un poids éternel de gloire » qui charge l'élu et l'écrase, pour ainsi parler, sous le fardeau des splendeurs divines, que dire du Roi, du chef de tous les élus? Si le rayon jette un tel éclat, que dire de l'astre ? Si la simple goutte devient si vaste, que dire de l'océan? Si la frêle créature est à ce point couronnée de gloire et d'honneur 2, que dire de l'humanité sainte, hypostatiquement unie au Verbe, et ne faisant plus avec Dieu qu'une même Personne divine? Quelle gloire couronne Jésus-Christ, après que son Père prononça sur lui cette parole qui est le serment de sa justice et de son amour : « je le glorifierai ^ ! » Dés l'éternité Dieu travaille à la glorification de son Verbe fait chair, dès « les siècles silencieux » et cachés, Dieu contemple l'humanité sainte, la bénit, l'exalte, en fait l'objet de ses complaisances, et la propose aux adorations de la création entière. Pas un monde n'est créé qu'il ne le soit pour la glorification du Verbe fait chair; pas une intelligence ne jaillit des trésors de Dieu, pas un cœur n'est formé, pas une volonté ne naît à la vie de la liberté et de l'activité, que ce ne soit pour payer à l'Incarnation son tribut de foi, d'espérance et d'amour ; pas une génération ne passe

<PsaI. XX. — 2Psal. Vni. — 3 , Venit nrgo vox de cœ.lo : Et clariflcavi, et iteruni clarificabo! » ^Joau. xii. 2S.)

que Dieu n'exige d'elle la génuflexion du respect, la confession de la croyance et les héroïsmes du déV'Oucment, « et quiconque n'aime pas Notre Seigneur Jésus- Christ, qu'il soit anathèrae et condamnation ! » L'Incarnation n'existait encore que dans la pensée divine et à l'état de lointaine résolution que déjà le ciel en était rempli tout entier, Dieu faisait déjà de ce dogme l'expresse condition du salut, et le principal objet de l'épreuve ', déjà la grande loi du salut avait toute sa force : « Voici la vie éternelle : qu'on te reconnaisse, ô Dieu, toi et Celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Dès l'éternité repousser ou accueillir le Verbe incarné décidait seul de la réprobation et du salut. « Dieu dit : que tous les anges de Dieu l'adorent ! » Les anges incrédules,envieux, superbes tombèrent dans la plus efïroyable ruine pour avoir outragé « le grand sacrement de la piété -, » et « foulé aux pieds le Fils de Dieu 3; les bons anges, dans ces siècles où notre monde n'était pas encore, saluèrent de leurs acclamations, appelèrent de leurs désirs, glorifièrent de leurs adorations et de leur amour, le Dieu- Homme « qui allait venir, » apparia Angelis •*. » Quand les anges chantaient à la crèche le cantique du Dieu Nouveau-Né, ils ne faisaient que redire à la terre un chant qui depuis bien longtemps avait retenti dans les cieux. Et si, dès avant la réalisation du mystère, Jésus- Christ régnait ainsi dans le ciel sur les intelligences 'et sur les cœurs, si l'Humanité sainte avait, dans sa mystérieuse préexistence, recuelli tant d'hommages, et s'était vue couverte de tant et de si sublimes honneurs, quelle fut sa gloire, quand, pour la première fois, elle

1 C'est l'opinion formelle do nos plus grands Uiéologions. s I Tim — » Hobr. — '' I Tim.

fit, après les grandes œuvres du temps, son entrée solennelle dans l'éternité ! Q)uand Dieu la fit asseoir sur son propre trône, l'associa à ses gloires, lui donna l'investiture de tous ses pouvoirs : assieds-toi à ma droite ' ! Quelle splendeur ! quel éclat ! quelle incomparable majesté ! quelle indescriptible pompe i quand, au milieu des acclamations des anges et de la cour céleste tout entière, la sainte Humanité traversa, couronnée de gloire et d'honneur ',so\is sa. pourpre divine, sous son diadème de diamants, chargée de dignité et de grandeur ^^ accablée de triomphe, le ciel des cieux, les chœurs angéliques, « toute puissance, toute domination, toute vertu, » pour aller prendre place « à côté de la Majesté » infinie, et se confondre, pour ainsi parler, avec Dieu même, dans une même royauté, une même domination et de mêmes honneurs ! Un prophète avait chanté : « sa gloire couvrira les cieux ; » saint Jean dans son Apocalypse remarque que la cité n'a besoin ni d'astres ni de flambeau : « son flambeau, » son astre, son éblouissante et indéfectible lumière, « c'est l'Agneau,» l'Homme- Dieu, l'humanité sainte hypostatiquement unie au Verbe Fils de Dieu. Sous cette image un grand dogme est renfermé. Jésus-Christ n'est pas seulement Rédempteur et chef de l'homme, il est chef et médiateur de l'ange; l'ange, comme l'homme, reçoit tout de lui. Dans l'ordre du salut, c'est de l'Homme-Dieu que l'ange a reçu tous les biens et tous les secours qui lui ont été nécessaires \ « Pas un ange comme pas un honiinc, a écrit saint Grégoire pape, n'a été saint, si ce n'est par Jésus-Christ. » Et l'admirable Bossuet : « tous

» P&al.CIX. - ^Psal. VIII. -3 Psal. XX. - '. C'est l'opiuiou regardée comme la plus probable par les théologiens.

ceux qui invoquent Dieu comme il faut, l'invoquent au nom de ce grand Pontife, que TertuUien appelle fort bien catholicum Patris Sacerdotem, « le Pontife universel établi de Dieu pour offrir les vœux de toutes les créatures. » Non, ni les patriarches, ni les prophètes, ni les apôtres, ni les martyrs, ni les séraphins même, tous brillants d'intelligence, tous brûlants d'amour, ni la Reine de tous les esprits bienheureux ne peuvent aborder du trône de Dieu, si Jésus ne les introduit <. » C'est par Jésus-Christ que les anges sont illuminés et sanctifiés, par lui qu'ils jouissent de leur béatitude, par lui qu'outre le fond et la substance de leur gloire ils ont obtenu des splendeurs accessoires et des accroissements particuliers de bonheur.

Si le Verbe incarné est la joie et la gloire de la cité sainte, assurément il l'est aussi de la terre. Si dans le ciel tout lui est soumis, « excepté Celui qui lui a soumis toutes choses, » tout sur la terre « doit être mis sous ses pieds. » C'est l'œuvre de Jésus-Christ, c'est son triomphe, c'est sa gloire que le Psalmiste avait en vue quand il s'écriait : Seigneur, notre Dieu, qiC admirable est votre nom par toute la terre ! Ne prenons pas garde aux ennemis du Christ Jésus, à ses blasphémateurs, aux furieux qui le veulent anéantir, aux superbes qui le prétendent dominer : qu'est-ce que cette foule, qucl- (luc innombrable qu'elle puisse être? C'est là, dit le Psalmiste, une poussière que le vent soulève de terre et disperse devant lui-. C'est de la poussière, c'est du néant devant Dieu : toute cette foule ne compte pas devant son regard et demeure inconnue à son cœur : non novi vos. Qu'importe à un artiste et à un connaisseur mille

1 BossuiiU — - Psal. I. •

toiles grossières au prix d'un seul Rubens ? Que lui sont des ébauches griniagantes et grotesques devant ce seul clief-d'œuvre, où il jette toutes ses complaisances et tout son cœur ? Le Rubens, le chef-d'œuvre, pour le regard et le cœur de Dieu, c'est son élu. N'y en eùt-il qu'un seul sur toute la surface de la terre, encore cet unique élu serait-il pour Dieu son grand triomphe, et, le montrant avec orgueil au ciel et à la terre, Dit^u dira.[t-'û : Numquid vidistl servum meum^ « avez-vous vu mon serviteur ? » Le saint est sur la terre, après Jésus-Christ, ou plutôt avec Jésus-Christ et en Jésus- Christ, le plus grand œuvre du Très-Haut. A côté de lui la splendeur des mondes disparaît, l'harmonie des cicux " qui chantent la gloire divine, » s'affaiblit et s'éteint. D'une part le saint est « la gloire de Dieu » comme ouvrage de Dieu : vir imago et gloria Bel est ^ ; il est, d'autre part, la « gloire de Dieu » comme glorificateur de Dieu : dans gloriam Deo'^. Par un flux et un reflux magnitiques de ses propres dons, qui jaillissent de lui au saint et du saint jusqu'à lui. Dieu est également glorifié et dans ce qu'il opère en ses justes et '••ans ce que ses justes lui rendent d'hommages , de dévouement et d'amour. La couronne lui est posée deux fois, la gloire jaillit sur lui d'une double source : magna est gloria ejiis in snlutari^. N'y eùt-il qu'un juste sur la

1 Job. — 2 Ephes. VI. —3 Rom. — * Psal. XX : « Posuistiia capite ejus coronara de lapido pretioso. » Apoc. vi : « Data est ei coi'ona.» SuDl apostoli qui dicuntur lapides pretiosi pi'opterpretiosilatein doclriiia;. Unde cœtus Apostolorum est quasi corona Clu'isti. — Vel posuisli in capileejus coronain, id est Ecclosiara. — Velpotest dici hoc de quolibet sancto : quia corona sive merces Cit ipse Dciis. «(Div.ThoiUc At^iinaL. Edi'OsU, in Pscd, XX.)

terre, disions-nous plus liaut, ce grand chef-d'œuvre procurerait à Dieu mille fois plus de gloire que les magnilicences réunies de tout l'univers, lui rendrait plus d'honneurs que toute la multitude des pécheurs ne s'eiïorce de lui en ravir. C'est que Dieu même, Dieu dans sa sainteté, dans sa puissance, dans ses perfections ineffables, se retrouve dans le juste. Par Jésus-Christ Dieu le pénètre et le fait resplendir, Dieu le transfigure, lui donne l'aspect et le son divins , lui imprime des reflets si merveilleux de sa gloire, une si prodigieuse ressemblance de sa beauté, que si un juste nous pouvait apparaître dans son être surnaturel, nous tomberions à ses pieds comme devant la vision même de Dieu. Le Psalmiste chante : 0 Dieu, votre gloire est grande dans votre salut, c'est-à-dire dans l'œuvre de justification et de glorification que vous opérez dans vos justes. Et pourquoi ? L'Apôtre répond : c'est que l'homme touché de la grâce de Jésus-Christ, oint de son onction, sefait « l'image et la gloire de Dieu, « imayo et gloria. Son intelligence, « devenue un même esprit avec Dieu » prend des essors sublimes au travers do profondeurs sans limite, scrulatur etiam profunda Dei. » Son cœur, en aimant « la beauté invisible, » en poussant ce cri divin : « qui me séparera de l'amour de Jésus-Christ ? » plane à d'incommensurables hauteurs par-delà toutes les choses terrestres et tous les charmes créés. Ses œuvres deviennent des œuvres divines, tout son être rend des sons divins. Magnifique créature « dont le monde n'est plus digne, « et que peuvent seules recueillir et couronner « les splendeurs des saints ! » Dieu se complaît dans cette a^uvre, il y pose avec orgueil son regard satisfait, il y place son cœur, il y attache tout son amour, car il s'y reconnaît, vir

imago et gloria Bel est '. N'y eùt-il que ce point de vue, il serait déjà splendide,et noas ferait comprendre comment la gloire de Jésus-Christ sur la terre, sa couronne, sa victoire, son triomphe, ce sont ses justes qu'il a fait naître de sa grâce et surgir immaculés et étincelants de sa rédemption. Mais le point de vue est double. Si Dieu tire sa gloire de ses saints en les glorifiant, il la recueille aussi dans les hommages que ces saints ne cessent de lui rendre sur toute la surface du monde. Quel nombre ! quelle multitude ! 0 dieu qu'ils se muUi- 2)lient vos justes, et qu'il me devient impossible de les compter ! Et dans cette multitude , quels honneurs rendus à Dieu ! Quelles œuvres accomplies ! quelles vertus pratiquées ! quels héroïsmes ! quels combats ! quels martyres ! Chaque mot de Dieu remue ces masses profondes ; chaque sourire de Dieu fait tressaillir tous ces cœurs. Depuis dix-huit siècles Jésus-Christ ne donne pas un ordre, ne manifeste pas un désir que des milliers de disciples ne volent à leur accomplissement. 0 Dieu ! que Jésus-Christ est cru ! qu'il est aimé ! qu'il est servi ! 11 a dit au monde des choses sublimes, mais il a dit aussi des choses terribles : durus sermo et quis potcst eum audire ^. Sa langue divine distillait le miel, mais elle éclatait aussi en dictâmes écrasants, en révélations effroyables. A la frêle intelligence de l'homme il apportait des vérités d'une effrayante profondeur, et si l'aigle vacillait dans cette iannensité, devant cet éblouissant soleil, loin d'y mettre quelque voile Jésus- Christ rendait l'éclat plus insupportable : qui habet aures audieiidi audiat ! Il a montré un homme meurtri et sanglant, et il a dit au monde : Celui-là est votre

1 Epi 03. — - Joau.

Dieu. Il a fait dresser une croix, le dernier des gibets, la plus infâme des potences de criminels, effroyable réunion de tous les dégoûts, de toutes les hontes, de toutes les terreurs, il s'y est fait suspendre, il s'y est lait percer de coups, il y est mort, et, mourant da supplice des esclaves, il a affirmé qu'il mourait en Dieu, parce qu'il était Dieu ! Il a pris du pain et, prononçant sur ce pain des paroles mystérieuses, il a dit : ceci est mon corps ! On voudrait en faire un philosophe, un sage, un Platon à la bouche d'or, un Socrate émerveillant et captivant les intelligences par le charme de sa belle doctrine : la vérité, c'est que dans ses révélations et ses affirmations souveraines il pesait sur l'intelligence de tout le poids « d'une folie, » verbum crucis pereuntibus quiclem stultitia est '. Or Jésus-Christ est-il cru? Sa parole est-elle debout? Après dix-huit siècles gouverne-t-elle les intelligences? Embrassez du regard l'immense univers catholique : remontez le cours des ùges, et comptez, s'il vous est possible, toutes les généralions croyantes qui les ont traversés. Toutes ces multitudes d'intelligences, dont un si grand nombre ont toui;liéle3 dernières profondeurs du savoir:; toutes ont cru ; cru Jusqu'à la confession publique, éclatante, intrépide; cru jusqu'au sang, jusqu'au martyre, jusqu'à la mort; cru sans démentir une fois, sans hésiter un instant, sans se repentir un jour. Quelle couronne, quel cortège autour de l'Homme-Dieu ! Quelle couronne de diamants '^ à sa tète ! Quelle splendeur autour de sa royauté ! être cru de la sorte est un premier et inimitable prodige : être aimé en est un second plus merveilleux encore s'jI cbt possible. Être aimé ! Qui conserve longtemps fraîche

1 I CoriiiLh. — 2 Psal. XX.

et printanière cette couronne de l'amonr? Qui môme réussit à la poser solidement, ne fût-ce qu'une fois, sur sa tête ? L'amour comme ces fruits rares et délicats, comme ces plantes fragiles, s'épanouit à peine par un soleil toujours chaud, sous un climat toujours pur: mais la moindre intempérie, la plus légère secousse, un vent trop refroidi, une nuit trop glacée, qui passent , flétrissent la fleur et la dessèchent pour jamais. Oh ! que de diverses choses passent sur l'amour en le dévastant ! Que d'égoïsmes le rongent ! Quelle mobilité et quels caprices le trahissent à chaque instant ! Quels retours l'empoisonnent ! Quelles lassitudes et quels dégoûts le découragent et l'éloignent ! Que nous sommes peu aimés dans la vie ! Et si l'amour nous trahit et nous échappe, alors même que nous sommes là pour raviver ses défaillances et provoquer sa fidélité, que devient-il, lorsqu'il ne plane plus que sur une tombe froide et des restes desséchés ? Si nous sommes incapables de retenir l'amour durant la vie, que pouvons-nous sur lui dans la mort? Un orateur, après avoir peint au vif ces impuissances de l'amour, conclut ainsi : « Poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants, que nous en reste-t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au-delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l'amour. CY-it fini, c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour. » Oui, de l'homme, mais pas de Dieu ! Plus que toutes choses au monde Jésus-Christ est aimé :

des milliers de cœurs s'attachent à lai, se vouent à lui, s'immolent pour lui. Dans le silence des cloîtres et aussi dans le tumulte des cités, dans la vie religieuse et aussi dans la vie du monde, Jésus-Christ est, pour une multitude d'âmes, l'objet unique du plus véhément et du plus impérissable amour. L'amour du Christ est un amour à part, plus tendre que toute tendresse maternelle, plus généreux, plus fort, plus passionné que n'importe quel autre amour. Qui est aimé comme Jésus-Christ est aimé ? Qui peut l'être ? Qui l'osa seulement espérer ? Depuis dix-huit siècles , Jésus-Christ, mort, supplicié, disparu, anéanti, attire, passionne, sacrifie les cœurs, immole les existences, voue une multitude de vies aux sanglants héroïsmes de tous les dévouements et de toutes les vertus. Et il le voulait, et il l'annonçait au monde ! il annonçait qu'il serait aimé, qu'il le serait dans toute la suite des siècles, qu'il léserait par des multitudes mille fois plus nombreuses que colles que, durant sa vie mortelle, il attirait à sa suite, suspendait à ses lèvres et attachait à tous ses pas. Et quel amour il exigeait ! Quel amour il prophétisait qu'on lui vouerait ! Il voulait être aimé, plus qu'un père, plus qu'une mère, puisqu'une épouse; les liens de la famille devaient, en face de lui, se relâcher et se dissoudre. Il voulait cela, il annonçait qu'il obtiendrait cela : depuis dix-huit siècles il l'obtient ! Il est au fond du cœur de l'homme, un sentiment à la fois tendre et violent, doux comme le rayon du miel, indomptable comme la mer en furie ; ce sentiment est le plus impérieux besoin de l'homme, et il en devient souvent le tyran le plus itnpiloyablc, le bourreau le plus cruel. Un éclat de beauté, une grâce charmante, une splendeur fragile le font uaitrc, et lui-même noue des liens que

nulle puissance au monde ne saura plus briser. Quand l'Écriture veut peindre la force invincilsle de co sentiment, la véhémence de cette flamme, l'étendue de cette domination, elle recourt aux plus vastes images et fait appel aux expressions les plus fortes. « L'amour, dit-elle, est plus puissant que la mort, il est dur comme l'enfer, ses ardeurs sont les ardeurs de la flamme la plus violente, l'Océan passe sur lui sans l'éteindre, les fleuves ne réussissent pas à le submerger. » Il fallait Dieu pour se saisir de ce terrible adversaire , le vaincre et le terrasser. Il fallait que la Beauté incréée des^ cendît dans la chair, que le plus beau des enfants des hommes ' montrât au monde ses charmes victorieux, pour que tout amour fût vaincu par son amour, tous charmes efl'a ces par ses charmes, tous cœurs conquis par son cœur : amabiUs super amorem mulierum. C'est là le suprême triomphe du Fils de Dieu. Notre Psaume nous le montre « ceint d'une couronne de diamants, » posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso ; l'amour immuable, universel, prodigieux, dont il est cemt dans l'univers catholique, est bien son dernier diadème et son triomphe le plus précieux : amabilis super amorem mulierum^. Aimé avec cette force, avec cette passion, assurément Jésus-Christ sera servi comme jamais maître ne le fut. Ah ! vraiment, où donc sont ceux qui dénient au christianisme la divinité ? La divinité n'en déborde-t-elle pas de toutes parts? Nous est-il possible d'en considérer un point, d'en scruter un détail, d'en admirer un chef-d'œuvre, que le divin ne jaillisse, ne se dresse devant nous, ne s'impose invinciblement à notre raison autant qu'à notre foi? Nous disons que Jésus-

» Psal. XLIV- — 2 III Reg.

Christ est servi, et habitués que nous somrriGS aa monde de merveilles au milieu duquel nous nous mouvons, nous prononçons avec une sorte de nonchalance sublime cette phrase prodigieuse qui saisirait jusqu'à l'extase une intelligence étrangère à nos dogmes et à nos événements chrétiens. Jésus-Christ est servi : il Test par des milliers de disciples, il l'est sur toute l'étendue de l'Église catholique, c'est-à-dire dans toute l'étendue du monde, il l'est par toutes les conditions, par toutes les fortunes, par tous les âges, il l'est jusqu'au dévouement le plus absolu, il l'est jusqu'à la mort, il l'est jusqu'au martyre. P^ien n'égale l'élan de ces dévouements extraordinaires, si ce n'est leur extraordinaire difficulté. Dans son service, Jésus-Christ impose tous les sacrifices, défend toutes les convoitises, met à la porte toutes les passions. Jésus donne à ses serviteurs les livrées sanglantes de son propre supplice, il les perce de sa couronne d'épines, il les courbe sous sa croix, il leur ordonne de haïr jusqu'à leur propre vie, de couper la main qui scandalise, d'arracher l'œil devenu dangereux et provocateur. Il faut « porter sa croix, » « il faut haïr son âme<, •» il faut « le suivre, » et jusqu'où? jusqu'au complet dépouillement de soi, jusqu'à l'entière répudiation de ce que le cœur aime, de ce que les désirs recherchent, de ce que caressent les sens, de ce qui semble faire, non-seulement le charme, mais constituer le nécessaire de la vie. Voilà ce que Jésus-Christ commande et voilà ce qu'il obtient. De qui l'obtient-il? D'innombrables multitudes disséminées sous toutes les latitudes. Depuis quand l'obtientil.? Depuis dix-huit siècles. Or, qu'est-ce que Jésus-

1 Matlh.

Christ' Qu'est-il aux yeux? Quelle histoire est la sienne? Sous quels traits nous le donne-t-on à contempler? L'Église catholique chante de lui ces trois paroles plus inexplicables, plus inouïes que tout le reste : Crucifixus, passus, scpultus : « Il a été crucifié, il est mort dans les tortures, il a été jeté au fond d'un tombeau. » Et c'est lui que le monde a détaché de la croix; lui dont il baise depuis dix-huit cents ans les plaies saignantes; lui dont il repasse les douleurs dans une mémoire émue et un brûlant souvenir; lui dont il suit pas à pas la douloureuse carrière; lui enfin sur lequel il pleure « comme on pleure sur la mort d'un fils unique <. » C'est sa voix qu'il écoute, ses volontés qu'il exécute, sa loi dont il remplit avec une intrépidité invincible les prescriptions les plus austères, les ordres les plus impérieux. Quel règne est comparable à ce règne ? Quelle couronne vaut cette couronne ? Quelle gloire de la terre peut soutenir le parallèle et braver la comparaison IPosuisti incapiteejus coronamde lapide pretioso... magna estgloria ejus insalutari tuo, gloriam et magnum décor em impones super eum 2.

Nous avons plusieurs fois, dans ce qui précède, insinué une nouvelle merveille du triomphe de Jésus-Christ: nous y revenons avec le Psalmiste, et nous le mettons comme lui en relief. Yitam petiita te et tribuisli ei longiîudinem dierinn, in sœculum et in sap.culum s^rculi^ « il vous demandait la vie, et vous la lui avez accordée vous lui avez donné la longueur des jours, vous prolongez son existence d'un siècle à l'autre, et dans l'éternité. » Tel est l'apanage propre et unique de Jésus- Christ : LA LONGUEUR DES JOURS ^ une vie

» Zachar. - 2 Psal. XX. - » Psal. XX.

immense, universelle, enveloppant tous les siècles, s'ctendant dans tous les âges comme dans son propre domaine, unissant le passé à l'avenir, étant de toujours comme elle est de partout. Saint Paul a magnifiquement formulé cette puissance de vitalité dans le Christ: Chrislus heri et hodîe ipse et in ssecula, « Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, et lui-même sera dans les siècles des siècles. » La vie de l'homme n'a ni passé ni avenir, quoi! elle n'a pas même de présent, elle consiste dans une imperceptible succession d'instants ajoutés si rapidement les uns aux autres, qu'au moment même où nous nommons le « présent, » le présent n'est déjà plus qu'un passé évanoui. Tel est l'homme. Jésus- Christ remplit tous les siècles de son impérissable vie. Sa vie remplit le passé; dès l'éternité il vit dans la pensée de Dieu et l'adoration des mondes; chaque siècle le trouve présent ; pour chaque génération qui s'élève, Jésus-Christ est « la voie, la vérité et la vie ; >" « rien de ce qui se fait, ne se fait sans lui; » tout « reçoit de sa plénitude; » tout est, par lui,« rempli de toute la plénitude de Dieu, » Et ce qu'il a été dans le passé, ce qu'il est sous nos yeux dans le présent, il le sera dans l'avenir. Tout périra, lui régnera sur les ruines de ses ennemis abattus : ipse et in sxmla '. Dans notre génération ardente à la lutte contre le Christ éternel, en ce siècle d'agitation et de tumulte, où les événements se sont écoulés si rapides, où les plus vastes bouleversements se sont accomplis en si peu d'années, comptons les ennemis du Christ disparus de la scène pour jamais, suivons le chemin que bordent toutes ces tombes silencicubcs, et rai)pelons le souvenir des grands hommes

» Ilcbr.

"qui prédisaient la chute du Christ, en décrétant leur propre immortalité ! Ils sont morts : le Christ vit, et parcourt dans un triomphe à peine interrompu la longueur de ses jours. Toutes les illustrations du génie, tous les favoris de la fortune, tous les puissants du glaive, tous les potentats de ce monde, demandent la vie, réclament la longueur des jours "• : à tous Dieu répond par l'inexorable loi de la mort : morte morieris ! A son Fils tout seul il a accordé « la vie, » la vie pleine, entière, interminable, la vie vivante, tandis qu'il ne concède aux choses terrestres, en apparence les plus fortes et les mieux assises, qu'une puissance pleine de faiblesse, qu'une vie remplie de mort. Il vous a demandé la vie et vous la lui avez accordée; vous lui avez donné la longueur des jours, jusqu'aux siècles des siècles, jusqu'à l'éternité^. — ET IL VIVRA 3 ! Seul il dominera les ruines de toutes les choses terrestres écroulées. Sur ces ruines son empire s'affermira, et cet empire traversera tous les siècles comme il couvrira toute la terre,

o. Quand saint Paul nous parle delà perpétuité de Ig, vie de Jésus-Christ, il nous rappelle que cette gloire du Fils de Dieu fait homme nous devient à nous une faveur nouvelle et une suprême bénédiction: semper vivens ad interpellandum, « le Christ vit toujours pour toujours intercéder. » Et encore : « béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles, dans l'ordre divin, dans le Christ : suivant qu'il nous avait choisis en Jésus-Christ, avant même la constitution du monde, pour devenir saints et immaculés en sa présence par la cha-

1 Psal. XX. - 2 i>sal. XX. - » Psal. LXXI.

rito. Dieu nons n prédestinés on Jésus-Christ h devenir ses enfants d'ado]itinn, selon le décret de sa volonté, pour l'exaltation de sa gloire, dans les biens dont il nous a comblés par Jésus-Christ son Fils bien-aimé : dans lequel nous avons obtenu notre rédemption par l'effusion de son sang, la rémission de nos péchés, suivant les trésors de sa grâce qui a surabondé en nous en toutes sortes d'œuvres de sagesse et de prudence. » Cette doctrine qui renferme les principaux effets de l'Incarnation et de la Rédemption est tout entière en germe dans la parole du Psalmiste : 0 Dieu, vous le donnerez au monde comme une bénédiction, pour les siècles des siècles. Tel est Jésus-Christ : tel il nous a été donné par r « excessive bonté de Dieu, » tel il reste dans le monde, universelle BÉNÉDICTION ^ du monde, omni benedictione, comme dit l'Apôtre, centre, résumé, de toutes les bénédictions divines à la fois, in omni benedictione spirituali in cœlestibus 2. Il était annoncé à sa venue que « toute montagne serait abaissée, que toute vallée serait comblée, que toute tortuosité de nos chemins serait redressée: » telle est l'œuvre de Jésus-Christ, telle est la « bénédiction » qu'il apporte au monde. Qu'était le monde, et quelle bénédiction lui fallait-il apporter? L'humanité gémissait sous une condamnation antique dont aucune puissance au monde ne la pouvait retirer. La première bénédiction qu'il lui fallait était donc celle d'un libérateur. Mais la loi de la justice était inexorable, sine sanguine non fit rcmissio, sans « l'effusion du sang aucun pardon n'est possible : » la seconde bénédiction fut donc la bénédiction du sang. Le Verbe Rédempteur du monde vint à nous « dans la ressemblance de la

» Psal. XX. — s II Coriath.

LE FILS nr: dieu 301

chair du pccho, » avec un corps mortel et passible, il versa son sang; dans ce sang divin il effaça notre faute, il lava nos souillures ; par la vue de ce sang il apaisa la divine justice et fit tomber les foudres vengeresses des mains de Dieu. Cette amnistie présageait des bénédictions plus merveilleuses : devenus justes par Jésus- Christ, par lui encore nous devenions enfants de Dieu. « Par Jésus-Christ, dit l'Apôtre, nous recevons l'adoption des enfants de Dieu. » Ah ! sans doute c'est là la bénédiction par excellence, rien ne peut surpasser cette grâce, rien ne peut atteindre aux richesses de cette fortune; mais la révélation de cette gloire est lointaine encore, il nous faut attendre « le jour où nous atteindrons la gloire de l'adoption divine, « et, en attendant ce jour, tristement cheminer dans l'exil, « à travers les ombres de la foi, » la nuit épaisse de la mortalité, le long du rude et âpre sentier de l'épreuve. La « bénédiction » du rachat nous tire de nos éternels désespoirs, la « bénédiction » de la grâce et de l'adoption divine nous rend un Père, un héritage, une patrie : mais qui deviendra notre « bénédiction » de l'exil ? Jésus-Christ encore et lui seul. Dans l'exil les tristesses nous enveloppent, la souffrance nous envahit, le pèche nous opprime, le monde nous solUcite par ses enchantements, ou nous trouble de ses terreurs : foris pugnœ, intus timorés. Il nous faut la force, il nous faut la consolation, il nous faut la joie. Qui nous fera boire à ces eaux jaillissantes de la joie? Qui nous consolera ? Qui nous donnera l'ineffable « bénédiction » de devenir notre guide et notre appui ? Celui dont l'Apôtre a dit qu'il est « un Pontife capable de compatir » et < puissant à consoler. > Du berceau, où il fait planer ses premières miséricordes, jusqu'à notre tombe qu'il illumine de

ses divins rayons, .Tcsiis-rhi-ist ne cesse pas un moment d'être la - IJéuédiction » do notre vie. Heureux ceux qui, aimant la bénédiction, appelleiit cette bénédiction sur toutes les phases de leur existence! Malheur, et mille fois malheur à ceux qui, ai^nant mieux la malédiction, remplissent de cette malédictio7i leurs tristes jours ! Cette double issue, de la fidélité des uns à recevoir Jésus-Christ, de la perverse opiniâtreté des autres à le repousser, dénoue le problème entier de nos destinées, et décide, pour l'éternité comme pour le temps, du sort de ceux « qui iront au bonheur éternel » et de ceux qui aboutiront « au supplice sans fin. »

Et comme il est la « Bénédiction » de chaque homme en particulier, Jésus-Christ reste encore la seule bénédiction véritable des peuples. Dieu le donne aux peuples comme aux individus, mystérieuse et décisive bénédiction, dabis eum in benedictionem in sœculum sxculi. Le Psalmiste avait dit dans un autre cantique : qui elongant se a te peribunt, « ceux qui s'éloignent de toi périront. » L'histoire a peu de lois aussi inexorabloe et aussi universelles. Toute nation, blasphématrice et persécutrice du Ciirist « Bénédiction » des peuples, est condamnée à périr ; ses jours sont comptés, son arrêt s'écrit à la muraille, ses prospérités et les ivresses de ses triomphes, semblables aux joies lugubres du dernier festin de Balthazar, ne présagent plus que la catastrophe prochaine et les ruines du lendemain.

IL — Nous voici parvenus à la seconde partie de r.otrc Psaume, oij le Prophète décrit le second triomplio et la seconde gloire de l'Homme- Dieu. Dieu lui accorda CCS deux dons magnifiques : d'abord de réunir en sa

Personne tous les trésors de la griîcc, toutes les richesses du temps et de l'éternité : in quo sunt omncs tlicsauri; puis ensuite de faire briller son excellence et sa force, par le contraste de la ruine et de la défaite où s'abîment, les uns après les autres, tous ses ennemis.

Ces ennemis quels sont-ils? Assurément tous ceux qui depuis dix-huit cents ans font la guerre à Jésus-Christ et périssent fatalement de cette guerre. Mais il semble que le Psalmiste veuille ici plus particulièrement désigner l'effroyable châtiment infligé aux premiers et aux plus pervers d'entre eux tous, aux Juifs déicides et impénitents. Ab uno disce omncs. Il entrait dans les plans de la divine justice de nous exposer dans un seul et vaste spectacle, tout ce que Dieu réserve de châtiments, de calamités, d'impuissance, aux contempteurs de son Fils et aux violateurs de son alliance.

La justice divine revêt une double perfection dont la justice humaine ne peut jouir que bien partiellement. Ses recherches sont toujours victorieuses, ses coups sont toujours inévitables et toujours sûrs. Son regard ne peut être évité: son bras ne peut jamais la trahir. Le coupable trompera peut-être la vigilance et la perspicacité d'un tribunal terrestre : comment échapperait-il aux recherches de Celui qui est « Lumière, » et devant qui < les ténèbres de la nuit s'illuminent comme les clartés du jour ' ? » Le coupable, s'il est puissant, résistera peut-être aux sentences qui l'ont pu condamner mais qui ne le peuvent réduire : comment fuir le bras du Tout-Puissant? Comment vaincre Celui qui n'a qu'à « regarder les peuples pour les dissoudre, » aspexit et

1 Psal. cxxxviir.

dissnlvit gcntrs^? Telle est la puissance judiciaire de Jésus-Christ. L'illusion peut abuser les puissants de ce monde, les forts peuvent se rire d'une justice silencieuse, d'une puissance qui dissimule ses coups; mais tous finissent, en tombant sous une répression invincible, par achever le triomphe et parfaire la gloire de l'IIommc-Dicu. 0 Clirist Jésus, ta main saura troiwer tous tes ennemis, ta droite infailUblemcnl tombera sur ceux qui te haïssent -l Impossible d'échapper, s'écrie David dans un autre Psaume. Pourquoi ? Parce que le juge est un Dieu. Une nation traître à la foi et ennemie acharnée de l'Eglise se cachera longtemps derrière sa puissance; à l'abri sous l'aile de ses aigles victorieuses, longtemps elle se rira des foudres du Vatican, et foulera à l'aise toute justice et tout droit. Elle poussera le cri victorieux de la force : non movebor in xternum ! A ce moment même le bras du Christ descend, cherche sa proie, s'appesantit sur elle, l'histoire ajoute à ses annales le récit d'une nouvelle catastrophe, un écroulement d'empire avertit le monde du passage de la justice de Dieu.

Nous le disions plus haut, dès la naissance du christianisme, Dieu voulut donner pour l'enseignement de tous les siècles un des plus grands spectacles de la terrible puissance de son Verbe incarné, Roi du monde et Juge suprême des nations. La nation déicide avait désespéré sa miséricorde: il la fît servir à l'exaltation de sa justice. Le bras du Christ trouva tous ses ennemis ^; le reste de notre Psaume n'est plus que l'effrayante pointure de la destruction du peuple, pour lequel le Christ était mort et qui l'avait haï. Voici Jérusalem

1 ilabac. m. - -Psal. XX. — 3 Psal. XX.

Hvrëe par l'armée rom':^ine au plus effroyable incon die: elle n'est plus, au regard i\\ Prophète, qu'une immense fournaise embrasée : 0 Dieu, vous n'en ferez plus qu'une fournaise de feu. Image vive d'une autre ruine, d'un incendie gigantesque, où, à la fin des temps, l'univers entier périra. Jésus-Christ confondait dans sa prophétie ces deux épouvantables infortunes; l'une étaii l'image de l'autre; Jérusalem en feu, donnait aux yeux épouvantés le spectacle du dernier embrasement di monde et du bouleversement de toutes choses à Iti fin des temps ^ Après le feu la confusion horrible de toutes choses, la terreur, l'épouvante, les cris de désolation, la course affolée des victimes qui succombent, la marche inexorable des vainqueurs qui s'avancent en massacrant, tout ce qui fait d'une ville emportée et mise à feu et à sang l'effroyable image de l'enfer, où tout est désordre, souffrance, désespoir. Mais la ville déicide n'était pas destinée seulement à la souffrance, elle devait, après le passage de la justice et l'horreur de l'expiation, devenir un monument éternel de désolation, et une ruine, devant laquelle toutes les générations en passant vissent inscrite la vengeance du Très-Haut. « Ils ont battu des mains contre toi, ceux qui passaient par le chemin, ils t'ont sifflé, ils ont branlé la tête sur la fille de Jérusalem: «< la voiLà donc, ont-ils dit. cette » ville si splendide, la joie de l'univers entier !... Dieu a

* « Hic ponitur pœnam hostium. In futuro judicio tria erunt. Primo eritignis incendens superficiem raundi: ideo dicit : pones eos ut clibanum ignis, » scilicet « in tempore vultus tui, » id est Christi, quo tempore apparebit ad judicium. EL dicit : « ut clibanum » quasi undique igné opprcssi. » (D. Thom. Aquiuat. Exposilio in Psal. XX.)

a rempli ses desseins; il a accompli ses oracles, il a fait « comme il l'avait annoncé dès les jours anciens. Il a « détruit : il n'a plus épargné, il aréjoui, en te faisant sa « victime, le cœur de tes ennemis, il a exalté par ta ruine «' la puissance de tes adversaires ^ « Et telle est Jérusalem, la cité frappée de Dieu, monument séculaire de la victoire du Christ sur ses contempteurs et ses bourreaux. Toute la terre a vu cette ruine qui ne ressemble k aucune autre, ruine impérissable, ineffaçable désolation, mort pleine d'une indestructible vie. Dans sa colère, le Seigneur les bouleversera , le feu les dévorera. C'est le premier acte du grand drame, les autres ont les siècles et le monde pour durée et pour théâtre.. Après avoir frappé la ville déicide, le Christ frappe à travers tous les ûges son peuple maudit. Le Psaume continue. Leur germe a disparu de dessus la terre, leur postérité du milieu des hommes. Tel est le peuple juif frappé de Dieu. Il n'a plus de terre oii se fixer, il n'a plus de vie propre, de nationalité, de patrie, il n'est nulle part chez lui, il erre de peuple en peuple, mendiant un asile et ne trouvant jamais un fraternel accueil. On le tolère, on ne l'aime pas. Ce peuple a de l'or; il reste habile à l'accumuler, et avec cet or il n'a pu, en aucun siècle, mémo dans le nôtre si tolérant au crime, acheter ce qui fait un peuple : un pouvoir régulier, une existence normale, une commune patrie : fruetus eorum de terra perdes. Son or lui-môme a la malédiction de la stérilité. Comme aux jours du déicide, le peuple Juif ne peut avec sa bourse maudite acheter qu'un haceldama, « le champ du sang, » un lieu de sépulture et de mort. Le Juif a des fils et n'a pas de postérité, il se fonnc une famille, et ne

Throa

la peut plus réimir, tout dans ce peuple étrange se disperse et se désagrège. La parole divine demeure immuable SLir lui: non relinquctur hic lapis super lapidem, qui non destruatur\ « il ne restera pas là pierre sur pierre, que tout ne soit détruit. » Jamais les fils d'Israël ne formeront un peuple, ils sont rayés sans espoir du nombre et du milieu des nations : perdes... semen eorum % fil lis hcminum.

Arrêtons-nous devant cette grande et mystérieuse ruine, avant de la parcourir et de la scruter davantage ; arrêtons-nous, comme s'arrête le Psalmiste, pour cherjher la cause d'une si effroyable catastrophe et d'une si persistante désolation. La leçon qui jaillit de cette étude est la leçon commune de tous les siècles et de tous les peuples, chaque siècle qui a vu se dresser pour le Christ quelque nouveau calvaire, a vu incontinent après de vastes ébranlements. Chaque peuple qui a pour sa part répété quelqu'une des paroles du prétoire: Toile! Cnicifige! Nolumus hune regnare super nos!... a comme Jérusalem entendu à l'horizon se former l'orage, gronder la foudre, se rapprocher le bruit sinistre de la dévastation, de la ruine et de la mort. Contemplons donc ces grands spectacles, étudions ces vivifiantes leçons. Cogitaverunt consilia 2, « ils ont formé des projets » contre Jésus-Christ. C'est l'éternelle aberration des pouvoirs de former des projets contre le Christ et contre son Eglise. L'Église gêne, elle est puissante, elle est odieuse, elle captive les intelligences, elle gouverne les consciences, elle retient les volontés; par elle on est libre, on résiste aux entreprises de la tyrannie, on brave l'impiété des dictatures, on dit imperturbablement :

» Matlh. — 2 psal XX.

non licet : non poi^sunws, et Ton passe, et où tous ont ploj'é le genou et fait fléchir la conscience, on est resté noblement et invinciblement debout. Alors qu'est-il advenu ? Les puissances irritées cherchent à faire tomber quelque mal sur l'Église, decUnaverv.nt in te mnla, « ils forment des projets, » ils trament dans l'oml^'e des complots, ils sont astucieux, ils sont habiles, ils réunissent des congrès^ les fins politiques y parlent et persuadent que le salut de l'Europe est attaché à la déchéance temporelle de la papauté. Il importe qu' « un périsse pour le salut de tous. » — « Que vous en semble? Et tous répondent : il est digne de mort^ ! » Il est convenu qu'une implacable guerre sera faite à l'Église, que la persécution sévira partout en même temps, qu'elle sera rusée, qu'elle sera violente, qu'elle sera opiniâtre et qu'on la poursuivra jusqu'à l'entière extirpation du chancre qui dévore l'Europe et menace de tuer la sociclê des temps nouveaux. Ainsi ont-ils formé des projets. Dans un Psaume que nous commenterons tout à l'heure et qui complète cette exposition du règne de Jésus-Christ parmi les peuples, au lieu de ces mots : cogitaverunt consilia 2, le Prophète emploie ces mots plus expressifs : meditnti sunt inania, « ils ont médité des niaiseries. » Admirable mot ! Ces assemblées délibérantes, ces congrès si pompeusement réunis et dont les profondes résolutions devaient changer le monde, ces conseils des rois, ces comices des peuples, ont médité. Qui ne s'attendrait à de grandes choses? Qui ne prophétiserait de vastes résultats? Or ce qu'ils méditaient si savamment ce fut des niaiseries, ils méditaient l'impossible, ils voulaient l'irréalisable, ils demandaient ce que nulle force

» Matlh. — 2 Psal. XX.

LE FILS DE niFU 309

aa monde ne leur donnera jamais: l'abdication de Dieu, son éloignement dos choses humaines, la déchéance de Jésus-Christ, la d:;5truction de l'Église. « Niaiseries ! » Ils ont donc formé des projets qui ne pouvaient se réalisera « De même, dit saint Thomas, que si un enfant sans force ni secours veut lutter contre quelque géant, ce géant se moque ; de même quand l'homme dénué de puissance entreprend une lutte absurde contre « Celui ;< qui règne dans les cieux, » on le siffle et Dieu en fait Vobjet de sa terrible risée : Deus irridehit.-» Mais l'écrou- L'ment de ces vains projets et de ces entreprises sacrilèges contre le Christ et l'Eglise, n'est que la vengeance négative de Dieu. Il faut plus pour châtier ces insanités perverses des persécuteurs. Dieu vient à eux de toute fa force, il les attaque directement, une lutte effroyable s'engage, ou plutôt un écrasement, sans même de lutte, une ruine subite, une complète désolation, instruisent bientôt la terre en vengeant le ciel. L'homme dans ce duel impossible sera toujours tôt ou tard le vaincu, et Dieu toujours le vainqueur. Pones eos dorsum 2. Avant tout la mystérieuse force qui les combat les oblige à reculer et leur fait prendre la fuite. 0 renversement ! Cette puissance persécutrice a tout envahi et va tout contraindre, ces vainqueurs se disposent à tout renverser : on le croit, on frémit pour l'Église. Qui les fait tout à coup reculer ? « Peuple sans conseil, peuple sans prudence! Ah! s'ils avaient su réfléchir, s'ils avaient su comprendre, s'ils avaient prévu l'issue! Comment un teul en poursuit-il mille ? Comment deux en mettent-ils dix mille en fuite? N'est-ce point parce que Dieu les a vendus, et que le Seigiirai' leur a coupé la retraite. >»

» Psal. XX — 2 Priai. XX.

Moïse chantait ainsi Tinévitable avortement des projets les mieux concertés, des trames les plus savamment ourdies, des persécutions les plus longues et les plus sanglantes. Posucrimt consilia quai non 'poluerunt slabilire ; puis Dieu a frappé, et le peuple persécuteur a péri, pones cos dorsum. Frappés à dos comme les fugitifs. Dieu leur réserve en plein visage ses dernières meurtrissures et ses derniers coups : in reliquiis tais prœparabis vidtum eorum K

0 Christ Jésus! Et nous, vos fidèles et vos fils, nous qui ne redouions pas quand nous voyons l' homme devenir fort, nous chantons bientôt, sur des ruines fumantes, l'hymne de votre victoire sur vos ennemis confondus : Soyez exalté, ô Seigneur, dans les œuvres de votre puissance, nous chanterons,, nous célrbrerons vos triomphes à travers tous les âges et dans le monde entier.

LA WllSSION DE L'HOMIVIE-DIEU *

L'histoire humaine, depuis la venue de Jesus-Christ et rétablissement du christianisme, offre au regard de qui la scrute, un étonnant phénomène. Le christianisme est depuis dix-huit siècles, contre toute attente, contre tout précédent religieux, sans logique apparente, sans suite explicable, poursuivi et combattLi par tous ceux qui le devraient le plus ardemment rece-^ voir et bénir^,

'Psal. XX. — 2Psal.lI. — » Vid. S. Clirysost.i/? cap. ii, I ad Corinth.

■ Le christianisme apporte à i'immanité la satisfactioa pare, noble, complète, de sa passion la plus véhémente, la plus universelle et la plus continue : la passion religieuse. L'humanité qui a varié en tout, qui a changé d'état, de patrie, de mœurs, de coutumes, de civilisation, qui tour à tour a habité l'Eden et la vallée de larmes, qui a formé des centres populeux et a fui dans des solitudes ignorées, qui est retombée dans la barbarie ou a gravi les cimes les plus élevées de la civilisation, l'humanité est partout restée également religieuse. Ce besoin est devenu souvent la proie ou plutôt la dupe des plus grossiers instincts et des plus avilissantes passions, mais il a subsisté. Les augures avaient beau rire, le sang avait beau couler, les infamies et les extravagances avaient beau souiller les rites sacrés et les cérémonies du culte, les religions d'un monde voué à l'erreur et au vice inspiraient en vain l'horreur et le dégoût, la passion religieuse conserva chez tous les peuples un empire incontesté. Comment donc le monde devait-il accueillir le christianisme qui portait avec lui la religion la plus pure, la plus sublime, la seule vraie ? Qui ne répondrait ; avec d'mimenses transports de reconnaissance, avec une ovation dont les siècles mesureront seuls la durée ? Or tout Is contraire arrivai. Dès son apparition, le christianisme souleva une répulsion presque universelle; une coalition qui renfermait en elle des peuples entiers se forma contre l'Evangile : la puissance publique se prit à rugir, le peuple s'unit au prince, l'ignorant à l'homme do génie, le Juif au Gentil, l'Orient à l'Occident, pour livrer aux disciples de Jc;5Ug-Ghrist une guerre d'exter-

» Pàal. a.

minntion. Le sang coule à Ilots, les cris de mort retenli;36J[)L d'un bout du monde u l'autre, les peuples ne semblent plus pour Jésus-Christ et l'Eglise qu'une troupe de bêtes dévorantes ivres de haine et de sang. C'est le début du Psaume, c'est le spectacle qu'a devant les yeux le Prophète, quand il pousse ce premier cri d'étonnement : Pourquoi donc ont frémi les nations ? Pourquoi les peuples ont-ils médité de vains complots ? Les rois de la terre sont debout : les princes se coalisent contre Dieu et contre son Christ : « Rompons leurs liens; rejetons leur joug loin de nous * ! »

Les « rois, » les « princes, » les gouvernements, le Psalmiste nous les représente les premiers à haïr le Christ et à se réunir en armes contre l'Église. Ils devraient être les premiers à l'accueillir, à la protéger, à la défendre, à la servir. Qui plus qu'eux gagnait à la venue du Christ et à l'action de l'Église? Qui lit dans le monde le pouvoir fort, saint, respecté, aimé ? Qui rendit solide le trône que dans la période païenne les révolutions ébranlaient atout instant? Qui rendit vénérable la pourpre impériale, et arrêta les royautés sur ;:i route de leurs gémonies? Qui? l'Église. Et comment? En relevant aux yeux des peuples la souveraineté que tant de vices d'une part, de rébellions de l'autre, avaient liai par jeter par terre et traîner dans la boue. L'Eglise (lit aux peuples : «« Rendez à César ce qui est à César, » et, montrant dans la puissance souveraine le ministre et le représentant de Uicu, elle ajoutait : « Que toute ùme soit soumise aux pouvoirs. Il n'y a pas de pouvoir (jiii ne vienne de Dieu, et ceux qui existent oui ». té ordonnés par Dieu. Celui donc qui résiste au pouvoir

1 Psal. H.

Tésiiste à l'œuvre de Dieu. Et qui résiste s'attire la condamnation. Le pouvoir est ministre de Dieu pour le bien. Il est ministre de Dieu, vengeur de la bonne cause contre quiconque fait le maP. » «Oui, l'État, c'est une chose sublime et sacrée, et le christianisme n'y a jamais touché. Il eût touché aux entrailles des nations, à la justice, à la paix, à la gloire, à l'unité. Lui ! ah ! ne le croyez pas ! Quand il est venu, il a trouvé la souveraineté humaine déshonorée par des excès, il l'a trouvée par terre entre des crimes ; il l'a relevée et purifiée; il l'a ointe dans ses basiliques par la main de ses pontifes. Il a tenu Clovis sur le pavois, en lui donnant des leçons qui éveillaient dans l'esprit des peuples la confiance, le respect, l'amour. Il a créé la royauté chrétienne, et avec elle la fidélité, ce sentiment qui faisait qu'un enfant du sang royal était sacré pour toute une nation, et que le dévouement à Dieu ne se séparant pas du dévouement à l'État, il sortait de tous les cœurs un élan qu'exprimait ainsi le poète :

Si mourir pour son priace est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !

Le christianisme a donc travaillé pour l'Élat ; il a travaillé pour la souveraineté humaine, on vue dû Dieu et de la patrie; il a élevé l'homme d'État plus haut ({u'aucune doctrine ne l'avait élevé. Et cependant les j'cprésentants et les organes de la souveraineté hui.nine ont compté souvent, et comptent encore en U's-grand nombre parmi les adversaires de la doctrine cathohque. Comment cela se fait-il? Par quelle erreur ou quelle ingratituik l'ont -ils ainsi récom-

pensée ^?» Quare frcmitcrunl gentes et popull medilati sunt inania?

Un mot du Psalniistc nous fait tourner les yeux vers d'autres adversaires encore que les hommes d'État. Mcditati sunt, dit le Psaume. Les « penseurs, » les sages, les hommes de génie : eux aussi ont volontiers combattu l'Évangile et se sont fait persévéramment inscrire dansl'arraee qui lui faisait la guerre pour l'anéantir. C'est ici une nouvelle étrangeté plus forte peutèlre que les précédentes. Qu'un pouvoir jaloux, qu'un homme d'État ombrageux et superbe s'irritent de voir à leur côté une puissance plus haute, plus respectée, plus immuable, plus infaillible : peut-être cela se conçoit-il, malgré la monstrueuse aberration qui fait jalouser le fondement et s'irriter contre le protecteur et le soutien. Mais le génie, mais la science, mais cette élévation sublime d'une grande pensée, cet essor magnifique d'une âme, qu'ont-ils eu à jalouser, qu'ont-ils eu à craindre d'une révélation divine, d'une parole venue d'en haut? Le christianisme ne portait-il pas en soi tout ce que le génie réclame impérieusement, tout ce qui fait sa gloire et constitue sa vie? Quelle est la vie d'une grande âme et d'un grand esprit? Tout ce qui est élevé, sublime, pur, tout ce qui se dégage des grossièretés de la matière, tout ce qui plane au-dessuy des sens et domine la vulgarité de la vie commune. « Qu'est-ce que le génie? C'est une âme en qui l'imagination, l'intelligence et le sentiment sont dans une proportion élevée et en équation exacte. C'est une âme ([ui a une vue pénétrante des idées, qui les incarne puissamment dans le marbre, dans l'airain, dans la

1 Lacordaire, Confér.

parole, et dans cette poussière que nous appelons l'écriture, qui aussi leur communique un mouvement du cœur pour les jeter vivantes dans le cœur des autres. Le génie est, avec la conscience, la plus belle dotation de l'humanité : on peut dépouiller l'homme de sa puissance, de sa fortune; mais le génie, comme la conscience, est invulnérable. Tous concevez, par cette seule définition, que le génie est une raison élevée ; car que voulez-vous que les hommes de génie voient, si ce n'est pas l'infini ? Espérez-vous que le génie prendra pour son pays natal la matière? Croyez- vous que ce sera entre les insectes et les astres, entre ces deux extrémités des choses visibles que le génie habitera, qu'il se casernera là, qu'il acceptera ce partage ? Ah ! qu'une science froide et morte prenne la matière pour domaine, c'est son lot; mais la prison de la matière, le génie ne l'acceptera jamais, toujours il franchira les mondes. C'est aussi par cela même une raison religieuse ; car, quand on est dans cette élévation-là, quand on arrive à Dieu, on est dans la religion. Et puis qu'est-ce qui empêche ordinairement d'être religieux ? C'est une petitesse d'esprit qui s'arrange du monde présent, c'est une froideur d'âme qui ne peut pas sentir l'amour de Dieu, qui soufifre quand on dit que Dieu s'est fait homme, qu'il est mort pour nous. Mais le génie, dans les flammas qui le dévorent, comprend que Dieu se soit fait petit, qu'il soit mort : il n'y a rien qui comprenne mieux l'abaissement volontaire que ce qui est élevé *. >» Tout ce que la religion renferme, ses révélations sublimes, ses douceurs charmantes, ses offres magnifiques, les horizons infinis de ses espé-

* Lacordaire, Confér.

316 LE FILS DK DinU

rances, ses héroïsme?, ses exploits, ses conquêtes, ses Tïiagnanimes martyres, tout est fait pour grandir, élever, enthousiasmer le génie, tout kii donne des ailes, tout l'emporte, loin des petitesses odieuses de la vie présente, vers l'idéal surhumain, vers la perfection mystérieuse, entrevue par lui dans ses rêves ardents. Eli bien ! le génie a-t-il été, généralement parlant, l'ami, l'approbateur, l'auxiliaire de la religion ? Sans doute le christianisme en compte pour lui un nombre imposant et des plus vigoureux et des plus illustres. Pourtant, trop souvent, hélas ! le génie se sépare de Jésus- Christ, lui est hostile et le combat. Il médite * : et alors que ses méditations devraient être, devant ces magnificences divines et cette céleste beauté, des extases d'admiration et d'amour, il se rabaisse à des doutes d'enfant et à des objections imbéciles. Il faudrait avec ces ailes d'or que Dieu même apporte du ciel, franchir superbement des immensités; le génie rampe sur l'étroit espace où une incrédulité vulgaire se débat : medilati sunt inania.

Hélas ! au-dessous du pouvoir et du génie, il y a le peuple, plus désintéressé, plus droit, souvent plus in- .:elligent de ses vrais besoins, de ses biens comme de ies maux, de ses amis comme de ses adversaires et de ses oppresseurs. Comment le peuple, lui aussi, s'cst-il laissé assez tromper pour haïr le christianisme qui seul l'aime, l'honore, le relève, l'ennoljlit, seul se dévoue à ses misères et fait cause commune avec ses détresses de chaque jour? Qui, autant que Jésus-Christ, a aimé l'ouvrier, le pauvre, le déshérité des honneurs et des fortunes de ce monde ? Qui les a plus tendrement

» Psal. II.

LE FILS DE m EU 317

fccucillis ? qui leur a dit de plus douces, de plus vivijantes, de plus divines paroles ? qui s'est plus hsroï- .lucment préoccupé de leurs nécessités ? Ah ! Jésus :eul s'est mis aux pieds du peuple; seul, en signe d'inénarrable tendresse et de royal ennoblissement, il lui a lavé ses pieds poudreux, il l'a servi à sa table de ses mains divines, puis pour ce même peuple, à bout de témoignages comme de bienfaits, il s'en est allé mourir ! Et cependant le peuple, lui aussi, s'est tourné contre l'Église. « Et c'est ce qui étonne bien plus que le reste. Car enfin que Dieu abaisse un prince, qu'il lui retire sa lumière pour punir son orgueil, cela se conçoit; qu'il achève d'humilier un homme de génie égaré, je le conçois ; mais qu'on ait pu tromper ce pauvre peuple, dénaturer ses instincts; qu'on ait pu lui persuader que l'îlglise, qui est venue le relever, qui a détruit l'esclavage, voulait l'asservir; qu'on ait pu lui persuader ce dont on n'a pu persuader les païens, les mahométans, les protestants, les sauvages ; qu'on ait pu lui persuader de se ruer sur les autels de Notre Seigneur Jésus-Christ ; qu'il les ait abattus ; que ces saints, ces patrons, dont il avait reçu les noms au baptême, il les ait foulés aux pieds; qu'il ait profané jusqu'aux tabernacles, où reposait, sans défense, l'objet de ses adorations de la veille : voilà ce qui est inexplicable, et voilà ce qui s'est vu dans l'Église catholique, et ce qui ne s'est vu nulle part ailleurs. Quelle est la cause de cet étrange antagonisme ? Serait-ce qu'au fond l'esprit humain répugne à toute doctrine religieuse ? Mais il n'a jamais vécu sans doctrine religieuse. Serait-ce que la doctrine catholique aurait un caractère immoral ? mais tout le monde convient qu'elle est plus pure qu'aucune autre. Serait-ce qu'elle opprime rhumanité? mais la dignité

318 LE FILS DK niEU

des clas?os pauvres et la liberté de tous ne se snnt développées que sous son règne. A tout le moins, d'ailleurs, la doctrine et le sacerdoce catholiques valent la doctrine et le sacerdoce égyptiens, grecs, romains, musulmans, qui n'ont jamais été haïs ni persécutes dans leur propre patrie*.» Le catholicisme est sublime : beaucoup le méprisent ; il est doux, charitable, bienfaisant, inoffensif : on le poursuit d'une haine atroce ; il couvre le monde de ses bienfaits: on le traîne à tous les échafauds, on a soif de son sang: tout le long des siècles, de Néron et du paganisme jusqu'aux sauvages organisateurs de nos sanglantes Communes, un immense cri de mort retentit de toutes parts : Quand donc mourra- t-il et quand périra son nom'^? Comment jaillissent ces cris étranges, inexplicables ? Quelle est la genèse mystérieuse de cette haine? Pourquoi les nations ont-cllcs frémi? Pourquoi les peuples ont-ils médité de vains complots contre Dieu et contre son Christ ^7 — Voilà la question *.

il. — Une autre s'y enlace et reçoit de la même source une égale solution : pourquoi, enveloppé de

1 Lacordaire, Confér. — ' Psal. XL. — ^ psal. II. — * « Sciendum quod, quando populus molilur rebellionem, primo surgit mnrmur in populo, post accedit consilium magnalum ad perliciendum. Primo ergo ponit conatum populi murmurantis; secundo consilium magnatum : a astiterunt reges terrao, et principes convenerunt in uuum. » In populo autem sunt quidam minus habentes de ratione, qui sunt impetuosi : quidam plus, qui cauti dicunlur. Primi non moventur sensu ad rebellandum, sf^d magis impotu, et ideo dicit do iis : « fremucrunt, » quod C:^t bestiaruui. » (D. Tliom. Aquiuat. Expos, in Psal. II.)

tant de haines, assailli de tant d'adversaires puissants, le christianisme a-t-il constamment trouvé dans la tempête l'affermissement de ses racines et dans le sang qu'il a répandu à flots la rosée vivifiante qui l'a fait s'épanouir. Le Psaume scrute ce vaste problème et en illumine la mystérieuse obscurité.

Pourquoi le monde hait et repousse Jésus-Ciirist : pourquoi, à l'heure qu'il est, dans presque tous les pays de l'Europe, la guerre contre l'Église catholique est savamment organisée et furieusement conduite, entraînant dans ses rangs les pouvoirs publics, les rois, les princes, l'aristocratie de la science comme de la fortune, et aussi les masses inconscientes et la populac3 abrutie : dès les premiers mots du Psaume, la solution se laisse entrevoir. Les nalions ont frémi; les peuples ont médité de vains complots contre Dieu et contre son Christ: "^ Rompons leurs liens! rejetons leur joug loin de nous. » Si Dieu venait dans une humanité innocente, droite, dotée de ses vertus premières et de sa conscience immaculée , il n'y provoquerait que l'amour et n'y recevrait que les honneurs d'une immense ovation. Mais la terre où Jésus-Christ vient établir sa domination souveraine, est une terre profondément atteinte par le mal, universellement troublée par le désordre et dévastée par la rébellion. Le même Dieu qui s'y montre y soulève des répulsions- Dieu, c'est la Majesté infinie, la Grandeur sans limite, la Puissance sans rivage : depuis son péché, l'hommj mordu du remords a peur de Dieu. Dieu, c'est le mystère, c'est l'abi'me obscur, c'est la vérité impénétrable, le premier fondement de la domination de Jésus-Christ, c'est la foi ; or l'homme oi'gueillcux et indépendant ne b'''?o qu'avec infiniment de peine et après des résis-

tances désespérées le sceptre de ses idées personnelles et la dictature de son propre esprit. Dieu, c'est l'ordre, c'est la loi ; or quel est l'orgueil indépendant, quelles sont les volontés du crime et les convoitises du vice qui aimeront ou qui seulement supporteront l'ordre qui les enchaîne, la lumière qui les dévoile, la législation qui les réprime et les contraint? Jésus- Christ, aux jours où il s'expliqua devant l'humanité de cette haine dont il allait être l'objet, n'y donna point d'autre cause. «« Voici la condamnation du monde. La lumière vint dans le monde et les hommes aimèrent mieux les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Tout homme qui fait mal hait la lumière, et il fuit la lumière, de peur que cette lumière ne mette ses œuvres au jour. > Enfin Dieu n'est pas seulement la loi, loi éternelle, règle immuable, il est aussi la sentence, la justice, le châtiment. Après avoir aimé, il rejette ; après avoir voulu sauver, il perd sans merci; après avoir toléré le pécheur « pour l'amener au repentir, » ««il lui plaît ensuite de manifester sa colère, de faire briller sa force dans ces vases de colère, aptes à la perdition; > il les brise et il en jette au vent de l'éternité les inutiles débris : sîcut vas figuli confringes eos.

Telles sont les quatre causes secrètes de cette haine dont est poursuivi depuis les siècles le Christ-Rédempteur que tous les siècles devraient bénir. Dieu étonne., effraye, fait fuir une humanité pécheresse. Dieu, avec les insondables mystères qu'il propose à l'acceptation humble et docile de l'intelligence, irrite cette intelligence, malade, depuis la prévarication de l'Éden, d'un opiniâtre et inguérissable orgueil. Dieu règle lesactions de l'homme, met, par sa loi, un frein aux saillies désordonnées de ses passions : l'homme se redresse

contre l'obstacle et s'efforce de briser l'entrave : dirvivpamus vincula! Enfin Dieu, quand l'homme a trop « rompu ces liens, » trop outragé la loi souveraine, et insulté la majesté de son Roi, Dieu se montre armé de sa « verge de fer, » il meurtrit, il ensanglante. Le coupable, qui au lieu de bénir une correction qui le sauve, repousse et maudit la verge de la correction, poursuit le Christ, Roi et Juge de toutes les haines intéressées et iniques qui remplissent les bagnes et font bondir avec rage les condamnés. Dieu dominateur, Dieu mystère, Dieu juge et vengeur: trois titres à être repoussé des coupables.

1. Adversus Dominum et adversus Christum ejus\ « contre le Seigneur et son Christ. » Revenons àl'Eden, retournons à cette heure où le premier péché vient d'y être commis et la révolte inaugurée dans le monde. Avant cette heure fatale, la venue de Dieu, son apparition et son paternel langage étaient la grande fête du paradis terrestre. L'homme aspirait après la visite de son Créateur, de toutes les puissances de son cœur droit et pur, il disait avec une énergie d'amour que nous n'avons plus connue : 0 Dieu, mon Dieu, je vous attends dès l'aurore ! Devenu coupable, regardez Adam, Non-seulement il n'attend plus son Dieu, mais il redoute plus que toute chose sa visite; il s'éloigne, il se dérobe, il cherche dans l'épaisseur du feuillage, contre Celui qu'il nommait son Père, uc refuge et un abri malheureux. Désormais l'homme a peur de Dieu, et comme d'autre part, il sent encore, il sentira toujours, à travers les déformations de la déchéance qu'il a été

1 Psal. II.

créé pour Dieu, comme Dieu reste le plus impérieux besoin de son être et l'objet de ses plus mystérieuses aspirations, un phénomène étrange autant que douloureux remplira sa vie et flétrira ses jours : tout ensemble il se sentira attiré vers Dieu et repoussé loin de Dieu; il veut de Dieu et le redoute; il s'occupe invinciblement de Dieu, mais par un effet terrible de sa chute, c'est souvent pour le blasphémer et le maudire. Jamais peut-être ce phénomène ne s'est manifesté plus clairement qu'à notre époque. Jamais siècle, en dépit de tous les efforts tentés', de toutes les trahisons accomplies, de toutes les apostasies consommées, n'a été plus rempli de Jésus-Christ et de l'Eglise; jamais les nations n'ont autant frémi: i?ima.is les peuples n'ont autant médite de vains complots contre Dieu et contre so7i Christ * ; jamais les âmes, en se sentant poussées par une force supérieure à s'occuper de Dieu, n'ont plus subi la force contraire qui les en éloignait. Le Dieu ((u'elles confessent et réclament jusque dans leurs blasphèmes, ce Dieu dont elles ne peuvent ne pas s'occuper, ce Dieu les épouvante, et elles n'en supportent ni la majesté souveraine ni la sainteté infinie. « Quand je recherche les causes d'un effet si extraordinaire, et que je me demande à moi-même d'oiî vient que les hommes s'effrayent de Dieu, il s'en présente à mon esprit deux raisons. La première cause, c'est l'éloigné, ment; la seconde, c'est la colère. Expliquons ceci. Dieu est infiniment éloigné de nous, Dieu est irrité contre nous. Tous ses attributs l'éloignent de nous : son immensité, son infinité, son indépendance, tout cela l'éloigné, et il n'y en a. qu'un seul qui l'approche, vous

» Psal II

jugez bien que c'est la bonté. Mais elle exige une condition nécessaire, c'est que nous soyons innocents. Sommes-nous abandonnés au péché, aussitôt elle se retire, et voyez un effet étrange. Lu bonté s'étant retirée, je ne vois plus ce qui m'approche de Dieu, je ne vois que ce qui m'éloigne; la crainte et l'étonnement me saisissent et je ne sais plus par où approcher. Tant que rhomme conserva l'innocence, Dieu lui parlait, il parlait à Dieu avec une sainte familiarité. Mais comment s'en approchait-il, direz-vous, puisque la distance était infinie ? Ah ! c'est que la bonté descendait à lui et l'introduisait près du trône. Maintenant cette bonté étant offensée, elle se retire elle-même. Que fera-t-il, et où ira-t-il? Il ne voit plus ce qui l'approche, il découvre seulement de loin une lumière qui i'éblouit et une majesté qui l'étonné. Représentez-vous vivement quelle fut l'horreur de cette journée en laquelle Dieu maudit nos parents rebelles, en laquelle le Chérubin exécuteur de la vengeance les chassa du paradis de délices qu'ils avaient déshonoré par leur crime, les menaçant avec cette épée de flamme lorsqu'ils osaient seulement y tourner la vue; quels furent les sentiments de ces misérables bannis ? Combien étaient-ils éperdus ? Ne leur semblait-il pas, en quelque lieu qu'ils pussent fuir, qu'ils voyaient toujours briller à leurs yeux cette épée terrible, et que cette voix tonnante devant laquelle ils avaient été contraints de se cacher, retentissait continuellement à leurs oreilles '. » Cette vision n'a plus cessé de se montrer aux horizons mystérieux de l'âme, cette voix n'a plus cessé d'y gronder sourdement. Dans les âmes qui reçoivent Jésus-Christ, le Dieu réconciliateur,

i Bossuet, Senii,

le Dieu anéaiiii pour s'approcher, devenu victime pour expier, fait « notre semblable > pour nous mieux aimer et mieux être aimé de nous, dans les âmes qui ont « cru à la charité que Dieu a eue pour nous, » se sont approchées à son appel et rendues à sa paternelle invitation : « Venez tous à moi* ! > — dans ces âmes, la voix de la colère s'est changée au langage de la confiance et de l'amour. Chez les incrédules et les apostats, qui vivent c sans Christ, » sans grâce, sans réconciliation et sans espérance, le sentiment de la terreur antique est demeuré, et leur cause, à leur insu, ces émotions de la haine, ces mystérieuses répulsions dont ils donnent le triste et effrayant spectacle. Pourquoi cette guerre acharnée à Dieu et à tout ce qui touche à Dieu? S'ils n'y croient pas, comme ils s'en vantent, que leur importe, et pourquoi haïr? Mais non, ils sont pris, dans le fond de leur être, d'une terreur étrange et d'une indéfinissable appréhension. Ils sont devant Dieu ce qu'est le criminel devant son juge. Comme les démons, « ils croient et ils tremblent. » Vous vous étonnez que :;et incrédule, cet esprit fort, soit aussi plein de haines contre les choses saintes, aussi insatiable de blasphèmes : écoutez un beau vers :

Ce temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

11 sait parfaitement une chose, et il en pressent une autre : il se sait en guerre avec Dieu, et il pressent que Dieu restera le ])lus fort : de là ce frémissement - de colère, de là cette nicililallv)i, cette recherche d'impié-

i Matili. .\i. — 2 Psal. 11.

LE FILS d:^ dieu 325

tés- et de scandales, cette affreas-e envie « d'anéantir le Dieu qu'il a quitté » et dont il redoute, infiniment plus qu'il ne se i'avoue à lui-même, les représailles et le triomphe. Le drame que décrit le Psaume se déroule tout entier dans ces tristes àir.es d'impies. Les nations frémissent, les peuples méditent de vains complots contre le Dieu et contre son Christ '. — Roinpons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous -. Pourquoi cette haine ? Pourquoi ce grand travail et cette agitation tumultueuse ? Dans un autre Psaume, David nous découvre l'âme de l'impie : Le pécheur verra et il sera irrité, il séchera de dépit, car les désirs du pécheur s'évanouiront. Le pécheur voit. 11 voit l'inextinguible vie du Christ, la victoire toujours inattendue et toujours certaine du christianisme, après qu'il a crié bien haut : « Dans vingt ans Dieu verra beau jeu! » Après qu'il a « creusé la fosse, > fait le cercueil, composé l'épitaphe de ce Christ importun et de sa religion odieuse, après qu'il a juré d'anéantir le Galiléen, l'impie chancelle et succombe mortellement frappé, et, jetant contre le ciel vainqueur le reste de son sang, il pousse son dernier blasphème : « Tu as vaincu, Galiléen ! * Peccator videbit et irascetur. L'impie pressent le triomphe de Dieu, il semble entendre l'éclat sinistre < du rire » vengeur de Dieu à son dernier jour. Le Psaume a pour lui des révélations formidables. Celui qui habite dans les deux se rira d'eux, le Seigneur se moquera d'eux. Ils seront vain- • eus par le Christ parce que le Christ est Dieu. Mi j'ai été constitué Roi par Dieu sur Sion sa sainte montagne, chargé de prêcher sa loi. Le Seigneur m^a dit : tu es mon fils,aujourd'huijc t'ai engendré^dcmandcmoi, jetedonncrai

» p£al. II. — 2 Psal. II.

les nations en héritage, la terre entière pour domination '. Comprenons maintenant cette mystérieuse parole de Jésus-Christ : « Qui n'estpas pour moi se met contre moi. » On ne reste pas neutre devant Dieu. Beaucoup s'accommoderaientde cette neutralité tranquille : Dieu ne la veut pas. Ou on accepte Dieu, ou on le repousse ; ou on l'aime, ou on le hait ; ou on accepte la sereine paix do son joug, ou on entre dans le frémissement et les vains complots; ou Ton entend sa douce et paternelle invitation à la gloire, ou l'on se condamne à subir son rire éternel et sa moquerie effroyable.

2. Que si ce refus de recevoir un Dieu qui nous vient comme Ami, comme Bienfaiteur, comme Sauveur, nous semble encore inexplicable ; si la révolte de tant d'intelligences nous laisse stupéfaits, continuons à étudier dans notre Psaume les raisons cachées de cette apostasie. L'homme coupable évite Dieu, s'éloigne de lui, le hait : pourquoi ? Parce qu'une secrète terreur s'empare de lui. Se sachant en révolte contre Dieu, il voudrait échapper à Dieu; ne le pouvant, son désir déçu se change en colère et en rage : Peccator vidcbit et irascclur. — Mais Dieu ne vient pas seulement ù nous comme Majesté infinie, comme Puissance invincible, comme Royauté qu'aucune entreprise ne peut ébranler, qu'aucun « vain complot »> ne peut détruire : Dieu vient à nous comme Vérité. EGO SUM VERITAS 2. Dans notre Psaume le Verbe fait chair nous annonce sa grande mission dans le monde : annoncer la vérité, préprficans prœccptum cjus; révéler les secrets de Dieu, imposer au monde le joug d'un credo divin. Telle Obt la volonté fonncilede

1 Psal. II. — - Juan. xiv.

■Dieu Diea réclame avant tout, non pas certes le sacrince de notre raison, mais son humble soumission, son acquiescement docile et tout fllial à.la parole de sa Révélafon. Re user à Dieu la foi à sa parole, c'est tout lui refuser; c est rompre, c'est mettre entre lui et nous le «mur » d une éternelle séparation. Or, si nous nous ima-

Sp rr^p" '':=9""^^'=^™»' *^ intelligences aux mystères de la Révélation sera chose simple et facile, nous oubhons totalement dans quel état la dégradation orignelle a jete le monde. Nos mtelligences sont devenues obstinément orgueilleuses et jalouses de leur indépendance usurpée. L'esprit de l'bomme ne veut plus dCc^edictature fut-ce celle de Dieu, ,uis nojr Do„U,u.

ms de non?"' "°",^ ^'''''' ™"= '"■"^•'°"' <^ 1"' "'est pas de nous nous offense, tout ce que nous ne comprenons pas excite nosdéflances et nous fait détourner dédaigneusement les yeux. Profond mystère de notre orgue 1 .mbecile .- R.en assurément n'est plus ricbe et plus magniflque que le patrimoine des vérités donné à l'homme parunD.eu,r,endesplendidecommela lumière . dom

lumen, nen de puissant comme le regard divin que Die, surajoute à notre regard naturel ; rien d'immense e ^^ fini comme le champ d'investigations et de vérités que a Révélation nous fait victorieusement parcourir : or par la plus absurde des susceptibilités, ou plutôt par le n us monstrueux des orgueils, comme ces conque es si urnes et que la foi seule nous les assure, nous an on ..neux y renoncer que renoncer aux défaillances et luv pauvretés de notre propre esprit '. « La première con-

' . La prétention qu'a le naturalisme de vivre de la v,-„ w. , -- -.paruoiper , la vie surnatarelle. ^t ^J;::;:.':

dition du royaume des âmes et de son établissement, était d'ol)tenir la foi à son fondateur, c'est-à-dire que Jésus-Christ devint pour une innombrable quantité d'hommes la règle de toutes leurs pensées, et que s'abdi(iuant eux-mêmes dans ce qu'ils ont de plus nécessaire et de plus profond qui est leur intelligence propre, ils acceptassent l'intelligence de Jésus-Christ comme la leur, jusqu'à pouvoir dire avec saint Paul : «^ Ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi, » Par la foi en Jésus-Christ nécessaire à la constitution du royaume des âmes, nous devons abdiquer l'esprit propre qui nous est naturel et si cher; il faut que nous fondions notre raison dans la raison supérieure du Christ, que nous brisions le moule personnel, plus ou moins

pratiquement chimérique et impossible. Le fait de la Révôlalion divine et de la venue du Fils de Dieu sur la terre étant une fois établi par des preuves évidentes auxquelles la raison ne ])eut rien opposer, c'est êU'e infidèle à la raison elle-même et a la saine pliilosopliic que de ne pas croire à la Révélation et à soa auteur. Le péché contre la grâce devint un péché contre la religion de la nature, qui enseigne clairement que s'il plait à Dieu de se révéler par des lumières mystérieuses et inattendues, c'est notre devoir d'ouvrir les yeux; que s'il lui plaît d'épancher en nous des richesses surabondantes, c'est notre devoir d'ouvrir

nuire cœur Comment sera poursuivie l'inlidélité de ceux-

qui, ayant été régénérés par le haptôme chrétien, étant investis de la lumière révélée , enfin connaissant Dieu par l'Évangile de son Fils Jésus-Christ, ne veulent pas le glorifier va conséquence ? La justice divine se manifeste sur eux du haut des cieux : croyant être sages, ils deviennent insensés; coâ hautes iutelligences se perdent dans des systèmes absurdes, dans des doctrines oii ])ersonuo no veut les suivre. » (Mgr Pio, UEuvrcs, toui. II, pag. 440.)

faux et étroit, qui nous fait ce que nous sommes, pour rentrer dans le monde large et profond d'où est sorti l"Evangile, et qui est l'intelligence même de Jésus- Ctirist. Ce sacrifice nous est infiniment pénible, parce qu'il choisit, pour nous arracher à nous-mêmes, la racine de notre être spirituel. Cependant il a fallu que tous tant que nous sommes depuis dix-huit siècles, enfants du Christ, nous consentissions à être détrônés, à nous faire petits, à être enseignés, non pas seulement dans notre enfance, mais jusqu'au bout de notre vie, et que, chargés d'ans et d'honneurs, ayant gouverné les hommes sous d'autres aspects que ceux de l'esprit, à nos derniers moments, prêts à paraître devant Dieu, nous abdiquassions encore une fois ce règne de l'entendement, si cher à l'orgueil, pour nous reposer en Jésus- Christ comme des enfants et le charger de nous porter avec ses deux mains bénies au siège de l'esprit pur et éternel, qui est Dieu son père. » Le plus grand triomphe de Jésus-Christ à été de se soumettre cette multitude d'intelligences frémissantes d'orgueil, et qui avant lui n'avaient jamais subi aucun joug ni souffert aucune royauté au-dessus d'elles. Mais néanmoins pas plus sous ce rapport que sous les autres, le triomphe de Jésus- Christ n'est complet, nondum videmus regnare. Beaucoup d'esprits demeurent dans la révolte, beaucoup repoussent la Révélation, beaucoup veulent, au prix do la plus impie ingratitude et aux risques de la plus tragique fin, garder leur esprit propre et l'opposer comme une infranchissable barrière à l'esprit de Dieu. Ne cherchons pas ailleurs le secret des vieilles haiaes dont l'esprit humain, depuis dix-huit siècles, poursuit l'enseignement de Jésus-Christ. Plus que « les nations, » plus que « les peuples, » plus que « les nrinces et les

rois, » l'esprit humain a frémi, a formé de mins complots^ a rompu les liens de la Rcv^élation divine, a rejeté loin de lui le joug de la foi. De là cette opposition jalouse du génie, ces menées sourdes et déloyales de la science, ces joies ridicules et ces cris de triomphe, à la plus légère espérance de mettre la parole de Dieu en défaut. De là encore ces négations audacieuses, ces doctrines brutalement impies, ces cris de mort au christianisme et à l'idée même de Dieu, ces hurlements de bêtes fauves, dont nous entendons à l'heure présente les sinistres échos : fremuerunt, « quod est bestiarum^ » dit le Docteur angélique. Et quelle est la suite? Qu'advient-il de cette opposition de l'esprit humain, de la guerre qu'il livre à la vérité révélée, < des complots » qu'il médite contre la foi catholique? Deux mots du Psaume expriment l'issue de ces choses dans la plus saisissante réalité : Dominus irridcbit : in virga ferrea reges eos\ D'abord l'Évangile passe, en se riant des oppositions, des difficultés, des objections, des négations qu'accumule une vaine science, « un semblant de science, » disait l'Apôtre. La parole de Dieu traverse les siècles, rassemblant autour de son char triomphal les intelligences de tous les points du temps comme des extrémités du monde. Les siècles se courbent, les générations suivent leur chemin en répétant leur credo, les multitudes couvrent de leurs voix l'aigre sifflement de quelque fils perdu de l'incrédulité et de l'apostasie. Un empire s'élève : c'est Julien, c'est Porphyre, c'est Yoltaire, c'est le rationalisme contemporain, quelques blasphèmes sont entendus, quelques livres s'écrivent, quelque bruit se fait, puis le silence et l'oubli recouvrent ces incrédu-

• Psal. II.

lités solitaires, la foi catholique continue sa marche à travers les âges sans paraître savoir qu'un Voltaire a vécu. C'est là la sublime moquerie de Dieu : Qui habitat in cœlis irridchit eos, et Dominas subsannabit eos. Et le Psaume ajoute : Reges eosin virga ferrea, « tu les régiras avec une verge de fer. » Merveilleuse de souplesse à s'accommoder aux besoins et aux défaillances des esprits qu'elle conquiert, la Révélation divine, en face des exigences hautaines et des prétentions orgueilleuses de la raison et de la science, devient par sa roideur inflexible une verge de fer *. Aveugle qui ne voit pas ici le miracle, comme on voit le soleil dans l'éblouissement de son plein midi! Voici dix-huit cents ans que Jésus-Christ par l'organe de son Église a proclamé son symbole doctrinal : ce symbole a traversé les âges les plus agités, il a vécu au sein de révolutions de toutes sortes ; il s'est vu mille fois assailli furieusement par l'esprit humain, par les réclamations violentes de la science : « Changez donc, puisque tout change autour de vous! » — « Je ne change pas; je suis immuable comme le Dieu dont j'émane; j'ai en moi assez de richesses pour donner à chaque siècle, outre le fonds de doctrine commun à tous les siècles, les lumières de détail, les enseignements spéciaux, que les besoins de chaque génération nouvelle pourront réclamer. Me développer et m'épanouir, oui ; changer, non. » Tel est le dogme catholique. Il ne cède ni à la mobilité humaine, ni à la tyrannie des événements, ni à la pression du vice. Ce qui était vrai au premier siècle, est encore, au dix-neuvième, l'immuable vérité. Le dogme qui courbait sous son joug les intelligences

1 Psal. II.

d'Athènes et de Rome, courbe encore les nôtres, au sein de notre fastueux progrès moderne. La crèche n'est point dévastée, le calvaire est debout, l'ange de la résurrection dit encore au monde: surrexit, non est hic. La foi est vive, l'espérance est entière, la charité n'a perdu aucune de ses divines flammes. Les Sacrements s'administrent, l'Église catholique verse la grâce, les fils de Dieu se recueillent tout le long des siècles, le nombre des élus s'achève et se parfait, « le ciel et la terre passeront, mais ma parole ne passera pas *. »

3. Nous n'avons pas dit encore où la révolte contre le Christ est le plus violente, et où sa domination est restée le plus absolue. S'il règne sur l'intelligence pour la soumettre puissamment à sa parole, il paraît plus dominateur encore, s'il est possible, sur le cœur de l'homme, sur sa volonté, sur ses convoitises, sur ses passions, sur ses vices : bêtes frémissantes qui rugissent, peuples en révolte, troupes mutinées, populace furieuse, qui poussent des cris d'indépendance et vocifèrent des menaces de mort. Ah ! voici bien où les nations frémissent et cil les peuples ont médité de vains complots ! Yo'ic'i où. les rois se sont levés et oii les princes se sont ligués ensemble contre Dieu et contre son Christ ^\ voici le théâtre des grands combats de l'Église, l'immense et séculaire champ de bataille où toutes les puissances du monde so sontliguées contre elle, et où elle versa son sang immaculé à longs et intarissables flots ! Quand Jésus-Christ prit possession du monde comme de l'héritage et du domaine que lui avait assigné son Père : demande et je te donnerai les nations en héritage, et pour domaine la

» Evang. - 2 Pisxl H.

terre ih' l'une h Vaulre de ses extrcmilrs ',re royaume, il le trouva gémissant et écrasé sous Teffrojable tyrannie de tons les vices. L'idolâtrie les avait tous rassemblés et leur donnait à tous le lustre de la religion et le sacre de la divinité. De ses vices l'homme avait fait ses dieux, et, par un prodige d'habilelé perverse, en assouvissant toutes ses convoitises, il s'imaginait remplir le grand devoir de la piété, imposait silence à ses remords, et donnait satisfaction au plus impérieux de ses besoins, le besoin d'une religion et d"un commerce surnaturel avec Dieu. Or Jésus-Christ avait pour mission expresse d'attaquer de front tous les vices d"e Thumanité, de les abattre, de les anéantir, de les remplacer par d'héroïques vertus et une perfection toute céleste. C'est là le secret de l'immense lutte du christianisme contre le monde entier. Comme aux premiers jours de l'Eglise, où le plus grand crime des chrétiens était leur innocence, nous sommes odieux surtout à titre de contradicteurs et d'opposants. L'Église n'a jamais eu et n'a encore qu'un tort unique et inexpiable, celui des'opposer aux vices, de les flétrir, de les vaincre, de les subjuguer. Au point de vue social, l'Église est à l'heure qu'il est furieusement combattue par la Révolution, et elle concentre de plus en plus sur elle la lutte acharnée dont l'Europe est le théâtre. Pourquoi? La Révolution a compris que l'Église est la seule barrière solide aux flots déchaînés des passions populaires. Le mal a gagné un efifrayant terrain dans les masses, le peuple est ivre de haine et altéré de sang. Pourquoi? Ah! sans doute la presse révolutionnaire a profondément corrompu son intelligence, mais la puissance de la Révolution n'est pas là. Où est-elle ? dans le

i Psal. II. .

33 i LE FILS DE DIEU

vico. Elle surexcite tous les vices du peuple, elle attise les llammes impures de ses plus perverses convoitises, notre histoire depuis un siècle n'a guère été qu'une vaste et incessante conjuration contre l'honnêteté et la vertu du peuple. Qu'advient-il? Le peuple saturé de vices, haletant de bestiales convoitises, dévoré de la soif ardente de tous les plaisirs , irrité de toute entrave, frémissant en face de toute barrière ; le peuple trouve l'Église seule debout pour fermer la route à ses excès sauvages, le peuple hurle de fureur et se jette contre l'Église, fremuerunt gentcs '. Ah! c'est bien ce que veulent les meneurs ! C'est bien là qu'ils attendent la réussite de leurs « complots. » Mais ces complots sont « vains » comme tous ceux que la perversité humaine tramera contre « Dieu et son Christ. » Celui qui habite dajis les deux se rira d^eux; le Seigneur se moquera d'eux. Qu'avons-nous vu et que voyonsnous encore? 0 « moquerie » divine de la Providence ! 0 merveilleuses représailles de Dieu sur ses ennemis ! Nous avons vu les trois choses marquées par le Psalmiste : les 'peuples frémir., derrière eux les corrupteurs des peuples méditer de vains complots^ avec eux, et leurs complices, les rois et les gouvernements, se liguer ensemble. L'Église, dans ce siècle, sous nos yeux, a subi cette triple attaque. Le génie du mal, la haine contre les enseignements et l'inflexible morale de l'Église, s'est incarnée en quelques meneurs astucieux qui ont tramé les complots. Dans le secret des loges maçonniques, dans 'd'obscurs repaires, s'est organisée la gigantesque lutte 'dont nous voyons les dernières péripéties et les suprêmes fureurs : meditatî sunt inania ^. Et que « méditent » ces

ip^-il. H. - 'Psal II

LE Fir.S DE DIEU ÔÔJ

porvers ? La licence aniverselle, le dévergondage absolu, rômuncipation de l'individu, de la famille, de la société, et, sous le nom de morale itidépendan te, le renversement de tout ordre, de toute morale, de tous devoirs, de toute vertu. Comme le dogme catholique illumine les consciences et met au grand jour leurs insanités et leurs folies, ils ont juré le renversement du dogme catholique. Comme la morale de Jésus-Christ est le seul refuge de la vertu aux abois, Tanéantissement de la morale de Jésus-Ciirist est promis. Comme un peuple éclairé de ce dogme et formé à cette morale serait impropre à cette œuvre de ruines, il a fallu corrompre le peuple, et lui apprendre peu à peu à frémir contre Dieu et contre son Christ. Comme sous un gouvernement chrétien, cette corruption du peuple est impossible, il devint indispensable de séparer violemment les gouvernements de l'Kglise et de rendre la loi athée. Tout cela est fait, l'œuvre est complète, tous les agents de la perdition commune sont à leur poste et, sous l'ordre occulte de la franc-maçonnerie, travaillent docilement : Les habiles méditent, les rois et les princes se lèvent et se liguent ensemble, le peuple frémit et hurle dans la rue. Et le « rire de Dieu ? » Oh! le rire de Dieu ! moquerie mystérieuse dont notre société contemporaine ne cesse plus d'être abreuvée ! Celui qui habite dans le ciel se rit d'eux, Dieu les joue* tous, les uns après les autres. Le pouvoir qui a eu la lâcheté impie de diriger contre l'Eglise les fureurs de la foule, et qui a cru, par une diversion si habile, protéger sa propre existence, ce pouvoir tombe bientôt sous les coups d'un peuple en délire. Ce malheureux peuple lui-même, qui s'irrite du joug de Dieu et se

» Psal. II.

livre aux imposteurs qui l'abusent, rencontre la plus dure et la plus avilissante des servitudes. Enfin ces imposteurs eux-mêmes, bientôt démasqués et désignés au mépris de tous, sont chassés ignominieusement, et subissent plus ignominieusement encore la dictature du premier venu. Tout s'est écroulé par terre de cet édifice de perfidie, de mensonge et de haine ; l'Église seule est debout et Dieu triomphe au haut des cieux ; Qui habitat in cœlis irridebit eos et Doniinus subsannabil eos '.

S'il nous faut résumer tout ce qui précède : le frémissement du monde, les trames haineuses de la foule, les entreprises des rois et des pouvoirs publics contre le Clirist sont expliqués par les missions diverses que le Christ venait remplir dans une humanité déchue et livrée tout entière au mal. Jésus-Christ, c'était Dieu avec sa majesté infinie et sa formidable domination; c'était Dieu avec le joug de ses mystères, Dieu avec le fardeau plus lourd encore de ses commandements. Est-ce tout? est-ce là le Christ? Non, le Psalmiste ajoute un dernier mot contre lequel notre siècle, comme tous les siècles qui l'ont précédé, se redresse en frémissant : «fcuî vas figuli confrînges eos ^, «tu. les briseras comme on brise le vase du potier. » A quiconque étudie l'histoire froidement, sans parti pris, sans négation obstinée ou explications tortueuses, voici l'étonnant spectacle qui s'offrira à ses yeux. De toutes lesinstitutions et de tous les pouvoirs qui, durant nos dix-huit cents ans de christianisme, ont été touchés de la t verge de la fer » de l'excommunication, les uns ont cédé, se sont repentis et réconciliés, et après les secousses de la révolte sont rentrés dans la paix, la sécurité, la

« Psal. II. - 2 rsal. II.

force du pardon ; les autres, en se moquant des foudres qu'ils jugeaient dérisoires, ont continué leurs prévarications, ont appesanti sur eux le poids des censures, et finalement ont succombé aux coups de la mystérieuse puissance dont ils se riaient. Dans aucune nation chrétienne l'on ne saurait citer une exception. Pour l'historien incrédule, ce fait indéniable doit rester à l'état d'énigme insoluble; pour nous, dont la foi éclaire la marche et illumine les événements, nous voyons là la suite, non-seulement naturelle, mais nécessaire, infaillible de la mission du Christ de régir les peuples, de les conduire à leur destinée, en les protégeant quand ils sont fidèles, en les corrigeant quand ils prévariquent, en les brisant quand ils deviennent incorrigibles et scandaleux : demande et je te donnerai les nations en héritage et pour domaine la terre, de l'une à Vautre de ses extrémités '. Quand la puissance du Christ eut touché le colosse romain, il s'écroula dans une poussière trempée de sang. Quand les Césars de Byzance eurent fait subir à l'Eglise d'Orient la persécution mesquine de leur génie tracassier, l'Église, en les abandonnant, les voua à une incurable décadence, qui elle-même les livra jusqu'à leur ignominieuse mort au cimeterre ottoman. En Occident, de toutes les hordes barbares dont le sang neuf et fort devait régénérer le vieux monde et donner à l'Eglise des fils vigoureux, les unes se laissèrent aller à la dangereuse jouissance de persécuter rÉgl'ss : elles disparurent et n'ont plus laissé de leur éphémère histoire qu'un vague souvenir; les autres, sous la bénédiction du Christ, ont poussé dans le sol °uropéen de puissantes racines, et après avoir été,

» Psal. II.

comme les Francs, par exemple, ce qu'est « le grain de sénevé, la plus petite des semences, » sont devenus « ce grand arbre dont les branches ont couvert des pays entiers, dont le tronc a bravé des siècles de révolutions et de tempêtes, dont la sève inépuisable n'a pu être desséchée par l'action du temps. Durant tout le moyen âge, la puissance coercitive du Christ se fait la sauvegarde de tous les intérêts, le vengeur de tous les outrages, le réparateur de toutes les iniquités. Tantôt elle sauve le pauvre peuple de la sauvage tyrannie des seigneurs, tantôt elle défend le trône des représailles furieuses du peuple las de subir et avide de renverser. Durant cette longue période, où, sans l'Église, l'Europe n'eût été qu'un chaos sanglant, l'arme de l'excommunication frappa des coups toujours sûrs, toujours salutaircs,toujoursvictorieux. Elle défendittoutes les grandes causes, et brava les plus vastes courroux. Un Théodose pénitent pleurait magnanimement le sang versé, nos vieux rois apprenaient la pudeur et acceptaient une barrière à leur frémissante luxure, la guerre arrêtait ses fureurs, la barbare rudesse des seigneurs devait à la fin s'adoucir, l'orgueil pouvait rugir, mais il lui fallait bien se courber devant le Christ, Roi des peuples, et subir les meurtrissures de sa « verge de fer '. » Un Philippe le Bel faisait souflleterle Pape au visage, mais l'excommunication brisait son sceptre dans ses impuissantes mains. Un Henri d'Allemagne déclarait à saint Grégoire VII une guerre que tout devait rendre victorieuse, et l'excommunication le traînait prisonnier du Pape à Canossa. Si cette page tombe sous les yeux de quelque hbre penseur, assurément il sourira de pitié,

«Psal. II.

et jettera à ce moyen âge esclave de? prêtres et crédule h leurs épouvantails d'enfant, le regard d'un transcendant mépris. Très-bien ! Mais qu'il considère, l'histoire toujours à la main, que pour la puissance coercitive de Jésus-Christ, pour l'excommunication de son Eglise, Dieu ne connaît ni moyen âge ni âge moderne, et les annales des peuples ne les connaissent pas non plus. L'arme divine, effilée et meurtrière il y a dix siècles, n'est pas émousséeà l'heure présente. Quoi! n'en avonsnous pas contemplé les effets les plus terribles ' n'a-t-elle pas creusé sous nos yeux ses plus profondes et ses plus incurables plaies? Tous les siècles, qui ont vu des princes puissants insulter et persécuter le Pape, n'ont pas vu la foudre briser d'un coup un vaste empire, en jeter au vent les lambeaux épars, et un héros, le plus grand des temps modernes, mourir lentement dans une agonie poignante sur un rocher désert au milieu de l'océan. Ah! la parole divine est là toujours : Tu les gouverneras avec une verge de fer^ et tu les briseras comme on brise le vase du potier '. Plus près de nous la foudre divine a frappé encore ; d'autres puissances, d'autres dynasties, d'autres couronnes sont tombées, non plus sur un rocher resté fameux et dont parlera l'histoire, mais dans une ignominie vulgaire et une boue innomée. La « verge de fer » « est vigilante » encore, et nos yeux la verront creuser dans de vastes dominations plus d'un sillon sanglant.

« Et maintenant, ô rois, comprenez; instruisez- vous, juges de la terre ! Et nunc, rcges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram -. Mot sublime ! Comme si le Psal-

»Psal.lI. - apsal. II.

miste disait: Maintenant que Dieu lui-même vous a, dans une révélation mystérieuse, appris la mission du Christ de dominer et de régir les peuples ; maintenant que les traces de cette domination sillonnent l'histoire entière ; maintenant que la « verge de fer » a passé par toutes les générations pour les châtier et les meurtrir, que les ruines se sont ajoutées aux ruines, que les catastrophes et les écroulements des puissances persécutrices sont sans nombre : — Maintenant, — « comprenez ! » comprenez, avec la salutaire terreur que vous doit inspirer une aussi invincible puissance et d'aussi inévitables arrêts, comprenez quels devoirs vous regardent, quels péchés vous perdent, quelle conduite est exigée de vous: Nancinlelligite.

Trois devoirs regardent la puissance publique, trois devoirs dont l'accomplissement fidèle la sauvera d'une infaillible [et rapide décadence, des commotions de la vengeance divine et du brisement de la « verge de fer. J> C'est la fin du Psaume '.

Le premier devoir des puissances est de garder et de défendre la vérité. La vérité seule fait vivre un État. L'erreur le bouleverse, en dessèche les forces vives, en désagrège et en désunit tous les membres, et, finalement, le mène à ces luttes intestines, à ces troubles profonds, où périt sa sécurité, où s'épuise sa vigueur, où son salut lui-même est mis en jeu. A notre époque d'afTaissement moral et d'indifïérentisme, ces grands principes ne sont plus connus, quatre-vingts ans de révolution les ont jetés par terre et brisés, et telle est

1 « ]\IoneL autem ad tria: ad doctrinae veritatem ; ad obscqiiii humililalcni ; ad corrcptionissusceptlonem.» (D. Thom. Aquinat. Erpusil. in Psnl II.)

à l'heure présente l'épaisseur da voile qui couvre tous les yeux, que l'abandon des croyances qui font la vie d'un peuple est regardé comme la plus précieuse et la plus sacrée des conquêtes de l'âge moderne. Ne plus professer aucune doctrine, n'en plus protéger aucune spécialement, n'en plus interdire aucune, laisser toute doctrine fausse répandre ses venins, corrompre à l'aise les intelligences, tel semble désormais le plus impérieux devoir de nos gouvernements. La vérité doctrinale sauve les peuples en les rattachant à Dieu et en les unissant en eux-mêmes ; l'erreur tue les peuples en les faisant apostasier et en semant en eux les plus funestes germes de division : le bon sens crie que si un gouvernement doit tolérer l'erreur pour éviter de plus grands maux, comme le père de famille laisse croître l'ivraie pour ne pas, en la déracinant avec une violence prématurée, ofTenser le bon grain, il ne peut néanmoins jamais ériger Vindifférentisme en dogme, et donner à l'erreur le trône de la vérité. Mais notre siècle n'est plus le siècle du bon sens, en vérité nous déraisonnons à plaisir I Une licence qui nous tue, nous l'appelons la liberté qui sauve ; nous mettons les armes les mieux trempées aux mains des destructeurs de tout ordre social, et cette liberté absolue que nous leur laissons de nous détruire, est pour nouslaplusglorieuseconquêtede nos modernes révolutions! D'ailleurs nous n'avons plus évidemment de logique au service de notre entendement. Que les faits ressortent des doctrines comme la plante de son germe, comme le fruit de sa fleur : voilà ce qu'ont clairement aperçu tous les siècles, et ce qui nous reste, à nous, entièrement caché. Quand nous fvons longtemps laissé miner rédifice, nous montrons, m iouroùil s'efïoadre, de ridicules étonnements ; quand

une presse révolutionnaire et impie à renversé, sous notre ordre social, tout ce qui lui sert de fondement, quand les idées religieuses ont été secouées et les idées honnêtes et conservatrices ruinées des mêmes coups : la Commune se montre avec ses torches et ses poignards, un peuple en délire se lève pour tout renverser, la patrie chancelle, nous sommes épouvantés de l'abîme qui s'entrouvre: Naïfs ! qui d'entre nous reconnaît que cet abîme, nous nous le sommes creusé? il manquait un trait à cette scène de folie. Une seule parole de bon sens a été dite à notre société contemporaine sur cette vitale question des doctrines, leur influence décisive, leur féconditéou salutaire ou pernicieuse; du Vatican est tombé sur le monde un avertissement par lequel seul le monde sera sauvé. Qu'avons-nous vu? Comme en ces tristes asiles de la folie, ou les malades n'ont rien tant en horreur que le médecin qui les traite, nous avons accueilli le Sijllabus de nos réprobations, de nos terreurs enfantines, de nos défiances injurieuses, de nos iniques accusations ^ Or sachons-le : ou bien nous reviendrons au bon sens du Sijllabus, ou bien,

1 Notre lamentable siluaLion politique et sociale, nos luttes intestines, les fureurs incendiaires de nos radicaux, le dévergondage effroyable d'une presse désormais sans pudeur comme sans bon sens, n'avaient pas encore donné à la vérité leurs sanglantes con- . lirmations,quedcjù Rome avait signalé l'abîme en flétrissant l'indi /fer Cl dis me dans les idées et les doctrines. Le SyUabiis condamne la proposiLion suivawte : « Il est faux que la liberté civile de tous les cultes et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs 0])inions jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit et propagent la peste de Vindi/férenlisme. » {Syllubus, n° X.)

en suivant « nos immortels principes, » nous mourrons.

Le maintien des bonnes doctrines n'est pas le seul devoir de l'État; le Docteur angélique, sur ces mots du Psaume : Scrvite Domino, en assigne un second : l'édiction des bonnes lois; voici ses paroles : iîerc servit Deo in quantum homo, in se juste vivendo ; sed in quantum rex leges ferendo contra ea quœ sunt contra Dei justitiam '. « Un roi comme homme privé sert Dieu en vivant chrétiennement; comme roi, en portant des lois contre tout ce qui outrage la justice de Dieu. » Saint Paul appelle le gouvernement le ministre de Dieu, et ajoute que « ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive. » «Ministre de Dieu:» comment ? sinon en prenant à cœur les intérêts de Dieu, de sa religion, de son Église, contre toute agression inique de ses ennemis ? l'État, « ne porte pas en vain le glaive, » s'il en use pour la défense des grands principes religieux et sociaux qui sont la seule sauvegarde de la vie des peuples. 11 le portera donc « en vain, > s'il laisse attaquer et détruire les vérités sur lesquelles toute société repose. Les siècles que nous nommons « barbares, » avaient compris cette mission des gouvernements. C'est grâce à cette union de la force religieuse et de la force civile que la France et l'Europe purent traverser les tempêtes du moyen âge victorieusement, et préparer dans un travail fécond les grandeurs nationales que la Révolution se fait un jeu de jeter au vent.

Enfin, le troisième devoir de l'État est ainsi exprimé par le Psalmiste : Apprehendite disciplinam ^, c'est le plus essentiel, et maintenant le plus méconnu. Assu-

» Div. Tiiom. iJ2 Psatin. II. — 2 PGal.il.

Oil LE FJLS DE DIEU

rément le « Dieu de l'ordre, » qui sépara les éléments avec tant de sagesse, qui fit présider à toute création une si merveilleuse harmonie, qui à chaque cliosc assigna une place si bien déterminée, ce Dieu n'a pas laissé la confusion envahir la société humaine. Père des deux pouvoirs, créateur des deux sociétés, la société religieuse et la société civile. Dieu, en les unissant l'une à l'autre, ne les a pas confondues l'une avec l'autre. S'il ne veut pas qu'on dise : VÈglise libre dans l'État libre, ce qui est méconnaître et nier l'union intime, les rapports étroits qui doivent rattacher l'une à l'autre ces deux sociétés, filles d'un même père, et sœurs dans la même patrie ; s'il oppose sa vérité infaillible aux déclarations étourdies qui prêchent « la séparation de l'Église et de l'État, » — il ne veut pas non plus d'« un Etat qui absorbe l'Église, ni d'une Eglise qui absorbe l'Etat. » Que l'État ne tremble pas pour sa vie propre et son fonctionnement naturel : Jésus-Christ sacre les rois, donne aux gouvernements la vie et la force, il ne les détruit pas :

Non eripit mortalia

Qui régna dal cœlestia.

Mais l'État, société humaine, n'aura-t-il pas besoin de l'Église, société divine? Ses courtes vues ne devrontelles pas être fortifiées de la céleste lumière d'en haut ? Et puis, l'Eglise de Dieu n'a-t-elle pas des hommages à recevoir, comme elle a des bénédictions à répandre? Pourparler lelangage du Psalmiste, n'a-t-elle pas une discipline à imposer ? Elle est de par Dieu, elle s'adresse aux âmes, elle guide les générations vers leurs destinées éternelles, elle apprend au monde ses devoirs, elle est chargée de signaler et de [)'jnir les fautes, elle a nour

mission spéciale de réprimer les vices et de contenir les pussions de tous dans le devoir : telle est cette di:iCh pline ' que les rois comme les sujets doivent fidèlement supporter. Le fait-il? l'Etat est prospère, et la paix qui est « la tranquillité de l'ordre, » le récompense avec usure des sacrifices que cette « discipline » peut lui imposer. « Afin, dit saint Thomas, que cette sujétion ne semble pas un martyre, le Psalmiste ajoute : et exiiltateei, « tressaillez de bonheur, » sous ce joug qui vous protège, sous cette discipline qui vous sauve de vousmêmes, en réprimant les excès qui vous coûteraient la vie 2.

Nous avons déjà trop parlé des sévérités inexorables de Dieu envers les États infidèles à ces devoirs et persécuteurs d'une éghse, dont ils devraient être les défenseurs et les soutiens, pour que nous commentions ici les menaces par lesquelles notre Psaume finit. Voici la parole divine laissée à sa sombre énergie. El maintenant é Rois, comprenez; instruisez-vous, juges de la terre; servez Dieu dans la crainte; tressaillez de joie mais avec une

' Psal. II. — 2 Les erreurs suivantes sont formellemeat réprouvées par l'Église.

M I. L'Église n'est pas une vraie et parfaite société, pleinement i'ibve. Elle ne jouit pas de ses droits propres et constants quu lui a conférés son divin Fondateur; mais il appartient au pouvoir civil de défmir quels sont les droits de l'Église et les limites dans lesquelles elle peut les exercer.»

« II, La puissance ecclésid3li([ue ne doit pas exercer son autorité sans la permission et l'assentiment du gouvernement civil. »

«III. L'Église n'a pas le droit d'employer la force; elle n'a aucun pouvoir direct ou indirect. »

« IV. En dehors du pouvoir inhérent à l'Épiscopat, il y a un pouvoir temporel qui lui a Ole concédé ou exprcosémeut ou taci-

religieuse terreur. Soumellcz-vous au Fils de peur qu'il ne s'irrite, de peur que vous ne perdiez le chemin du salut. Car tout à l'heure éclatera sa colère. Heureux ceux qui se seront confiés en lui * /

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