‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédicationChapitre 16 sur 26 · LA DOMINATION DE L'HOMWIE-DIEU · texte numérisé non relu

LA DOMINATION DE L'HOMWIE-DIEU

Nous avons vu dans le Psaume précédent que Jésus- Christ vint à nous comme notre Roi. C'est lui-même qui dit de lui : Moi j'ai été constitué Roi. Nous nous sommes appesantis sur la mission que cette investiture divine donnait à l'Homme-Dieu de régir les peuples, et sur les oppositions formidables que cette mission, exercée dans une humanité déchue et déformée, devait exciter et excite en effet à travers les siècles. La matière est loin d'être épuisée encore. La domination de Jcsus-Christ dans le monde offre d'autres points de vue

iement par l'aulorité civile, révocable par conséquent à volonté par cette même autorité civile.

« V. L'État, comme étant [l'origine et la source des droila, jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite. »

« VI. En cas de conilit légal entre les deux pouvoirs, le pouvoir civil prévaut. »

« VII. Il n'est pas permis aux évêques de publier même les lettres apostoliques sans la permission du gouvernement. »

« VIII. La puissance civile, mémo quand elle est exercée par un prince iulidèle, possède un pouvoir indirect négatif sur les choses sacrées ; elle a par conséquent non-seulement le droit qu'on appelle à'excquuiar., mais encore le droit qu'on nomma d'cqtpcl comme d'abus. » {Syllubus, n"» V, VI.)

1 Psal. II. — -i Psai. LXXI cl Psul. XLIV.

dont deux nouveaux Psaumes nous déroulent les immensités et les splendeurs. Le premier, le Psaume LXXI, nous décrit cette domination et nous en découvre les caractères différents. Le second, le Psaume XLIV, creuse plus avant cette belle matière, pénètre en plein cœur de la merveille, et nous dévoile la force cachée qui soumet le monde au Christ, lui forme et lui maintient un empire comme pas un empire ne fut même rêvé par les conquérants les plus invincibles.

I. — La domination de Jésus-Christ dans le monde est étudiée par le Psalmiste tour à tour dans sa nature, dans son étendue, dans sa puissance, dans sa magnificence et sa majesté.

L Unique dans le monde, unique de nature, unique d'aspect, la domination de Jésus-Christ a, pour naître, triompher de mille obstacles, s'étendre, multiplier ses conquêtes, et finalement envahir le monde, répudié tous les prestiges et tous les secours humains. Il y a dixhuit siècles, le monde n'eut devant les yeux que le spectacle de trois suprêmes faiblesses : une crèche où naissait un enfant, une masure où végétait un pauvre, une croix où expirait un condamné. Mais, dit l'Apôtre, cette « faiblesse d'un Dieu fut plus forte que toute la force de l'homme «la crèche attira les rois, Nazareth vainquit les plus illustres villes, le Calvaire transforma le monde et le conquit tout entier. Il descendra comme la pluie sur la toison de vct^dure; comme la goutte de rosée qui mouille doucement la terre '. Puis lu goutte de pluie

» Psal. LXXL

3i8 LE FILS DE niETJ

se fera l'Océan, la rosée deviendra un incommensurable déluge de puissance, de splendeurs, de domination. Le fracas des armes, le bruit et les acclamations annoncent de loin les dominations qui ne naissent que pour périr : elles sentent le besoin de se rehausser par tous ces vains dehors. La domination divine ne s'enveloppe que d'obscurité et de silence, elle se suffit à elle-même, et par sa propre force traverse toute la durée des temps.

Un nouveau caractère de la domination de Jésus- Clirist, devait être \o. justice. Le Psalmiste frappé de ce trait y revient sans cesse. C'est le règne de la justice que réclamait avec des cris de détresse une terre écrasée par la domination de la force et la loi du vain- (lucur. 0 Dieu, donnez au Roi voire jugement, au Fils du Roi donnez votre justice ' ! Qui ne se rappelle comment, dans la société antique, les droits les plus sacrés, les intérêts les plus inviolables, les causes les plus précieuses étaient foulés aux pieds avec le plus souverain mépris. Le respect de l'homme pour l'homme n'existait à aucun degré de l'ordre social. Le droit public des nations se résumait dans l'écrasement du faible par le fort; et le vœ viclis ! était l'article unique du code sangUmt de la guerre. Dans chaque nation païenne, des victimes, par troupes, par multitudes, subissaient sous le fouet, sous le fer rouge, sous tous les supplices et toutes les ignominies, le droit de la force et la tyrannie de la férocité. Dans la famille le mari réduisait sa femme au rôle le plus humiliant, quand il ne la bris^ait pas sous un sceptre que la loi faisait tout-puissant, et que ses passions et sa cruauté rendaient impitoyable.

1 PaaI. LXXI. /

Et l'enfant, l'être de tous le plus faible et le moins protégé, n'était plus môme assuré de la vie. La force dominait tout, et la justice n'avait plus d'asile nulle part. On comprend le cri de l'humanité, meurtrie comme l'esclave sous le fouet inique de ses dominateurs, appelant du ciel le règne de la justice et les représailles du droit : 0 Dieu, donnez ait Roi votre jugement, au Fils du Roi votre justice ^. Elle fut pleine, entière, surabondante, cette justice, en Jésus-Christ. Le sceptre de Pêquité, voilà son sceptre. Dans sa législation, qui plus ou moins régit le monde civilisé, et dont les nations apostates ellesmêmes bénéficient encore dans une large mesure, Jésus- Christ règle avec une puissante équité les rapports de tous les membres de la famille humaine. De ses paroles ont jaiUi toutes nos législations modernes; sous l'inlluence de son enseignement, les mœurs publiques se sont adoucies, le droit international s'est fondé, les rapports conjugaux se sont empreints de dignité, de justice, de mansuétude, le droit paternel a cessé d'être une tyrannie sanglante, les faibles ont été partout arrachés à la domination des forts. Dix-huit cents ans avant nos déclamateurs modernes, Jésus-Christ avait promulgué « l'égalité de tous devant la loi. » L'égalité révolutionnaire est souvent un leurre, toujours une atteinte à quelque dignité respectable : l'égalité de la loi chrétienne ennoblit chacun sans humilier ni lésep personne. 0 Christ, juge donc enfin ton peuple daiis la justice, juge les pauvres dans l'équité! Il fera justice aux pauvres du peuple, il sauvera les enfants du pauvre, il confondra leur oppresseur. Aux jours de sa domination naîtra la justice et une abondante paix. Il sauvera le jjau-

i Psal. LXXL

vre des mains du puissant, le rtauvre qui était sans soutien K

Le rèf^ac de la jastice devait, par une conséquence nécessaire, amener le règne de la paix, une abondance de paix, selon l'expression du Psalraiste. Ce fut peu encore pour Jésus-Christ de faire cesser l'écrasement du faible par le fort, d'éteindre par là les haines meurtrières, et de couper court aux représailles; il voulut de plus qu'un lien de fraternité rattachât entre eux les membres de la famille humaine. Il prononça sur le monde une parole, mille fois plus prodigieuse que le fiât de la création, une parole qui devint à elle seule la plus vaste et la plus profonde des révolutions : Aimez-vous les uns les autres. Un lien d'amour devait courir dans tous les rangs de l'humanité, effaçant toute division, rapprochant toute distance, ne faisant plus de tous les hommes que les hôtes d'une même patrie et les enfants d'un même foyer. Les grands se rapprochèrent des petits, les riches allèrent au-devant des pauvres, les élévations reçurent la paix pour la donner au peuple, tout se trouva cimenté dans la justice, la charité et la paix : Orietur in dicbus ejus abundantia pacis '^. ^.

Le Psalmiste insiste trop sur l'affranchissement et l'ennoblissement des petits et des pauvres sous la do- > mination du Christ, pour que nous passions nousmêmes légèrement. Les pauvres ! qui, en dehors des influences chrétiennes, s'occupe avec une tendre sollicitude, avec abnégation, avec héroïsme, des pauvres ? Avant Jésus-Christ on les maudissait, on les tuait par milliers, tout au moins on les laissait pourrir sur leur fumier et mourir dans les tortures de leur misère.

ipsal LXXI. — '- Psal. LXXI.

Sans Jésus-Christ, sans la mystérieuse lumière que Jésus-Christ projette sur leurs haillons pour les faire resplendir, les pauvres ne sont aux gens du monde que des rebuts méprisables, des visiteurs importuns, des hôtes repoussants et odieux. Mais que le pauvre soit l'enfant chéri de la famille, que le foyer s'ouvre à son dénuement et le cœur à ses détresses morales et physiques ; qu'une Elisabeth de Hongrie presse sur son cœur un lépreux comme le cher petit frère du bon Dieu; que saint Louis lave les pieds des pauvres et les serve à sa table; que sur tous les points de l'univers catholique s'ouvrent des asiles pour les recueillir, surgissent des anges pour les soigner, battent des cœurs mystérieusement passionnés pour les chérir, ah ! il a fallu qu'un Dieu prît leur place, se vêtit de leur bure, s'ensanglantât de leurs plaies, et pût dire en s'adressant à toutes les générations et à tous les siècles : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces pauvres, c'est à moi que vous l'aurez fait ^ »

Mais creusons davantage cesplendideettouchantsujet. Comment Jésus-Christ réussit-il à introduire, en dépit de toutes les idées reeues, de toutes les répugnances, au sein de tous les égoïsmes, non-seulement la tolérance, non-seulement l'affection fraternelle, mais le culte du pauvre ? Un extraordinaire spectacle prépara cette révolution immense des idées et des sentiments. Quand il descendit des cieux pour habiter la terre. Dieu s'offrit à elle comme un pauvre : ego sum paiiper, dit-il. Puis il fit son cortège et sa cour de la multitude des pauvres. Eux que la grandeur méprise, que l'opulence foule, que le monde entier repousse, il les appelle ; « Venez tous à

^ Maith.

moi M » Il ne souffre pas qu'on les éloigne : « laissez venir à moi tous ces petits. » 11 se confond dans leur multitude, il se perd et disparaît dans leur vie besoi- [,Mieuse et leur obscurité. « N'est-ce pas là le Fils du charpentier? > Il est plus pauvre qu'eux tous : « il n'a pas où reposer sa tête. » Et quel doux langage il leur lient ! Ils lui sont sa famille, ils lui sont « sa mère, ses frères et ses sœurs. » Quels magnifiques dons il leur fait! « Père saint, soyez béni de ce que vous avez caché ces choses aux grands et aux puissants pour les révéler aux petits et aux humbles! » Quelles promesses il leur annonce ! « Ne tremblez pas, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume. » C'est ce qu'avait vu le Psalmiste, c'est ce qu'il chante : il délivrera le 'pauvre 2. Mais Jésus-Christ n'accueille pas seulement le pauvre ; en second lieu, il le défend et le venge. Nous l'avons vu : avant Jésus-Christ, le pauvre, à peine un être humain, n'était jugé digne ni d'égards, ni de justice; le fouler et le détruire, pour les païens, n'était jamais un crime et devenait parfois un devoir. Jésus-Christ fit entendre en sa faveur sa voix divine, tantôt douce et engageante, tantôt tonnante et terrible : Malheur à qui touche par le scandale à rmi de ces petits ! Lui seul s'occupe de la cause des pauvres, instruit leur pi'ocès, recherche leurs persécuteurs et leurs bourreaux, fuit rendre un compte formidable des plaies qu'on leur imprime et des douleurs dont on les abreuve. Il jugera les pauvres du peuple, et leurs oppresseurs il les confondra^. La parole évangélique rapportée plus haut : « Ne craignez rien, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner un royaume, » marquait d'un troisième

1 MaUh. — - Psal. LXII. — 3 Pdal. LXX

trait r'œuvfe de l'affranchissement et de l'exaltation du pauvre. « Ne craignez rien. » 0 mes pauvres, « ne craignez rien. » Ne craignez pas l'opulence qui vous méprise, la puissance qui vous domine, je vous fais libres, je vous fais rois. Ne tremblez pas quand un homme devient riche, vous couvre de ses dédains, vous exaspère de son insensibilité et de ses refus : lui périra, vous vous régnerez, « car il a plu à votre Père de vous donner un royaume, > Voilà bien ce qu'avait annoncé le Psalmiste : il sauvera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui restait sans secours. Quatrième trait merveilleusement suave et touchant : il traitera doucement le pauvre et l'indiqent^ Il ne se permettra avec lui ni le sans-gène de l'arrogance, ni le dédain insultant de la grandeur, ni les airs ennuyés et maussades, ni les manières brusques, ni l'attitude froide, ni la parole désobligeante et les procédés blessants : parcet pauperi et iiwpi. « Il ne casse pas le roseau déjà brisé, il n'éteint pas violemment la mèche qui n'a plus qu'un souffle. » Autre caractère divin de la charité du Christ pour les pauvres : « leur nom est honorable devant lui, » honorabile nomen eorum coram illo. Qui eût parlé de la dignité du pauvre, du nom « plein de dignité et d'honneur » du pauvre à la société antique, y eût provoqué le plus formidable éclat de rire. Hélas ! à l'heure qu'il est, au milieu de notre société si ignorante des mystères chrétiens, prêcher sur 1' « éminente dignité des pauvres, » ne serait-ce pas souvent s'attirer le reproche de paradoxe et d'exagération? Le Christianisme seul a compris et professé la « dignité » du pauvre, lui seul a pénétré dans les mystérieuses splendeurs de cet avilissement et

» Psal. LXXI.

o5-l LE FILS DE DIEU

les trésors divins de cette détresse ; pour lui seul, le nom de pauvre a été « un grand et honorable nom, » linnorabilc nomen^. En dehors de l'idée chrétienne qui voit dans le pauvre l'image auguste du « Dieu anéanti, » du Dieu « fait pauvre, » devenu « pauvre et mendiant,» paupcr et mendicus, qu'y a-t-il et que voyons-nous ? En dehors de l'Eglise, où le pauvre a le même chez lui que le riche, où les Sacrements lui versent les mêmes splendeurs de grâce qu'à tous les autres, en dehors do la charité fraternelle qui le nomme un frère et le fait asseoir au même banquet, comment est regardé le pauvre? Comment est-il apprécié? comment est-il traité? On lui donnera son morceau de pain peut-être, mais on ne l'ennoblira jamais ^. Ne laissons pas dans l'ombre une autre admirable prophétie du Psaume : animas pauperum salvas faciet. Trois sortes d'aumônes subviennent en ce moment aux besoins du pauvre. L'aumône de pure philanthropie : elle jette à la faim du pauvre un morceau de pain, elle couvre ses épaules nues d'un vêtement, puis elle passe, elle se retire, l'œuvre est faite, la dette est payée. Ce pauvre a-t-il une âme? Se rend-il, par son âpre chemin, à des destinées éternelles? y a-t-il un apostolat sacré à exercer chez le pauvre ? Sous ces haillons y a-t-il un cœur ulcéré à guérir? y a-t-il une ignorance à éclairer? y a-t-il des vertus à épanouir? L'aumône philanthrope ne se pose jamais ces questions, peut-être même en rit-elle. Plus bas, dans les repaires du socialisme, dans les bas-fonds

* Psal. LXXI, — * Le plus beau commentaire de ce mot du Psaume : honorahile nomen eorum coram illo, est l'admirahio sormon do Bossuet : « rémmenlodignilô des Dauvros dans rÉ.Liliso. »

LE FILS DE DIEU 3dO

de l'impicté, se cache comme une mauvaise œuvre l'aumône révoIationnair<î. Celle-là sait que le pauvre a un cœur et une âme, mais c'est pour pervertir affreusement cette âme et déposer dans ce cœur d'atroces haines contre Dieu et les hommes, l'Église et la société, contre tout ce qui est ordre domestique, social, religieux. Pardessus ces laides et perverses choses, dans l'étendue de la charité, sous le soleil chaud et lumineux de l'amour, plane l'aumône catholique, l'aumône venue de Dieu, et répandue sur les pauvres par la main des anges. L'aumône catholique, tout en restant inépuisable à soulager les misères du corps, tourne avant tout son regard vers les noblesses méconnues et les splendeurs voilées de l'àme du pauvre. Elle parle au pauvre un si doux langage, elle fait pénétrer dans son incroyance de si victorieux rayons; enchanteresse divine, elle endort si bien ses douleurs présentes au chant délicieux des espérances futures, que de ces êtres dégradés et abrutis elle fait des héros et des saints ; elle rend à l'Église des enfants, à Dieu des serviteurs fidèles, au ciel des élus, à la terre, à la famille, à la cité, à la patrie, des soutiens et des défenseurs : animas 'pauperum saluas faciet *. Dernier détail : salvos faciet filios pauperum, « il sauvera les enfants du pauvre. » Quel commentaire à ce texte autre que cette scène délicieuse de l'Évangile ?« .... A ce moment on lui présenta des enfants pour qu'il leur imposât les mains et qu'il fît sur eux une prière. Or les disciples les chassaient durement. Et Jésus leur dit : laissez ces petits, ne les empêchez pas de venir à moi, car c'est à eux que le royaume des cicux appartient. Et quand il leur eut imposé les mains, il partit. » Que

1 Psal. LXXI.

356 LE FILS DE niEU

c'est bien là le Dieu qui s'appelle dans les Psaumes, le fjardien des petits enfants. L'usage que l'antiquité païenne faisait des enfants des pauvres révèle des secrets effroyables : l'usage que de nos jours une révolution impie en veut faire, nous mène droit à une dégradation sans nom : l'Eglise seule, après son divin Maître, à son exemple et à son commandement sauve les enfants du pauvre *. Elle les sauve, et comment ? Au début de leur rude existence, elle plante une croix : elle leur parle du Dieu qui fut pauvre, aima les pauvres, attend les pauvres, pour les couronner dans le ciel. Elle illumine ces petits pauvres de sa parole, les réchauffe de son amour, les ennoblit de sa grâce, les sacre de ses onctions ; elle en fait de nobles créatures sous les livrées de la misère, des héros sous les haillons. Ailleurs qu'en fait-on? Que fait de l'enfant pauvre Vixole sans Dieu? Elle en fait le vice, le blasphème, la dégradation morale et physique, la haine brutale, la bête qui hurle dans la rue des cris de vengeance, de pillage et de mort. Si dans nos paroles on ne voit que de sinistres exagérations, Paris sous la Commune est là pour répondre.

2. Divine dans ses œuvres, la domination de Jésus- Christ l'est encore invinciblement dans son étendue. ■amais une doctrine humaine n'arrive à l'universalité. L^.lle ne franchit pas les obstacles du sol, elle n'embrasse p;is l'universalité des peuples, elle ne triomphe pas de la terrible puissance du temps. Quant à la domination du Christ, le Psalmiste nous la montre victorieuse de ces trois obstacles. Elle atteint toutes les contrées et

« Psal. LXXl.

pr,iirc par-dessus les plus infranchissables barrières : A vinrl iisque ad mnre, a flumine usque ad terminas orbis tcrrarum '. Elle conquiert tous les peuples et forme d'eux tous un immense et universel empire : adorabunt 3um omnes reges terrx : omnes gentes servient ei. Enfin elle brave le temps, qui lui-même brave toutes choses, les renverse et les réduit toutes au néant : Et vivet, et adorabunt de ipso semper, et permanebit cum sole et ante hinam, in generatione et generationem.

Pour les conquêtes du glaive ou de la pensée, la parole du Psalmiste reste vraie comme pour les envahissements de l'Océan et des fleuves : 0 Dieu., vous leur avez posé des barrières qu''elles ne franchiront pas 2. Dieu nous a protégés par des obstacles contre les ambitions qui nous voudraient envahir : des océans s'étendent, des montagnes dressent leurs inaccessibles masses, des déserts meurtriers, des zones torrides, des pôles glacés, des marais pestilentiels, des solitudes dévorantes, sauvent la liberté des peuples et rendent impossible dans tous les siècles l'ambition de l'empire universel. Dieu laisse sans doute de vastes champs ouverts aux conquêtes de l'homme ; mais ses grandes limites, il se les réserve, il s'en fait le gardien, et malheur à qui les veut franchir. Dans les sables mouvants d'un désert Cambyse verra disparaître son armée ; Alexandre devra arrêter la sienne devant des étendues qu'elle devient incapable de franchir; Varus perdra ses légions dans un marais de la Germanie;. Napoléon ne rapportera des steppes glacées de la Russie que des aigles blessés à mort. Et si la force se brise devant les obstacles du sol, la pensée humaine, le génie, les doctrines, se sont trouvés devant eux dans

iPsal. LXXI. — 2 Psal. GUI.

une impiiispance plus flagrante encore. Qu'entendaient des accents du divin Platon les frontières barbares ? Quels échos des philosophies d'Athènes et de Rome pouvaient franchir les glaces du Nord, ou les feux du Midi ? Non, Dieu seul est maître de l'étendue : à lui seul est la terre, lui seul en a posé les bornes, lui seul « en mesure » et en franchit « l'étendue. » Toutes les bornes de (a terre verront le salut de Dieu \ les montagnes et les vallées, les océans et les fleuves n'ont pas arrêté l'Évangile ; seul de tous les conquérants l'Évangile a renversé les « bornes des peuples » et triomphé des obstacles de la nature. Après les obstacles du sol, les obstacles des races ont vaincu toutes les autres doctrines et n'ont pu être vaincus que par Jésus-Christ. Dans une merveilleuse unité, dans une universalité toutepuissante, la doctrine catholique réunit le barbare à l'homme de la plus brillante civilisation ; les chaînes du Credo catholique enserrent tous les peuples du monde, «< il n'y a plus, dit l'Apôtre, ni juif, ni gentil, ni homme libre, ni esclave... tous vous n'êtes plus qu'un dans le Christ Jésus. » Les races les plus divisées, les nationalités les plus rivales, les familles humaines les plus hostiles l'une à l'autre, souvent frémissantes des colères d'une longue et sanglante lutte, donnent également, dans l'unité de l'amour, dans la sereine paix de Dieu, leur contingent au royaume surnaturel des âmes. Et, chose admirable, qui déconcertera à jamais les calomniateurs de l'Église, cette universalité du royaume divin des âmes ne nuit en rien au patriotisme des nationalités ; Rome n'efface pas la France, et le Christ qui « pleura •> si tendrement « sur Jérusalem, » le Clin'st

iPsal. XGVII.

qui nous fit un commandement si exprès de « rendre à César ce qui est à César, " ne peut étouffer dans nos âmes l'amour de notre patrie terrestre. — Ainsi la domination de Jésus-Clirist a pour splendide triomphe son extension dans le monde entier et parmi tous les peuples. Il dominera d'un océan jusqu'à r autre océan, du fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. Tous les rois de la terre Vadoreront, toutes les nations se réduiront à son service *. Toutes les tribus de la terre seront bénies en lui^ tous les peuples le glorifieront, le monde entier sera rempli de sa gloire. Cette universalité n'est pas la seule merveille que nous signale le Psalmiste : la composition même du royaume des âmes en est une seconde plus divine encore. Deux mots la signalent. Tous les rois de la terre Vadoreront : il fera grâce au pauvre et à l'indigent, les âmes des pauvres il les sauvera ^. Quelle doctrine a eu à la fois cette puissance de courber les rois et cette douceur exquise d'attirer et de captiver les petits et les humbles ? Jésus-Christ seul a opéré ce grand miracle. Les rois le servent : les pauvres l'entourent. Il a pour les penseurs des révélations si profondes, que le génie s'y abîme ; il a pour les petits de si sereines illuminations, que ces simples et dociles intelligences sont ravies de comprendre « les mystères de Dieu » sans fatigue et comme en se jouant. Enfin, par sa victorieuse étendue, la domination de Jésus-Christ traverse les temps et nous apparaît sous l'image de l'immobile éternité. Le temps ne peut rien sur la domination du Christ. Dès sa naissance elle avait la force de renverser un vaste empire : elle eut, durant de longs siècles, cette autre merveilleuse force de fouder, de régir, de soutenir, de

« Psal. LXXl. - 3 Psal. LXXI.

défendre les États européens; à cette heure, où toutes les forces de l'ingrate Europe se réunissent pour la rejeter et l'anéantir, elle puise dans la persécution des forces plus vives, la tempête lui fait pousser dans un sol jonché de débris de nouvelles et plus puissantes racines : son territoire se dilate, ses sujets se multiplient, et, en dépit de leurs apparents triomphes, ses ennemis mordent la poussière ^ Leurs tentatives échouent, les nôtres réussissent : L'Allemagne ressuscite à l'intégrité de la foi, à la pureté des mœurs, à la virilité du com- Lat; sous le pressoir révolutionnaire, l'Italie s'épure et fermente pour le jour du triomphe et de l'affranchissement. En France les yeux les moins clairvoyants sont frappés de la force, des conquêtes, de la vitalité et des œuvres du parti catholique^ le seul qui, à l'heure présente, ait un symbole, une foi, une espérance, un but, des vues arrêtées, un langage ferme, des idées lucides, un cœur et une énergie indomptables... Et il vivra ! et tous les jows on publiera ses louanges. L'Apôtre expli- (lue magnifiqueraent ce tota die : « Le Christ, s'écriet-il, eijt aujourd'hui, il était hier, il sera dans les siècles. • Christus liodie^ Christus heri, ipse et in sœcula 2.

3. A l'étendue, la domination de Jésus-Christ ajoute la puissance, et quelle puissance! Sur ses amis comme sur ses ennemis, sur ses disciples comme sur ses adversaires, sur ceux qui meurent pour lui comme surceuxqui l'ont haï et fait lui-même mourir, Jésus-Christ commande en maître absolu, en dominateur auquel rien ne résiste. Les pouvoirs les mieux affermis, las absolutismes les plus sûrs d'eux-mêmes gardent des ménagements, ont

des prudences, usent de tempéraments et de compromis, sans lesquels leur autorité violente se briserait bientôt comme un ressort trop tendu : Jésus-Glirist seul ne connaît nul ménagement, n'admet nulle mesure. Dans son disciple, Jésus-Christ veut pour lui seul l'homme tout entier. Intelligence, cœur, volonté, actes, la vie comme la mort, la jeunesse, comme l'âge mùr, comme la défaillance des derniers jours, tout est à lui, tout lui est absolument et irrévocablement consacré : Sive vivimus, sive nwrimur Domini sumus '. Pour le suivre, il faut tout quitter; pour obtenir son amour, il se faut quitter soi-même ; pour mériter son triomphe, il faut gravir son Calvaire; pour être des siens, il faut revêtir les livrées sanglantes de sa Passion, apparaître sous les stigmates de son martyre, prendre sa croix sur l'épaule, arracher, s'il le faut, son œil droit ou sa main droite, haïr,s'illefaut,et abandonner les êtres les plus chers, — quoi ! haïr, sous peine d'être rejeté comme déserteur et traître, haïr sa propre vie ! Telle est la domination que Jésus-Christ entend exercer, dont il a fondé les inébranlables assises et dont il obtient depuis dix-huit siècles le merveilleux tribut. Il a osé dire la plus effroyable des paroles : « Tombe à mes pieds et adoremoi. » Et le monde l'a adoré comme un Dieu, et plus de douze millions d'hommes sont niorts dans les tortures, pour soutenir cette affirmation et fonder ce culte. A Tadoration Jésus-Christ voulut joindre l'amour. Il voulut obstinément être aimé, et l'être dans les plus impossibles conditions : l'être quand le silence s'était établi sur sa tombe; l'être à travers les impuissances et l'oubli de la mort; l'être quand il s'était rendu invisible

1 II Coi-inih.

ï. a. Il

et silencieux, quand le voile de l'Eucharistie et les chétives apparences de l'autel catholique ne font rien pressentir de ses suavités et de ses gloires. Et Jésus-Christ a été aimé ainsi ; aimé plus que nul ne le fut icibas; aimé avec passion, avec transport, avec toutes les saintes et mystérieuses folies de l'amour. Quant à sa domination sur ceux qui, au lieu de l'aimer, le haïssent, pour être d'une nature toute différente, elle n'en garde pas moins son même caractère d'ahsolu. Nous avons déjà tant parlé des triomphes de Jésus-Christ sur ses adversaires que nous n'y pouvons revenir ici : le mot du Psalmiste est d'une extrême énergie : Ses ennemis mordront la poussière \ Ils seront abattus, ils ne prévaudront pas ; au milieu même de leurs apparents triomphes, quelque force cachée, quelque impulsion mystérieuse les jette par terre, et ils mordent la poussière, ils exhalent des colères impuissantes, ils « mordent » ce qui n'est que la poussière, ils n'entament rien de solide, de vital, d'essentiel dans la domination du Christ et de son immortelle Église : Inimici ejus terram lingent. A leur insu, ils ont travaillé au triomphe de l'Homme- Dieu, ils ont préparé sa gloire et exalté sa magnificence. Car, même en ce monde, même durant le temps de l'épreuve et quand « noui ne voyons pas encore » partout et complètement « Jésus-Christ Dominateur et Roi, » même à ce temps provisoire, la domination de l'Homme-Dieu doit être couronnée de splendeurs.

4. Replebîtur majestate ejus omnis terra ^, « toute la terre sera remplie de sa gloire. » Au moment où nous écrivons ces lignes juin 1877), un rayon de cette cton-

i Psal. LXXI. - spsaJ. LXXI.

nante gloire luit sur le monde et le remplit d'éclat. En apparence, le Christ n'est plus rien au sein de nos apostasies contemporaines; en réalité, il a plus de gloire que les illustrations du moment, il a plus de force que les puissances, il a plus de prestige que les dominations les plus vastes et les mieux affermies, il est plus maître que les conquérants, et il est plus roi que les rois. Sous son sceptre de roseau et sa pourpre sanglante, Pi lato le déclare un homme, l'univers se prosterne et racclamo un Dieu. Le Représentant de ce Dieu « dont la majesté remplit la terre, » a été spolié, réduit à l'indigence, privé de son trône, de sa cour, de sa capitale, il est captif dans son propre palais, et, comme son Maître, il entend du fond de son prétoire retentir contre lui des cris de malédiction et de mort. Or jamais sa domination dans le monde n'a manifesté plus de puissance et une semblable splendeur. A ce pontife découronné, l'univers entier envoie des ambassadeurs et des tributs, les foules s'ébranlent, tous les chemins de la ville éternelle versent par tlots au vrai Roi de Pv,ome, au vrai Dominateur du monde, les visiteurs, les admirateurs, les sujets. Celui qui tient la place de Dieu sur la terre se montre à nous sous les reflets de la gloire chantée par le Psalmiste ; le vieux Pontife, lui aussi, voit « sa gloire remplir le monde, » et les autres traits de la prophétie se vérifier en lui. En tant qu'il représente le Christ, ou plutôt ne fait qu'un avec lui, le pape Pie IX réalise dans une vérité merveilleuse les splendeurs annoncées dans le Psaume : Et il vivra. Et on lui apportera l'or de PArabie, et anse prosternera devant lui à tout instant., chaque jour il sera en bénédiction... Et sa majesté remplira la terre '.

ipoal. LN.XL

36i LE FILS DE DIEU

II. — La prophétie du divin Maître est ainsi map;niriquement réalisée: J'attirerai tout àmoi. Depuis dix-huit siècles il « attire » à lui toutes les âmes, il les anime do son souftle, il les transporte de son amour, il les transfigure au contact de ses vertus, il les mène à tous les héroïsmes, et ce qu'il a fait pour elles, il les pousse à le faire pour lui : «Il les a aimées et s'est livré pour elles à la mort : » elles l'aiment et pour lui se livrent à la mort.

Une question a sa place ici. Jésus-Christ règne sur des multitudes innombrables d'intelligences et de CŒîurs : mais comment? Quel levier soulève ainsi mille fois plus que le monde, soulève les âmes ? Le Psalmistc, dans un de ses plus beaux Psaumes, répond : la boaulc. Jésus-Christ triomphe par ses charmes, par une onction mystérieuse qui s'échappe de sa divine Personne, par un attrait divin qui fascine et conquiert. D'autres dominateurs étendent leurs conquêtes par l'éclat des armes et sous la pression de la force : Jésus nous conquiert librement par le prestige de sa beauté et l'inefTable charme qui revêt sa Personne. Il est un Roi de beauté et d'amour. Écoutons d'admirables paroles de saint Augustin: « C'est le charme qui nous attire. Qu'est-ce à dire: le charme nous attire? « Trouvez, dit l'Ecriture, vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera les demandes de votre cœur '. » Il y a donc comme une volupté du cœur, il y a des cœurs auxquels cette nourriture semble délicieuse. Si le poète a pu dire : chacun est entraîné par sa propre volupté, non j)oiiit par contrainte mais par voIuj)té, non point dans 1rs chaînes mais dans le plaisir, combien nous autics

i Psal. XXXVL

LE FILS DE DIEU oG5

pourrons-nous plus justement affirmer que l'homme est entraîné à Jésus-Christ par le charme de la vérité, la délectation de la vertu, les délices de la béatitude, les désirs de l'éternelle vie ; car tout cela qu'est-ce autre chose que Jésus-Christ? Les sens ont leurs voluptés, l'âme n'aurait pas les siennes? Si les voluptés de l'âme n'étaient qu'une chimère, comment lirions-nous dans rÉcriture: ils se^^ont enivrés des biens de votre demeure; vous les plongerez dans les torrents de vos voluptés <. Donnez-moi une âme qui aime, elle sentira ma doctrine ; donnez-moi une âme qui soupire, une âme affamée, une âme exilée dans cette vie, dévorée de soif dans ce désert aride; une âme )'emplie d'ardeurs pour les satiétés éternelles ; donnez-moi cette âme, elle comprendra mon langage. L'âme insensible, l'âme de glncc ne me comprendra pas. Si donc nous devons êti-e entraînés, soyons-le par ce Bien-Aimé dont il est dit : « Courons à sa suite entraînés à l'odeur de ses parfums 2. »

Un Psaume entier, le XLIV«, annonce cette vérité aussi douce que sublime du triomphe et de la domination de Jésus-Christ dans les âmes par la puissance de ses charmes et l'irrésistible attrait de sa divine beauté , Quelle est cette beauté? Et de cette beauté quel est lo triomphe et quelle est la conquête? Qu'est Jésus-Christ dans sa ravissante Personne? Que devient l'âme conquise par Jésus-Christ? tel est le Psaume XLIV^ dans ses deux parties différentes.

1. L'union hypostatique faisant affluer sur rflumanité sainte toutes les perfections et les charmes infinis

i Psal. XXXV. — îS. Augusliu. //( /oan. Tract. X.WJ.

de la Divinité, Jésus est beau de toute la beauté de Dieu. Quel mot et quelle affirmation! 11 est beau comme est beau un Dieu ! Si Dieu trouve dans son Verbe incarné des charmes si infinis, qu'il absorbe en lui tous ses re"-ards et y place éternellement <' toutes ses complaisances, » c'est que Jésus-Christ est son Fils, « la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance ^ ; » c'est qu'il a « la forme de Dieu, » la beauté sans mélange, la perfection sans limite, les charmes infinis qui sont l'être même et la substance de Dieu. En un mot, si le ciel et terre, à la vue du Christ, entrent dans les transports de la plus inénarrable extase; si Dieu, dans les profondeurs de sa vie intime, fait ses délices de lui ; si les anges en le possédant boivent à longs traits l'amour ; si les Élus placent en lui leur béatitude ; si l'éternité entière semble trop courte à le contempler et à en jouir, c'est que Jésus-Christ est le Fils propre et naturel de Dieu. Telle est la source de l'inépuisable fleuve, tel est l'océan de la divine beauté. C'est par où commence le Psaume, qui nous montre avant toutes choses, dans la divinité de Jésus-Christ, le principe de la beauté et des charmes par lesquels il conquiert les âmes et fonde sur l'amour la plus puissante des dominations 2. Le Père qui dans l'Évangile nous montre son Fils et le désigne à nos adorations et à notre amour, nous révèle, dans le début du Psaume, quel est ce Jésus, amour de la terre et délices

1 Hebr. i. — ^ Nous suivons dans cette exposition du début du Psaume XLIV le sentiment si profond et si jjrandiose de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Thomas d'Aquin.Nous n'ignorons pas combien ce sentiment diffère des commentaires ordinaires; mais comment craindre les reproches de témérité etd'erreur en suivant do tels guides et en s appuyant sur do telles autorités?

des cieux.De mon cœur s'est échuppé la bonne Parole, mes œuvres je les dédie au Roi, ma langue est comme la plume rapide de l'écrivain. Pour saint Augustin et saint Tiiomas d'Aquin les plus ineffables mystères sont cachés soQS ce texte, et, avant tous, celui de l'éternelle génération du Verbe. La bonne Parole, la divine, l'infinie Parole, la Parole adéquate, substantielle, éternelle, s'échappe du cœur de Dieu. Quand Dieu parle, il dit une parole par laquelle il exprime tout ce qu'il est, dans laquelle il se reproduit tout entier, sous laquelle il renferme toutes ses perfections; parole qui n'est autre chose que son indivise substance. Or ayant, par une génération toute spirituelle, la génération « du cœur, » produit éternellement son Verbe, son Fils, son Unique, son Bien-Aimé, éternellement Dieu contemple ce Fils « objet de toutes ses complaisances, » éternellement il concentre sur lui ses infinies affections, ses incompréhensibles tendresses. Dieu n'est occupé que de son Verbe, toutes ses œuvres du dehors regardent le Verbe, comme toutes « ses complaisances « intimes n'ont que lui pour objet. Mes œuvres je les dédie au Roi. D'une extrémité à l'autre des temps Dieu n'a qu'une seule œuvre: la glorification de son Verbe, de même que ce Verbe incarné lui aussi ne travaille qu'à la glorification de son Père K Continuons l'exposé de ces profonds et magnifiques mystères. Dans tout le cours des âges, Dieu fait pour la gloire de son Fils deux incessantes et perpétuelles œuvres : Dieu parle. Dieu écrit. Dieu parle de son Fils dans l'intime des âmes : cette parole

1 « Omnia mca opéra Régi : » id est ad honorem Régis, id est Filii qui est unus Doua mecum. » (D. Thom. Aquinat. Exposil, in Psalin. XLIV.)

c'est l'onotion mystérieuse, c'est l'attrait victori^nx par lequel il attire les cœurs à son Fils, en brisant toutes les résistances de la nature, les calculs de l'égoïsme, les défaillances de la peur. Quand cette parole s'est fait entendre dans une âme, cette âme se réveille, elle se lève, elle contemple Jésus, elle s'éprend pour lui d'un véhément amour; elle court, elle vole à toutes les vertus, à tous les dévouements, à tous les martyres. « Mon Père, disait Jésus, me les attire, et ceux que mon Père attire viennent à moi. » Telle est la parole de Dieu dans les âmes. Mais le texte des Psaumes nous a suc;géré une autre idée : ma langue est rapide comme la plume de Vccrivain '. Si Dieu parle, il écrit aussi. S'il parle de son Fils dans de secrets colloques avec les âmes, il a écrit un grand et sublime livre où les beautés et les perfections de ce Fils sont représentées et fixées pour tout le cours des siècles : la parole est transitoire, l'écrit demeure. Et ce livre que Dieu a écrit sur son Fils, quel est-il? L'univers avec ses magnificences, ses immensités, ses délicatesses, ses beautés exquises, ses scènes ravissantes, ses splendides et radieux spéciales 2,

» Psalm. XLIV. — * « In sacra Scriptura operaLiones metaphoricse designanlur per insU'umenta vel membraqufE s-unt oporationum principia; et sic per linguam et calamum operatio D(>i designaUir conveniens linguce etcalamo. Operatio linguœ est quod pcr eani dilTuadilur sapientla cordis ad alios; per calamum autein designalur qnod sapientla quœ est in corde transllindilur in materiam scnsibilem, sciiicet pergamenum. Deus autem 1 1 loquitur et scribit : loqnitur quando transfundit sapientiam iiuam in mentes rationales ; et hoc dicitur Verbum, quia pcr ipsum est omnis illuminatio. Scribit, quia judicia susc sapienlioo impriinit in rational)ilibus creaturis ; Rom. i : « Invisibiiia Dci, etc. » ; Ecclo3iat. i : « Deus elFudil illam super omnia opcra

Qiir do beautés répandues dans la création ! Or elles ne sont qu'un reflet, une goutte à peine, une imperceptible parcelle de la beauté dont Jésus-Christ résume toutes les suavités et les magnificences. Oh ! qu'est-il,cG VerbeFils de Dieu, qui fait les éternelles délices du Très- Haut? Qu'est cette beauté incréée, dont toutes les autres, du ciel à la terre, ne sont qu'un écoulement amoindri Spcciosus forma?

Assurément la grande beauté de Jésus-Christ lui vient de l'union hypostatique : Dieu rayonne à travers la chair, l'humanité, comme un limpide miroir, reflète l'éclat de la « forme divine; » la Beauté éternelle et incréée peint ses inimitables charmes sur la toile docile, sur le marbre immaculé de la nature humaine; c'est surtout en ce sens que Jésus-Christ est beau comme ne V est aucun des enfants des hommes K Toutefois, à part cette magnificence réservée et cette incommunicable grâce, concentrons sur l'Humanité seule nos regards d'adoration et d'amour: la divine Beauté nous échappe; soleil trop éblouissant, elle nous aveugle; contemplons dans un spectacle plus accessible et plus doux ce que nous pourrions peut-être nommer la beauté humaine de l'Homme-Dieu.

Commentant le Psalmiste, saint Thomas d'Aquin fait jaillir de deux sources les splendeurs de cette beauté : de la vue et de l'ouïe. Jésus-Christ nous est à la fois délicieux à contempler et délicieux à entendre.

sua. » Sicut enim respioiens librum cognoscit sapientiam seribentis, ita cum nos videmus creaturas, cognoscimus sapientiam Dei. Calamus igilur est verbum Del. » (D. Thom. Aquinat. Expo il. in PsnLn. XLIV.)

1 Psal. XLIV.

Dans sa personne, il est le plus beau des enfants des hommes ; à entendre, il est le plus suave et la grâce est répandue sur ses lèvres.

Jésus-Christ dans son corps, dans son aspect extérieur, fut doué d'une merveilleuse beauté ^. Ne nous embarrassons pas des textes prophétiques qui nous le peignent suus le voile de ses douleurs, défiguré sous ses meurtrissures ; ces textes n'entament en rien la question de la beauté physique de l'Homme-Dieu. Cette sainte Humanité était le chef-d'œuvre de l'Esprit-Saint; ce corps devait, comme un vase d'or et de pierreries, recevoir l'âme divine du Verbe incarné; cette suave figure devait faire les délices de la Patrie éternelle : tout, dans le plan divin, réclame une beauté dont aucune autre ne peut retracer la perfection ni même donner l'idée : speciosus forma prx filiis hominum ^. Que la beauté soit le grand mobile de l'amour, qui le peut contester ? Or qui devait être plus aimé sur la terre que l'Homme-Dieu? Qui plus que Jésus-Christ « devait attirer tout à lui? « Qui, par suite, devait captiver les âmes et fasciner les cœurs par le spectacle d'une beauté plus puissante et de plus irrésistibles attraits? Dès l'exil, Jésus-Christ fit comme l'essai de cette arme victorieuse. A peine se montre-t-il à la terre, les multitudes s'attachent à lui ; la foule le suit de la montagne à la plaine, du désert jusqu'au fleuve, de la cité tumultueuse à la solitude la plus abandonnée. C'est encore cette beauté idéale qui se montre aux âmes saintes, les transporte et les ravit. C'est elle qui peuple les cloîtres solitaires, fait naître les plus héroïques vertus, nourrit les ca-urs des plus âpres voluptés du martyre. C'est cette beauté di-

» Psal. XLIV.— spsal. XLIV.

vine qui brille au firmament des âmes, projette sur la création entière ses doux et suaves reflets, fait l'ornement du ciel, et donne à la terre ses seules limpides et vives joies ^ Assurément nous pourrions, en parlant de la beauté de Jésus-Christ, nous borner à ce regard sur sa divine figure, « dont les anges sont avides de contempler les charmes ; » mais nous ne ferions qu'effleurer une aussi inépuisable matière. Que dire de la beauté morale de Jésus-Christ ? Si les charmes de la figure font naître de plus vifs transports, la beauté morale conquiert de plus durables sympathies et fonde dans les cœurs un plus serein et plus puissant empire. Suivez Jésus, contemplez chacune de ses démarches, étudiez-le dans chacune de ses divines attitudes : partout, de tous ses actes, de toutes ses paroles jaillissent les rayons de la plus merveilleuse beauté. Qu'il est beau dans les scènes de sa puissance ! qu'il est beau encore dans les anéantissements de sa charité ! qu'il est beau quand il commande à la nature entière, entraîne les foules, confond le Pharisien superbe, se montre partout dominateur ! qu'il est beau quand il réunit et caresse

1 « Nobis credentibus ubique sponsus pulcher occurrat. Palcher Deus, Yerbum apud Deum : pulcher in utero Virghiis , ubi nou amisit divinitalem et sumpsit humanitalem, Pulcher natus iafans Verbum : quia et cum esset iafaas, cum manibus portaretur, cœli locuti sunt, angeli laudes dixeruut, magos Stella direxit, adoratus ia prsesepi, cibaria mansuetorum. Puicher ergo lu cœlo. pulcher in terra, pulcher in utero, pulcher lu manibus parentum, pulcher in miraculis, pulcher in flagellis. pulcher invitans ad vilam, pulcher non curans mortem, i^ulcher d'jj)onen3animani, pulcher la ligao, pulcher in sépulcre, pulcher in cœlo, pulcher ia intelleclu. » (S. Augustin. E£posilio in

372 LE Fir.S DE DIEU

les petits enfants ! qu'il est beau quand il commande c\ la mort ! qu'il est beau aussi, quand, par le plus sublime des dévouements, il la subit pour l'iiommellétri et condamné! quelles splendeurs dans son intelligence! quelles 'magnificences dans ses facultés ! quelles délicatesses exquises dans son âme! quelles magnanimités dans son cœur! Quelles délicieuses expressions de son amitié! quelle tendre compassion pour l'infortune! qu'il est beau quand il pleure sur la tombe d'un ami ! Qu'il est beau quand, sur les malheurs d'une patrie ingrate qui le poursuit et l'accable, il répand de déchirantes plaintes et de douloureux sanglots ! qu'il est beau dans les larmes de sa tristesse ! qu'il est beau dans les tressaillements de sa joie ! qu'il est beau quand il dévoile au docteur de la loi les profondeurs des mystères ! qu'il est beau quand il converse avec les humbles et les petits! qu'il est beau quand il évangélise les foules suspendues à ses lèvres ! qu'il est beau quand, solitaire et silencieux, il prie dans la retraite des montagnes ! Qu'il est beau dans son silence! qu'il est beau dans sa parole! Saint Thomas, nous l'avons vu, distingue en Jésus- Christ la beauté de la forme, d'après ces mots du Psalmiste : speciosus forma prx filiis hominum, et la beauté de la parole, d'après la suite du texte : diffusa est graiia in labiis tuis ^ Trois choses, explique saint Thomas, rendent la parole délicieuse à entendre : la beauté des

» « Trlpliciter propter ea qu?e aliquis dicit reputator verbiim ejus gratiosum ; quando scilicet dlcit oa quœ })]acent et sunt utilia. — Ilem habet aliquis gratiosum verbum propler onlinadim modum proferendi et ferventem. Item dicelur alii|uis liabero gratiosum verbum propter ellicaciam ad persuadondum. » (D. Tliom. Aquiaat Exposit. in Psalm. XLlV.)

LE FILS DE DIF.ÎI 373

clio?es dites, la 'manière dont elles sont dites, la grandeur et la puissance des effets qu'elles obtiennent dans notre âme. A ces trois règles jugeons de ce qu'est la parole de Jésus-Christ et cette grâce répandue sur ses lèvres. Ce qu'il dit au monde, ce qu'il révèle, ce sont les plus grandioses, les plus magnifiques vérités, les secrets de Dieu, les « paroles de la vie éternelle. » Chaque mot qui tombe de ses lèvres étincelle dans notre nuit obscure comme un rayon d'espérance et une lumière de joie. Quels mots que ceux-ci : « Je suis la résurrection et la vie! » Et ces autres : « Je vous ferai vivre de ma propre vie ! » Et cet autre encore : « Venez tous à moi, et je vous soulagerai ! -> Toutes les paroles de Jésus- Christ fermèrent quelque plaie, révélèrent quelque splendeur, délièrent quelque esclavage, ouvrirent quelque sépulcre : ceux qui entendront la voix du Fils de riiomme^ ceux-là vivront ' ! Qui a renouvelé le monde et fondé jusque dans nos âges tout ce que nos sociétés ont de grand, de noble, de puissant et de doux? La parole du Christ, et elle seule. Tout émane d'elle et « sans elle rien de ce qui a été fait n'a été fait. » A ce premier titre jamais parole ne fut belle comme la parole de Jésus- Christ. La beauté de la forme en fut la seconde excellence. La foule exprimait cette idée dans son cri d'admiration et de joie : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme-ci ! » « Je ne vous tromperai pas en vous disant de son intelligence qu'elle avait pour don el pour signe ce quelque chose que nous appelons le sublime. Le sublime est l'élévation, la profondeur et la simplicité fondues ensemble d'un seul jet. Tout à couf et comme par hasard, les cheveux se dressent, la res-

• Joan.

37i LE FILS D13 DIEU

pimtion devient ctroile, la peau se contracte, et un

glaive froid va jusqu'à Tùme C'est le sublime qui

est apparu. Mais ce n'est qu'une apparition et c'est pourquoi il nous tire de notre état naturel nous faisant une sorte de violence abrupte et courte. Il n'en est pas de même de Jésus- Christ. Ses actes et ses paroles sont empreints d'une élévation, d'une profondeur et d'une simplicité continues, qui font que le sublime y est comme naturalisé et ne nous cause plus d'étonnement, sans rien perdre toutefois de son empire sur l'âme '. » Car la troisième excellence de la parole de Jésus-Christ est précisément cet empire, cette domination absolue qu'elle exerce sur nous, les prodigieux effets qu'elle produit tous les jours encore dans le monde. Qui illumine, qui réveille, qui guérit, qui console, qui ressuscite, qui émeut,qui passionne comme la parole de Jésus- Christ? Plus on l'écoute, plus elle enchante; plus on la médite, plus on en fait jaillir les illuminations de la pensée et les joies du cœur : la grâce est répandue sur vos lèvres 2.

Que manque-t-il encore à ce Pi-oi de la beauté, à cet Homme-Dieu qui réunit dans un même et ravissant ensemble la beauté divine et la beauté humaine, et dont le Psalmiste affirme ',qu'i^ est beau comme pas un enfant des hommes n'est heau'^'? Le texte de notre Psaume, aux charmes de la personne, aux grâces du langage, ajoute, l'attrait secondaire sans doute, mais puissant encore (fo la parure et de la splendeur. Vos vêtements exhalcni

1 Lacordaire, Confér. — 2 Psal. XLIV. — *« Per hoîc duo aliquis gratiosus apparot: per pulchriludiaemvisui;pergratiosuin vcrbum auditui : unde hoîc duo prœcipue fuerunt in Gliristo. Ipse ciiiin pulchcr fuit et cloquons. » (D. Tliom. Aquinat. Exposit. in

LE FILS DE DIEU ôtô

les 'parfums de ta myrrhe, de rahès et de la casse ; Vlinrmonic des instruments vous réjouit du se'm de vos imlais d'ivoire. Les filles des rois font l'ornement de votre cour : à votre droite est la Reine, rayonnante d'or d'Ophir. La sainte humanité est dans la gloire, au sein des délices d'une cour, radieuse d'une beauté et de charmes inénarrables, répandant dans toute la cité royale les plus exquis parfums.* Le vêtement du Verbe, ce vêtement splendide dont parle ici le Psalmiste, c'est la chair dont le Fils de Dieu s'est revêtu : chair virginale, chair bénie, chair divine, qui exhale du ciel à la terre les plus délicieuses senteurs. Sous le voile de la prophétie, ces parfums exhalés du vêtement du Verbe Fils de Dieu avaient été annoncés à la terre. Isaac, le Patriarche, au moment où Jacob s'approchait de lui, « sentit la suave odeur qui s'exhalait de ses vêtements, et, le bénissant, dit : voici que le parfum de mon Fils est comme le parfum d'un champ plein de fleurs que le Seigneur a béni. » C'est là la figure, voici l'auguste réalité. Dans l'Incarnation tous les parfums de la Divinité se répandent sur l'Humanité sainte ; l'huile mystérieuse des grandeurs et des perfections divines se verse en elle à flots infinis : Le Seigneur votre Dieu a versé sur vous, de préférence à tous les autres, le parfum de l'allégresse. Qu'arrive-t-il dès lors ? Le ciel et la terre sont embaumés des exquises senteurs de ce parfum. Le vêtement du Christ, sa chair, l'exhale au sein de la cour céleste • Dieu ému et ravi s'écrie du sein d3 son éternelle splendeur : « Viens à moi, ô mon Fils, embrasse-moi ! — Et

Psalm. XLIV.) — ' Hic agit de deliciis Régis et descdbit has delicias ex quatuor : ex veslitu, ex habitaculo, ex miuislerio et ex coDJugio, » (D. Thoiii. Aqulual. Exposit.in Psalm. ALIV.)

il s'approcha et il embrassa. Kt, sentant la suave odeur qui s'exhalait du vêtement, Dieu bénit et dit : Voici ([ue le parfum de mon Fils est comme le parfum d'un champ plein de fleurs. » Comme le ciel, la terre respire dans l'extase de l'amour ces enivrants parfums, et transportée pour la Beauté qui les exhale d'une inexprimable ardeur, elle s'écrie : Courons à sa suite, entraînés à l'odeur de ses parfums. Et les voici, par centaines, par milliers, par innombrables multitudes, les âmes saintes, les filles du Roi; les voici qui viennent à Jésus, forment l'ornement de sa cour, peuplent ses palais d'ivoire, .ses blanches et virginales demeures, l'Église sur la terre, la cité triomphante dans le ciel : deleclaverunt te filiœ regumin honore tuo *.

2. Telle devait être la conquête du royaunic des âmes ; tel était le caractère propre de la domination de Jésus-Christ : l'IIomme-Dieu devait régner « au ciel, sur la terre et dans les enfers : » partout sa beauté devait être son triomphe, l'arme de ses combats, l'irrésistible force de ses victoires.

Écoutons notre sublime Psalmiste. Tu es beau comme pas un enfant des hommes n'est beau, la grâce est répandue sur tes lèvres ; aussi Dieu t'a-t-il béni pour l'cternitc. Ceins à ton côté ton glaive, o Tout-Puissant ! Fort de ta splendeur, invincible dans ta beauté, suis ta marche, va de triomphe en triomphe, établis ta domination^. Parais aux yeux du ciel et de la terre, conquiers d'un seul regard tous les cœurs, entraîne toutes les âmes, sois vainqueur au seul aspect de tes charmes, à l'irrésistible

* L'hébreu porte: « ex palatiis eburneis fides (ficJium cantus) cxliilaraut to. » — - Psal. XLIV.

vue de ta souveraine beauté. Laisse là les autres armes, renonce aux autres moyens, méprise les autres ressources; toi, 0 le plus beau des enfants des hommes, marche de victoire en victoire, et ne demande qu'aux charmes qui fascinent et enchaînent l'établissement et le maintien de ton immense domination. Vois comme ta beauté se montre partout victorieuse ! comme les cœurs sont percés de tes flèches ! comme les résistances faiblissent ! comme tes ennemis sont abattus! comme ton amour est vainqueur ! Que les flèches du Puissant sont perçantes .'Tous les peuples tomberont à ses pieds : ses coups portent droit au cœur des ennemis de mon Roi '. Et ainsi se fonde, s'affermit, s'étend, devient universel et immuable le règne de l'IIomme-Dieu. Les autres conquérants ont fait couler le sang, lui n'a arraché que les larmes de la joie et de l'amour. Les autres ont construit leur empire sur les droits des peuples méprisés, les injustices accumulées, les ruines éparses, la prospérité et le bien-être des nations changés en désolations et en misères ; lui ne triomphe que pour délivrer, ne règne que pour faire régner avec lui la paix, l'ordre, la justice, le bonheur. Règne par la vérité et la mansuétude et la justice ; et ta droite opérera des merveilles. Ton trône, ô Dieu, est un trône éternel ; le sceptre de ta royauté est un sceptre de droiture. Tu chéris la justice et tu hais riniquité. Sois donc vainqueur, sois triomphateur, sois Roi : Roi pour le bonheur du monde, le salut des âmes, la joie et la gloire de ton Père, le triomphe et l'éternelle allégresse des cieux.

A sa droite se tient la Reine, vêtue d'or, couverte d'étincclantes parures. Écoute, ô ma fille, et vois: incline ton

1 Psal. XLIV.

oreille : oublie ton pCMple et la maison de ton père. El le Roi sera épris de ta beauté ; car il est le Seigneur Dieu et tous l'adoreront. Les filles de Tyr viendront avec des présents, les grands de la nation brigueront ta faveur. Cette fille du Roi est toute resplendissante dans son intérieur. Elle est parée d'ornements cV or .^ les broderies la recouvrent. A sa suite une multitude de vierges seront présentées au Roi; 6 Dieu! ses compagnes vous seront présentées. Elles viendront dans la joie, au milieu de transports d^allégresse. Elles seront introduites dans le palais du Roi. A la place de tes pères il te naîtra des fils; et de ces fils tu feras des rois gui régneront dans toute la terre, qui porteront ton souvenir à travers tous les siècles ; aussi tous les peuples te loueront-ils de génération en génération *. Nous avons vu le Conquérant : voici maintenant la conquête. Jésus- Christ domine, Jésus-Ciirist par sa beauté triomplie des cœurs, enchaîne les volontés, fonde son empire. Cet empire quel est-il ? Quelle est cette conquête que lui vaut le prestige de cette divine beauté? Il est dit dans l'Évangile : « I^e royaume des cicux est semblable à un Roi qui fit les noces de son fils. » Nous avons vu ce « Fils, » le Psalmiste nous montre maintenant la « fiancée. » La fiancée de Jésus-Christ, sa conquête, c'est l'Église dont l'Apôtre dans ses divines Epîtresnous parle ainsi : « Jésus-Christ, le Chef de l'Eglise, le Sauveur de

son corps Jésus-Christ a aimé l'Eglise et pour elle

s'est livré à la mort ; afin de se conquérir une Eglise pleine de gloire, sans tache, sans ride, sans laideur d'aucune sorte, mais sainte et immaculée. » Voilà la Reine dont le Psalmiste a contemplé et décrit la gloire. A sa droite se tient la Reine velue d'or^. Elle était pauvre

i Psal XLIV. — ^ Psal. XLIV.

et <*hétive, elle habitait la maison de son père, la demeure da péché et la patrie de l'infortune : le Prince la vit, l'aima, la voulut pour épouse, se dévoua, pour la conquérir, l'enrichir, l'embellir, à toute une carrière de souffrances terminée par l'ignominie de la mort. Seipsum tradidit pro ea ut cxhiberet ipse sibi gloriosani Ecclesiam ^. Ayant acheté si cher, « à si grand prix,>.la main de cette Épouse, il lui fut loisible de la rendre aussi riche, aussi éclatante et aussi belle que le pouvait désirer son cœur et que le réclamait sa gloire. Il la fit, par la grâce, Princesse du sang : par la glorification, il la fit Reine et la plaça auprès de lui dans les cieux. C'est à l'aspect ravissant de cette Église, c'est à la vue de cet hymen merveilleux que les anges stupéfaits se sont écriés : « qui est Celle-ci qui s'élève du désert, ravissante de charmes, appuyée sur son Bien- Aimé 2? » Connaissons-la, commente le Docteur angélique, aux honneurs dont elle est comblée, aux parures qu'elle porte, à la foule qui l'entoure, à la fécondité qui l'enrichit 3. Ses honneurs sont sublimes. Aimée par le Fils de Dieu, elle a reçu toutes ses richesses en dot, toutes ses grandeurs en héritage ; il l'a élevée jusqu'au trône qu'il occupe au plus haut des cieux : Astilit Regina a dextris. Il l'a ennoblie d'une noblesse divine, il l'a faite « Reine.» Comment cette Église de si bas s'estelle trouvée élevée à un aussi inaccessible faîte de gloire? Dieu est venu à elle, là où elle gisait dans la nudité et la faim ; Dieu lui a parlé, Dieu s'est montré à elle ; elle hésitait, elle était défiante, elle ne pouvait croire à

1 Ephes. VI.— 2 Gantiq.— » « Hic commendatur sponsa (luadru. pliciter : scilicit a décore, ex excolleiilia gloriaj, a sociotate, a proie. » (D, Tliom. Aquinat. E.rposil. in PsaUn. XLJV.)

son extraordinaire fortune : ce Dieu tendre et condescendant fit voir des miracles, fit entendre de divines paroles : Écoule, ô ma fille, cl vois. Regarde, voici des œuvres divines : écoute, voici de toutes divines révélalions : Ego sum, « c'est moi ! » Et que fit-elle pour devenir l'Épouse et l'héritière de l'Homme-Dieu? l'IIomme- Dieu lui dit : vcni et sequere me, « viens et suis-moi. » Suis-moi dans les chemins de la grâce, de la vertu de la vie nouvelle, pour me pouvoir suivre plus tard dans les splendeurs de la gloire. Écoute, ô ma fille, et vois : oublie ton peuple et la maison de ton père^. Fille immortelle du Roi, glorieuse héritière d'une couronne céleste, laisse jusqu'au souvenir de ton antique exil, de ta primitive misère, oublie la maison de ton père. Oublie, nonseulement ce père, « ce premier Adam » prévaricateur, dont «< tu as porté la ressemblance » trop longtemps ; mais oublie aussi sa maison, cette terre dont son péché n'a plus fait qu'une vallée de larmes, ca monde que sa prévarication a rempli de tant de crimes et de tant de maux. Quitte une chaumière pour un palais, laisse la grossière vulgarité de ta précédente vie pour les délicatesses, les splendeurs, l'élévation, la noblesse de la vie des rois ; deviens digne d'un Époux céleste, et cet époux te sera donné, et le Roi sera épris de ta beauté.

Ainsi s'est faite l'Eglise. Délices de son Epoux divin, joie et gloire du ciel, elle est rapidement devenue la joie de la terre. Dès. que les peuples l'ont contemplée dans sa beauté angcliquc, ses parures d'or, ses splendeurs et ses richesses ; dès qu'ils ont entendu sa voix si douce, joui de ses illuminations et goûté les douceurs de ses bienfaits, ils se sont épris pour elle d'un immense

> Psul. X[.IV.

amour. En foule, ils sont accourus, se jetant à ses pieds et la comblant de leurs dons : Les filles de Tyr accourent avec des présents, les riches de la nation briguent sa faveur^. Les multitudes viennent à elle; par elle les élus par milliers sont présentés à Dieu et forment la glorieuse couronne de Jésus-Christ dans l'éternité. La terre se peuple de ces générations immaculées et puissantes qui renoncent au mal et donnent l'exemple de toutes les vertus : A sa suite les vierges accourent ; ses compagnes, ô Dieu, vous sont présentées '^. C'est le grand et merveilleux mystère de la fécondité de l'Eglise. Sa gloire, dit le Psalmiste, est toute à l'intérieur. Les empires terrestres se forment par une puissance extérieure, des auxiliaires et des moyens du dehors ; l'Église se multiplie, s'étend, se propage, par une force et des influences toutes du dedans. Au dehors, rien que de chétif, de faible, d'impuissant, on dirait l'arbre mort, tant son tronc est dénudé et sans grâce ; mais au dedans, une intarissable sève, une immense vie y circule, des trésors inouïs, des ressources incalculables y sont accumulés : toute la gloire de la fille du Roi est à l'intérieur. De cette source cachée des flots s'échappent et jaillissent, impétueux et irrésistibles, vastes comme des océans, étendus comme le monde. L'Eglise se répand partout, des fils lui naissent qui se nomment multitudes. Dieu, en retour de son sacrifice et de ses abandons, accorde à l'Eglise les joies d'une maternité inépuisable, d'une postérité sans limite, sans nombre, sans fin. A la place de tes pères il te naîtra des fils K Que seront ces fils? Que deviendra cette postérilé de l'Eglise? Dieu en fait des dominateurs et des rois.

1 Psal. XLIV. - U>&A XLIV. - "^ V^al. XLIV.

Si le monde, clans son aveuglement et son habituelle sottise, dédaigne ces fiers chrétiens, qu'importe? L'Église ne fait pas moins de ses fils de hautes intelligences et de nobles cœurs. A eux l'élévation des idées, la force indomptable du cœur, la grandeur des œuvres, la constante victoire et le souverain empire. Ils dominent le monde, ils se dominent eux-mêmes, ils triomphent du péché, ils déconcertent l'enfer, ils portent à toutes les choses humaines le plus magnifique des défis : Quis nos separabit a charitate Chrisii ? C'est en cette postérité magnanime que l'Eglise triomphe et que le Prince, Époux de l'Église, continue, étend, propage, couronne son immortelle domination. Nous avons longuement parlé de la domination de l'Homme-Dieu, voici son signe le plus visible, son épanouissement le plus glorieux : 0 Église cathohque, ô Roi de cette Église, des fils vous sont nés : vous en ferez des princes que vous établirez par toute la terre; ils emporteront partout et garderont toujours votre souvenir. Par eux tous les peuples publieront vos louanges dans toute la suite des général ions '.

1 Psal. XLIV.

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