CHAPITRE DEUXIÈME
LES A^tAMISSEMENTS DE L'IIOMME-DIEU
L'étude de l'Écriture amène rapidement celui qui en sait embrasser l'étendue et faire la synthèse à cette grande et universelle loi de la sagesse divine, d'après laquelle Dieu ébauche avant de parfaire, esquisse avant de consommer ses chefs-d'œuvre, répand sur le monde les teintes adoucies de l'aurore, avant de l'inonder des feux du plein midi. Chaque grande révélation dont « la plénitude des temps » devait doter le Testament Nouveau, eut son annonce dans l'Ancienne Alliance; chaque mystère des âges nouveaux fut en quelque manière préfiguré dans la première Révélation. Dieu habitua ainsi l'œil trop faible de ses enfants à supporter l'éblouissant éclat de ses derniers ouvrages; ce que le monde eût rejeté comme « trop dur * » à entendre, trop écrasant à croire, trop douloureux à suivre, il Faccepta après la longue préparation des siècles, les continuelles paroles de Dieu et ses enseignements gradués. L'Apôtre exprimait cette fondamentale doctrine quand il disait: Lex pœdagogus noster fuit in Clirislo;
1 Joaa.
« L'ancienne loi fit notre apprentissage dans le Christ <. ..
Or de tous les mystères que le monde devait croire pour arriver au salut, de toutes les leçons qu'il devait apprendre, de tous les fardeaux qu'il devait porter, la croix, n la folie de la croix, » était évidemment le plus insupportable. Un jour devait venir où l'on annoncerait au monde cette étonnante nouvelle : Dieu est mort ! Dieu a souffert et il est mort ! Le symbole catholique devait renfermer ces stupéfiants articles : « Il a souffert; il a été crucifié; il est mort; il a été enseveli. » Et le monde ne devait pas seulement entendre, il devait voir; il devait voir dans l'humiliation et la douleur un Fils de Dieu ; il devait le voir chanceler sans force sous un fardeau mystérieux, puis une croix se dresser, puis ce Fils de Dieu y mourir. « Folie de la croix ! »> crie hardiment l'Apôtre ; folie divine « plus sage sans doute mille fois que toute la sagesse de l'homme ^ », mais folie à laquelle il fallait habituer le monde durant de longs siècles. Dieu s'y attacha durant tout le cours de l'Ancienne Alliance. Une vision de mort fait, pour ainsi parler, le fond du Testament Ancien. Un supplicié mystérieux se montre dans les prophéties, et l'Ecriture à chatjue instant fait apparaître un « homme de douleur. » Que voulait Dieu en donnant à lire d'avance au monde ces sanglants récits? Amener le monde à comprendre et à accepter la divine expiation de son Verbe fait chair. La scène de l'eunuque d'Ethio- ])ic dut se renouveler continuellement dans l'Ancien
Te.-tanicnt « 11 était venu adorer Dieu à Jérusalcu) ;
et il s'en retournait ; et sur le siège de sou oiiur il lisait
1 Galal. — - I Coriiilh.
le prophète Isaïe. Et l'Esprit-Saint dit à l'Apôtre Philippe : approche et rejoins ce char. Or Philippe, arrivant près de l'eunuque et lui entendant lire Isaïe, lui dit : Crois-tu comprendre ce que tu lis ? L'eunuque repartit : Et comment puis-je comprendre si personne ne me donne d'explication ? Et il pria Philippe de monter dans le char et de s'asseoir près de lui. Or l'endroit de l'Ecriture qu'il était occupé à lire était celui-ci • Comme une brebis il a été conduit à la mort, et comme un agneau sans voix devant celui qui le tond, ainsi resta-t-il muet lui-même. Mais la sentence, portée contre lui au jour de son abaissement, a été retranchée. Qui racontera sa génération ? Et sa vie sera effacée de la terre. Or l'eunuque s'adressant à Philippe, dit : Dites moi. je vous prie, de qui donc parle ici le prophète? Est-ce de luimême ou de quelque autre? Et Philippe parla, et, partant de ce texte, il exposa Ihistoire entière de Jésus '. » Le plus illustre rôle de l'ancienne loi ressort de cette scène. Dieu y faisait apparaître la grande Victime dans le vague de la prophétie, afin de provoquer la question décisive, et préparer la foi qui seule peut sauver : per fulem in sanguine ejus -.
Mais si l'Ancien Testament « est rempli du Christ » quel livre plus que celui des Psaumes en fait apparaître la divine figure ? Plus que Moïse, plus que les Prophètes, les Psaumes ont décrit la physionomie suave et majestueuse de l'Homme-Dieu. L'ilvangile n'est pas plus complet ni plus saisissant; les Apôtres n'ont pas vu plus des douleurs divines que David n'en a contemplé à la lumière de la prophétie. Souvent même en bien des scènes de la Passion, dans celle de Gethsémuiii
1 Act. — 3 lîoin.
par exemple, le Psalmiste nous fait pénétrer plus avant dans les angoisses de 1' « Homme de douleur, » et complète par bien des traits l'esquisse trop sobre du récit évangélique. Quant aux grandes lignes du tableau, toutes sont tracées sans qu'une seul© y manque : la Passion, la mort, la sépulture, le drame entier dans ses péripéties les plus palpitantes se déroule devant nous, et c'est de la passion de Jésus-Christ plus encore que du reste de son incarnation et de sa vie au milieu du monde, lue saint Tliomas a pu dire que les Psaumes, en la décrivant, semblent bien plutôt un évangile qu'une prophétie. L'Evangile s'y trouve presque entièrement renfermé; avec l'Évangile, le Symbole : et ainsi de longs siècles avant la venue du Christ et l'accomplissement de sa mission sanglante, l'humanité pouvait le suivre à la trace de ses inénarrables douleurs. Dans une mémoire de dix-huit siècles, nous chantons du Clirist expiatcur : « il a souiïert, il est mort, il a été enseveli, il est ressuscité ; » Passion, mort, sépulture, résurrection, telles sont aussi les prophétiques visions des Psaumes, et notre Symbole catholique trouve en David, outre sa confirmation la plus inébranlable, son commentaire le plus saisissant et le plus circonstancié.
I. — Passus est, « il a souffert.» « Il a souffert, ajoutel'Ai)ôtre, toutes les douleurs à la fois, » tentatum per oiiDiia '. Hélas ! comment n'aurait-il pas souffert toutes les douleurs, et cela au plus haut degré possible, dans la plus effroyable perfection? Tout récîlamait ces douleurs, tout les voulait, tout les imposait irapéricuse-
1 Hebr.
ment : le ciel et la terre, Dieu et les hommes, la création intelligente et aussi la création inférieure, tout poursuivait l'Homme de douleur, tout s'acharnait à le perdre, tout dans le monde entier poussait ce cri étrange, incompréhensible : quand donc mourra-t-il * ? Clameur mystérieuse, de haine chez les uns, d'espérance et de désir chez les autres, chez tous expression d'un décret formidable et d'une absolue volonté de Dieu. Dieu donc voulait « briser son Fils » « fait péché,» « devenu malédiction, » caution pour un monde coupable et chargé des iniquités de tous. L'enfer assaillait avec fureur ce «juste » qui lui venait arracher sa proie. Le monde voulait à tout prix se défaire de ce juge importun, dont la vérité le blessait et l'effrayait tout à la fois ; les pécheurs étaient ardents à se venger d'un impitoyable censeur, le vice était avide du sanginnocent. Plus avide encore que tous, Jésus-Christ aspirait à sa Passion comme à son plus désiré triomphe, au triomphe de sa miséricorde et de son amour : « Oh ! que je me sens pressé d'accomplir ! »
Attendons-nous donc à une réunion épouvantable de douleurs ; car, de même que Jésus-Christ se charge du péché universel, il doit se charger de l'universelle expiation ; de même qu'il dit douloureusement : mes péchés se sont accrus au-dessus du nombre des cheveux de ma tête 3, il dit aussi, écrasé sous le fardeau de toutes les souffrances, broyé sous le pressoir de la fureur divine: 0 mon Dieu, toutes vos douleurs m'ont assailli tous vos flots ont passé sur ma tête ! Quel déluge de maux s'est-il répandu sur la terre à la suite du péché ? Quel est le nombre, quelle est la variété désolante des tortures
1 Psal. XL. - 2Psal. XXXIX.
(jue subit riuimanité coupable, en punition de son pécbé ? Qui pourra faire ce dénombrement sinistre ? Qui comptera sur notre être sanglant toutes les blessures du péché ? Qui pourra par suite fixer la limite où s'arrête le sens de ce terrible texte de l'Apôtre : tentatum pcr omnia, «Jésus-Christ a passé par l'épreuve de toutes les douleurs? •>
1. Parmi toutes, nulle ne fut plus affreuse que celle dont le Psaume XXI nous révèle le mystère, et dont Gethsémani et le Calvaire furent les témoins épouvantés : le délaissement de Dieu, la terreur de la justice, l'inénarrable torture d'une immense et comme infinie contrition. Le véritable théâtre de la Passion n'est pas le dehors, mais bien l'intime de l'âme de Jésus-Christ ; les douleurs du dehors sont les douleurs accessoires, le supplice du dedans est le supplice par excellence, celui qui « broie » la victime et lui arrache ses plus déchirantes plaintes : 0 Dieu, mon Dieu, pourquoi ni'avczvous abandonné ' ? Quelle parole I quelle plainte ! quel abîme de mystère ! Qui dit cela? le Fils de Dieu. A qui s'adresse-t-il ? à son Père, au Père si infiniment tendre et aimant, dans lequel il mettait tout son amour et qui lui-même « plaçait dans son bien-aimé Fils toutes ses complaisances. » Maintenant que ce Fils n'apparaît plus devant lui que comme le représentant et la caution des pécheurs, maintenant qu'il n'est plus son Fils, pour ainsi parler, mais le premier et le plus grand des coupables, le chef des pécheurs, le pécheur unique et universel, 6 Dieu! et pour rendre toute la force du rr:ot de saint Paul, maintenant qu'il est devenu coip.nc l'in-
1 Psal. XXI.
LE FILS Dl' DIEU 389
carnation mômo du ])érlR', « qu'il a cic fait péché, » la tcncli'csfc du Père s'est reth'éc pour faire place à l'implacable sévérité du juge. Autrefois Jésus-Christ disait si délicieusement : « Mon Père, je le sais, vous m'exaucez toujours ! » Maintenant, il s'écrie dans les transes douloureuses: Dieu, mon dieu, pourquoi m'avezvous abandonné •? Qui saura creuser cet abîme? Qui saura rendre ce que ce cri de détresse renferme de douleurs? Au moment suprême de son martyre, quand le ciel et la terre l'ont rejeté et maudit ; quand de longues tortures l'ont épuisé ; quand du haut de sa croix il aperçoit d'innombrables multitudes d'insulteurs et de bourreaux; quand l'agonie s'avance; quand les terreurs de la mort l'enveloppent ; quand il est englouti dans un océan de douleurs, il lève vers le ciel de suppliants regards, il invoque Celui qu'aucune créature n'invoqua jamais en vain. Celui « qui est suave pour tous, » suavis imiversis'; et ce Dieu, bon et compatissant pour tous les autres, reste pour lui d'une implacable rigueur. L'âme sainte du Christ au Calvaire est percée de ce trait jusqu'au plus profond, elle sent avec une indicible amertume ce délaissement unique du Dieu qui prodigue à toute la création ses paternelles tendresses. Jamais calice ne fut plus amer! Ecoutez comme Jésus éprouve jusqu'au fond de son âme la rigueur de ce traitement. Jésus n'ose plus donner à Celui qui le repousse le doux nom de père, il dit : « Mon Dieu. » Mon Dieu, je cric vers vous durant le jour et vous ne m'exaucez pas ; durant la nuit, et ma plainte reste sans réponse comme la plainte de l'insensé'^. La supplication du Christ expiateur est véhémente, il crie, il crie comme la victime poursuivie et
»Psal.. XXI. — spsal. XXI.
390 LE Fir.S DE DIEU
haletante ct'ie au secours : Dion reste immobile, impassible, sans réponse à la détresse de son Fils, Dieu permet tout, il laisse tout faire. Hélas ! il veut cette effroyable expiation, il acquiesce à tous les coups qui brisent la grande et lamentable Victime des péchés du monde, voluit contcrere eum ininfirmitate. De là cette différence dont Jésus-Christ savoure toute l'indicible amertume. Nos pères ont espéré en vous, ils ont espéré et vous les avez délivrés. Noé fut délivré des horreurs du déluge : le Christ reste submergé et englouti dans son océan de souffrances, dans sa tempête de douleurs, veni in altitudinem maris et tcmpestas demersit me. Moïse invoquait Dieu dans son angoisse, et les eaux de la mer Rouge restaient suspendues sur les Hébreux sans les couvrir : sur Jésus ces eaux furieuses inondent, cette mer dévorante se précipite et l'engloutit, omnes fluctus tui transierunt super me. Abraham voyait un ange lui saisir le bras prêt à immoler Isaac, la tendre victime, il entendait une voix libératrice ne lui plus parler que de cléaicncc et de pardon : Jcsus-Christ, le véritable et innocent Isaac, est fi-appé par son Père, immolé à une justice implacable, dans un holocauste sans pitié. Des Prophètes, il est écrit ces douces et vivifiantes paroles : Us invoquaient le Seigneur, et le Seigneur les exauçait '. Dieu exauçait son peuple, Dieu oubliait les fautes de ce peuple, se repentait de l'avoir frappé, et déclarait h Moïse qu'il ne pouvait plus longtemps entendre ses cris de douleur. 0 Jésus, tous ont été exaucés, tous ont, dans la joie de la délivrance, poussé ce cri de David : fal crié au Seigneur, et le Seigneur m'a exaucé ; vous seul, vous seul, vous cvïez durant le jour et Dieu reste
» Psal. XCVIII.
wsrnsihJr, la nuit et votre flalntp reste Rnn s réponse comme la plainte de V insensé '. Tel fut, (kiraiit (oiile la Passion du Christ, la douteur des douleurs, l'indicible martyre : voir Dieu rester insensible aux entreprises des méchants, aux cruautés atroces des bourreaux, aux coups forcenés de l'enfer. La cause de cette insensibilité et de cette rigueur impitoyable, renferme encore plus de douleurs et une plus insupportable torture. Jésus, se voyant délaissé de son Père, abandonné par lui sans secours ni défense aux fureurs de ses ennemis, Jésus se rend justice à lui-même : il est coupable, il est chargé de tous les crimes, il est dévoué à toutes les expiations et mérite tous les supplices : Vous, ô mon Dieu, vous habitez la sainteté, vous êtes saint, vous êtes la sainteté même, et moi?.... Non, je ne suis plus qu'un ver de terre, je ne suis plus un homme 2. Sous mon vêtement de crimes, sous mon fardeau de malédictions, bien loin que vous puissiez reconnaître votre bien-aimé Fils, vous ne pouvez plus même apercevoir l'homme, l'antique chef-d'œuvre de vos mains. Oh ! qu'à ce moment l'àme de Jésus-Christ fut déchirée de tous les glaives, noyée dans toutes les amertumes ! Ne cherchons plus le mystère de ce mot qu'il laisse échapper comme une plainte déchirante : « Mon âme est |triste jusqu'à en mourir ! Le mystère n'est que trop éclairci par le Psalmiste; Jésus tremble et chancelle dans la nuit sombre, il erre comme le pécheur délaissé et maudit : Et j'ai dit dans mon angoisse : je suis rejeté de devant voire
regard 0 Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
délaissé ^? Pourquoi? La réponse est implacable, elle se dresse devant lui, elle l'accable, elle l'écrase : ce sont
» Psal. X\'T. — 5 Psal. XXI - » Psal. XXI.
les péchés da monde dont il s'est chargé, avec le?qnols il s'est comme identifié; ce sont ces péchés, cet eiïroyaLlc vêtement de crimes, ce tissu infâme de toutes les abominations de la terre, qui le font rejeter sans espoir et maudire sans merci. La voix de mes crimes éloigne de moi comme à l'infini le salut '. Mais pénétrons plus avant dans cet abîme des douleurs intérieures de Jésus-Christ aux prises avec la justice de son Père. Cette heure ne renferma pas seulement de poignantes tristesses, elle fut pleine encore de terreurs et d'épouvante. L'évangéliste remarque que Jésus-Christ « commença à trembler et à être dans l'épouvante; » le Psalmiste nous fait entendre cette voix douloureuse de la victime : 0 mon Dieu, toutes vos terreurs ont passésur moi ! « Il est dit dans les Psaumes que si Dieu a un visage riant et doux pour lesjustes, il conserve pour les pécheurs un visage terrible : adimplebis me lœtitia cum vultu luo, voilà pour les justes; puis pour les pécheurs: vultus Domini super facientes mala. Vous me remplirez de joie par la vue de l'otre visage. 0 Jésus crucifié ! ce visage était autrefois pour vous, autrefois, autrefois; mais maintenant la chose est changée. Il y a un autre visage que Dieu tourne contre les pécheurs, un visage dont il est écrit : vultus autem Domini super facientes mala; « le visage de Dieu sur ceux qui font le mal, » c'est le visage de la justice. Dieu montre à son Fils ce visage, il lui montre cet œil enflammé, il le regarde, non de ce visage doux et pacifi(jue qui ramène la sérénité, mais de ce regard terrible « (jui allume le feu devant soi, » ignis in conspectu ejus cxardescet, dont il porte l'cfTroi dans les consciences ; il le regarde enfin comme un pécheur et marche contre
« Psal. XXI.
LE riLS DE DIEU Zdo
lui aATC tout l'attirail de la justice. Mon Dieu, pourquoi vois-je contre moi ce visage dont vous étonnez les réprouvas ? Visage de mon Père, où êtes-vous ? Visage doux et paternel, je ne vois plus aucun de vos traits, je ne vois plus qu'un Dieu irrité '. » Deus meus, Deus meus ! Saint Paul n'a-t-il pas dit : « Qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant? » Cette horreur e^t désormais le partage de Jésus ; de là ce frémissement, cette angoisse, cette épouvante qui le saisissent, de là cette inexprimable terreur qui lui arrache « ce grand cri » que nous signale l'Aprjtre et dont le Psalmiste nous traduit la signification : 0 Dieu, ne me reprenez pas dans votre fureur, ne me chdlicz pas dans voire cowtovx. Vos traits me pénètrent de toutes parts, votre main est tombée sur moi ; plus rien ri'est sain dans ma chair en face de votre colère ; le trouble, à la vue de mes crimes, a pénétre jusque dans mes os. Mes iniquités ont monté audessus de ma tête, elles me sont devenues un fardeau écrasant. Incliné, courbé vers la terre, je marche dans la douleur durant tout le jour 2.
2. Sans doute ce premier supplice de 1' « Homme de douleur » eut une telle intensité et offrit de telles profondeurs, que jamais œil créé ne les pourra pénétrer. Ilélas! Et ce fut le début de cette effroyable carrière que Jésus-Christ avait tout entière à parcourir ! Le péché est l'abandon de Dieu pour jouir illégitimement des créatures : le châtiment du péché doit être l'universel abandon de ces créatures mêmes, que par un choix impie et sacrilège le pécheur avait préférées à Dieu. Ce supplice de l'abandon fut, dans sa vie et surtout durant
» Bossuet, Serm.— « Psal. VT.
sa Papsion, le supplice le plus particulier, le plus personnel de riIomme-Dieu. Délaissé de son Père qui le livre, sans le secourir, à tous ses ennemis et ses bourreaux, Jésus-Christ le fut de toutes les créatures, du ciel et de la terre, du monde entier. Tout se retira de lui, tout l'abandonna, tout s'enfuit pour le laisser seul aux prises avec les plus épouvantables tortures. Les créatures, pour des motifs différents, avec des degrés très-divers de malice, se réunirent néanmoins toutes pour faire souffrir à la divine Victime ce suprême abandonnement. Le ciel est sourd à ses cris de détresse, les anges se détournent, et si l'un d'eux vient à lui durant l'horrible tempête de Gethsémani, c'est bien moins pour le consoler que pour lui rendre les forces que réclament de nouveaux combats : confortans ciim, est-il écrit. Sur la terre, l'abandon est prodigieux. La foule où Jésus paraissait compter tant de cœurs dévoués et reconnaissants, s'est tournée contre lui tout entière, voit son supplice sans remords, y applaudit avec une perversité sans nom. Jésus avait des amis, la peur en disperse la troupe pusillanime. Mais quoi ? N'avait-il pas une mère? Ah ! sa mère du moins ne l'abandonne pas ! Hélas ! oui, elle l'abandonne : Marie se conforme aux décrets du ciel ; comme le Père dont il est dit : voluit conierere eum <, elle aussi veut d'une volonté absolue que son Fils subisse pour les péchés du monde l'universel abandon où son Père l'a voulu laisser. Ainsi, l'abandon de Jésus-Christ au milieu de ses affreuses douleurs est-il parfait, complet, universel. Jésus peut dire dans une vcrité.absoluc : Je suis drvrnn V insulte de mes ennemis, l'opprobre de mes voisins, l'ef-
t Isaïo.
froi de mes amis , ceux qui me voyaient de loin s'enfuyaient. J'ai été mis en oubli comme le mort effacé du cœu)\ comme le débris du vase perdu '. Sonpeaple entier l'a abandonné; ses amis l'ont abandonné; sa mère ellemême, réduite à l'impuissance, n'a pu le secourir ni de la moindre prière, ni du plus léger cri d'effroi. Son peuple ! Comme il avait aimé ce peuple malheureux ! Durant tous ses jours il s'en laissait entourer, il s'en laissait assaillir ; étendant vers ces foules ses mains bénissantes, avec quel accent d'amour il s'écriait : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères?... Voilà ma mère, et mes frères, les voici! » Il touchait leur.s plaies douloureuses, il guérissait leurs maladies, il ressuscitait leurs morts, il bénissait leurs vieillards, il caressait leurs petits enfants, il leur criait dans l'ardeur d'un amour qui dévorait ses entrailles : « Venez tous à moi ! » Et comme ils ne vinrent pas, comme il eut à dévorer l'amertume de l'abandonnement, il exhalait sa douleur dans la plus tendre et la plus passionnée des élégies de l'amour : « Jérusalem, Jérusalem. Oh ! combien de fois j'ai voulu réunir tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes..., et tu ne l'as pas voulu ! » Dans les Psaumes, où si souvent il parle de sa Passion et exhale ses divines douleurs, Jésus-Christ revient à chacune des pages sacrées, à ce suprême supplice de son abandonnement : Ils m'ont laissé comme on laisse un vieux vase perdu : fai été mis en oubli comme un mort effacé du cœur 2, « il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont point reçu. » On 1<3 voit, on l'entend dans les Psaumes, c'est là sa plaie la plus cuisante, c'est l'objet de sa pkis amère douleur. Il
1 P?al. XXXVII. — 2 Psal. XXXVIl.
était venu si jilcin d'amour, « poussé par une charité si excessive! » Son Incarnation lui donnait une famille, des semblables, des frères ; ces frères il les aimait à la folie ; il les visitait avec d'inexprimables transports de joie, d'espérance, d'amour... Et eux, les malheureux ! jls n'eurent aux lèvres qu'un mot du plus glacial dédain : non novi hominem istiim ^, « ils jurèrent qu'ils ne connaissaient pas cet homme. » Il passait au milieu d'eux comme un étranger, ils tournaient à peine sur lui un regard indifférent et distrait, et devisaient comme on devise et on conjecture sur un inconnu. Écoutons murmurer la foule : « N'est-ce pas là le fils du charpentier?... c'est un homme de bien... non, il trompe le peuple... Quand le Messie viendra, on saura d'où il vient, mais d'où vient cet homme-ci, on ne le sait pas. » Et Jésus, dans l'éclat et le frémissement de sa douleur, s'écriait : « lis ne m'ont pas connu ! » C'est la plainte qu'il exhale dans les Psaumes : Je suis devenu un étranger pour mes frères, un voyageur inconnu pour les fils de ma mère ^. En me voyant passer ils ont branlé la têle, ils m'ont dédaigné, ils se sont écartés de moi : Passe, étranger, nous ne te connaissons pas !
Descendons dans cet abime : nous sommes loin encore d'en toucher les profondeurs. L'abandon où le laisse cette foule qu'il avait tant aimée, l'amèrc déception de voir, dans ces multitudes qui passent en le dédaignant, tous ceux que sa main divine a guéris, lui forment sans aucun doute un premier martyre, dont son âme délicate est blessée et meurtrie profondément : toutefois cherchons plus avant encore de plus douloureuses plaies. Écoutons, il s'en explique : Ce n'est pas un
i Mallh. — - I'...l. LXVill.
ennemi qui m'outrage, je l'aurais supporté; ce n'est pas celui qui me hait qui s' élire contre moi Je me serais gardé de lui... mais toi qui m'étais comme un autre moi-même, toi le chef de mes conseils, toi qui vivais familièrement avec moi, toi le confident de mes secrets, avec qui je marchais dans la maison du Seigneur '.... De qui parle Jésus? Quel est cet ami qui l'abandonne? Quel est ce chef de ses conseils, ce confident de ses secrets qui le renonce et le renie? L'Evangile explique le Psaume, les événements de la Passion éclairent cette mystérieuse page des prophéties. Une douleur immense fut réservée à Jésus dans la fuite de ses apôtres et le reniement de Pierre, leur chef. Qu'ils lui étaient chers! Qu'ils étaient ses bien-aimés, d'autres lui-même, selon la touchante expression des Psaumes ! A eux il s'était livré constamment et tout entier. Ils étaient les confidents de ses secrets; « à la foule il parlait en paraboles, afin que voyant ils ne vissent point » : dans l'intelligence et le cœur de ses apôtres il versait la lumière sans atténuation et sans réserve, «< il étiacelait dans leur cœur. » La foule, il la renvoyait souvent ; ses apôtres il les gardait toujours : il vivait avec eux, avec eux il parcourait les campagnes, franchissait les collines solitaires, s'enfonçait dans les silencieuses retraites; avec eux il côtoyait les lacs et se livrait aux fureurs et aux dangers des flots ; c'est en leur compagnie qu'il entrait, pour prêcher le royaume des cieux, dans l'enceinte des synagogues et qu'il allait prier son Père dans le temple saint. Avec eux il faisait la pâque, disait l'hymne, et célébrait les louanges de son Père : ensemble nous allions dans le temple -. Ah ! c'est eux qui reçurent plus que tous les
t Psal. LIV. - apsal. LIV.
autres les témoignages du plus véhément des amours ; c'est à leurs pieds que se jeta l'Horame-Dieu pour en laver les souillures, c'est leur tête fatiguée qu'il fit doucement reposer sur son cœur. 0 retour étonnant ! fragilité incompréhensible ! ou plutôt rigueur terrible de la justice divine qui enlevait à Jésus Expiateur, un à un, tous ses auxiliaires, ses consolateurs et ses soutiens ! De tous ses apôtres pas un qui le console, pas un qui défende sa cause, pas un même qui soutienne l'honneur de lui avoir appartenu ! Dès le moment de son agonie au jardin des Olives, Jésus les perd et n'en tire plus qu'un pusillanime sommeil : « Quoi! vous n'avez pu veiller une heure avec moi ! » Puis ils fuient, puis ils l'abandonnent, puis Pierre le renie, Judas le livre, tous se cachent et se défendent d'avoir été en sa compagnie. Tous ceux qui m'ont vu de loin se sont enfuis •. Aies amis se sont tenus à L'écart ^. Mon cœur est navré d'amertume, je suis consumé de tristesse, j'ai attendu un consolateur mais vainement, j'espérais un ami et je ne Vai pas trouvé. Sans doute, cet abandon universel faisait partie des amertumes de ce calice que Jésus-Christ voulait boire et dont il disait : « Le calice que mon Père me présente, quoi! je ne le boirais pas ! » Oui il voulait le boire, oui il en épuisait tout le fiel , avide de souffrir pour sauver le monde; mais ce que sa sainte âme souffrit de la fuite de ses apôtres, de l'abandon de ses disciples, du reniement de Pierre et de la trahison de Judas, Dieu seul, qui avait creusé les immensités de cette âme et formé les exquises délicatesses de ce cœur. Dieu seul l'a pu voir et apprécier.
Et pourtant ici encore nous sommes loin du fond de
»Psal. XXX, - spsal. XXXVU.
labinie. Qui en scnitera la dernière profondeur ? Quelle parole créée analysera ce dernier martyre de l'abaadonnement ? Au Verbe incarné fut donnée une mère : et, pour rendre cette mère digne d'un pareil Fils, la nature et la cjrâce épuisèrent toutes leurs richesse? réunies. Le Dieu exilé ne trouvait que là, au sein de l'aride désert de ce monde, l'oasis fleurie et parfumée où il se pût un instant reposer. Lorsque, n'en pouvant plu? delà terre, il s'écriait douloureusement : Ofi! que mon exil est long ' ! Lorsqu'il traduisait son martyre intime par cette plainte et ce reproche : « 0 génération incrédule et perverse jusques à quand demeurerai-je avec vous? Jusques à quand vous supporterai-je ? « il tournait vers l'angélique et immaculée créature qu'il pouvait nommer sa mère, ses regards et son cœur : là cs\ le lieu de mon repos! Mais si une mère est durant toutes les heures de la vie la plus douce des choses, si d'elle jaillissent les baumes et les fortifiantes senteurs du plus puissant et du plus délicieux des amours, quand est-elle plus douce, quand son regard est-il plus tendre, sa main plus caressante et sa sollicitude plus pleine de consolation et de soutien qu'au jour de la douleur, qu'au moment où le délaissement universel nous fait de la vie une solitude sombre et désolée ? Oh ! qu'une mère est à sa vraie place à la couche de douleur de son fils! Persécuteurs et bourreaux, amoncelez sur votre victime toutes les soufl'rances, retirez-lui ses secours faites autour de son agonie un vide terrible : si vous lui laissez une mère, l'agonie sera douce ei le martyre transfiguré. Jésus-Christ souffrant et mourant eut-il s£ mère? Non. Entrons ici avant toutes choses dans une
1 Psal. GXLX..
profonde et eflrayante doctrine. La volonté expresse du Père, volonté devenue absolument, entièrement, celle Lie son Fils, était d'expier le péché du monde, de moul'ir pour le monde, dans le plus complet abandon. Pesons ce mot qui est un abîme : « Dieu a tant aimé le monde, que pour lui il a livré son Fils '. > Dieu a livré son Fils. Il l'a livré en proie à toutes les douleurs, il l'a livré à l'enfer : « voici l'heure de la puissance des ténèbres; » il l'a livré à toutes les haines, à toutes les fureurs, à tous les coups. Nul ne le peut approcher pour le secourir, nul ne le doit même consoler : tel est le décret de la suprême justice, telle est la loi de la Rédemption. Jésus- Christ, n'ayant qu'une volonté avec son Père, veut ce délaissement absolu, et voyez comme il s'abandonne lui-même encore plus qu'il n'est abandonné. Moi je suis comme un sourd qui n'entend pas, comme un muet qui ne peut ouvrir la bouche, je suis comme un homme dont les oreilles sont fermées, dont la langue est captive 2. « Que fait-il dans sa Passion ? Le voici en un mot dans l'L^criture : tradebat autem judicanti se injuste, « il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement; » et ce qui se dit de son juge se doit entendre conséqucmment de tous ceux qui entreprennent de l'insulter : tradebat autcm. Il se donne à eux pour en faire tout ce qu'ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres; on le veut lier, il présente les mains ; on le veut souffleter, il tend les joues; frapper à coups de bâton, il tend le dos; flageller inhumainement ; il tend les épaules ; on l'accuse devant Caïphe et devant Pilate, il se tient pour tout convaincu; Hérodc et toute sa cour se moquent de lui, et on le renvoie comme un fou, il avoue tout par
» I Joaii. - 2 Psal. XXXVII.
son silence. On l'abandonne aux ^'alcts et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même. Cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille ; on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne souffle pas, c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente, voilà ce fou dans le corps de garde qui s'imagine être roi des Juifs, il lui faut mettre une couronne d'épines, tradebat aittem judicanti se injuste^ ; il la reçoit, et elle ne tient pas assez, il faut l'enfoncer à coups de bâton. Frappez, voilà la tète : tradebat aiitem, il s'abandonne -. » Mais sa mère ? Où est la mère de Jésus? Ne la voyons-nous pas dans Jérusalem, courir éperdue afin de réunir du secours, au moins afin de fléchir ces tigres ? On parle des hurlements de douleur de l'infortunée Rachel ;dont on égorge les enfants : Marie est-elle silencieuse, et n'entendonsnous pas dans les rues et les places, et au prétoire de Pilate, et aux pieds de ces sanguinaires tribunaux s'élever la défense, les supplications, les cris de douleur d'une mère qui tente tout pour arracher son Fils à la mort? Non, telle n'est pas cette mère. Marie souffre plus que jamais mère ne souffrit, mais sa douleur e.st inactive, immobile, silencieuse, Marie accomplit et achève le grand mystère de l'abandonnement de Jésus. Marie ne se sépare pas plus des sentiments du Fils que de ceux du Père. Du Père il est dit : tradidit iinigenitum ; du Fils il est dit pareillement : tradebat se; de Marie: siabat juxta cruccm, 'Sia.ne « se tenait, » dans l'inim )1)iîitc et le silence, « au pied de la croix. » Elle aussi « livrait
* Isaie. •— *Bossuet, Seriru
son Fils unique à la mort. < » « Il y a des desseins plus hauts de la Proxidence sur cette mère afiligée ; et il nous faut entendre aujourd'hui qu'elle est conduite auprès de son Fils dans cet état d'abandonnement parce que c'est la volonté du Père éternel qu'elle soit nonseulement immolée avec cette victime innocente, et attachée à la croix du Sauveur par les mêmes clous qui le percent, mais encore associée à tout le mystère qui s'y accomplit par sa mort. » Jésus-Christ s'offre luimême, s'abandonne lui-même : c'est le grand mystère de sa Rédemption, « mais ne croyez pas qu'il soit achevé en Jésus-Christ : il inspire ce sentiment à sa sainte Mère, parce qu'elle doit avoir part à ce sacrifice, elle doit aussi immoler ce Fils. C'est pourquoi elle se compose aussi bien que lui, elle se tient droite au pied de la croix pour marquer une action plus délil)érée, et, mal.uré toute sa douleur, elle l'offre de tout son cœur au Père éternel pour être la victime de sa vengeance. Voilà Alarie au pied de la croix qui s'arrache le cœur pour livrer son Fils unique à la mort. Elle l'offre non pas une fois, elle n'a cessé de l'offrir depuis que le bon Siméon lui eut prédit, par l'ordre de Dieu, les étranges contradictions qu'il devait souffrir. 0 Dieu, il est à vous, je consens à tout ; faites-en votre volonté. Elle lui voit donner le coup à la croix. Achevez, ô Père éternel, ne faut-il plus que mon consentement pour livrer mon Fils à la mort, je le donne puisqu'il vous plaît. Je suis ici pour souscrire à tout ; mon action vous fait voir que je suis prête : déchargez sur lui toute votre colère: ne vous contentez pas de frapper sur lui, prenez votre glaive pour percer mon âme, déchirez toutes mes
» I Joan.
entrailles, arrachez-moi le cœur en ra'ôtant ce Fils bienaimé <. » Tel est le fond de la douleur du Fils et de la mère : ils s'abandonnent si complètement l'un et l'autre, que Marie livre son Fils à la mort, et Jésus donne à saint Jean sa mère! Que si nous ne comprenons pas assez tout ce que cet abandonnement extraordinaire renferma de douleurs, si ce trop profond abîme nous déconcerte, si cette trop vive lumière nous éblouit , descendons aux détails, voyons toutes les consolations et les adoucissements dont cet immobilité et cet abandon de sa mère privèrent Jésus. « Nous ne devons pas omettre de compter parmi les particularités de la douleur de Jésus et de Marie l'impuissance où cette mère se trouvait d'approcher de son Fils pour lui donner ses soins maternels. Qu'il est difficile pour une mère de se tenir en repos r.uprès du lit de mort de son fils ! Le chagrin a besoin de s'occuper. Les besoins du malade sont la distraction de la mère affligée. Il faut que l'oreiller soit rendu plus doux, que les cheveux soient écartés des yeux, que ces gouttes de sueur sur le front soient essuyées, que ces lèvres pâles soient continuellement humectées, que cette main trop blanche soit réchauffée par de légères frictions, que ce rideau soit repoussé en arrière pour donner plus d'air, que ces yeux affaiblis soient garantis de la lumière. La main de la mère a peine à se retenir, car son cœur est dans chacun de ses doigts. Rester tranquille est la désolation de son âme. 0 mère, avez-vous un nom par lequel nous puissions appeler cet ardent désir qu'avait Marie de lisser cette chevelure, de nettoyer ces yeux, d'humecter ces lèvres si chères, de reposer cette tète bénie sur son bras, de
* Bossuet, Senn»
soulever ces mains palpitantes, et de soutenir quelques instants la plante de ces pieds meurtris et lacérés"? Cela ne fut point accordé à Marie, et cependant elle restait là toujours calme, immobile, non point certes par indifférence ou par stupeur, mais dans cette attitude d'adoration respectueuse et affligée, convenable chez une créature dont le cœur était brisé. Ne l'oublions pas : le mystère de l'abandonnement de Jésus par son Père n'était nullement pour Marie ce qu'il peut être pour nous. Dans les mystères, nous sommes nous autres continuellement obligés de prendre des mots pour des choses. Par exemple, nous parlons de la génération éternelle du Fils et de l'éternelle procession du Saint-Esprit; mais nous ne pouvons pas embrasser la sagesse, l'éclat, l'amour, la tendresse, le pathétique, s'il nous est permis d'employer ce mot, qu'impliquent ces actes de la vie divine. La même chose est à observer dans le mystère de l'abandonnement de Jésus-Christ : nul au monde ne le comprit comme le fit Marie. Toute la théologie merveilleuse que cet abandon renfermait était peut-être claire et terriblement lumineuse pour la très-sainte Vierge. Elle y voyait très-certainement du moins ce que nul autre, pas même un ange, n'y pouvait voit'. C'est pourquoi pendant que ce délaissement faisait naître en Marie les émotions variées les plus vives et la plus sensible affection, il la plongeait en môme temps dans une nouvelle douleur, en transportant tout d'un coup la Passion de Jésus dans une sphère plus terrible ^ »
On peut croire ce que cet abandon universel de toutes les créatures, et infiairaent plus encore le délaissement
1 Faber.
LE FILS DE UlEU 405
du Pèro, furent à Jésus et à Marie leur plus effroyable torture ; néanmoins cette torture, qui arracha à Jésus- Christ son cri de détresse le plus aigu : 0 Dieu, mon Dieu, pourquoi m''a'tj€z-vous abandonné ' ? ne doit pas nous faire oublier les autres qui lui servirent de sinistre cortège. Les créatures n'abandonnèrent pas seulement Jésus-Christ, elles le trahirent. Nommer la trahison, c'est nommer la plus cuisante blessure d'une âme délicate et d'un cœur aimant. Nous aimons, nous nous iivrons, nous engageons notre foi, nous dépensons notre dévouement, nos lèvres laissent échapper des paroles confiantes, nous passons tout entier dans la personne aimée, homo unanimis, nous lui donnons
toute notre âme Ah ! si elle nous trahit ! quel froid
nous glace! quel tressaillement douloureux nous saisit! quel abattement nous brise et détend d'un coup tous les ressorts de notre âme ! Nous trahir, c'est à la fois nous humilier, nous percer au cœur, nous faire ressentir toutes les émotions de la douleur les plus variées et les plus violentes. Tel fut encore l'indicible martyre de i'Homme-Dieu. La bouche de l'homme de péché est ouverte mr moi; ils ont parlé contre moi avec leur langage perfide, ils m'ont investi des paroles de leur haine; ils m'ont combattu sans motif. Au lieu de m'aimer ils me déchiraient, et moi je priais pour eux 2. Ils ont sans motif caché la mort dans leurs pièges; ils ont attaqué ma vie, des témoins menteurs se sont levés ; ils m'ont demandé ce que je ne savais pas; ils m'ont rendu le mal pour le bien ; ils ont desséché ma vie '^. Si quelqu'un s'approchait de moi, sa bouche parlait le mensonge, son cœur était plein de malignité; à peine éloigné de moi, il éclatait contre moi *.
» Psal. XXr. - 2 Psal. GVIII. — 3Psal XXXIV. — '• Psal. LX.
406 LE FILS Dr. DIEU
Ceux qui siègent dans les tribunaux ont parlé contre moi et
une populace ivre a chanté contre moi J'espérais un
ami, je ne Vai point trouvé ' Il sortait et il parlait,
il parlait avec tous les autres. Tous ceux qui me haïssaient murmuraient contre moi. tous méditaient ma perte. L'homme de ma paix., de ma confiance.^ qui mangeait à ma table, s'est élevé insolemment contremoi pour me renverser ^. Tout a trahi Jésus-Christ, grands et peuple, princes et populace, amis et ennemis. D'ordinaire, quand une catastrophe renverse et brise quelque illustre victime, quand la foule mobile, égoïste et sans foi se tourne contre elle et l'insulte avec autant d'insolence qu'elle mettait de bassesse à l'aduler, quatre choses tiennent debout : le bienfait, l'honneur, la justice, la piété. Ces digues résistent au torrent, protègent l'homme tombé et lui font un dernier refuge contre les trahisons du vulgaire. Jésus-Christ n'a pas connu la sécurité de ce dernier refuge. Le bienfait s'est tourné contre lui. Dans la foule de ses accusateurs et de ses bourreaux son œil a démêlé tous ceux qui ne devaient qu'à lui les moyens de le poursuivre et de le faire mourir : au lieu de m^aimcr ils me déchiraient, lis devaient tomber aux liicds d'un bienfaiteur si tendre et si magnifique, ils le dichiraient de leur langue homicide et de leurs fouets sanglants. Que la populace aveugle et frénétique s'acharne contre une victime sans défense, on le conçoit, la plèbe a partout des instincts de hyène, bassement cruelle, et aussi inaccessible à l'honneur qu'à la pitié. Mais les grands corps de l'État, les pouvoirs constitués, les magistrats sur leurs sièges, les juges dans leurs tribunaux : où sera l'honneur s'il n'est la?
» Psaf. LXVII. — 2Psal. XL.
Or l'honneur à aussi trahi le Christ avec lâcheté et porversité. L'élite de la nation juive, Pilate, le mandataire de la noble Rome, Caïphe, les pri-nces des prêtres, .■ui devaient arrêter les fureurs populaires, les poussèrent aux derniers excès. L'Évangile nous montre un grand prêtre acharné à perdre la divine Yiclime, les ï'eribes et les princes des prêtres, tout ce que la nation comptait d'illustre, mêlés à la populace, confondant avec elle leurs hideux blasphèmes et leurs ignobles lazzis. Dans tout le cours de la Passion, les grands et les puissants Jouent le rôle le plus bas et le plus lâche, et celai qui représentait la grandeur terrestre la plus haute, Pilate, où toute la noblesse de l'immense empire semblait concentrée, Pilate montra plus de bassesse et flétrit de plus d'ignominie et d'outrage la pourpre qui le revêtait. Les princes m'ont persécuté sans sujet\ ils se sont assez déshonorés pour se rire d'une victime palpitante, se repaître du honteux spectacle de ses tortures et couvrir d'indignes moqueries l'épouvantable a"onie de sa croix. Me voici devenu V opprobre des hommes ei le rebut du peuple; tous ceux qui me voijaient me tournaient en risée, le mépris était sur leurs lèvres, ils branlaient la tHe'^. Et la justice? Quand l'iniquité humaine a passé sur une existence en la ravageant, quand l'insulte a ravi l'honneur ; quand la calomnie a arraché de dessus les épaules quelque noble pourpre ; quand le vol a creusé le gouffre de la ruine ; quand tout cède et croule, la justice apparaît sereine et puissante, elle prête l'oreille, conserve son cœur immaculé, et rend ces sentences libératrices qui à la fois vengent une victime trahie, et soulagent la conscience pubhque
iPsai. CXVIII. - 2Psal. CVIII.
indignée. La ju;i(ice a-t-cllc fait planer sa protection souveraine sur la plus cfTroyabIc iniquité que jamais le monde ait pu voir '/ Non. La justice a trahi Jésus- Christ plus que la foule, plus que les grands et les princes, plus que le bienfait, plus que l'honneur. Ceux gui siègent dans les tribunaux ont parlé contre moi. Le coU' seil des iniques m'a obsédé. La dette que je ne devais pas, ils me la faisaient payer *. Tous les genres d'iniquités furent commis à la fois par les tribunaux de Jérusalem ; jamais, dans aucune cause, pour aucune victime, la pudeur même de la justice ne fut à ce point violée. Caïphe cherche longtemps l'ombre d'un prétexte à condamner Jésus-Christ, des témoins sont subornés, leurs mensonges éclatent et révoltent, l'innocence de l'accusé jette aux regards de tous une invincible splendeur; Caïphe, le grand prêtre, le représentant de la plus haute magistrature qui fût alors au monde, descend jusqu'à la honteuse ressource de tendre un piège à sa victime abandonnée; et comme Jésus-Christ affirme, ce que toute sa vie a prouvé, qu'il est Dieu, son juge le déclare digne de mort, reus est mortis ! La mission la plus sacrée de la justice est assurément de réfréner les passions populaires et d'opposer aux jugements absurdes et iniques de la foule, la sagesse calme et inébranlable de la vérité : durant toute la Passion de Jésus- Christ la foule est appelée par la justice comme l'auxiliaire de sa perversité ; on la fait vociférer dans la rue des cris séditieux pour triompher des derniers scrupules de Pilate, Pilate, le type à jamais déshonoré du juge léger, pusillanime et égoïste, qui n'a pas compris ce que sa mission a de sacré, et qui) sacrifie la cause" de
» Psal. XXI.
l'innocent aux calculs de l'intérêt et aux basses sollicitations de la peur. La trahison de Pilate, le dernier et le plus puissant des juges, l'homme qui eut entre les mains la vie d'an Dieu, cette trahison a ceci de tout particulièrement odieux, que le juge qui condamne sait à la fois toute l'innocence de l'accusé et toute la perversité de ses accusateurs. A plusieurs reprises, publiquement, solennellement, du haut de son tribunal, des degrés de son prétoire, il proclame l'innocence de la Victime, non invenio in eo cflusam ', Eh bien ! Pilate, renvoie-la donc absoute et glorifiée ! Non, Jésus-Christ devait épuiser toutes les amertumes de la trahison. Parce qu'il est innocent, il sera fouetté ! Ecce nihii dignuni morte actum est ei, emendatum ergo illum dimittam '-. Il est innocent et on lui préfère un criminel insigne ; il est innocent et la justice humaine le condamne à mort ! Enfin Jésus-Christ fut trahi par la piété elle-même. Quand tout a trahi sur la terre, même l'honneur, même la justice, un tribunal plus haut que tous les autres, un refuge plus inviolable, une défense plus sûre reste à la victime : Dieu a créé pour elle le prêtre ; le prêtre, dont l'àme n'est pas entrée dans les lâches préoccupations de l'égoïsme, dont le cœur est inaccessible aux défaillances de la pusillanimité, le prêtre, que Dieu a préposé à la garde de toutes les misères, et qui est constitué défenseur de toutes les faiblesses sans soutien. Quand la peur ou l'intérêt glacent sur toutes les lèvres les protestations de la justice outragée, la voix du prêtre s'élève tonnante et terrible, son bras s'étend pour arracher la victime à ses oppresseurs et lui faire un refuge que le monde a appris à respecter.
» Evang, Concord. — * Luc.
Hélas! le prêtre lui aussi a trahi Jésus ! quel hideux et désolant spectacle olTre la Passion sous ce rapport! Les plus acharnés des persécuteurs du Christ, ce sont les prêtres; ses juges les plus haineux et les plus déloyaux, ce sont les prêtres ; ses accusateurs les plus audacieux et les plus acharnés, les faux témoins les plus efifrontés, les bourreaux les plus impitoyahles, ceux qui couvrirent son agonie de leurs sarcasmes et le poursuivirent jusqu'au-delà du sépulcre, ce sont les prêtres, toujours les prêtres ' ! 0 abîme de perversion ! 0 profondeurs de la chute du prêtre ! Ange radieux et béni s'il est fidèle, le pire des démons quand il devient prévaricateur. Voici l'abominable Judas : encore un prêtre ! En Judas se résument les perversités réunies de toutes les trahisons précédentes, comme en lui se concentrent toutes les malédictions. Malheureux, que Jésus-Christ avait aimé comme un frère, qu'il avait nourri à sa tahle, pressé sur son cœur, couvert de sa pourpre sacerdotale, chargé de ses honneurs divins, à qui il avait murmuré de si tendres paroles, prodigué les avertissements si charitables, dont il venait d'oindre l'âme dans les parfums eucharistiques, et dont, par la plus incompréhensible charité, il avait lavé les pieds. Oh ! quelle blessure au cœur de l'Homme-Dieu quand le misérable vint à lui et lui infligea la trahison du baiser ! Mais aussi quel crime ! quelle malédiction ! quelles foudres ! Le Psalmiste a contemplé cette hideuse figure; il a vu l'apôtre traître et apostat, et l'Esprit de Dieu fut sur lui, et les paroles de la colère lui furent suggérées, et sa voix de prophète éclata en prédictions sinistres. Seigneur^ établissez l'impie pour son maUre, et qu'à sa
' Evang. Concord.
fb'oitc se tienne Satan ■' Qu'il sorte condamné quand on le jugera, que sa prière même lui devienne un crime ! Que ses jours soient abrégés, qiCun autre hérite de son sacerdoce. Que ses enfants soient orphelins, que sa femme soit veuve, que ses fils vagabonds errent de peuple en peuple, qu'on les chasse de leur demeure, qu'ils mendient leur pain ! Que l'usure dévore sa substance, que son travail devienne la proie de l'étranger. Qu'il soit sans soutien sur la terre, que personne n^ait pitié de ses fils. Que sa race soit dévouée à la mort, qu'en une seule génération son nom soit effacé de la terre! Que le souvenir des iniquités de ses pères soit présent au Seigneur, que Piniquité de sa mère demeure toujours. Que cette race maudite soit sans cesse devant le regard de Dieu, et que sa mémoire périsse sur la terre. Parce qu'il ne s'est point souvenu de de faire miséricorde, et qu'il a poursuivi jusqu'il la mort un homme pauvre, mendiant, brisé de douleur '.
3. Expiateur des péchés du monde, Jésus-Christ dut être Uvré à un quatrième supplice : celui de la haine- Si nous voulons considérer un Instant la nature Intime du péché, la nécessité de ce nouveau supplice nous apparaîtra clairement. Dans tout péché, par un mystère dont la profondeur nous échappe, est renfermée la haine de Dieu. Ils m'ont haï '^, tel est le mot par lequel Dieu dépeint et stigmatise le péché, voilà de quoi sont ( oupables les pécheurs : ils ont haï Dieu ! Dès lors, par un juste retour, quelle expiation sera réservée à cette abominable haine? La haine. Une haine terrible de la création tout entière enveloppe le pécheur. Sans doute, durant la vie présente, Dieu en suspend les effets, et en
1 Psal. GVIII. — « Psal. XXIV.
dissimule l'existence : comment subsisterions-nous une heure si cette haine pouvait agir, sila création indignée s'armait contre nous de toutes ses puissances et do toutes ses fureurs ? Mais néanmoins, cette haine contre le pécheur, quelque entravée et arrêtée qu'elle soit, n'est que trop réelle, elle existe, elle épie, elle attend riicure où elle pourra à l'aise déchaîner ses tempêtes et multiplier ses dévastations et ses ruines. « Ignores-tu donc, 6 pécheur, disait l'Apôtre, que tu t'amasses un trésor de haine ? » Et en attendant les manifestations de l'avenir, le Calvaire nous fait de ce mystère une épouvantable révélation. Une haine atroce y enveloppe l'Homme de douleur, le Pécheur dévoué à l'expiation de tous, et par conséquent livré aux fureurs implacables des créatures. Étudions dans l'épouvante de nos âmes le mystère de cette haine. Tous les traits sous lesquels elle se révèle à nous contribuent à nous la rendre inexplicable; c'est une haine à part, telle que l'enfer ne la put enfanter qu'une fois. C'est d'abord une haine gratuite : oderunt me gratis \ « ils m'ont haï sans sujet. » Les Pharisiens envieux et pleins d'orgueil haïssaient à mort Celui dont la vie sainte éclairait trop leurs vices, et dont l'éclat offusquait leur ambition, soit : mais le peuple ? mais la foule ? mais les multitudes que Jésus couvrait de son amour et avait chargé do ses bienfaits ? C'est la foule, c'est le peuple entier qui pousse des cris d'une haine parvenue à ses dernières fureurs : Toile! toile! Crucifige ! Et pourquoi? Qui le peut dire, puisque tout dans Jésus-Christ, sa vie, ses œuvres, ses miracles, sa doctrine, tout concourait à l'alTranchissement et à l'exaltation du peuple? Oderunt
» Psal. XXXIV. 19.
me gratis. Jésus-Christ a été haï absolument sans cause, malgré mille traits qui le rendaient infiniment aimable, et devaient sans réserve faire de lui les délices de tous. A ce premier caractère de la haine qui poursuit Jésus-Christ s'en ajoute un second, c'est une haine inique : Us ni'ont haï d'une haine inique*. La haine inique est non-seulement celle qui jaillit du bienfi.it même pour insulter, poursuivre, frapper le bienfaiteur» mais celle aussi qui, pour s'assouvir en frappant, fait usage des plus honteuses armes et met en œuvre les plus inavouables moyens. Telle encore a été la haine dont Jésus-Christ fut victime. Tout a été trouvé bon contre lui ; tout, jusqu'aux plus abominables machinations, jusqu'aux hypocrisies les plus infâmes, a été mis au service de la haine inique dont on l'a haï : Us m'ont haï d'une haine inique'-. 0 Dieu, dans quelles fureurs, dans quelles iniquités s'est prostituée cette haine ! Il a fallu qu'un apostat l'allàt baiser traîtreusement, qu'un valet le frappât au visage, c^u'une cohorte entière fût ameutée contre la victime qu'on haïssait iniquement; il a fallu la déchirer de coups et se repaître de la vue de ce corps où les fouets creusaient des sillons effroyables. On pouvait la faire mourir noblement, la haine inique ira chercher pour elle un gibet ignominieux ; un seul coup la pouvait précipiter dans cette mort où la poussaient tant de clameurs et de si ardentes convoitises, non, non, la haine inique multipliera les stations de la douleur, prolongera l'agonie pour jouir plus longtemps de son sinistre spectacle. Tout un peuple devra contempler, tout un peuple devra maudire. La haine dont Jésus-Christ fut victime ne fut
» Psal. XXIV. — 2 Psal. XXIV.
pas seulement inique, elle fut aussi universelle. Voici encore un secret de l'enfer. Comment, si peu de jours après l'ovation des rameaux, retrouvons-nous l'universalité implacable des accusateurs, des insulteurs, des bourreaux ? Comment tout un peuple peut-il haïr? Jésus seul, universel expiateur, pouvait être poursuivi d'une aussi universelle haine. Lui-même, ce semble, s'étonnait des immensités sans rivage de cet océan de haine où il disparaissait englouti; du haut de la croix, où d'universelles malédictions l'accompagnent, il pousse ce cri d'étonnement : Mais pourquoi donc ceux qui me haïssent se sont-ils à ce point multipliés ' ? Les voici tous, ils sont innombrables, « un peuple infini, » comme dit Bossuet, s'étend au loin, qui n'envoie à son agonie que des cris de mort et des malédictions. Et cette multitude, qui franchit bientôt l'enceinte de Jérusalem, qui verse ses flots dans le monde entier, qui remplit les siècles, cette multitude est aussi variée et aussi diverse qu'elle est innombrable. Jésus-Christ reçoit la haine de partout, chaque âge, chaque sexe, toutes les conditions, toutes les fortunes, la lui versent inépuisable, incessante, les princes Pont persécuté sans sujet ^, les juges de la terre se sont élevés contre lui : les juges qui siégeaient dans leurs tribunaux ont élevé la parole contre lui. Le même peuple qui devait tout au Dieu « fait pauvre pour l'enrichir, >• anéanti pour le relever, le peuple aussi se rua avec fureur contre Jésus-Christ : des chiens dévorants m'ont assailli, des taureaux furieux se sont rués sur moi avec rage -K Pour haïr Jésus, la vertu s'est changée en [vice, l'apôtre s'est fait traître et apostat ; sur la Sainteté par essence,
1 Psal. III. — ' Psul. CXVIII. — » Psal. XXI.
chaque pasbion mauvaise a vomi son écume et lancé sa fange, les buveurs faisaient des chansons contre moi ' ! Enfin, à ces précédents caractères, la haine dont Jésus- Christ fut victime joignit un caractère d'atrocité. Ce n'est pas une persécution mesurée qui poursuit l'Homme de douleurs, c'est une persécution acharnée, à outrance, sans réserve, sans égards, une haine à mort, des entreprises et des projets sans merci. Cette atroce haine résiste à tout, rompt toutes les barrières dont on essaye encore de la retenir. Jésus est rapproché d'un brigand insigne, la haine atroce délivre le brigand et condamne Jésus. Jésus est mis en sang et en lambeaux, Pilate espère qu'un si horrible spectacle assouvira ces tigres, la haine atroce se vivifie à la vue du sang, elle s'exalte, elle atteint le sommet de ses dernières fnreurs; là où tous les cœurs se brisent, où les larmes coulent, où les ressentiments les plus vifs sont vaincus, elle devient plus furieuse et plus acharnée : Toile ! toile ! Crucifige ! Pour peindre ces délires sanguinaires, pour exprimer l'atrocité de ces haines, les expressions ordinaires sont trop faibles, les images doivent revêtir je ne sais quoi d'étrange et de démesuré : d'innombrables meutes m'ont enveloppé, des taureaux vigoureux se sont rués sur moi, ils m'ont déchiré en lambeaux, ils m'ont foulé aux pieds ; ils ont ouvert sur moi leur gueule béante, comme le lion qui saisit sa proie en rugissant '■^. Exténué sous leurs coups, broyé sous le pressoir de ces haines, je me suis écoulé comme l'eau, tous mes os ont été ébranlés, mon cœur a défailli en moi comme la cire qui se fond. Ma force s'est desséchée comme l'argile, ma langue s'est attachée à monpalaiSy ô Dieu^ vous m'avez
1 Psal. Lï VIII. — « Psal. XXI.
chassé jusque dans la iioussici-e de la mort '. Durant tout le cours de sa Passion, ou plutôt durant sa vie cnliùro, Jésus-Christ n'entendit guère formuler que des souhaits et retentir des menaces de mort. Quand donc mourra-î-il, et quand périra jusqu'à son nom? Sa crèche fut accueillie de ces clameurs haineuses, sou dernier soupir s'exhala au milieu d'un concert de malèdiclions ; partout, toujours, la haine le suivit et l'cnvelopi^a de ses sinistres vœux et de ses cris forcenés. Jamais douce et aimante parole ne lui fut dite : ils gi'inçaient des dents contre moi. Quand la haine le voyait au milieu de sa gloire et des œuvres de sa. puissan(-e. accl-amé de la foule, béni pour ses bienfaits, elle séchait de dépit, frémissait de rage, vomissant contre lui les plus abominables accusations : < Ne l'avonsnous pas bien dit que tu es possédé du démon? « Ils disaient contre moi d''iniques choses *. Quelles cruelles et malignes joies quand ils le voyaient souffrir et le croyaient pour jamais vaincu ! Quand j'ai chancelé, ils se sont réjouis; ils se sont rassemlilés, ils m'ont abmc de coups, et moi j'ignorais. Ils m'ont renversé et n'ont pas gardé le silence •' ; leur bouche s'est ouverte contre moi : ils s'écriaient: triomphe! triomphe! nos yeux contemplent sa ruine -'. Ainsi le Psalmiste cntendait-de loin les clameurs triomphales du Calvaire, les cris de la haine atroce enfm assouvie : « qu'il descende maintenant de la croix ! » tous ceux qui me haïssent murmurent contre moi., tous méditent ma perte: ils disent : le mal est tombé sur lui, jamais il ne se relèvera de sa ruine ^.
1 Psal.XXI.-2Psal.XL. -apsal. XXXlV.-*Psal.XXXIV.
— 5 psai XL, nous avons traduit d'ajirès riic''breu.
4. L'une des volontés les plus violentes et les plus continuelles de cette haine, fut l'humiliation de IHomme-Dieu. L'envie qui s'acharna contre lui, lui pardonnait moins que tout le reste sa grandeur divine, ses augustes titres, sa merveilleuse puissance, l'immense éclat dont ses œuvres l'environnaient. Il fallut donc le plonger dans l'ignominie et l'y anéantir. Une humiliation sanglante ouvre la vie mortelle du Verbe incarné: au moment de paraître dans le monde, on lui signifie qu'il n'y a pas sa place , et on le chasse dans la retraite des animaux : non erat his locus. Avant la suprême ignominie du Calvaire, combien d'autres, dont la continuité forme le tissu même de la vie de Jésus- Christ, qui le mènent des hontes de son berceau aux hontes plus sanglantes de son gibet de mort ! Jésus- Christ fut insulté sous tous ses titres ; chacune de ses excellences, de ses vertus et de ses gloires reçut sa flétrissure propre: tous ceux qui me voient m'' insultent^ ! Qui n'a pas jeté son insulte à Jésus-Christ? Qui ne l'a pas couvert de son dédain injurieux? Il était Dieu, Deus erat in Christo, la divinité dardait au travers de la chair d'éblouissants et victorieux rayons, la nature entière le proclamait Dieu, les éléments reconnaissaient son empire, sa majesté et sa gloire « couvraient les cieux. » Écoutez, sur le passage de ce Dieu fait homme, les dires injurieux, les propos de dérision et d'insulte: tous ceux qui me voyaient m'insultaient. «■ On saura d'où viendra le Christ, mais celui-ci nous ne ne savons d'où il est venu. » « Quelque chose de bon peut-il venir de la Gahlée? » Bien que pauvre et anéanti, Jésus-Christ descendait comme homme d'une longue suite de rois ;
1 Psal. XXI.
418 LE FILS DF, niEU
l'insulte voile soigneusement cette origine illustre et affecte de ne voir en lui qu'un misérable plébéien : « n'est-ce pas là le fils du charpentier ?» Qu'elles étaient belles, grandes et saintes, les œuvres de cet Homme- Dieu ! Ses miracles, outre la splendeur divine dont ils brillaient, manifestaient une sagesse, une harmonie, une suavité sans égale, Jésus-Christ les faisait dans la création toute entière, et toujours pour subvenir à quelque détresse, corriger quelque difformité, réparer quelque ruine. Mais plus la gloire en était rayonnante, plus l'envie et la haine cherchaient à les flétrir et à les découronner. « Cet homme-là n'est pas de Dieu, il viole le Sabbat. » Par quelle puissance opère-t-il ces miracles ? Par la puissance divine apparemment! Non, « par Belzébuth, le prince des démons, > « c'est un démoniaque, un possédé du démon \ » Jésus montrait pour les petits, les faibles, les pécheurs, une condescendance merveilleuse, il courait après la brebis égarée, il allait chercher son Apôtre jusque dans l'odieux repaire de son comptoir, il s'asseyait à la table de Zachée qu'il transfigurait en disciple, de Mathieu dont il faisait un fondement de son Église. N'est-ce pas là une bonté divine? Non ! « cet homme est l'ami des pécheurs ; » « c'est un homme de bonne chère et un buveur de vin. » Quels sont les titres de l'Homme-Dieu ? tous ont été couverts d'ignominie. Jésus-Christ, c'est. la sainteté par essence: Non! cet homme-là est un « malfaiteur. » Jésus-Christ c'est la force et la puissance infinies du Très-Haut, « par lui tout a été fait, » « tout est poilc par la parole de sa puissance : » Ah ! s'écrient les moqueurs, « qu'il descende donc de la croix 1 11 u sauvé
» Evang., passim.
LE laLS DE DIEU 419
les autres et h- ne peut se sauver lui-même ' ! » Jésus- Clirist, Lest le Juge souverain: Non! c'est le criminel et le condamné, reus est mortis. » Jésus-Christ, c'est la Sagesse incréée, la lumière sans ombre, la Vérité sans mélange, le Docteur infaillible de toutes les intelligences et le Guide assuré de tous les cœurs: Non! « cet homme-là est un séducteur, il entraîne les foules. » Jésus-Christ, c'est le Sauveur du monde : Non ! c'est un misérable « qui ne peut pas même sauver sa propre vie. » Voilà comment Jésus-Christ fut insulté : tous ceux qui vie voyaient m'insultaient. 0 mon Dieu, à cause de vous j'ai supporté Vopprohre, la rougeur a couvert mon front ! Parce que le zèle de votre maison m'a dévoré, les injures de ceux qui vous outragent sont retombées sur moi. J'ai affligé mon âme par le jeûne, et ils m' en ont fait un sujet d'opprobre ^. Ils ont couronné leur œuvre de haine et d'ignominie par une ignominie suprême ; ils ont dit : « Faisons-le périr ée la plus ignominieuse des morts. » Et ainsi est mort le Christ, Fils de Dieu, Rédempteur du monde, abreuvé d'outrages, perdu, submergé, englouti sous une mer de dérision, d'opprobres, d'ignominies. Quand on l'eut bafoué devant tout un peuple; quand on lui eut craché au visage ; quand on lui eut imprimé le stigmate infamant d'un soufflet; quand, traîné de tribunal en tribunal, on l'eut chargé de tous les crimes, liétri sous toutes les accusations, alors on le prit, on le chassa sur un lieu immonde, lieu des exécutions, lieu plein d'abominables souvenirs; on le cloua à une croix, on le montra à la foule, et la foule à sa vue battit des mains et le siffla 3. Le Dieu expiateur était né dans le mépris, il
5 Matth. — * Psal. LXVIII. — 3 « Sibilaveruat et movcruut caput. » Tbren. ii.
'li?0 LE FILS DE DIEU
mourait dans l'ignominie , Exinanivit semetîpsum. Pécheur superbe et rebelle, regarde Jésus-Christ, parce que tu as outragé Dieu par le crime de ton orgueil, ton Sauveur expire dans l'ignominie ; parce que tu as insolemment aspiré à te faire Dieu, voici ton Jésus qui n'est plus même un homme : vermis H non homo, « un ver de terre et non plus un homme : » un ver qu'on a foulé, qu'on a écrasé et qui meurt dans quelque coin 1
5. Mais si le premier élément dont se compose le péché, est l'orgueil; le second, toujours, en quelque manière, est la sensualité. L'homme qui s'élève en son âme jusqu'à vouloir « être comme Dieu, » se rabaisse et se prostitue dans sa chair jusqu'à se faire « brute, » comimratus jumentis ^ Par contre, si l'expiation de l'orgueil est dans l'ignominie, l'expiation de la sensualité réclame la douleur physique, les meurtrissures, le sang. Jésus en fut couvert, Jésus en fut inondé, en même temps que l'ignominie ravagea toute sa gloire, les fouets creusèrent dans sa chair expiatrice d'affreux sillons; Le mot si plein de mystères et de terreurs de l'Apôtre saint Paul s'accomplissait en Jésus-Christ: sine sanguine non fit remissio. Le sang coula à flots du Corps très-innocent et très-pur de la divine Victime, toutes les sensualités coupables y furent expiées dans d'épouvantables supplices ; et quand Pilate montra non point seulement aux Juifs, mais au monde entier, au ciel et à la terre, le Christ déchiré et sanglant : VOILA L'HOMME ! oh ! oui, c'était l'homme ! l'homme nouveau, l'homme refait, l'homme purifié, mais dans son sang; réconcilié, mais daii§ ,'^^ ''^«^Mvleur ; l'établi dans ses
1 Psal. XLVIII.
droits et les espérances d'une béatitude éternelle, mais ne devant cette conquête qu'au brisement et aux meurtrissures. Que voulait Dieu en ne faisant plus de sc-n Fils qu'une plaie saignante, en le broyant sous le pressoir de la douleur, en le couvrant de tant de plaies qu'il élait devenu l'image du « lépreux ' ? » Que faisait Jésus- Christ lui-même en se laissant déchirer de coups, percer aux quatre membres, épuiser de force et de sang ? Ah! comme son Père il voulait la seulç et unique chose réclamée par son amour, il voulait sauver le monde, apaiser la justice, rendre possible la miséricorde, nous réconcilier à Dieu « par son sang. » Pour cela il s'en couvre, il le verse à flots. « Après que notre Sauveur a fait couler son sang par le seul effet de sa charité affligée, vous pouvez bien croire qu'il ne l'aura pas épargné entre les mains des Juifs et des Romains, cruels persécuteurs de son innocence. Partout où Jésus a été pendant la suite de sa passion, une cruauté furieuse l'a chargé de mille plaies; si nous avons dessein de l'accompagner dans les lieux différents où il a paru, nous verrons partout des traces sanglantes qui nous marqueront les chemins, et la maison du pontife et le tribunal du juge romain, et le gibet et les corps de garde où Jésus a été livré à l'insolence brutale des soldats, et enfin toutes les rues de Jérusalem sont tointes de ce divin sang qui a purifié le ciel et la terre. Faut-il que je vous raconte le détail infini de ses douleurs? Faut-il que je vous décrive comme il est livré sans miséricorde, tantôt aux valets, tantôt aux soldats, pour être l'unique objet de leur dérision sanglante et souffrir de leur insolence tout ce qu'il y a de dur et
• Isaio.
d'insupportable dans une raillerie inhumaine ' et dans une cruauté malicieuse? Faut-ilqueje vousle représente, ce cher Sauveur, lassant sur son corps à plusieurs reprises toute la force des bourreaux, usant sur son dos toute la dureté des fouets, émoussant en sa tête toutes les pointes des épines?0 Testament mystique du divin Jésus, que de sanp; vous coûtez à cet HommeDieu afin de vous faire valoir pour notre salut! Tant de sang répandu ne suffit pas pour écrire ce Testament; il faut maintenant épuiser les veines pour l'achever à la croix. Mes frères, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit; méditez vous-mêmes Jésus crucifié et épargnez-moi la peine de vous décrire ce qu'aussi bien les parolesne sont pas capables de vous faire entendre. Contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente; qui ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que surses blessures et tire ses mainsdéchirées de tout le poids de son corps abattu par la perte du sang; qui, parmicet excès de peine, ne semble élevé si haut que pour découvrir un peuple infini qui se moque, (lui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Laissons attendrir nos cœurs à cet objet de pitié, ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. Il n'y a point de cœur assez dur pour voir couler le sang humain sans en être ému. Mais le sang de Jésus porte dans les cœurs une grâce de componction, une émotion de pénitence 2. »
jl. Sur le Calvaire s'achève le sacrifice, se consomme l'holocauste , brillent toutes ensemble d'un
i Psal. XXI. — «Bosbuet, Hcnn.
commun éclat les vertus de l'Homme-Dieu, et aussi se réunissent les fureurs de l'enfer, se concentrent les efforts du monde, s'amoncellent les douleurs, et passent à la fois tous les flots de la sanglante tempête. Comme la Croix devait être pour tous les siècles le grand spec tacle, le livre toujours ouvert où l'humanité entière allait lire sa rédemption, Dieu voulut que la Croix reproduisît dans un mémorial formidable tout ce que la divine justice avait disséminé d'expiations dans la vie entière de F « Homme de douleur <. »
Tel est en effet le sens et le but du Psaume XXI, qui trace le sombre et sanglant tableau des dernières douleurs et de la suprême agonie du Fils de Dieu. Nous l'avons vu, en même temps qu'au dehors la Victime ne montrait plus aux regards qu'une chair brisée et livide, au dedans, dans son âme, une inexprimable torture, mille fois plus cuisante que toutes les autres réunies, achevait l'expiation et consommait le salut du monde : Jésus-Christ subissait le délaissement de Dieu. Dieii^ won Dieu, pourquoi m'avcz-vous abandonné - ? Accablé du poids des prévarications du monde, Jésus-Christ confesse en même tenaps ia justice de cet abandon qui lui est la part la plus insupportable de son calice : Je suis un ver de terre et non plus un homme ; me voici l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple '^. Mais devenu « pécheur, » Jésus-Christ ne devait pas seulement souffrir du mépris et du délaissement de Dieu, le ciel ne devait pas être seul à se détourner : la terre ajoutait, sur l'ordre implacable de la justice, ses dérisions et ses insultes aux malédictions tombées d'en haut. Dieu permettait aux créatures d'accabler de leurs injures Celui
1 Isaïe. — 2 Psal. XXI. - 3 Psal. XXI.
■^^i LE FILS DE DIEU
qui s'était fait la caution des pécheurs. Toits ceux qui me voyaient m'accablaient de leurs injures, ils remuaient les lèvres et branlaient la tête : il a espéré en Dieu, que Dieu le délivre , qu'il le sauve, s'il veut de lui ' ! Le drame devient effrayant- Tout a abandonné la Victime expirante, le Calvaire retentit des clameurs de la foule, des ;:ris forcenés des bourreaux, des rires; atroces des Pharisiens et des Scribes. Pas un qui le secoure! QueUe image rendra l'acharnement de cette multitude? Gomment peindre la force, l'agilité, la pétulance, la haine, l'avidité de ces bêtes sauvages qui se ruent sur la tendi-c et inoffensive Victime? Une troupe de taureaux m'envi^ ronne, les forts de Basan m'ont enveloppé, ils fondent sur moi la gueule béante, comme le lion qui rugit en ravissant. Enfin, frappé de tant de coups, épuisé de sang et de force, l'Agneau expiateur n'en peut plus de souffrir, la croix est témoin de ses suprêmes défaillances et de ses dernières douleurs. Je me suis écoulé comme l'eau, tous mes os ont été ébranlés ; mon cœur a défailli au-dedansde jnoi comme la cire qui se fond; ma force s'est desséchée comme r argile, ma langue est collée à mon palais, ô mon Dieu, vous ni entraînez jusqu'à la poussière de la mon 2. Épou! vantable mystère! La vue des douleurs du Christ redouble la fureur de ses bourreaux ; à son cri de souffrance : « J'ai soif ! .. l'un d'eux répond par une insulte nouvelle et un nouveau martyre : ils m'ont donné du fiel pour ma nourriture, ils m'ont présenté du vinaigre pour ètancher ma soif Le Christ s'avançait, de douleur en douleur, jusqu'aux affres de la mort, et la foule vociférait encore ses malédictions et ses blasphèmes, les Princes des prêtres continuaient à s'acharner sur lui:
« Psal. XXT. — 2 psal. XXI
des chiens dévorants m environnent ^unemuUitude pcrversô m'a enveloppé. Ils ont percé mes mains et mes pieds ; l'on compte tous mes os : ils me regardent et me contemplent*. Un dernier trait n'a pas écliappé au Prophète. Dans quelque coin du Calvaire les bourreaux avides ont réuni les vêtements du Sauveur et les tirent au sort ! ils se sont partagé mes vêtements; ils ont tiré au sort ma tunique-'.
Ainsi meurt dans le dépouillement absolu « Celui qui s'est fait pauvre pour nous enrichir; » ainsi meurt dans les supplices, Celui qui est la « Béatitude; » ainsi meurt dans l'ignominie Celui qui est a la splendeur du Père et l'image de sa substance ; » ainsi meurt dans l'abandon Celui qui est V « Héritier universel, » « par qui toutes choses existent, » auquel « toutes les nations de la terre ont été données comme domaine. » Laplusextraordinaire des paroles divines vient de s'accomplir : Vous m'avez, ô Dieu, chassé jusque dans la poussière de la mort ^ !
Une autre restait à réaliser pour finir la carrière d'abaissements et d'impuissance poursuivie par le Rédempeur : Ma vie s'est approchée du sépulcre, fai été mis au nombre de ceux qui descendent dans la tombe, fai été commeun homme délaissé, libre au milieudes morts ; comme ces blessés de la mort qui dorment dans les sépulcres, donlvous n'avez plus le souvenir et qu'a repoussés votre main. Ils m'ont placé dans une fosse profonde, dans des régions ténébreuses, dans les ombres du sépulcre *,
III. — En face de cette tombe où repose un Homme- Dieu, devant ces apprêts de l'ensevelissement d'un Dieu expiré, qui ne s'écrierait avec le Psalmiste : abyssus
«Psal.XXI. - « Psal, XXI. — sPsal. XXI.— ^ Tsal. LXXXVII.
abyssiim mvnrat^ « ral)i!Tic appelle rahîme. » Un Diou mort et enseveli, et qui était venu en ce monde pour sauver le monde ! Un Dieu qui meurt et qui devait vaincre la mort ! Un Dieu entré dans les horreurs du sépulcre et dont la mission était de faire sortir le genre humain du sépulcre ! La vie succombant aux coups de la mort! La gloire « descendant jusqu'aux plus basses régions de la terre, » s'ensevelissant dans les humiliations désespérées de la tombe.
Oui vraiment désespérées ! Que reste-t-il d'espérance, si « dans le duel terrible que la vie vient de livrer à la mort, » la mort a vaincu, et le Christ est dans la tombe ? Si notre Rédempteur « n'est pas vivant, « quel espoir nous demeure ferme et assuré d'une vie éternelle, d'une résurrection dans la gloire? Quel peut être le fondement de notre foi, l'ancre de nos espérances, nos assurances et nos garanties d'avenir, sinon la vie de notre Sauveur, saprésence active, son intervention infatigable, semper vivens ad interpcllandum, pro nobis^ ? Saint Paul voyait cette relation essentielle entre notre salut et la vie du Christ notre Rédempteur, et donnait hardiment cette vie comme le fondement unique à la réalité des divines promesses et à la vérité du christianisme. Suivons sa logique pressée et irrésistible : « Soit les autres Apôtres, soit moi-même, nous prêchons tous ainsi : » à savoir que le Christ est ressuscité. « Or, s'il est ainsi prêché que le Christ est ressuscité, comment s'en peut-il trouver qui disent que la résurrection des morts n'est qu'un vain mot ? S'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus ne sera pas ressuscité. Mais si le Cbrist n'est pas ressuscité, vaine est notre
» Hebr.
tV FILS DE DIEU 427
prédication, vaine aussi est votre foi. Nous sommes trouvés, nous autres, faux témoins, ayant rendu confrc Dieu ce témoignage qu'il a ressuscité Jésus-Christ, alors qu'en réalité il ne l'a pas ressuscité. Ainsi en estil si les morts ne ressuscitent pas. Car, s'il n'y a pas de résurrection des morts, Jésus-Christ n'a pu ressusciter. Kt si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, votre foi n'est qu'une chimère et vous êtes encore dans vos péchés. Donc aussi tous ceux qui se sont endormis dans le Christ ont péri. Et si dans cette vie nous n'avons d'espérance qu'en Jésus-Christ, nous sommes les plus misérables des hommes ^ >>
Telle est la gravité suprême de la question. Le Christ descendu au sépulcre, y est-il descendu comme vainqueur ou comme victime? L'antique parole, qui couchait au tombeau toute l'humanité pécheresse, conscrvera-t-elle ou perdra-t-eliela force que la justice divine lui avait donnée? Revenons-nous à la vie, ou restons-nous dans la mort? LesépulcreduChristtout seul en peut décider. Si Jésus-Christ en sort dans la vie et dans la gloire, « avec lui nous ressusciterons. » Nous partageronssa fortune, nous suivrons son sort; sous la pierre de sa tombe sont enfermées nos destinées éternelles, sa résurrection devient le fondement qui supporte tout. Quel moment donc que celui où la création vit avec une stupéfaction pleine d'angoisse mettre au tombeau Celai qu'elle nommait son Libérateur ! Le soleil avait refusé sa lumière à l'agonie divine, la terre avait tremblé, et les rochers, rooinsinsensibles quelecœur deshommes, avaienttémoigné par leurs déchirements de la désolation universelle. Le (Calvaire s'était rempli d'iutiuiétude et de tris-
1 I Cûi'inth.
tessc, l'on en revenait se frappant la poitrine, le poids du déicide écrasait le monde, et jamais la victoire de la mort n'avait été plus désolante et plus désespérée. Un prophète avait peint cette scène sinistre et représente cette heure d'une inexprimable an^çoisse. « On pleurera, s'était-il écrié, comme on pleure sur la mort d'un lils unique. » « Or, en ce jour-là, un immense gémissement sera entendu dans Jérusalem, comme le gémissement d'Adadremmon aux champs de Mageddo. La terre pleurera : famille par famille tous pleureront. Ici pleurera la famille de David, les femmes pleureront à l'écart. Ici la famille de Nathan, les femmes à l'écart ; là la famille de Lévi, les femmes à l'écart: ici la famille de Séméï, les femmes à l'écart. Toutes les familles qui seront restées, hommes et femmes, pleureront ^ »
Quel est l'objet de ce pleur ? Quel est ce désespoir de la terre? La terre voit son Rédempteur dans la mort , et avec lui toute son espérance descendue et comme engloutie dans la tombe. C'est au Psalmiste que Dieu confia les expressions véhémentes des désolations et des angoisses de l'humanité. C'est David qui recueille et consacre dans l'un de ses cantiques les voix désolées do la nature humaine devant la tombe du Christ expiré. La nature humaine, pécheresse et frappée de mort en Adam, espère et réclame la vie en Jésus-Christ; c'est elle, c'est cette Humanité unie au Verbe qui pousse vers Dieu du fond de sa tombe ce double cri d'angoisse et d'espoir. Elle a été, pour les crimes du monde, frappée, meurtrie, chassée jusque dans la poussière de la mort 2, maintenant que la mort l'a saisie et couchée dans le sépulcre, elle crie à Dieu et lui demande la
1 Zachar — « Psal. XXI
résurrection et la vie. Le Psaume fait écho à la parole
du grand apôtre : « il offrait avec un grand cri et
beaucoup de larmes des supplications et des prières au Dieu qui le pouvait sauver de la mort. » 0 Dieu, ma chair repose dans Vespérance ; vous n'abandonnerez pas ma vie dans le tombeau, vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corruption '. 0 Seigneur, Dieu de mon salut, f ai poussé des cris durant le jour; durant la nuit f ai crié encore. Que ma prière pénètre jusqu'à vous ; prêtez l'oreille à ma supplication. Mon âme a été rassasiée de douleurs, ma vie s'est approchée de la tombe; fax été compté parmi ceux qui descendent dans le sépulcre, je suis comme un homme languissant dans la mort: comme ces blessés qui dorment dans la tombe, dont vous n'avez plus souvenance et qu'a rejetés votre main. Vous m'avez fait descendre dans le tombeau, dans les régions ténébreuses, dans les ombres du sépulcre. Votre colère s'est appesantie sur moi, vous avez fait passer sur ma tête tous les flots de votre fureur; vous avez éloigné de moi mes amis, vous m'avez rendu pour eux un objet d'horreur. Je suis enfermé de toutes parts, jeté dans une prison sans issue. Mes yeux ont langui dans la douleur. Durant tout le jour je crie vers vous, Seigneur ; vers vous mes mains s'élèvent '^.
0 Dieu qu'adviendrait-il, si vous laissiez cette nature humaine dans le désespoir de la tombe, dans une pourriture éternelle ? Que serait la Rédemption ? Quelles bénédictions l'Incarnation aurait-elle apportées à la terre? De quelle utilité serait mon sang si je demeurais dans la corruption ^ et si le genre humain y demeurait avec moi ? Quel fruit aurait le rachat du monde si l'antique sentence qui condamne tous les hommes à mourir
* Psal. XV. - î Psal. LXXXVll - • Psal. XXIX
n'était point levée, si la mort conservait sa force et ses droits? Quelle gloire surtout reviendrait à Dieu de son grand œuvre, s'il n'était que le Dieu des morts ? 0 Dieu, est-ce pour des morts que vous ferez éclater vos merveilles? Est-ce les morts qui se lèveront pour vous glorifier ^ ? Est-ce dans le sépulcre que se publieront vos prodiges? Est-ce au fond de Vahlme que se racontera votre vérité ? Vos merveilles se manifesteront-elles dans le sein de la nuit obscure? Votre justice s'annoncera-t-eue dans la région de Vouhli ^ ?
Oh ! non, Seigneur Dieu, Père des miséricordes, » « Père de Notre Seigneur Jésus-Christ », non, vous n'abandonnerez pas la vie de votre Fils, du Verbe fait chair, du Pvédempteur des hommes, dans le sépulcre, vous ne laisserez pas votre Saint en proie à la corruption. Avant d'expirer, Jésus-Christ annonça au monde la puissance de sa mort et la gloire de son sépulcre, il sortit de ce monde « en poussant un grand cri » : or n'est-il pas écrit ; la voix du Seigneur est une voix de force, une voix de magnificence. De même qu'au jour de la création cette voix du Seigneur trouhla. le néant, cette même voix épouvanta les profondeurs du sépulcre. Pour Jésus- Christ, mourir c'était triompher de la mort; mourir c'était naître à la vie glorieuse et immortelle. Jusqu'à lui les morts s'entassaient dans l'abîme comme des troupeaux de vaincus, esclaves et enchaînés : ils seront entassés comme des troupeaux dans le sépulcre, la mort en fera sa proie. Dès que le Maître de la vie apparaît dans ces abîmes, il y apparaît comme vainqueur; inter mortuos liber, « libre au milieu des morts 3, » dit le Psaume.
1 L'hébreu porte : « an mortui... ». — ^ Psal. LXXXVII. « Psal. T.XXXVII.
LE FiLS DE DIEU -ijl
lY, Dès le Calvaire, dès l'impuissance et l'anéantissemeat de la croix, Jésus-Christ annonçait solennellement au monde l'impérissable triomphe de sa Résurrection et de sa vie glorieuse. Il disait dans sa dernière prière: 0 vous qui craignez le Seigneur, louez-le; glorifiez-le, postérité de Jacob; craignez-le, ô vous tous quiètes de la race d'Israël, car il n'a pas méprisé, il n'a pas rejelc la prière du Pauvre. Il n'a pas détourné de maison visage; il m'a exaucé quand f ai crié vers lui '. Telle fut la prière suprême de Jésus à la croix; la sombre nuit qui enveloppait le Calvaire se déchirait, l'avenir apparaissait avec ses gloires, Jésus, après s'être vu écrasé sous les foudres de la Justice, entendait les promesses de gloire et les assurances d'immortalité. 0 Dieu, vous l'avez dit: la miséricorde se fi,xera éternellement dans les deux, la vérité s'y affermira pour toujours. Je lui préparerai une race éternelle, j'élèverai son trône de génération en génération. Je briserai en sa présence ses ennemis, je frapperai ceux oui le haïssent. Ma miséricorde et ma vérité le suivront, sa puissance s'élèvera en mon nom. Je l'établirai mon Premierné, au-dessus de tous les rois de la terre; je lui garderai éternellement ma miséricorde, et mon alliance avec lui sera immuable. Je rendrai sa race éternelle et son trône égalera en durée les jours du, ciel 2. Nous voyons poindre les triomphes du Christ ressuscité et se dessiner les contours de son immense et perpétuel empire. Sauvé de la mort, l'Homme-Dieu règne dans une puissante et indéfectible vie. 0 mon Dieu, sauvez-moi de la gueule du lion, sauvez ma faiblesse de la corne de l'oryx. Voici que l'Église se forme, s'étend, se fait immense, et dans cette Église la voix retentissante du Christ Docteur des
i Psal. LXXXYIII. - 2 Psal. LXXXVIII
Loi LE FILS DE DIEU
nations par toute la torrc : Je raconterai volrenomhmes frères, je vous louerai au milieu de l'Église : A vous ma louange, 6 Dieu, au sein d'une immense Église; f offrirai mes vœux au milieu de tous ceux qui craignent le Sei' gneur '. Nous voyons naître et se fonder cette Eglise, le Prophète en a contemplé les premières assises, et nous dépeint ses fondements. Les déshérités de ce monde y sont appelés les premiers : Les pauvres mangeront et seront rassasiés '^. Douze pauvres se partagent le monde, le dominent, le conquièrent, et en font le domaine de Jésus-Christ. A ces humbles commencements succèdent l'ère glorieuse des plus inouïs triomphes ; devant le Christ vainqueur et conquérant, les puissances de ce monde ou se courbent respectueusement, ou s'écroulent et disparaissent ; les royaumes se soumettent, les empires se font adorateurs, la terre entière reconnaît le joug du Dieu qui est mort pour la sauver. Les nations les plus reculées se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui; devant lui se prosterneront tous les peuples. A lui l'empire, il régnera sur le monde entier''^.
» Pcal. XXI. ~ sPsal. XXI. — s Psal. XXI.