LE REGARD DE DIEU
La science que vous avez de moi est merveilleuse. 0 mon Dieu ! Voici que vous savez tout'^. Yérité terrible aux passions de l'homme ! Aussi que d'efforts seront tentés poar débarrasser la croyance de ce dogme et la vie de cette incommode surveillance ! Le vice appelle parfois à son secours l'appui de la science, il prétend raisonner l'ostracisme dont il frappe la Providence qui le gêne par son incorruptible inquisition, il se forge un Dieu si infiniment relégué dans son inaccessible grandeur, qu'il n"a plus un regard pour les atomes terrestres, non videt Dcus. Si l'absurde déborde trop de cette invention monstrueuse d'un Dieu qui abandonne ses créatures après les avoir tirées du néant, le vice ne reculera pas devant la plus effroyable des tentatives : il anéantira Dieu : non est Deus! Puis si, repoussé avec horreur du concert unanime des mondes qui chantent à l'envi l'existence du suprême Créateur, le vice est à la fia forcé d'ajouter sa confession à celle de l'univers tout entier, s'il doit proclamer que Dieu existe, et qu'existant il s'occupe, pour les juger, des actions de l'homme, il se tourne vers la bonté de ce Dieu dont il hait l'existence et le regard, il le proclame bon jusqu'à d'impardonnables faiblesses, bon jusqu'à d'impossibles et iniques pardons : Deus non j'cquiret isla.
1 Psal. CXXXVIII. — i Vôx\. GXX XVIII.
Arrière ces insanités de la corruption humaine : voici la vérité dans son jour triomphant et son intégrité vengeresse. Dieu voit tout, Dieu intervient en tout. Regard universel, regard inévitable, regard incessant : tel est le regard de Dieu sur nous. — Intervention juste, puissante, active, où les bons trouvent leur récompense, les r,-iécliants leur châtiment : telle est l'intervention divine dans la vie et les actions de l'homme <.
I. — Le regard de Dieu sur nous est un regard universel. Il embrasse notre existence dans sa durée entière. — Il en scrute tous les actes. Les opérations les plus intimes de l'âme, les secrets que l'ombre la plus épaisse ensevelit, nos pensées les plus cachées, nos volontés les plus inaccessibles, ce que nous dérobons aux yeux les plus perspicaces et les plus scrutateurs, tout cela n'a, pour le regard divin, ni ombre ni mystère. — Ce regard pénètre plus avant encore : il domine les temps, il perce dans l'avenir, le formidable mystère de nos destinées se déroule devant lui, et ce que nul homme au monde ne peut connaître, ce que nous-mêmes ignorons absolument : quelle sera la solution de notre existence, quel est le terme où nous aboutirons un jour ; Dieu le voit. — Et cette science, si universelle dans son étendue, est merveilleusement pénétrante dans le détail ; elle n'embrasse pas seulement ma vie dans son ensemble, elle en scrute les parties les plus infimes, elle en saisit les plus imperceptibles points. — Mais quoi ! cette science divine dont je suis comme enveloppé et englouti, cette science qui me pénètre pour me mettre à nu et m©
i Psal. CXXXVIII. : . ' 1
•scruter tout entier, cette science est l'océan sans rivage, l'immensité sans horizon, dont les siècles inconnus, dont les éternités sans limite, dont le passé le plus lointain, dont l'avenir le plus insondable, forment le domaine propre et le champ d'action victorieux. Si l'œil de Dieu embrasse de tels abîmes, combien plus perce-t-il dans mon étroite et chétive nature ? Si l'immensité des choses s'illumine à son éclat, combien plus ma vie est-elle tributaire de son invincible science ?
1. Seigneur, vous m'avez éprouvé et vous m'avez connu; vous avez connu mon repos et vous avez connu mon réveilK Réveil et sommeil, berceau et tombe, travail et repos, douleur qui plonge dans les profondeurs d'un sépulcre, prospérité qui écarte les ombres, déchire les linceuls, fait surgir aux joies de la lumière : telles sont les phases diverses dont une existence est composée ; or Dieu les a toutes sous son regard, il en suit le cours ou tourmenté ou tranquille, et préside à leurs multiples péripéties. Quand l'homme, faisant son entrée dans la vie, n'a pour premier domaine qu'un berceau, pour annonce qu'un cri de douleur, pour appui que la faiblesse et l'impuissance, Dieu veille sur ce frêle atome détaché du néant et tombé dans la vie comme ces victimes d'un naufrage, échouées entre des immensités menaçantes, sur quelqu'ile inhospitalière de l'Océan. Les chocs si rudes de l'existence, des besoins inouïs, des détresses sans égales feraient de notre berceau un sépulcre ; mais Dieu veille, U connaît notre lever, notre apparition à la vie : il députe vers nous deux êtres qui, après avoir en son nom commandé au néant, par son
î Psal. C XXXVIII.
ordre encore écartent de notre frêle existence les dangers où elle périrait infailliblement. Et si le regard divin plane sur notre berceau, il se repose aussi sur notre tombe. Notre triste agonie déroule sous ses auspices ses péripéties douloureuses, et trouve dans ses tendresses un suprême rayon de sérénité et presque de joie. Que Dieu est maître à ces deux extrémités de notre vie ! Pendant le cours de nos années, quand nous jouissons de la plénitude de notre être, de l'exercice puissant et facile de notre liberté, peut-être l'illusion est possible : trompé par le jeu si" libre de nos facultés, jaloux de notre royauté et de notre indépendance, nous reléguons la suzeraineté divine dans le lointain de l'oubli, Dieu n'est plus devant notre regard. Mais dans ces deux actes qui circonscrivent notre vie entière, naître, mourir, comment méconnaître la puissance étrangère et supérieure qui, sans nous, nous appelle à l'existence, et sans nous nous force à nous en retirer ? Quel mortel, fût-il un roi du génie, du glaive ou de la fortune, a connu Vheure de son lever à la vie? Quel mortel connaîtra l'heure de son repos dans la tombe? Seigneur.., vous seul vous avez connu mon réveil et mon repos *.
Cette puissance du regard divin qui atteint notre existence, de l'une à l'autre de ses extrémités, en pénètre aussi le tissu tout entier. Deux' actes composent notre vie : le travail et le repos. Le Psalmiste trace ainsi le tableau de l'homme dans ces deux phases de son existence : Vous avez fait descendre les ténèbres et la nuit est venue... Le soleil se lève... L'homme se rend à ses labeurs cl il travaille jusqu'au soîr^. La même main divine qui ramène la nuit sur la couche de notre repos, ouvre à notre
1 Psal. CXXXVIII. — 2 Psal. CIIÎ
activité le champ lumineux du jour; et. dans la nuit obscure comme sous les jeux du midi, son regard vigilant compte nos heures, suit nos actes, marque nos mérites et apprécie notre vie. Insensé qui méconnaît un juge si incorruptible, ingrat et pervers qui outrage, par son indifférence ou sa révolte, une si maternelle Providence et de si constants bienfaits. Durant le jour «Dieu connaît notre vie. » Qu'est-ce pour Dieu que « connaître notre vie,» cognovistiresurredionem meam? Dieu soutient toutes nos facultés, Dieu verse à flots dans tout notre être les puissances et les activités; il est en nous, comme dit saint Paul, « tout en toutes choses. « Dieu est la lU' mière de notre intelUgence, l'amour de nos cœurs, le ressort de notre volonté, la joie et la vitalité de nos actes, € nous nous mouvons en lui » et par lui; lui seul, « qui porte tout par la parole de sa puissance, >» donne à notre vie et à nos actes leur force, leur perfection, leur fécondité. Puis, quand notre âme fatiguée s'affaisse, quand nos paupières se closent et que nos membres se replient pour le repos, le même Dieu, qui a connu notre lever et a daigné aider à nos efforts tout le jour, lui encore veille à notre couche, préside à notre sommeil, se fait le gardien des heures de notre nuit : Cofjnovisti sessionem meam. — Il ne sommeillera pas, il ne dormira pas, le Dieu qui garde Isra'èl *.
L'homme, durant sa vie, voit s'appesantir d'autres ténèbres et se lever un autre jour lumineux : Nuit de la douleur, résurrection splendide de la prospérité et du bonheur que Dieu seul connaît, et dont il se déclare le seul dispensateur et le seul maître absolu. Qu'est l'homme? Que fera-t-il en face de cette puissance et de
»Psa!.CXX.
ces volontés mystérieuses du Très-Haut? Ah! comme Dieu se joue de ces plans de fortune si habilement dressés! Comme il renverse cette prospérité si solidement assise! Comme il brise entre des mains impuissantes ces coupes si pleines encore de plaisirs et de voluptés! Dieu seul connaît, parce que seul il les fait naître, ces heures où une âme, plongée tout à coup dans une nuit de douleur, semble abandonnée de tous, gémit solitaire sur des ruines, « cherche qui la console! et ne le rencontre pas» : Tu cognovisti sessionem meam*. Mais Dieu, qui ne cesse d'être père alors même qu'il châtie, ou plutôt qui ne châtie que parce qli'il est père, Dieu ne laisse pas un fardeau trop écrasant sur de trop faibles épaules, ni une trop longue et trop furieuse tempête assaillir une barque déjà désemparée; «il ne nous tente, dit l'Apôtre, que d'une manière humaine, » non tentatio nisi humana. A la nuit de la douleur succède le réveil de la lumière et de la joie, et, comme chantait le Psalmiste, nous avons été comblés de joie pour les jours où nous avons été humiliés, pour les aimées où nous avons connu la douleur^. Merveilleuse Providence, Elle forme de douleur et de joie le tissu de notre vie entière, elle nous fait passer tour à tour par une souffrance, qui nous purifie, nous détache, nous élève, nous humilie, puis ensuite par une prospérité qui refait notre âme, exalte notre gratitude, donne à notre piété et à nos œuvres saintes de nouvelles facilités et de nouveaux élans. 0 Dieu, vous avez connu mon repos et mon lever.
Le regard de Dieu qui embrasse notre vie dans son ensemble, en pénètre aussi les plus imperceptibles
1 Psal. GXXXVIII. — 2 Psal. LXXXTX.
• détails. De bien loin vous décomres mes pensées, vous scrutez vies sentiers; les voies par où je marche vous sont familières, la parole n'est pas encore sur mes lèvres que déjà vous savez îoutK Doctrine glorieuse, doctrine ineffablement douce, doctrine cà jamais formidable. 0 mon Dieu, qu'est-ce que Vhomme pour que vous le visitiez aiîisi ? mus sommes Pobjet de l'attention divine, nous absorbons la sollicitude du Roi des cieux ; il nous suit, nous accompagne, nous contemple, Dieu fait tomber son regard sur les enfants des hommes^, rien ne lui échappe des mille détails de notre vie, il prend un intérêt infini à tout ce qui nous touche ; une pensée de notre mtelhgence, un soupir de nos cœurs, une larme de nos yeux, une résolution généreuse, un filial repentir, un élan de reconnaissance, un cri d'amour, trouvent dans ce tendre Père, dans cet ami dévoué, dans ce cœur si infiniment aimant, un écho plein d'énergie, une complaisance riche de bénédictions et de récompenses. « Un verre d'eau froide donné en son nom ne perdra pas son prix éternel. » Quel bonheur et quelle gloire de vivre sous un regard si noble et si grand ! Quelle dignité de l ame chrétienne d'arrêter ainsi en chacun de ses actes les pensées et les complaisances divines ! 0 enfants des hommes, pourquoi vous attacher ainsi à la vanité, pourquoi courir ainsi après le mensonge^ 1 Quoi \ si un regard mxortel et éphémère s'attache un instant sur vous, si une admiration, si une louange vous flattent, si quelque adulation décevante parvient jusqu'à vous, vous voilà transportés et ravis... Insensés! Que vous valent ces complaisances humaines? Que vous apportent ces adulations ridicules ? Que font-elles de vous, sinon le mépris
» CXXXVIII. - 2 Psal. XIII. - 3 Psai. ly.
et la risoc des cicux? Voici que le Très -Haut vous contemple, voici qu'il vous olîre de placer en vous «< ses complaisances » et son amour, et vous vous détournez, et vous fuyez, et vous méprisez ! Vx qui speriiis, nonne et ipse spenwis^? — En même temps qu'il fait notre gloire, le regard divin, incessamment fixé sur nous, est notre plus délicieuse consolation. Quelle douceur de nous savoir vus, remarqués, plaints quand nous souffrons et que la souffrance tient éloignée de nous la troupe égoïste de nos amis d'autrefois! Aux jours de nos douleurs, quand la ruine nous renverse, que l'humiliation nous découronne, que la maladie nous brise et nous couche impuissants sur un lit de tortures, d'ordinaire le monde s'éloigne de nous, ou, s'il nous approche encore, il nous est ce que furent à Job ses amis maladroits et cruels, il nous fatigue de ses consolations frivoles, ou nous exaspère de ses insensibilités et de ses égoïsmes. Oh ! qu'alors il est doux de se savoir sous l'œil d'un ami, entre les bras d'un père! Qu'il est doux de voir à son chevet un consolateur tel que Dieu! Dieu qui suppute chaque douleur et prête l'oreille à chaque cri de notre nature torturée ; Dieu qui compte chaque acte de résignation, chaque invocation de nos cœurs pour y i'éoondre par l'onction de sa grâce et l'efl'usion de son amour, 0 Dieu, vous-même avez remué toute ma couche aux jours de mon infirmité -, 0 Dieu, tic bien loin vous découvrez mes pensées'^ ! Formidable et vengeresse révélation ! Quand je me crois sûr de l'obscurité où je m'enveloppe, quand mes iniquités sont recouvertes d'un voile impénétrable, quand cette passion honteuse a réussi à cacher ses ignominies, quand ces injustices
1 loai. xxxuu -- 2 Psal. XL. — '> Psal. CXXXVIII.
sont Fcstées inconnues et impunies, quand cette trame odieuse, quand ce piège homicide a pu sans obstacle perdre un rival détesté, détruire une prospérité importune, assurer une vengeance implacable, quand, criminel devant Dieu, « je suis en bénédiction devant les hommes, « îniquus henedicitur, tout à coup me voici environné d'une étincelante lumière, tout est découvert ! tout est surpris! tout est à nu! Malheureux, tu croyais à la nuit comme à un im^ pénétrable refuge, passe sous le regard de Dieu qui t'illumine, subis ses mépris, et sois écrasé sous ses foudres !
Nous arrêter à nous-mêmes et aux détails de notre vie, ne serait pas donner au regard et à la science de Dieu toute sa majestueuse étendue. Le chant du Psalmiste s'élève, élevons-nous avec lui. Voici, ô Dieu, que vous avez tout connu, le passé comme le présenta La science divine remplit avec autant de facilité l'océan des âges qu'elle embrasse l'étendue de mes jours. Quelles sontelles « ces choses antiques, » cognovisti antiqua, dont parle le Psalmiste ? Remontons le cours des siècles, multiplions-les sous notre œil étonné, pénétrons dans l'éternité qui nous précède et s'étend devant nous comme une immensité sans limite : Voilà « les siècles silencieux, » voilà les grands abîmes dont les impénétrables profondeurs défieront à jamais tout autre regard que le regard de Dieu. Mais ces abîmes, Dieu les illumina de sa toute science ; ces âges inconnus, « ces siècles muets, » furent tous remplis des œuvres divines, Dieu y déroula ses vastes desseins, et, selon la profonde révélation de saint Paul, « ce que l'œil de
» Psal. GXXXVIII.
l'homme n'a pu percer, ni son oreille entendre, ni ?on cœur concevoir, » « Dieu le préparait pour notre gloire. » Que préparait Dieu dans ces siècles inconnus de nous, ou plutôt dans cette éternité qui est avant les siècles, ante tempora sœmlaria ? Dieu déroulait devant son regard les ineffables mystères dont nous sommes si magnifiquement dotés ! Il comteraplait son Verbe fait chair, il mettait en lui par avance « toutes ses complaisances, » et concentrait en lui tout son amour. Cette grandiose idée avait frappé saint Augustin, et c'est elle qu'il développe dans son commentaire du Psaume qui nous occupe. Le grand Docteur ramène là toute l'explication des premiers verïïets. Dès les premières paroles, c'est Jésus-Christ qui parle, et qui rend compte de cette prescience divine enveloppant dès l'éternité le mystère de l'Incai'nation. Seigneur, vous m^ avez éprouvé et vous m'' avez connu ; vous avez connu mon coucher et mon lever \ vous avez connu l'humiliation de ma chair, le repos de ma tombe, le coucher de ma gloire, puis vous avez connu le réveil de ma vie et la splendide résurrection qui m'a donné l'immortalité «' à la droite de la suprême grandeur. » Vous avez connu les choses antiques comme vous connaissez les choses présentes. Quelle magnifique étendue du regard divin, le ciel et la terre, l'innombrable famille humaine, le monde angélique plus innombrable encore, l'univers physique avec ses richesses, ses secrets, ses profondeurs impénétrables, tout est à nu devant le regard de Dieu. Et pour ce regard toujours victorieux, si le passé n'a pas d'ombres ni le présent de secret, l'avenir n'a pas de voile ; Dieu contemple ce qui n'est pas
» Pasl. CXXXVIII.
encore à la même lumière qui lui découvre ce qui est, « et rien n'est caché devant Dieu ^ . »
Et d'où vient à Dieu ce regard auquel n'échappe ni le passé, ni le présent, ni l'avenir ? Dieu fait tout, opère tout, décrète tout, « il compose les siècles, >> « tout est fondé en lui, >■> « par lui tout a été fait, et rien sans lui n'a été fait de ce qui a été fait. » Comment Dieu ignorerait-il son œuvre ? Avant de la réaliser, elle est en lui, elle se déroule tout entière dans sa suprême et infinie intelligence, in ipso movemur et sumus. Comment mon être aurait-il quelque secret pour le Dieu qui l'a créé, qui le meut, qui le pénètre, qui en retient et en fait agir tous les ressorts ? Ecoutons David dans notre Psaume : 0 Dieu, vous m^avez formé, et vous avez fosé votre main sur moi. Cette intelligence, vous l'avez faite, vous lui imprimez l'activité et vous la remplissez
*«I1 y a dans l'être de Dieu une force représentative de différents objets, et des divers temps où. ces objets existent, et cette force, ce miroir éternel, si je puis parler ainsi, ne met aucune composition, aucune multiplicité ni diversité dans cette essence divine. Quand nous sommes témoins des changements qui arrivent dans les créatures qui nous environnent, nos idées suivent ces divers états. Elles changent suivant que ces créatures acquièrent de nouveaux rapports. Nos idées sont successives comme les dilférentes manières d'être que nous remarquons. Elles se multiplient, se combinent, se divisent, selon que nous sommes affectés de la multitude, de la combinaison, du nombre, de la diversité des situations où nous voyons les êtres qui tombent sous nos sens, et quand ces objets cessent de nous affecter, nos idées s'évanouissent aussi. Voilà ce que nous sommes, et Dieu n'est rien de tout cela. Dans lui c'est une science lixe, immuable, simple, et g^ui comprend, qui distingue tout » (Bertftier.)
de lumière. Ce cœur, vous l'avez créé, vous en dirigez les mouvements, vous en suivez les impressions diverses, vous en comptez tous les battements. Je suis un être libre, mais cette liberté que je sens en moi, je sens aussi, je comprends à ne pouvoir m'y méprendre, que vous la mouvez, sans m'enlever sans doute la responsabilité et le mérite de mes actes, mais sans vous enlever à vous-même le domaine absolu et la motion souveraine qui sont à vous. Du haut du ciel, Dieu regarde, Dieu voit tous les enfants des hommes ; du séjour qu''il habite, il fixe son regard sur tous ceux qui habitent la terre \ Est-ce un regard impuissant, brisé par les obstacles, épuisé par l'éloigneraent, arrêté par quelque secret que le cœur humain opposerait victorieusement à sa recherche ? Non certes ! Comment Dieu se verrait-il tenu à l'écart, et, pour ainsi parler, mis à la porte des cœurs, quand ces cœurs, c'est lui qui les forme un à un, en sollicite les mouvements, en fait jouer les ressorts ? C'est Dieu qui a façonné un à un tous les cœurs ; c'est lui qui pénètre le secret de toutes les actions ^. Quoi ! le Dieu qui nous pénètre, qui nous enveloppe de l'océan de sa lumière, le Dieu qui est plus présent à nous que nous-mêmes, qui est leprincipe de la double lumière de notre intelligence et de nos yeux, le Dieu par lequel seul nous nous voyons, ce Dieulà ne nous pourrait lui-même contempler! Insensés, ayez donc une fois de l'intelligence ! Sots, sachez une fois réfléchir ! Celui qui fait l'oreille, celui-là n'entend pas ? Celui qui a façonné Vœil, celui-là ne voit point '. ? 0 homme, cesse tes infirmes raisonnements, ou plutôt tes difficultés extravagantes : Dieu est là , Dieu meta nu
1 Psal. XIII. — 2 Psai. XXXII. — 3 Psal. XCIII.
tout ton être: « Dieu étincelle dans ton cœur, « Dieu te pénètre, te contemple, te juge : Dieu connaît les pensées des hoiwnes K Pourquoi? Comment? 0 Dieu, vous m'avez formé et vous avez posé sur moi volrç main.
2, La science de Dieu, en • même temps qu'elle est universelle, est donc aussi inévitable. Le Psalmiste continue. La science que vous avez de moi est merveilleuse : elle est puissante, elle est invincible, je ne puis rien contre elle. Oib fuirai-je loin de votre esprit ? Où me cacher pour éviter votre visage ? Si je monte aux deux, vous ij êtes ; si je descends aux enfers, vous voilà. Si je prends mes ailes dès l'aurore et que faille établir ma demeure au-delà des mers, c'est votre main quim'y mène, c'est votre droite quim'y soutient. Et j'ai dit : peut-être Vobscurité m'enveloppera, et voici qu'au sein de mes délices la nuit elle-même resplendit ; cor la nuit pour vous n'a pas d'ombres, la nuit est nulicuse comme est le jour, ce qu'est la lumière, les ténèbres le sont pour vous -. Si tel est sur nous le regard divin, si à ce point sa science est invincible et inévitable son investigation, quelle folie à l'homme de les méconnaître, ou de les oublier, ou de les braver ! Qu'allons-nous faire, que tenter, que poursuivre, pour nous mettre à l'abri de ce formidable regard ? Devant le regard de l'homme, deux moyens s'offrent et réussissent : l'éloignement et l'obscurité. Je veux faire le mal et le faire a l'aise : je m'éloigne, je fuis tout œil importum, je dis avec Caïn : « sortons, allons à l'écart ^. » Je veux ensevelir mon crime, je veux sans honte assouvir ma passion, je cherche l'obscu-
1 Psal. XGIII. 2 — Psal. GXXXYIII. — ^ Gènes.
rite, et, si elle me recouvre, je suis tranquille et je jouis. Mais à l'égard de Dieu ai-je ces deux ressources ? Ai-je l'obscurité ? L'homme l'a cru follement. Tant que dura son innocence, il fut à l'aise avec son Dieu; quand la nudité de sa chair l'avertit du dépouillement hon* tciix de son drae, quand il eut peur de Dieu, il tenta de mettre entre Dieu et lui la double barrière de l'éloignement et de l'obscurité, il s'enfuit et se déroba sous l'épaisseur du feuillage. C'est l'invincible pente de l'humanité pécheresse : elle 'n'a plus cessé cette tentative extravagante ; dans tout le cours de sa lamentable histoire, nous la voyons préoccupée de se dérober aux atteintes de Dieu. Pauvre insensée, comment réussir ? Nous essayons la fuite : quelle fuite nous éloigne jamais de Dieu ? Voici les fuites les plus lointaines, voici les plus profondes et les plus impénétrables retraites ; captif sur cette terre, enfermé sur cet îlot étroit, entre d'incommensurables immensités, je tente d'échapper à ma prison qui m'arrête : voici l'étendue des cieux, je m'y élèverai, je me déroberai parmi ces astres qui y roulent, dans ces muettes solitudes, où l'œil ne perce plus, où ne se peut plus entendre l'écho de la parole humaine, d'où il semble que Pesprit ûe Dieu se soit lui-même retiré : 0 Dieu ! tu illic cs\ « vous y êtes, » < votre gloire est plus haute que les cieux, >» votre puissance les domine, votre œil les scrute, votre présence les remplit. Et comme vous y êtes dominateur! « Si tu t'élevais dans les hauteurs avec la puissance de l'aigle, si tu plaçais ton nid au milieu des astres, je l'arracherais de là, dit le Seigneur ! » Si je m'élève au ciel^ vous y êtes -. Je puis tenter une autre route et
i Psal. GXXXVIII. -^ 2 Psal. GXXXVIII
pénétrer d'autres immensités : si le ciel est plein de Dieu, je me déroberai dans les abîmes, je les scruterai, je les descendrai tous jusqu'à ce que je parvienne « à cette terre ténébreuse, couverte des ombres de la mort. » Je descendrai jusqu'aux enfers. 0 Dieu ! vous ai-je fui ? vous ai-je évité ? N'étes-vous plus là, fixant toujours sur moi votre formidable regard ? Si je descends jusqu'aux enfers, vous voilà! toujours présent, toujours inévitable, toujours vainqueur. Que me reste-t-il, repoussé du ciel, repoussé des abîmes, que de chercher sur la terre même quelque secret abri ? Dès Vaurore je prendrai mes ailes et j'irai fixer ma demeure audelà des mers ^ Pauvre insensé ! Et voici que non-seulement tu y retrouveras ce Dieu que tu veux fuir, mais, durant cette course à travers les mers, il ne t'aura pas quitté un instant ; ton essor était soutenu par sa puissance, et c'est porté dans sa divine main que tu as franchi l'immensité. 0 Dieu, c'est votre main qui m'y mène, c'est votre droite qui m'y soutient. Répète donc, ô homme, ô pécheur, ô malheureux fugitif, répète ces paroles du Psaume qui, ente rappelant l'impossibilité de fuir Dieu, te ramèneront dans les bras de sa miséricorde pour éviter le fouet sanglant de sa justice : 0 Dieu, où irai-je loin de votre esprit? Où, fuirai-je de devant votre face ^ ?
Nous cherchons ailleurs encore que dans l'éloignement un abri contre Dieu et nos remords, nous demandons à la nuit ses voiles impénétrables, et nous nous rassurons cachés dans ses sombres replis. Mais Dieu ? Y a-t-il une nuit pour Dieu? Et si pour le regard divin toute nuit s'illumine et devient le jour le plus radieux, où est notre refuge ? Comment échapper aux formida-
* Psal. GXXXVIII. — 2 Psal. GXXXYIII.
18 DIEt
bles investigations delà suprême justice? Notre crime échappe aux yeux impuissants do l'homme : qu'importe s'il étale au grand jour de la justice divine ses ignominies et ses provocations ? Dieu illamine mes ténèbres. 0 mon âme, garde-toi de t'en plaindre, c'est miséricorde, c'est protection. Il illumine ta nuit, il triomphe de tes ténèbres, pour te retenir par la crainte de sa justice, pour te sanctifier par le sentiment si puissant et si douxd-e sa présence. Malheur à l'homme dont les ténèbres ne sont plus illuminées par la pensée de Dieu! malheur à l'homme qui «obscurcit ses ténèbres, » comme parle saint Augustin, qui rend son obscurité invincible et sa nuit désespérée par l'obscurcissement de sa conscience, par l'extinction de ses remords, par la perte absolue du sens moral ! « Quels sont ceux qui obscurcissent leurs ténèbres ? Ces hommes mauvais, ces hommes pervers, qui, en péchant, se couvrent d'ombres, et en n'avouant pas leurs fautes, en les défendant, rendent plus obscures leurs ténèbres, plus impénétrable leur nuit. Si vous péchez, assurément vous êtes dans les ténèbres; mais si vous confessez ces péchés, 'vous méritez que ces ténèbres soient illuminées de Dieu ; si au contraire vous en prenez la défense, vous obscurcissez votre obscurité *. » 0 mon Dieu, que me reste-t-il, et
» Saint Augustin, in Psal. CXXXVIII. — Nos saints docteurs adoptent volontiers pour ces versets une explication moins littérale de beaucoup, mais si grandiose et si belle, que l'Église semble l'avoir voulu consacrer dans son chant triomplial de VExullet. La nuit pèse sur le monde depuis la prévaricalion de l'Eden : Qui dissipera l'horreur de cette nuit ? La sagesse humaine l'a tenté et n'a réussi qu'à obscurcir cette affreuse oliscurité, et à plonger dans des ténèbres plus noires une lri)él)reuso humanité. Nuit profonde, nuit désastreuse, nuit pleine de dou-
qiVattendez-vous de moi, sinon que je confesse mon impuissance et votre triomphe ? Je me rends, je me soumets, je suis l'heureux vaincu de votre force, et la défaite qui m'enlève à votre justice me donne à votre amour. Je confesse^ ô Dieu, que votre magnificence jette un formidable éclat; vos œuvres sont admirables ; mon âme en demeure 'profondément-pénétrée ^
3. Regard de Dieu, regard incessant, éternel. Nonseulement Dieu pénètre actuellement tous les secrets de mon être, mais son regard perça où nul autre regard n'eut accès. Qui connaît le secret de la germination d'une fleur ? Qui sait le mystère du grain de blé que recèle la terre, qui s'y dissout, qui y germe, qui s'y transfigure, pour s'échapper, tige gracieuse et ferme, aux splendeurs du printemps ? La science peut savamment analyser les phénomènes de mon être, son regard ne pénètre pas jusqu'à ma substance; son scalpel se promène à travers les merveilles de ma structure, que découvre-t-il du mystère de ma vie ? Et si l'homme est incapable de connaître sa propre existence, durant les jours où cette existence s'épanouit sous son regard, combien plus, quand une mystérieuse puissance l'inaugure dans le secret du germe, dans le mystère de la
leurs et de désespoirs, qui lui rendit l'espérance, et en transfigura l'horreur ? Le Christ Jésus qui descendit, y versa sa lumière, en dissipa les ténèbres et la fit resplendir au-dessus du plus radieux des jours. Nox iUuminatio. Et le Psalmiste ajoute : in deliciis meis, car Jésus-Christ n'a pas été seulement la lumière du monde, il s'en est fait < les délices, b a Quomodo est nox. illuminata? Quia Christus descendit in noctem... facta est mihi nox in deliciis. Deliciae nostrae Christus. » (S. Augustin. Explanatio in Psalm. CXXXVIll.)^^ Psal. CXXXVIII.
première et impénétrable formation, n'y peut-il ni rien comprendre, ni rien apercevoir. Or où le regard humain se brise, le regard de Dieu pénètre et triomphe. L'ébauche de mon corps ne vous élait point cachée, 6 mon Dieu, (jUancl je me développais en secret, comme la plante dans les entrailles de la terre. Votre regard suivait ma masse informe ; tous nous sommes inscrits déjci dans votre Livre, nos jours se comptent, quand pas un de nous n'est encore né ^ 0 science divine ! 0 inévitable regard ! Comment échapperions-nous à tes investigations victorieuses, quand tu illumines des jours qui no sont pas encore éclos ?
II, — L'impiété ou l'étourdcric élève deux^accusations contre Dieu considéré dans sa Providence, L'une lui refuse le regard : « Dieu ne voit pas : » Nonvidehil Deus: l'autre lui refuse, la sollicitude : « Dieu ne s'occupe pas, » Deus non requirct. Nous avons médité sur la réalité de la divine science, méditons sur la i-éalité de la divine intervention. Non, Dieu ne reste pas devant le genre humain, dont il est le père, a quo omnis paternitas, dans l'indifférence dénaturée qui traliit le faible et la victime, en ne châtiant pas l'oppres-. seur. Non, Dieu ne voit pas d'un œil également impassible le crime heureux et la vertu gémissante. Non, souverain Ordonnateur des choses, Justice suprême et Sagesse infinie, il ne laisse pas les générations tomber au hasard dans l'abîme du néant, terme égal de l'impiété qui l'a outragé et du dévouement qui l'a servi. Deus justus judex. Le mot qui suit, dans lePsaïune, résout une
» Psal. CXXXYllI.
DIKU 21
objection formidable, et donne à un problème obscur une victorieuse solution: Deus justus judex, palieus. « Patiens. » Dieu a pour lui le temps : est-il obligé de s'irriler tous les jours, pour maintenir les droits de son incorruptible justice ? Que fait Dieu? Dieu suit du regard
tous les enfants des hommes, afin qu'il voie Nous le
comprenons, c'est là une figure, une expression appropriée à notre langage et à nos conduites : Dieu n'a que faire de cet examen pou voir, pour connaître, pour apprécier les mérites de ci lacun : tout vient se peindre d'un coup dans le miroir du sa toute science. L'Écriture veut nous apprendre cette vérité fondamentale, que Dieu n'est ni aveugle, ni indifférent, ni impuissant; il regarde, ilconnaît, il juge, il récompense, il punit. En quoi se montre sa sollicitude ? De quoi se compose cette suprême intervention de Dieu danslei:. choses humaines ? En deux actes souverains, où se résument pour nous-mêmes toutes nos destinées: Dieu chérit et récompense les justes; Dieu hait et châtie les pécheurs.
0 Dieu, que vos amis sont comblés d'honneurs! que leur royauté est puissante outre mesure! je les compte, ils se multiplient comme le sable de la mer. Je me lève après ma veille, me voici encore avec vous ' occupé à considérer cette gloire, à énumérer ces splendeurs, à nombrerces multitudes. Regardons de près cette merveille de la glorification des saints-: Voici l'une des plus prodigieuses œuvres de Dieu. Trois splendeurs couronnent les justes et les amis de Dieu : les honneurs dont Dieu les comble et que le
Plusieurs interprètes, avec saint Augustin, appliquent ces paroles à Jésus-Christ ressuscité du tombeau et présent a Dieu dans les gloires de la Résurrection. Ce sens, très-grand et trèsbeau sans doute, no peut être néanmoins qu'un sens approprié.
ciel et la terre leur rendent à l'envi, nirnic hunnrificati sunt : la force invincible de leur royauté, confortalus principatus ; l'innombrable multitude de leur troupe, super arenam multiplicabuiitur '.
QuandDieutravailleàfairesongrand chef-d'œuvre, qui est le Saint, il suit son plan, uniforme toujours, le môme partout; il bâtit sur le néant, iljprend le rien, il emploie pour son édifice d'or et de pierreries les plus viles matières, ignobilia miindi elegit Deus'^.Yoyezce pauvre, ce misérable, ce mendiant, « rebut de tous, balayure du monde : » un jour viendra où des pays entiers tressailliront à son nom et à son souvenir, où sa cendre sera plus glorieuse que la cendre des rois, où les multitudes apporteront à sa tombe toujours vivante l'hommage d'une vénération et d'un amour qui ne tariront pas. Inconnu et méprisé durant sa vie, rejeté et bafoué du monde, le juste s'épanouit au jour de sa mort, et brille à travers les siècles d'un éclat que le temps semble rajeunir. Que sont devenus les mortels les plus riches et les plus fameux? Qui sait leur nom? Qui s'attache à leur mémoire? Les âges antiques, les générations au sein des quelles ils vécurent furent peut-être remplies du bruit de leur gloire: où sont-ils?Qucls honneurs les couronnent? Quel signe dispute leur tombe à l'indillerence et à l'oubli? Il y a dix-huit siècles, quelque pâtre inconnu, quelque faible vierge, quelque pauvre méprisé, est mort pour Dieu, dans la confession de sa foi et le triomphe de sa vertu : depuis dix-Jmit siècles ce juste remplit l'Eglise catholique et par elle le monde de l'éclat de sa gloire , des milliers de lèvres racontent sa victoire, des milliers de cœurs lui vouent dans la vénération et l'amour un
i Pbal. GXXN.V1II. — - 1 Coriulh.
immortel souvenir, en tous les endroits de la terre les voix se réunissent dans d'unanimes et incessantes louanges. Voilà l'œuvre qui émerveillait le Psalmiste et lui arracliait ce cri d'étonnement: nimis honorait sunt amici tui Deus^ ! Et que doit être le triomphe du saint dans le lieu propre de la gloire, dans le roj^aume où il triomphe, quand sur la terre, dans l'exil, au sein « de la vallée des larmes, » il a laissé après lui de si étincelants sillons ? Quel est son règne dans le ciel, quand est si splendide son règne de la terre ? Car telle est la gloire propre et inaliénable de la sainteté : elle règne. Le saint est plus roi que les rois les plus puissants et les plus absolus. Il a triomphé davantage, il a plus abattu d'ennemis, il s'est élevé sur de plus hautes ruines, il a fondé sur de plus illustres défaites une plus vaste et plus solide domination. Le monde est à ses pieds, l'enfer tremble en sa présence, le ciel obéit à sa voix, la nature n'a plus pour lui de résistance"^, il domine les âmes, il enchaîne les cœurs, il brise les volontés rebelles, il fait plus d œuvres, il renverse plus d'obstacles, il bouleverse plus profondément la société, que ne le peuvent faire les potentats les plus obéis et les plus craints. Louis XIV fut un puissant roi : saint Vincent de Paul un juste dénué de naissance, de crédit, de fortune, de prestige, de puissance. Où des deux est le roi véritable ? Où le conquérant et le potentat ? La royauté du glorieux et illastre Bourbon est à terre, et ses restes diminués n'occupent plus chez plusieurs que la place d'une espérance et d'un désir. Versailles est insensible aux grandeurs évanouies, beaucoup de voi\ s'élèvent pour les maudire, un plus grand nombre pour les méconnaître,
1 Psal. CXXVIII. — 2 Psal. VIII.
et l'oubli méprisant s'attache plus encore que la haine à une gloire que la terre seule avait germé. Le grand roi 2St mort: R^egardez le saint. Quels flots de vie débordent de la tombe de Vincent de Paul! Comme il est là toujours, animant son œuvre, vivifiant ses entreprises, fondant les innombrables asiles de la charité et du dévouement. La cendre de nos rois est froide et inerte, la sienne, non-seulement est vivante, mais elle vivifie tout ce qu'elle touche, elle communique à son contact mystérieux une prodigieuse force d'activité et de conquête. Vincent de Paul, par les apôtres qu'il multiplie, par les œuvres qu'il fonde, par les entreprises dont il est l'âme, remue encore la foule, domine le peuple, transfigure la société, plus que ne le sauront jamais faire les puissances humaines les mieux douées et les mieux servies. Nimis honoratisunt amicitui, Deus '.
A la splendeur, le saint joint la plus étonnante force de résistance. Le saint résiste à tout et triomphe de tout La tempête, qui renverse les trônes, raffermit son au tel; le monde par ses oppositions donne à sa volonté plus d'empire et à ses œuvres plus de persistance et de durée, confortatus est principatus eorum 2. Pv,emontez le cours des siècles, deux spectacles parallèles frapperont vos yeux : les ruines éparses des institutions humaines ; les édifices debout, solides, inébranlables de la sainteté. L'empire romain s'est effondré ne laissant de lui-même que des souvenirs, qui peuvent commander notre admiration, mais n'influent en rien sur notre civilisation moderne; les monarchies barbares se sont partagées les lambeaux du colossal empire, et, après avoir fourni une carrière ou plus courte, ou plus étendue, se sont retirées
i Paal. CXXWUI. - ■ i>t;al CXXXVIII.
de la scène de l'histoire, sans laisser aucune vitale empreinte; le moj'en âge, dans la partie purement politique de son histoire, n'est plus qu'un champ ouvert à nos curieuses investigations. L'âge moderne s'est superposé à lui sans montrer peut-être l'héroïsme de ses rudes vertus, mais professant pour sa barbarie prétendue le plus transcendant mépris. Bref, comme la société romaine, la société politique du moyen âge n'est plus qu'un souvenir refroidi. A côté de cette vaste nécropole des peuples et des intitutions, regardez s'épanouir la vie religieuse de l'Europe. Rien n'apéride ce qu'avait fondé l'Église depuis les siècles dupasse le plus reculé. Ses œuvres sont debout, n'ayant changé que ce qu'il fallait pour suivre la société dans ses transformations diverses, et s'accommoder àses nouveaux besoins. Le code qui régissait cette Eglise primitive est celui auquel nous obéissons, les voix que les Saints de ces premiers âges faisaient entendre sont nos voix au sein de la société moderne, les ordres monastiques qui fécondèrent et illuminèrent la vieille Europe ont traversé sans dépérissement ni altération les siècles et les révolutions qui ont jonché le sol de ruines ; les fils de saint Benoît défrichent nos terres incuites et cultivent les intelligences et les cœurs plus incultes encore de nos populations retombées dans la barbarie civilisée du xixe siècle ; les fils de saint Dominique font retentir de leurs voix puissantes les vieilles basiliques, où leurs ancêtres avaient prêché ; le séraphique François d'Assise continue parmi nous son apostolat d'amour, et accomplit dans les âmes les merveilles que les anciens âges ont contemplées ; tous les saints de Dieu ont gardé leur sceptre, ceint leur couronne, et conservé sur leurs royales épaules leur pourpre sans déchirure; tous les autres pouvoirs ont été
renversés et traînés l'an après l'autre aux gémonies; les dynasties épuisées ont couché au tombeau leurs reste, sans honneur et sans puissance; la mort a envahi tout ce que les siècles qui précédèrent comptaient d illustre et de fort, pour les justes seuls la parole du Psalmis.e a été dite et s'est vérifiée: 0 Dieu, que vos amis soU dans la gloire, et quo leur royauté s'est trouvée affer-
Titie ' l
La troisième glorification des Saints de Dieu est dans leur nombre : Je les compte, etvoki qu'ils se multiplient fardessus les grains de sable de la mer; après toute une veille je me retrouvera mon dieu, près de vous ^ toujours impuissant à ce calcul impossible. La gloire divine se montre partoutdans la miiltipUcation des chefs-d'œuvre, devant la profusion sans Umite de ses magnificences et de ses splendeurs. Une seule étoile est un monde de prodiges et Dieu s'est plu à les multiplier comme à l'infim dans l'immensité. Un seul saint apparaît, à qui le contemple de près et dans le détail, comme une création merveilleuse, et Dieu en a peuplé sans mesure le firmament de l'Eglise. Et de même qu' «une étoilediffère d'une autre étoile >. Dieu a misdans la physionomie de ses Samts la plus étonnante variété. Les voici, dans leur innombrable multitude, dansleur variété infinie; Dieu les forme dans les cités populeuses, au milieu dutumulte et au sem des tourbillons du monde le plus dissipé, il les forme aussi dans le tranquille silence de la solitude et du désert. Le ^aintsera tantôt le rude enfant de la plus rustique simplicité, il sera prince ou pâtre, grand seigneur ou roturier Parfois Dieu le va prendre dans les pays les plus pohccs,parfois il le fait surgir des terres les plus barbares, et
1 Psal. CXXXVIII. - 2 Psal. CXXXVIU.
s'épanouir au soleil inconnu des régions les plus lointaines. Même profusion, même variété merveilleuse, dans les conditions et les fortunes. Le pauvre et le mendiant prendront place à côté du riche dans la vénération des peuples et le culte de l'Éfçlise : Labre, le pèlerin exténué de misère, partagera la divine pourpre avec Louis IX, le plus grand de nos rois. Dieu répand à profusion des saints dans toutes les conditions de la vie; il leur fait manier l'humble outil de l'artisan ou le glaive du guerrier, ou le sceptre de la justice ; il les mêle à toutes les scènes de la vie du monde, leur fait parcourir toutes les positions et refléter sur chaque fortune l'éclat de leurs célestes vertus. Et comme il les tire de partout.il les tire aussi de tous les âges. Il s'est plu à poser la couronne de la sainteté sur des fronts de treize ans, parfois aussi l'âge mûr a, par son ordre et sous l'action de sa grâce, livré la suprême bataille contre les convoitises, les passions brûlantes, l'entraînement des choses terrestres, les sollicitations du monde, les pièges de l'enfer! Tantôt Dieu a tiré sa louange la plus parfaite delabouche des petits enfants à la mamelle \ tantôt il a posé sur la tête blanchie du vieillard la couronne de gloire et d'honneur. Que de missions diverses Dieu confie à ses Saints ! Quelle physionomie différente il leur imprime. Ceux-ci resplendissent de l'éclat des vierges, ceux-là revêtent la pourpre du martyre, d'autres vieillissent dans les veilles de la méditation, leur intelligence s'illumine de la science divine, leur bouche vénérable rend des oracles, et « tous sur leurs lèvres viennent chercher les dictâmes de la vérité. » Il en est qui, au fond des cloîtres solitaires, chanteront s^pî fois le jour et durant
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les heures de ^aîiuif, les louanges du Très-Haut; d'autres, au milieu des foules, à la suite du Sauveur du monde, feront entendre le tonnerre des vérités divines, et ouvriront « aux peuples assis à l'ombre de la mort » « les routes de la vie. 0 glorieuse armée! »0 multitude de triomphateurs ! 0 innombrable assemblée des Saints ! Ni sur la terre ni dans le ciel, l'œil ne suffit à les compter. Sur la terre le calcul vainement s'y épuise, après toute une veille je me lève, et me voici toujours devant vous* et la merveilleuse réunion des justes vos amis. L'Église essaye de les honorer tous: aucun diptyque n'y peut suffire, aucun martyrologe ne les peut tous contenir. Est-ce que dans Sion 011 ne s'écriera lias: un et puis un encore est né en elle; c'est elle qu'a formée le Très-Haut, Dieu seulponrra inscrire dans les annales des peuples et des dynasties tous ceux qui furent dans l' Église 2. Stupéfaite de tant de gloire, l'Église, contemplant la multitude de se» saints, entonne son chant triomphal: « Le ciel et la terre sont remplisde la majesté de votre gloire. C'est Vous que glorifie le chœur majestueux des Apôtres: Vous, l'étincelante multitude des Prophètes; Vous, la blanche armée des martyrs; Vous, que par toute la terre célèbre la sainte Eglise,. » Au ciel, « au milieu des splendeurs des saints, » la multitude des justes s'offre aux regards, aussi impossible à énumércr : « Je vis une foule immense que personne ne pouvait compter, multitude composée de toute nation, de toute tribu, de toute langue. » Il est dit dans les Psaumes que Dieu a multiplié les enfants des hommes 'K Quand il apparut à Abraham, pour lui annoncer les o-loires futures des « croyants, » il lui montra la multitude des étoiles qui étincelaientau ciel,etlui dit: «Regarde
i Psal. CXXXVIII. - 2 Psal. T.XXXVIII. — » Psal. XI.
le ciel et compte les étoiles si tu le peux. Et Dieu lui dit : ainsi sera ta race. « Dieu lui avait représenté déjà sous une autre figure la multiplication prodigieuse, à travers les âges, de la famille des enfants de Dieu. « Je ferai ta postérité comme est la poussière du sol Si quelqu'un peut compter les grains de la poussière, il pourra aussi compter la postérité.» C'est cette magnifique promesse, cette miraculeuse fécondité de l'Église de la terre, cette resplendissante multitude des élus du ciel, que le Psalmiste chantait: J'essayerai de les compter : ils sont plus nombreux que les sables de la mer, j'y passe la veille de la nuit, et me levant, me voici toujours devant toi ^ Ah ! voilà bien le regard de Dieu sur les justes, voilà l'action de sa Providence sur les élus. Le monde n'a rien compris à cette sublime chose, il n'a rien entendu de cette formule qui a présidé à la création et au gouvernement des choses, qui a réglé la marche des événements: «< tout en vue des élus, » omnia proptcr èlectos. Le monde qui les pouvait à l'aise écraser et flétrir, n'a pas connu les grands desseins que Dieu poursuivait dans leurs humiliations et leurs souffrances : la lumière est faite: le nombre des élus est complet, leur gloire est splendide, Dieu est vengé. «Au pied de l'autel de Dieu j'entendis les voix des Saints que l'on avait fait mourir, et ils disaient : pourquoi ne vengez-vous pas notre sang? Et ils reçurent cette divine réponse : attendez encore un peu de temps, jusqu'à ce que le nombre de vos frères soit complet. » Dieu poursuit donc à travers les siècles le grand dessein de la glorification en masse de ses saints : il a .conçu le plan d'une immense fête triomphale pour la fin des temps, «alors que Jésus-
i Psal. CXXXYIII.
Christ viendra apparaître ndmirablo an milieu de ses Saints.» Alors du ciel et de la terre retentira cette exclamation de la conscience soulagée, et de l'admiration émue et ravie : Oh ! que le Seigneur est bon pour ceux qui ont le cœur droit, Vraiment, 6 mon Dieu, vos amis sont trop peu glorifiés K
Mais que Dieu est sévère aussi pour ceux qui ont le cœur obstinément fermé et pervers! Si le premier eiïct de son regard « sur les enfants des hommes » est do distinguer ses justes et de les couvrir d'une ineffable ten dresse et d'une protection éternelle, le second est do scruter les voix perverses du pécheur, de pénétrer ses crimes, de disposer ses châtiments et de préparer ses formidables sentences- L'acte suprême de la Providence de Dieu sur les pécheurs est de les anéantir. Siocci'h' ris, Deus, peccatores 2. Pour ces malheureux. Dieu no fait que cela; toute sa conduite ou miséricordieuse ou sévère aboutit là : anéantir le mal. Dieu a une manière toute miséricordieuse d'exterminer les pécheurs, il les change, il les transfigure, il les tue comme pécheurs, il les ressuscite comme justes, « c'est le Dieu qui tue et qui fait revivre. » Mais quand l'homme refuse cette mort bénie et cette résurrection glorieuse, la formidable menace de Dieu s'accomplit tout entière : morte morieris, « tu mourras de mort! » L'homme mourra. Il meurt dès les jours de sa vie, sa vie n'est plus qu'une affreuse et irréparable mort. Quelle est la vie de l'âme? Dieu; quand chassé par le péché Dieu se retire d'une âme, cette âme est morte, « elle est tuée dans son péché, » comme le dit saint Paul, elle est un cadavre dans un tombeau. 0 mort terrible! 0 extermination
» Psal. GXXXVUI. - 2 Psal. CXXXVIII.
(Icsastreusc ! Et si le temps a des désolations si effroyables pour l'Ame pécheresse, que sera-ce de l'éternité, où les coups de la justice sont sans espérance, et ses exterminations sans remède ? Si occideris, Deus, pecca^ tores. Tel est le regard de Dieu sur les pécheurs et sur les justes. Ainsi sa justice>st incorruptible, et vigilante sa Providence; ainsi devons-nous nous écrier avec le Psalmiste : Dieu brisera les dents des pécheurs dans leur bouche : Dieu brisera les dents des lions. Les pécheurs disparaîtront et s'évanouiront comme une eau qui s'écoule; Dieu tient son arc bandé jusqu'à ce qu'ils défaillent. Comme la cire qui s'écoule ainsi les pécheurs disparaU iront... Et le juste se réjouira... et l'on pourra dire : oui vraiment il y a une récompense pour le juste, oui vraiment il y a un Dieu qui juge sur la terre K
Quel fruit tirer de cette méditation sur la Providence? Achevons notre Psaume CXXXVIII. Hommes de sang, retirez-vous de moi! Quand Dieu se prononce, quand il déclare qu'il a en abomination celui qui commet l'iniquité, quels sentiments peuvent avoir du péché ceux qui sont SCS fils ? Comment renieraient-ils assez les traditions do famille et outrageraient-ils assez les volontés paternelles pour entretenir des intelligences avec les ennemis de la couronne et les révoltés contre Dieu? «■ Quel accord possible entre le Christ et Bélial? » Entre les enfants de Dieu et ceux que Jésus-Christ nomme les fils de Satan, quelle union ne sera pas sacrilège? « Nous autres nous avons l'esprit du Christ, » et « ce que le Christ ressentait en lui-même, nous le ressentons en nous. » Au temps où, par envie, les pécheurs prédisent aux assemblées des justes, à l'Eglise, à la cité de Dieu la destruction et
I Psal. LVII.
le néant, au christianisme le dépérissement et l'anéantissement, au moment où Us disent dans leurs pensées : C'est vainement que les justes font leurs conquclcs, à ce moment même Dieu fait à ses justes des promesses d'immortalité : « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. » Et comme leur promet « leur Père qui est dans les cieux, » ainsi les justes croient et sont assurés. Et comme Dieu méprise les menaces des pécheurs en même temps qu'il hait leurs crimes, ainsi font ses fils de la terre : ne formant jamais qu'une âme et un cœur, une pensée, un sentiment, un amour, avec le Dieu qui les éclaire, les fortifie, les exalte : 0 Dieu, ceux qui te haïssent Je les hais! je me dessèche d'indignation et de colère contre tes ennemis. D'une haine parfaite je les liais, ce sont là mes ennemis. 0 Dieu, éprouve-moi, connais mon cœur, interroge-moi, scrute mes sentiers, vois s'il y a en moi quelque pente vers l'i7iiquité, conduis-moi à la vie éternelle*.