LE MYSTÈRE DE LA PROVIDENCE
Nulle part peut-être, dans toute l'Ecriture, un mystère douloureux et terrible n'est exposé et expliqué avec plus de netteté et de saillant. Ce mystère est celui de la distribution providentielle des biens et des maux. Mystère écrasant pour la raison humaine ! Qu'un Dieu safiçc, juste et bon gouverne les choses humaines, nonseulement la raison acquiesce à ce dogme, mais clic no peut sans ce phare protecteur sortir de l'obscurité et des écucils que lui offrent de toutes parts les flots mo-
1 psal.CXXXVm. — spsal. LXXIT.
biles et incertains de la philosophie huniaine. Que l'humanité déchue et coupable, soit chassée pour ses révoltes, de sa félicité native, quelle chemine tristement dans l'exil, qu'elle regagne, sous le fardeau de la douleur, une patrie éternelle que la miséricorde divine lui conserve, mais dont elle lui retarde les joies; que l'humanité souffre et que sa souffrance, transfigurée par la souffrance d'un Homme-Dieu, lui devienne un principe de gloire et de béatitude, rien autant que cette révélation de la foi n'affranchit la raison de ses doutes poignants, de ses incertitudes désolantes, de ses irrémédiables désespoirs : jusqu'ici pas d'abîme, le chemin peut être rude, mais aucune partie n'en est impraticable ; la loi peut être austère et nous coûter infiniment, mais c'est une loi, dura lex, sed lex '.une loi émanée d'une souveraine sagesse comme d'une souveraine puissance, et dont il n'est du reste nullement impossible k notre raison de saisir l'harmonieux accord avec l'état actuel de rhumanité. Mais v oici où la route s'intercepte et où l'abîme se fait obscur et profond. Ce tribut de douleurs imposé à l'humanité coupable et dont nous voyons l'origine et la nécessité, pourquoi est-il réparti avec une inégalité si étrange? Pourquoi écrase-t-il les uns, et semble-t-il passer, sans les voir, devant les autres. Voici des existences ravagées par d'incessantes et effroyables douleurs, voici des seuils que l'infortune a constamment forcés et dont elle fait son funèbre domaine : — à côté, en voici d'autres, où toutes les joies ne cessent de s'épanouir sous un soleil qu'aucun nuage ne voile jamais. Pourquoi, dans une humanité également coupable, ces différences si absolues dans l'expiation ? Pourquoi ces
> Cod. Justin.
victimes toujours meurtries et sanglantes? Pourquoi ces heureux toujours dans la sécurité, la gloire, le repos et la joie ? Bien plus : si l'œil scrute plus avant encore les données de ce désespérant problème, une nouvelle incohérence apparaît. Le juste et l'ami de Dieu sont plus souvent accablés de maux, les pécheurs plus souvent caressés de ^la fortune : Job pourrit sur son fumier, Sardanapale est dans les. délices; Lazare est rongé d'ulcères, le mauvais riche, vêtu splendidement, goûto toutes les joies de l'existence et se laisse emporter à toutes les ivresses de la pi'ospérité. Le monde contemple ce renversement inexplicable, se demande où est la Providence et ce qu'elle fait, et, branlant ironiquement la tête devant ces calvaires où agonisent les justes, dit : Où donc est leur Dieu* ? Voilà le problème, voilà le mystère. Le Psalmiste commence par l'exposer dans ses traits les plus saisissants, dans sa réalité la plus palpitante ; puis, quand il a accumulé toutes les ombres, quand il a montré le mystère dans ses plus obscures profondeurs, quand devant un tel abîme la raison palpite et recule, tout à coup il illumine ces ombres et jette au problème la solution révélée : tout se calme des angoisses de l'âme, la sérénité renaît avec l'assurance, il ne reste plus qu'à bénir là où la raison éperdue ne conseilla'it que le désespoir, le blasphème et la mort : Dixit autem iUi uxor sua: AcUiuc tu 'permanes in simpUcitate tua! Benedic Deo et morere '^.
I. — Creusons donc le sombre problème de la distribution des biens et des maux. Nous n'irons pas loin
1 Psnl.CXV. — -'Job. H.
dans' nos recherches sans rencontrer l'abîme, dès nos premiers regards l'étonnement s'emparera de notre âme, et à l'étonnement succédera l'indignation, la douleur, presque le désespoir. Ma démarche est presque devenue tremblante, mes pas ont presque chancelé; j'ai senti r indignation me gagner, à la vue de la prospérité des pécheurs K Ah! voilà le scandale des scandales! 0 Dieu, ils vous outragent, ô Dieu, ils nous meurtrissent sous le fouet de leur tyrannie, ou du moins nous humilient sous le faste insolent de leur fortune; leur vie est un tissu d'iniquités et d'injustices : pourquoi la vie leur est-elle donnée]? Job demande « pourquoi la vie a-t-elie été donnée au misérable?» Sa question est moins ardue que la nôtre : « pourquoi la vie est-elle laissée à l'impie heureux ? » Le premier est un noble spectacle, le second n'offre qu'une vue pleine de découragement et de scandale ; du premier Dieu manifestement veut faire un héros, du second que fera-t-il ?
Mais contemplons en détail la prospérité du pécheur, rendons le problème de son incompréhensible fortune plus obscur, afin d'en préparer une plus lumineuse solution. Deux traits caractérisent ces heureux épargnés par la commune douleur ; ils sont heureux, ils sont coupables,
1, Étrange chose ! Ces impies qui outragent Dieu et scandalisent les hommes, bien loin de subir l'aggravation des peines que mérite leur révolte, semblent même être exempts du tribut commun. Que souffre l'humanité? Sous quelles meurtrissures apparaît-elle à nos regards? L'homme soulfre d'abord daus sa vie, car lo
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péché a premièrement [inoculé son poison à la source même de son être '. L'homme se sait destiné à mourir : l'homme dès sa vie commence à mourir. Pour le juste cette perspective de la mort répand sur toute son existence je ne sais quoi d'austère et de douloureux; le juste, c'est cet Ézéchias poussant vers le moment terrible de la séparation des plaintes déchirantes. Mais l'impie? mais le matérialiste éhonté ? mais l'homme de plaisirs et de débauches? Sa plus continuelle sollicitude est d'éloigner de lui ces funèbres images, et, par une illusion enchanteresse, de boire à longs traits la vie dans une coupe qu'il s'est habitué à croire inépuisable : ils n'ont pas une pensée à kurfin'^. La terreur des jugements divins fait, dans les vues providentielles et l'économie de l'expiation, une grande part du châtiment à endurer par l'homme coupable ; c'est l'angoisse dans l'âme que l'homme doit entendre les foudroyantes menaces d'un Dieu implacable : « tu mourras de mort ! » « tu es poussière et tu retourneras en poussière ! » C'est en tremblant qu'il doit attendre cette mort « qui vient comme le voleur, » et tombe sur sa victime comme «le filet de l'oiseleur sur sa proie. » Mais le pécheur, qui s'est fait de l'indifférence et de l'oubli une longue habitude, ne souffre plus de ces angoisses magnanimes des justes ; « il dit : paix et sécurité ! » et s'enfonce sans crainte comme sans remords dans sa route de jouissances et de voluptés : non est respcctiis morti eorum -K Mais non-seulement l'homme condamné à mourir doit, dans le plan divin, trouver dans cette attente le châtiment premier de son crime ; il faut encore que, par avance^ jour par jour, durant toute sa vie, il ait l'amer
1 1{om. - - Tbai. L\XU. — 3 Psal. LXXtI.
avant-goût de la mort. La mort s'attacliera à lui dès son berceau, le poursuivra tout le long de sa carrière, le couvrira de ses morsures, et déchirera son être lambeau par lambeau : tel est l'arrêt prononcé, tel est le commencement de la divine représaille. L'homme qui a voulu, par un acte de sacrilège indépendance, posséder pour lui seul la vie qu'il tenait de Dieu, l'homme commencera dès sa naissance à s'en séparer douloureusement. Il porte sur sa chair, de son berceau à sa tombo, la plaie saignante de sa mortalité. Quelle est cette plaie? La plaie de la douleur. Les maladies, les chagrins, les souffrances de toutes sortes, les martyres de toutes formes, lui ouvrent cette plaie, la lui enveniment, l'empêchent de se fermer un seul moment Voilà " la plaie » dont l'humanité coupable nous apparaît couverte, et dont David, dans notre Psaume, rappelle le souvenir : plaga eorum. Mais quoi! regardez le monde. Où cette plaie se montrera-t-elle à vous plus envenimée et plus douloureuse? Qui la porte plus largement? Qui en subit davantage la cuisante torture? Le pécheur ou le juste? Le plus souvent c'est le juste. Comme il échappe à l'angoisse de la mort par sa grossière insensibilité, le pécheur, par une exce ption inexplicable, échappe aux plus grandes infortunes de la vie. // a, dit le Psalmiste, une cuirasse contre les coups qui lui sont portés^. Ce misérable ennemi de Dieu et des hommes, blasphémateur de la religion, moqueur des choses saintes, oppresseur de ses semblables, voyez-le, il traverse d'interminables jours de prospérité, la douleur semble n'oser l'atteindre, la maladie le respecte, sa santé vigoureuse prête à ses débauches des forces sans
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cesse renaissantes, ses alTaires sont prospères, sa fortune tj;randit puissamment, tout lui sourit, tout se fait son esclave, tout s'incline devant le moindre de ses désirs, tout s'attache, eu la bénissant, à sa prospérité insolente : Us sont fortifiés contre les reversa A côté d'eux les victimes des catastrophes humaines tomberont par milliers ; eux sont debout, triomphants, fiers de leur inébranlable fortune. D'autres se meurent, lentement consumés par leurs multiples douleurs ; eux sont pleiz^s de force et de vie. Subiront-ils au moins la loi la plus universelle, la loi d'un travail ardu, d'une sueur quotidienne, d'une lutte désespérée et douloureuse avecles nécessités de la vie? Il a été dit à l'homme coupable : « tu mangeras ton pain à. la sueur de ton visage. » Et l'homme, chassé de l'Éden où croissait spontanément « l'arbre de la vie, » poussé dans l'exil, sur le sol ingrat « de la vallée de larmes, » fait rendre à peine à la terre, après mille labeurs, le morceau de pain qui, heure par heure, l'empêche de mourir. Cotte grande loi du travail et d'un travail plein d'angoisse et de brisement, est-ce la loi des pécheurs? La plupart du temps, non. La fortune, complice de leur oisive existence, les soustrait aux expiations du travail commun ; ils passent, insultant du spectacle de leur inutilité superbe la fouie haletante et brisée des tra.yîi'ûleiirs. Ils ne sont pas dans les labeurs des hommes''. Que dire de plus? L'humanité déchue s'offre à nous sous l'image de l'esclave en révolte que son maître irrité fait passer sous les ignominieuses douleurs du fouet; Thumanité est constamment meurtrie sous le fouet divin ; depuis sa révolte de l'Éden, aggravée par d'autres perpétuelles révoltes, elle traverse les siècles, labourée de
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coups, déchirée de blessures, et on la peut suivre par tous les chemins de l'exil, à la trace du sang. Inexplicable mystère! Celui qui se dérobe au fouet le plus victorieusement, c'est le pécheur, c'est Thomme du monde, dont la vie entière est une incessante révolte contre Dieu et une conspiration audacieuse contre la vertu : Citm hominibus non flagellahunlur <, « ils ne sont pas m:urtris du fouet comme les autres hommes. »
Certes ! nous voici déjà en plein abîme. Les justes sont largement tributaires de la douleur humaine, les pécheurs heureux et tranquilles y échappent presque complètement. Or une circonstance relevée par le Psalmiste complique et aggrave encore étrangement le mystère, La prospérité de ces coupables leur sert à plus insulter Dieu, plus mépriser leurs frères, plus persécuter le bien, plus s'abandonner aux ivresses et aux voluptés du mal. Regardons de près ces heureux du monde, scrutons ces existences, et faisons-nous-en l'exacte représentation. Quatre traits les caractérisent. L'arrogance d'abord. Il leur faut l'adoration universelle, et si leur sacrilège orgueil s'attaque à Dieu pour le mépriser, leur arrogance tombe comme un insupportable joug sur les hommes qu'ils traitent avec le plus absolu dédain. L'expression du Psaume est admirable de justesse et de profondeur : teniiit eos superbia-, « l'orgueil les tient. » Tous les hommes sont leurs esclaves, il faut qu'on se courbe jusqu'à terre devant leur faste dominateur: malheur à MarJochée s'il refuse à Aman la génuflexion que la foule lui prostitue! Aman a la potence toute dressée pour y sacrifier la fierté noble et magnanime qui a su, au milieu de la là^'lictc universelle, rester
1 Tiàl. LXXII. — 2 r^al. LXXII.