‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédicationChapitre 4 sur 26 · DIE'J · texte numérisé non relu

DIE'J

debout; jamais Aman ne pardonne une génuflexion omise ou an hommage trop marchandé. Mais, dit le texte, « l'orgueil les tient. » Les premiers esclaves de leur orgueil, c'est eux-mêmes, et s'ils obligent les autres à se courber devant eux, eux-mêmes se courbent avec une servilité plus avilissante devant la passion qui les tyrannise. Après ce premier caractère : l'orgueil, un second désigne encore mieux ces hommes, qui exigent d'autant plus les hommages des autres, que pnr leur conduite secrète, ils les méritent moins. Ils sont remplis de vices : operLi sunt iniqiiilale et impietale sua*. L'honorabilité selon le monde, complice toujoui's complaisant des vices opulents, recouvre peut-être leur nom d'une splendeur imméritée, mais leur âme n'a d'autre vêtement que celui que lui ont tissé les vices : ils sont recouverts de leur impiélé en face du monde: Dcus ahominabitur virum^ : voilà leur triste et lamentable état devant Dieu. Vie charnelle terrestre, «< animale, « sans élévation, sans essor, vie passée dans les grossières jouissances de la chair, nature enfouie tout entière, corps et âme, dans les immondices de la volupté : les voilà. Jamais l'austère vision du Calvaire ne se mêle à ces riantes perspectives du plaisir, le Dieu pauvre ny est pas connu, le Dieu meurtri et sanglant y fait horreur. Le tourbillon éternel des fêtes y emporte les âmes, les entraînements enchanteurs' du plaisir y déchristianisent ces existences désormais «sans Dieu, sans Christ/> « sans espérance, » et qui, « n'ayant pluo d'espérance, se sont livrées à l'impureté, à toutes sortes d'actions honteuses. » L'expression par laquelle le Psalmistc rend ce nouveau caractère des pécheurs heureux est d'une

iPsal. LXXH. — 2 i^sui. V.

singulière énerpjie : Prodiit quasi ex adipe îniquilas eonim^, « le vice déborde de leur embonpoint. « Gorgés de jouissances, enivrés du vin de toutes les voluptés, engraissés d'excès de toutes sortes, le vice jaillit de leur chair comme le miasme fétide du cadavre : ils se laissent aller à tous les entraînements de leur cœur 2. Rien n'arrête ces débauchés opulents, tout doit céder à leur luxure, ils sacrifieront à leurs passions dévorantes l'honneur, la joie, la paix des familles, ils dépouilleront leurs victimes, ils les traîneront à la honte et au désespoir, et, lâches autant que cruels, ils se feront les déserteurs des maux qu'ils causent, et renieront les ruines qu'ils ont accumulées. Quatrième caractère de ces misérables : ils sont incroyants et blasphémateurs. Une presse homicide couvre la religion, le sacerdoce, les mystères saints, Dieu, son Christ, son Eglise, d'insultes abominables et d'atroces calomnies : d'où viennent ces provocations lâches, ces persécutions sans loyauté ni bonne foi? La plupart du temps de ces hommes corrompus et corrupteurs qui manient avec une perversité égale le blasphème contre Dieu et l'impudeur contre rhomme. Ib ne songent qu'au mal, leur bouche en est pleine; parto::t où ils rencontrent une vertu, ils la flétrissent; chaque institution pure dans sa vie, magnanime dans SCI œuvres, précieuse dans ses fruits, ils s'acharnent à la déshonorer et à la détruire. Le bien les irrite et la vertu les remplit d'envie et de fureur. Dieu les gêne, la religion les exaspère, le sacerdoce catholique excite dans leur âme corrompue et méchante, les désirs homicides de la destruction. Leur bouche défie orgueilleusement le rJcl, et leur langue traverse la terre 3, également einpoi-

» Psal LXXII. — 2 Psal. LXXII, - s Psal. LXXII.

Tl DIEU

sonnée et pleine de rage contre le ciel et la terre, Dieu et les hommes, l'Église et la société. Voilà ces hommes, étonnement et scandale des justes, pécheurs et heureux, ennemis de Dieu, adversaires de tout bien, persécuteurs de toute vertu, et pourvus des moyens de nuire, puissants et honorés, rois de ce monde et dominateurs au milieu d'une foule qui les adule et qui les craint : iniquiis hcnedicllur ^.

Pourquoi Dieu les laisse-t-il, les soufïre-t-il, nonsculcmcnt sans les briser comme ils le méritent, mais en leur dispensant le bonheur, la richesse, le crédit ? Pourquoi l'impie constamment heureux? pourquoi le juste si continuellement misérable ? Voilà le problème, et rien autant que ce problème ne déconcerte la raison du peuple, ne désole les cœurs, ne trouble les consciences, ne met à une terrible épreuve la vertu. Les méchants fortunés s'écrient avec une triomphale arrogance : Nous avons fait le mal, et que nous en est-il advenu de fâcheux ? Les justes écrasés sous le poids de leurs infortunes, murmurent douloureusement : c'est donc en vain que nous avons sanctifié nos cœurs, et que nous avons lavé n's mains en la compagnie des justes? Voici cjue durant tout le jour nous avons été flagellés '-. Voilà le scandale des âmes faibles, la terrible épreuve de tant de chrétiens que la foi n'a pas fixés assez solidement au roc de la volonté divine. Quel mystère d'ébranlement et de trouble se passe dans ces âmes, le Psalmiste nous le révèle dans le complet détail. Deux obscurités les enveloppent, deux difficultés contraires les déconcertent. La première est la vue de la prospérité des pécheurs. L'œil ne se détaclie pas de cet amer spectacle, la raison

» Psal. X. — 2 Psal. LXXII.

ne- cesse pas d'agiter la terrible objection, le peuple se tourne à ce spectacle, il passe les jours à considérer ces c'ioses ' ; les objections se dressent et s'accumulent, et quelles objections ! Les unes frappent droit au cœur le plus sacré et le plus fondamental des dogmes, non-seulement de la foi révélée, mais même de la vérité naturelle : la perfection infinie de Dieu. Du désordre apparent des choses, de Tincohérence qui semble tout confondre dans la distribution des biens et des maux, la foule osera conclure à l'aveuglement ou à l'injustice de la Providence : et ils ont dit : Dieu sait-il ? y a t-il en Dieu la connaissance de toutes ces choses ? Quoi ! Cette première objection où tend-elle, sinon à l'entier anéantissement de l'idée divine? où fait-elle arriver la raison, sinon à l'absurdité sacrilège de l'athéisme? car enfin, qu'est-ce qu'un Dieu en qui ne serait ni la connaissance, ni la sagesse, ni la justice? « Peut-il y avoir injustice en Dieu ? » Autre objection, nouvel abime. Voici que les pécheurs sontles opulentsde cesiècleiiis sont comblés de richesses. Etfai dit : c'est donc sans raison que j'ai justifié mon cœur et que j'ai lavé mes mains au milieu de l'assemblée des justes -. Négation des récompenses de la vertu, desespoir sombre jeté sur toute la vie par suite de découragement absolu, abandon et défaillance des âmes, qui, ne croyant plus à rien, n'espérant plus rien, ne voyant plus de mobile au bien ni de substance à la vertu, traitent de folies les sacrifices, de duperies misérables les combats douloureux contre les vices de cœur. Enfin, de désespoir en désespoir, de chute en chute, nous déroulerons jusqu'au fond de l'impiété la plus monstrueuse, celle qui se forge un Dieu injuste et dénaturé, un Dieu

1 Psal. LXXII, - 2 Psal. LXXII.

cruel, qui se fait un jeu de torturer ses créatures, et se plaît au spectacle de leurs martyres, de leurs meurtrissures et de leur sang : Durant tout le jour j'ai été meurtri sous le fouet, mon supplice commence avec l'aurore.

Voilà le triomphe de nos incrédules et de nos libres penseurs : voir le peuple, poussé d'objection en objection, jusqu'à cette extrémité où l'on confesse un Dieu cruel afin de le pouvoir logiquement anéantir, et livrer les choses aux caprices aveugles du hasard ^. Ils croient en finir ainsi avec les difficultés : elles renaissent ; car à côté des quelques incrédules qui nient une providence régulatrice des choses humaines, à côté des quelques furieux qui blasphèment la bonté divine, et des quelques insensés qui livrent le monde à la fatalité et au hasard, le genre humain tout entier se lève pour protester contre ces cyniques et désespérantes doctrines. Dans tous les siècles, sur tous les points du monde, le genre humain a cru à un Dieu accessible aux prières des hommes, et prêt à se laisser fléchir par leurs sacrifices, leurs supplications, leurs vertus. Il laisse les sages débiter leurs folies blasphématoires; lui prie, invoque, appelle Dieu à son aide, lui recommande ses intérêts les plus chers, et croit recevoir de sa main mystérieusement sévère les châtiments dont il est affligé. Il le croit et il le proclame, et dans tous ses actes, dans les cris spontanés de sa nature, dans son invincible persévérance à prier, il témoigne une persuasion que

1 " Jam volebat praedicare nullam Deo esse curam de rcbus humania. Facta est enim ista iniquorum nequissima cl impia doclrina. Sciatis, fratres, multos disputare et dicere : quia Dcus rcs Iiumanas non curât, quia casibus roguntur omnia. Doflritia mala, doclrina impia. » (S. Augustiaus, in Psfilin. LWIL]

les sophismes ne parviendront pas à ébranler. T7n peuple d'athées n'est pas possibe et ne s'est jamais vu. Dans la fou le, quelques intelligences mal faites et surtout quelques cœurs corrompus peuvent outra2;er la Providence de leurs accusations et de leurs négations sans raisonnements comme sans preuves, la masse tient bon, l'ensemble est inébranlable; le genre humain devant ce dogme ressemble à la pyramide du désert que tous les siècles trouvent debout, que la foudre n'entame pas et qui se rit du souffle des tempêtes. Or, si tel à été la croyance de tous les siècles, si toute la race des enfants de Dieu, si toute l'immense famille humaine n'a jamais eu d'autre pensée et d'autre ccmviction, quelle négation isolée prévaudra contre une affirmation si universelle ? Quel impie solitaire l'emportera sur le genrehumdim tout entier'! Si je disais : je parlerai ainsi; quoi! mais voici, ô mon Dieu, que je me mcls en contradiction avec toute la race de tes enfants '. Tous les hommes me contredisent, leurs témoignages réunis m'accablent de leur force et de leur unanimité ; fit ce n'est pas tout. Si le genre humain dont la croyance séculaire renverse les fragiles difficultés de l'incrédule, peut être à bon droit appelé « la race des enfants de Dieu , » nationem fdiorum tuorum 2. dans le genre humain s'est formée une famille qui porte ce nom à des titrss infiniment plus légitimes et plus précieux : Voici lou'.e l'immense famille des saints. Mieux que tous les autres ils ont réfléchi aux choses spirituelles, leur âme vit dans ces mondes supérieurs de la pensée et de la révélation. Aux lumières naturelles ils joignent les .splendeurs de la foi ^, et tout se découvre à eux des

• Psal. LXXII. —2 Psal. LXXfl. — ? 1 Corinth. m.

objets que nos yeux plus faibles et moins illuminés n'aperçoivent que confusément et de trop loin. Or, que pensent les saints de la Providence divine? Plus que tous les autres ils sont victimes de la prospérité des méchants, leur vie est plus tourmentée, leur fortune secouée de plus de tempêtes, leurs martyres sont plus multipliés et plus incessants ; dans tout le cours de leur douloureuse carrière ils nous apparaissent les victimes ensanglantées de toutes les perversités humaines, et, ainsi que le proclamait l'un d'eux, « ce sont des brebis destinées à la boucherie. » Eh bien ! que pensentils du Dieu qui les livre à leurs ennemis, qui les envoie et les maintient au milieu du monde «comme des brebis au milieu desloups ^ ; » que pensent-ils d'une providence qui dispense les biens aux plus injustes, et réserve les maux pour les plus saints ? Ils bénissent, ils acclament la Providence, ils confessent un Dieu sage, juste et bon. S'ils font trêve à leurs sanglots, s'ils cessent un instant la plainte que leur arrache malgré eux la vivacité de leurs tortures, c'est pour baiser la main paternelle qui les flagelle, et rendre au Dieu qui les brise sous le fardeau de la souffrance, l'hommage de leur obéissance, de leur gratitude et de leur amour. Tels sont les saints, et ils se comptent par milliers, et Dieu en peuple l'Église avec plus de profusion qu'il n'a peuplé d'étoiles l'immensité des Cieux. Accuser la Providence, c'est contredire ces témoins les plus éclairés, les plus véridiques, les plus incorruptibles, les plus sûrs, parce qu'ils sont aussi les plus désintéressés. JS'f je me disais : si je parle de la sorte, voici, ô mon Dieu, que je me mets en contradiction avec la famille de vos saints ^.

»ir.iUh. — spsal. LXXII

0 Dieu, que faire? où s'incliner? quel parti prendre? Si je comtemple le désordre et la confusion qui remplissent le monde, je vois cette répartition si étrang'cmcnt inégale des biens et des maux. Si à côté de moi, spectateurs du même désordre, ébranlés par la vue des mêmes incohérences, des hommes, mes semblables, prennent hardiment leur parti, nieat toute intervention de Dieu dans les choses humaines, déclarent qu'en Dieu, si tant est que Dieu existe, il n'y a ni regard vigilant sur le monde, ni volonté de juger, m intention de récompenser ou de punir, je me sens ébranlé, je chancelle, ma démarehe a presque chancelé, f ai iwzsque glissé dans Vabhne '. D'autre part, entendant, par-dessus ces accusations isolées, ces négations solitaires, la voix immense du genre humain, et, dans cette voix universelle, dans ce vaste ensemble des affirmations d'un monde, des voix plus hautes, des accents plus énergiques, ceux des justes qui confessent, au milieu da leurs martyres, qu'il est un Dieu bon, une provi* dence sage et maternelle, un gouvernement divin, infiniment éclairé, juste et droit, virga sequitatis^ je comprends d'instinct qu'un tel acte de foi triomphe des hésitations et des doutes, que les difficultés des incrédules ne peuvent tenir contre une telle « nuée de témoins ; » je ne puis soutenir mes accusations, je vois s'évanouir mes raisons que je croyais les plus invincibles. 0 perplexité étrange ! Ni je ne puis comprendre^ ni je ne puis accuser. Si j'accuse, d'immenses et universels témoignages me ferment la bouche; si je veux défendre, ma raison se perdjl'abîmedemeure insondable, mes recherches y sont stériles, et mon regard s'y brise

J Psal. LXXII

impuissant. Je croyais pcnctror ce mystère, le mystère triomphe, et ce m'est un impossible labeur : Existimaham ut cognosccrcm hoc, labor est anle me K «< Je me suis appliqué à pénétrer ce mystère : un travail impossible se présente à moi. »

II. — Ce problème formidable a-t-il une solution? ou bien sommes-nous condamnés à nous incliner sans comprendre devant un mystère dont l'intelligence doit nous être à jamais refusée? Remarquons-le tout d'abord, en fùt-il ainsi, et Dieu nous eût-il absolument refusé toute perspective dans cette profondeur et cette immensité de son gouvernement, encore devrions-nous, sans perdre la paix de Tespérance, nous confier en une sagesse infinie, une bonté sans borne, une justice dont rien au monde ne pourra jamais fausser l'inflexible rigueur. Un seul mot devrait reposer dans notre cœur et jaillir de nos lèvres, ce mot de l'Apôtre : « Peut-il y avoir injustice en Dieu? » ou cet autre du Psalmiste : Une fois Dieu a parlé : voici les deux choses que j'ai comprises : à Dieu la puissance, à vous, ô Dieu, la miséricorde, et vous rendrez à chacun selon ses œuvres ^. Savoir que Dieu existe, savoir que Dieu ne peut exister qu'à condition d'être le bien suprême et absolu, savoir par suite que Dieu est toute bonté, toute sagesse, toute droiture, toute justice, comme il est toute puissance et toute domination, suffit à notre raison, et doit satisfaire les plus exigeantes réclamations de notre intelligence. Vouloir plus, c'est entrer sans ordre dans le domaine réservé de l'indépendance divine, et vouloir forcer un

» Psal. LXXII. — 2 Psal. LXI.

seuil inaccessible et sacré. Deus habitai hiccm inaccessibtlem ♦.

Pieu seul est donc maître de la solution da terrible problème, seul il peut nous donner le mot de ce désordre qui nous étonne, de cette distribution si inég-ale qui nous irrite et nous désespère. En dehors de la Révélation, sur ce point capital comme sur tant d'autres, la raison laissée à elle-même, erre sans espoir au sein des abîmes, poursuit sans l'atteindre une vérité impossible, et ne rapporte de ses recherches téméraires que lassitude, découragement, doute, négations, désespoir. Dieu seul fait la lumière dans ce chaos : cherchons donc cette lumière, ou demeurons dans l'obscurité affreuse de l'incrédulité. Cette obscurité dure tant que l'on fuit la révélation de Dieu, tant qu'on n'entre pas dans « ses profondeurs, » dans la possession de ses secrets, dans la mystérieuse confidence de ses pensées, de ses volontés, de ses desseins. C'estlàce quelePsalmiste appelle entrer dans lesanctuaire du Seigneur 2. Entrons donc dans ce sanctuaire de Dieu.

Intelligam in novissimis, « comprendre les choses dernières, » voilà le grand mot : LES CHOSES DER- NIÈRES. Ah ! nous ne fixions nos regards que sur l'étroit intervalle du berceau à la tombe ; la vie présente, le moment actuel, le point étroit de cette terre arrêtaient seuls notre investigation, nous prenions le provisoire pour le définitif, le commencement pour le tout, l'ébauche pour l'œuvre finie : de là l'erreur,

1 1 Timoth. V. — « « Itaque cum omni studio conarer harum rorum rationem invcstigaro, ad extremum detcrritus sum negotii magnitudinc et animadverti me cogiiitionem earum rerum pervenire non posse nisi Dous aperirot inihi arcana providentia» suae. » (Flaminius, in Psalm LXXII.)

de là cette apparence de désordre, do disproportion, d'incohérence, nous jugions du tout par mi détail, nous accusions sans connaître, nous biaspliéniions sans savoir. LES CHOSES DERNIÈRES K Du haut de l'éternité Dieu voit dérouler devant son regard la suite des temps, « mille années pour lui sont comme la veille d'hier, » un moment, un point imperceptible. Un horizon sans borne s'étend pour lui, par delà le tombeau ; oi!i tout nnit pour ,nous, pour Dieu tout commence. Nous autres nous arrêtons nos jugements aux choses présentes, Dieu les étend dans l'espace infini des choses dernières. Et quelles sont-elles ces « choses dernières, « cette suprême et définitive situation qui nous est réservée ? Dieu nous appelle à une autre existence, à une vie sans fin, à un rendez-vous éternel dans sa propre demeure, dans les splendeurs de sa gloire, dans les inénarrables ivresses où se résume délicieusement sa propre vie. Mais qui "atteindra à ce faîte de la gloire et du bonheur ? Quis ascendet in monleni Domini, autquis stabit in loco sancto ejus 2? A cette question suprême, le Psalmiste inspiré de Dieu répond : iniiocens. « le juste, » l'homme pur de toute prévarication et de toute révolte ; l'homme qui, en aimant et en servant Dieu sur la terre, a mérité de le posséder dans le ciel. Et l'homme qui l'a méconnu, outrage, délaissé ? La parole divine est immuable, « le ciel et la terre passeront, mais cette parole ne passera pas : les vns ironl à la vie éternelle, les autres iront à Vèternel supplice du feu. 0 avenir ! ô avenir ! ô éternité ! ô éternité ! Océan sans rivage, immensité sans limite, siècles sans fin, éternité! éternité! Que sont auprès de ces

» Psal. LXXII. — 2 Psal. XXIII

ClIOSES DERNIÈRES', les passagères et imperceptibles choses présentes? Quoi! ce voyageur d'un instant s'est inquiélé d'un ciel sombre ou de quelques gouttes. do pluie, quand il se savait attendu dans la gloire d'un rendez-vous éternel ! Quoi ! nous comptons pour quelque chose la prospérité ou l'infortune de la vie présente, qui mesure à peine la durée d'un éclair, quand devant nous s'étendent à d'incommensurables distances les immensités d'une seconde et éternelle vie ! Nous voulons qu'un être immortel accomplisse en une heure toute sa destinée, et que Dieu, quia l'éternité pour récompenser et punir, ne puisse un instant éprouver les justes par la souffrance, et laisser ses ennemis compléter leur malice dans leurs éphémères prospérités ? Par delà les « choses actuelles, » il y a les choses dernières, et si Dieu est patieiU, c'est qu'il est éternel. Comprendre que l'état des choses c'est l'état provisoire, le moment de répreuve,'où les êtres libres subissent dans la prospérité ou la souffrance l'examen d'où dépend leur sort dernier ei éternel, c'est comprendre le grand secret du gouvernement divin. « Le temps est proche: que celui qui fait le mal le fasse encore; que celui qui se souille se souille encore ; que celui qui est juste se justifie encore ; que celui qui est saint se sanctifie encore : voici que je viens, un instant encore, et ma récompense est avec moi; je rendrai à chacun suivant ses œuvres ■^. » « Nous sommes tous ajournés après la résurrection générale pour comparaître devant ce tribunal, redoutable, afin que tous les pécheurs étant appelés et représentés en corps et en âme, c'est-à-dire dans l'intégrité de leur nature, ils reçoivent aussi la

«Psal.LXXII.— 2 Apoc.

52 Dieu

mesure entière et le comble de leur supplice. Il n'est pas juste que les pécheurs se sauvent toujours, à la faveur des ténèbres, de la honte qui leur est due. Kon, non, que ces femmes infidèles, que ces hommes corrompus se couvrent, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit et enveloppent leurs actions déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable, faut-il que Dieu les découvre un jour, et qu'ils boivent la confusion, car ils en sont dignes. C'est pourquoi il a destiné ce dernier jour « qui percera les ténèbres les plus épaisses et manifestera, comme dit l'Apôtre, les conseils les plus cachés.» qui et illuminabit abscondita tencbrarum et manifestabit consilia cordium*. Alors quelsera l'état des gens du monde qui ont toujours vu sur la terre et leurs sentiments applaudis et leur vices même adorés ? que deviendront ces hommes délicats qui ne peuvent supporter leurs défauts, qui s'inquiètent, qui s'embarrassent, qui se déconcertent, quand on leur découvre leur faible? Alors, dit le prophète Isaïe, « les bras leur tomberont de faiblesse, « om7ics ma7ius dissolve ntur ; « leur cœur angoissé défaudra, cmne cor hominis contabcscet ; « un chacun sera confus devant son prochain,» iimisquisque stupebit ad proximum suum ; les pécheurs mêmes se feront honte mutuellement, «leurs visages seront enflammés, » faciès combusta vultiis eorum, tant leur face sera toute'teinteet toute couverte de la rougeur de la honte. 0 ténèbres trop courtes! ô intrigues mal tissues ! ô regard de Dieu trop perçantet trop injustement méprisé! ô vices mal caches! ô honte mal évitée! Si cependant les pécheurs marchent la tête levée et jouissent apparemment de la

» I CoriQlli..

liberté d'une bonne conscience, s'ils trompent le monde, si Dieu dissimule, qu'ils ne pensent pas pour cela avoir échappé à ses mains. Il a son jour arrêté, il a son heure marquée qu'il attend avec patience. Pourrai-je bien vous expliquer un si grand mystère par quelque comparaison tirée des choses humaines? comme un roi qui sent son trône affermi et sa puissance établie, s'il apprend qu'il se fait contre son service quelques secrètes pratiques (car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille) , il pourrait étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de lui-même et de sa propre puissance, il est bien aise de voir les téméraires complots de ses sujets infidèles, et ne précipite pas la juste vengeance jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter : ainsi et à plus forte raison ce Dieu tout-puissant, souverain arbitre et dispensateur des temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, et qui devant l'origine des choses a fait la destination de tous les moments selon les conseils de sa sagesse, à plus forte raison, chrétiens, n'a-t-il rien ù précipiter, ni à presser. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main, il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir et celui où il les attend pour les confondre. Cependant, qu'ils cabalent, qu'ils intriguent, qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher dans la confusion de toutes choses, ils seront découverts au jour arrêté; leur cause sera portée aux grandes assises générales de Dieu, où, comme leur découverte ne pourra être empêchée par aucune adresse, aussi leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse *. »

* liossuet, Serinons.

54 Diiîu

Moment terrible que celui oij un pécheur, enlevé soudain du milieu de sa fortune, de ses plaisirs, d") ses impiétés et de ses blasphèmes, apparaît tout à coup sous les flots de la divine lumière, face à face avec ce Dieu méconnu et haï, cette Majesté outragée, cette justice lassée, cette bonté trahie, cette puissance si follement bravée et maintenant si implacable et si vengeresse! Le Psalmiste nous déroule trait pnr tra.'t cette catastrophe : suivons-en toutes les diverses tortures. La première est la désillusion. « Ils voient ! » Tune vîdebuntK Sur la terre leurs yeux sont demeurés fermés obstinément. Ils n'ont rien voulu apercevoir de ces dernières choses, de ces ciioses d'outre-tombe, de ces etTrayantes ou délicieuses visions, qui se montraient dans le lointain de l'avenir, éclairées par les demilueurs de la foi. Dieu, éternité, récompense, châtiment, ciel, enfer: contes de bonnes femmes, récits d'enfant, chimérique attente, rêves creux d'un mysticisme extravagant ! Pour ces malheureux rien n'était que la matière, rien n'existait que ce qu'ils pouvaient toucher du doigt. Ainsi, tandis que les choses divines ont seules une réalité véritable, puisque seules elles sont puissantes et éternelles, tandis que les choses terrestres ne sont que ce qu'est un songe de la nuit, paisqu'eiles s'évanouissent au matin de l'éternité, sans laisser la plus légère empreinte : eux, les insensés, se sont grossièrement mépris, prenant l'ombre pour la réalité, et ce qui s'écoule et fuit sans retour pour le solide, le perpétuel, le définitif. Dupes misérables, qui seront éternellement l'objet des rires et des sifflets, insihilum tempitcrniun ; « sols éternels, » comme dit Tcrtullien, dont

1 MaïUi.

le premier cri clans l'éternité sera le cri ridiculement plaintif de la dupe abusée par un mirage et tombée en quelque piège le long du chemin : Ergo erravimus, « nous nous sommes donc trompés ! » Cette absurde et opiniâtre illusion, qui fait préférer au pécheur le temps à l'éternité, la fortune d'un jour aux biens qui ne finissent pas, est le châtiment le plus terrible dont sont punies la duplicité du pécheur et la sacrilège moquerie qu'il fait de Dieu. C'est le premier trait qui a frappé le P^almiste. Propter dolos, clolos posuisti cis ^ . Toute leur vie ils se sont joués de Dieu, toute leur vie Dieu les a joués; toute leur vie ils se sont crus forts contre Dieu, sûrs d'eux-mêmes et de leur fortune, infiniment audessus des préjugés du vulgaire, très- fiers de vivre sans religion, sans culte, sans Dieu,

Soyons juste, il suffit; le reste est arbitraire!

toute leur vie, le Dieu dont ils se moquaient si agréablement les laissait faire, le silence était absolu, la sécurité parfaite, nbi est Deus ? guis noster dominus csi'-'l... 0 Dieu, que vous êtes terrible dans l'éclat de votre fureur, quand le tourbillon vous précède, quand la tempête remplit vos messages, et que la foudre, à votre ordre, broie les puissances et les fait voler en éclat: mais que vous êtes plus terrible encore dans voire silence, dans votre immobilité, dans ce « rire » mystérieux et edroyable dont vous couvrez l'impiété orgueilleuse et les attentats elfrontès de vos ennemis ! Vominus irriddnt cos ^, « le Seigneur se rira d'eux. » Voilà cette <■ ruse » divine dont Dieu punit toutes les

1 Psal. T-XXir. — 2 Psal. XI,^— s Psal. II.

n.!=:es, les tromperies et les mcn?onges des pécheurs endurcis. Vcrumtamcn proplcr dolosposuisti cis.

Le second trait de cette désolation finale du pécheur, c'est !a chute : dejecisti cos. Dieu ! quelle chute! qu'ils tombent bas ! De quel faite Téternelle justice les précipite, et dans quel abîme ! Ils persécutaient avec tant de bonheur les justes, leurs perpétuelles victimes ! Celui-ci portait une couronne et un sceptre, et déployait contre Dieu toutes les forces d'un grand empire. Cet autre possédait de vastes industries, et s'était fait de ses nombreuses et florissantes usines comme un royaume, d'où il commandait, pour les pervertir, à des milliers d'ouxTiers.Cet autre dirigeait l'esprit public, s'était fait de la presse une arme formidable contre l'Église, et vomissait sans répression ni contrôle contre les choses saintes le mensonge et la calomnie. Cet autre, placé plus haut encore, du haut d'un trône plus vénéré, portait, au nom de la science et du progrès modernes, au christianisme des coups qu'il croyait redoutables, et qui, pour Theure présente, Tétaient en efïet. Mais Dieu aussi a son heure. Cette heure venue, tout croule de ces royautés, de ces puissances, de ces dictatures : drjccisli cos. Et pour que cette chute et ce brisement soient plus saisissants et plus surhumains, Dieu attend d'ordinaire pour renverser ses ennemis qu'ils soient au faîte de leur élévation : dum allevarentur. Quand ils ont tout dominé, tout régi, tout tyrannisé; quand l'innocent a été écrasé, quand les victimes de leur ambition, de leur avarice ou de leur luxure ont succombé sans défense, et gisent dans la ruine ou dans l'ignominie; quand ils régnent sans opposition et que tout a fléchi, même la conscience, même l'honneur, même la dignité, — alors Dieu les renverse et les brise. Quand.

ils étaient au faite de leur élévation, 6 Dieu, vous les avez jetés bas *. L'hébreu porte : vous les avez précipités dans la misère: misère affreuse, abandon universel, dénûment effroyable ! Ce riche du monde est sut)itement frappé de Dieu ; tout lui échappe de ses biens, et ce qui lui reste fait horreur : un lit où il se débat dans les affres de l'agonie, un cercueil où ses restes misérables sont jetés et enfouis, un sépulcre où les vers le dévorent ! Dieu ne se révèle pas seulement à la puissance et à TuniversaUté du désastre, il montre encore sa force dans ce que le désastre a de subit et d'imprévu. Le ciel et la terre s'étonnent, tout demeure dans la stupéfaction. Comment ces hautes et gigantesques montagnes ontelles été renversées? Comment ces dominations si solides, ces fortunes si bien assises, ont-elles été jetées par terre ? quomodo facti sunt in desolationem ? Ces prospérités semblaient éternelles, interminables, ces insolentes royautés, ces tyrannies dévastatrices, comment se sont-elles changées en désolations - ? — Quomodo, << comment? — l'homme n'a pas le secret de ces renversements imprévus et instantanés ; pour la divine justice c est le jeu d'un moment: subito defecerunt ; « en un instant ils ont disparu. » S'ils sont grands princes ou ministres en faveur, ils s'évanouissent, ils disparaissent de la scène, leur œuvre entre avec eux dans la tombe, tout reprend un nouveau cours, et le jour de demain les ensevelira dans ses mépris. S'ils n'ont pas mémo joué ce rôle, ni occupé, ne fût-ce qu'un moment, l'opinion publique, s'ils n'ont été qu'opulences inconnues et puissances ignorées, plus rapide encore est leur chute, plus profond l'oubli qui les couvre : Pcrierunt 3,

» Psal. LXXII. — i Psai. LXXII. - a Psal. LXXIL

« ils ont péri. » C'est le dernier mot de leur histoire, ou plutôt le dénouement ridicule de leur fortune. Ils jouaient un rôle, faisaient quelque figure, se produisaient comme gens de créditet d'importance: Perienmt, ils ne sont plus, on n'en voit plus même la trace, tout est perdu, tout est mort, tout est évanoui. Que fut donc leur vie ? Un songe. Ils étaient riches en songe, ils étaient puissants en songe, ils étaient loués et gorgés d'honneurs en songe, toujours en songe ; la nuit écoulée, le songe évanoui, le réveil venu, toutes ces fantastiques choses se sont dissipées, et eux-mêmes jetés brusquement dans l'éternité, perdus dans les immensités de la tombe, ces malheureux ne trouvent plus rien que solitude, dénûment, désolation. La terre et le ciel les repoussent à l'envi, la cour céleste les chasse dédaigneusement. Dieu leur a dit son mot glacial : Non novl vos^ « Je ne vous connais pas ! » Sans amis, sans patrie, sans soutien, sans fortune, le Psalmiste nous les montre errant autour de la cité sainte comme des chiens affamés ; mais la cité divine leur reste fermée, toute espérance est a jamais perdue, éternellement ils seront pour le ciel des bannis couverts de honte et chargés d'inexpiables malédictions. Dans la cité sainte nul ne prononcera leur nom, ne conservera leur souvenir, ne leur donnera, durant l'éternité entière, la plus fugitive pensée: C'est comme le songe de Vhomme qui se réveille. Seigneur dans ta cité on ne retrouvera ^^gs d'eux le moindre souvenir ^.

'«Quomodo dcfccerunl ? Qiiomodo déficit sùmnium exurgciilis. Fac homiucm in somuis videre se iiivcnisse tlicsauros : divc3 est, scd donec evigilet. QuajriLur igilur et non est : niliil iii uianibus, uiliil ia Iccto. Paupor dorinicrat, divi.'S in sonuiis l'aclus fiiiTiiL. Si non ovigilaLbcL, divoi cssoL livi^ilavit,, invciiil tcruui-

Telle est la fin des pécheurs ; tel est le terme où Dieu, du haut de son éternité, voit qu'en un instant ils parviennent. Et nous nous étonnons du moment de silence, de la courte impunité, de la fortune fugitive que Dieu leur accorde! Nous nous scandalisons de la prospérité des pécheurs! 0 imprévoyance et légèreté! 0 faiblesse de notre regard, qui ne se porte jamais au-delà de la vie présente! Mon âme, relis ton Psaume : Quoi! les méchants jouissent d'une paix éternelle; Us accroissent leurs richesses... Je me suis appliqué à pénétrer ce mystère : un impossible travail s'offre à moi., — jusqu'à ce qu'étant entré dans le sanctuaire du Seigneur, j'aie considéré la fin des pécheurs. 0 Dieu, comme tu les joues, en châtiment de leurs ruses! Comme tu les renverses au moment de leur élévation! Comment sont-ils devenus ruines et désolation? Tout à coup ils ont disparu, ils ont péri à cause de leurs crimes. Les voici ce qu'est le songe de l'homme qui s'éveille : 0 Dieu, dans la cité., il ne restera plus rien de leur souvenir \

m. — Dieu ne nous eût-il pas montré, dans cette fin tragique des pécheurs, la sagesse de sa Providence, l'abime fût-il resté pour nous fermé et obscur, encore

nam quam dimiserat dormiens. Et isti non invenient misoriam quam sibi comparaverant ? Cum evigilaverint de liac vita, transit illud quod quasi somno tenebatur vclut soniniuin exurgonlig;. Et ue diceretur : Quid ergo? Parva tibi videtur claritas eoriiai, parva tibi videtur pompa eorum, parva tibi videntur tituli, imagines, statuse, laudes, cuiiei cliontium ? Domine, ait, in civitate tua imagiuem coruni ad niliiluiu rédiges. » (S. Augustiuus, in P. ■.lia L.r.V//.) — 1 Psal. LXXII.

(jû dil:u

cussions-noas dû tomber aux pieds « du Dieu caché, » adorer sans les comprendre ses desseins toujours miséricordieux et équitables. « 0 homme, qui es-tu pour contester avec Dieu? L'argile a-t-elle le droit de dire au potier qui la façonne : pourquoi m'as-tu faite ainsi ? Est-ce que de la même masse le potier ne peut pas faire soit un vase précieux, soit un vase pour l'ignominie ' ? - Qui sommes-nous pour refuser aux secrets et aux pi'ofondeurs inaccessibles de Dieu l'hommage de notre filiale soumission et de notre foi courageuse ?

Mais comment nous y refuser ici, quand Dieu même a daigné soulever le voile et déchirer l'ombre qui recouvrait le mystère? Quels seront devant Dieu considéré dans les secrets de son gouvernement et la marche de Providence, les sentiments et l'attitude de l'homme ici-bas ? L'homme fera à son Dieu le triple hommage de son intelligence par la foi, de son cœur par l'amour, de sa sainteté par l'abandon des convoitises terrestres pour l'éternelle fortune des cieux. Telle est la fin de notre Psaume et son dernier enseignement.

Terrible moment que celui où l'intelligence de l'homme se rencontre face à face avec le mystère! Angoisse indicible! inénarrable torture, jusqu'à ce que l'homme entre dans le sanctuaire du Se'ujneur'^^ comprenne cette vérité fondamentale, que Dieu est pour l'iiomme le mystère et l'universel mystère, que vouloir pénétrer Dieu, c'est, poui" l'intelligence finie et étroite, une prétention aussi absurde qu'elle est orgueilleuse et impie. Quoi ! Dieu nous domine de toute la distance de l'inlini ; il est l'océan sans rivage, nous sommes à peine de\ ant lui l'imperceptible atome, et l'atome voudra contenir

Uebr. - '- Psal. LXXII.

DII-U Gl

rimmensité ! l'homme voudra comprendre Dieu ! Voilà la folie : voici la seule vraie sagesse. Si Dieu nous fait l'inestimable don de l'intelligence, s'il daigne entrer avec cette intelligence en quelque communication, attendons-nous à ce qu'une disproportion comme infinie nous jette, à chaque parole divine, en des étonnements profonds, en des stupéfactions inénarrables. Dieu agit selon sa nature, largement, magnifiquement, infiniment ; rien en lui ne conserve nos étroites limites, nos proportions mesquines, tout y est l'infini. Devant ses œuvres, ses secrets, ses desseins, que sommes-nous, comment nous peindre ? Lisez le Psaume : voici le Prophète-Roi confondu devant l'œuvre divine, atterré en face do l'abime de sa Providence, sans pensée, sans parole, sans voix, muet comme l'animal sans raison, incapable de trouver une réponse, de formuler une objection, alors que tout à l'heure les objections se pressaient si nombreuses sur ses lèvres, et faisaient si violemment tressaillir son intelligence et son cœur : Auparavanl mon cœur bouillonnait^ un feu dévorait mes entrailles . me voici réduit à rien, je ne sais plus rien, je suis devant vous, ô mon Dieu, comme la bcte sans raison '. 0 homme, quand Dieu te parle, tu prétendrais tout comprendre! Quand Dieu agit, tu te crois Tintelligence assez puissante, disons mieux, assez infinie, pour pénétrer dans <« les secrets de sa volonté, » les profondeurs de ses conseils, les inscrutables mystères de son action souveraine? Tu quis es, « qui es-tu? » — Nescivi, « je ne sais pas, » je n'ai pu comprendre : l'action de Dieu comme son gouvernement et l'économie de sa Providence, demeurent pour moi d'impénélrables myslcres

1 Toal. LXXII.

6î DIEU

mais ces mystères, j'en conçois clairement la nécessité, bien plus, je m'étonnerais jusqu'à la défiance si, en me présentant à Dieu, Dieu ne venait pas à moi dans >« une inaccessible lumière, r « enveloppé dans la nue, » « vêtu de la lumière comme d'un vêtement, » et jetant sur toutes les choses divines un éclat que ne pourront jamais soutenir mes faibles yeux : ad nihilum redactus sum et nesciviK

0 délicieuse parole que le Psalmiste ajoute! Et ego scmper tecum, « et moi, je suis toujours avec toi. » 0 Dieu si grand, que mon regard ne perce pas dans tes infinies immensités ; « Dieu inaccessible, » « Dieu caché, » tu m'es devenu néanmoins tout accessible et tout proche par ta mansuétude, ta protection, les soins de ta maternelle Providence! 0 Dieu si terrible dans les coups que tu portes aux pécheurs, quand fondent enfin sur eux ta colère et ta vengeance, moi je « suis avec toi, » doucement à l'abri sous tes ailes tant que passe la tempête. J'ai vu les pécheurs au comble de la gloire, au sein des délices, dans la sécurité d'une longue et inaltérable paix : Moi aussi, comme les insensés, j'oppe/ai^ bienheureux le peuple qui est comblé de ces biens. J'enviais ces biens, je me scandalisais de cette fortune, je séchai i de dépit en voyant la paix des pécheurs^. Mais qu'ont-ils, ces malheureux, qu'ont-ils de si enviable ? Leurs faux biens sont comme le rêve de l'homme qui s''éveille, ils croient posséder, ils croient jouir, ils croient au bonheur : en réalité ils sont nus, dépouillés, affamés; de plus ils se perdent, ils tombent dans des abîmes, ils se jettent en s'éloignant de Dieu dans une irrémédiable perdition, u Dieu, ceux qui s'éloignent de vous périront. — Et moi,

» Psal. LXXII. — i Psal. LXXII

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ràon Dieu, moi, pauvre peut-être, délaissé, méprisé, sans appui, sans consolation en ce monde, vous ayant, que me manque-t-il, ô Dieu très-riche, ô Dieu éternel ? Mon partage m'est échu dans les plus admirables conditions K

C'est la conclusion délicieuse de toute âme droite, éclairée sur la vanité des biens de ce monde, la rapidité de cette vie, le déplorable sort des pécheurs dont les insensés admirent et envient la fortune. Cette âme renonce de grand cœur à ces prospérités dont la fin est si tragique; il ne lui faut -plus que Dieu, et la dernière partie de sa méditation devient aussi sereine et aussi clouce que la première avait été agitée et remplie d'angoisses. Quid enim mihi est in cœlo, et a Te quid volui super terram^?

La possession de Dieu est d'abord pour elle une possession pleine de sécurité et de paix. Que peut redouter celui que Dien mène, par les chemins de l'exil, jusqu'à l'éternité? D'autres s'égareront au milieu des fallacieux détours des choses humaines ; ceux-ci se briseront à recueil de la fortuue, ceux-là, au sein des ruines, dans le gouffre béant da désespoir. Le chrétien parcourra sans dangers les péripéties diverses de l'existence, invulnérable aux honneurs et aux délices de la prospérité, comme aux assauts furieux de la souffrance. 0 Dieu, vous m'avez tenu par la main ; et selon votre bon plaisir vous m'avez mené. 0 Dieu! quelle sécurité d'être mené par vous ! Je ne demanderai pas compte du choix de ma route, ni pourquoi je traverse des déserts si arides, par des chemms si âpres et si brûlés, ni pourquoi vous m'ccartez des sentiers fleuris et riants que d'autres par-

1 Psal. LXXII. — 2 Psal. LXXIt.

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