‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 10 sur 75 · Métaphysique et psychologie, Genève · texte numérisé non relu

Métaphysique et psychologie, Genève

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le comprendre, en faire un objet de science, sinon le rattacher à ses causes, c'est-à-dire lui assigner comme telles la série et l'ensemble des événements antérieurs qui l'ont produit, qui l'ont rendu nécessaire ? Expliquer un fait, c'est toujours le ramener à d'autres où il était implicitement contenu, et en vertu desquels il ne pouvait pas ne pas être, ni être autrement. L'axiome constitutif de toute science est celui du déterminisme absolu. La Science expire où commence la Liberté. »

Mais, en philosophe qui a conservé, sous l'influence du milieu, l'empreinte du spiritualisme religieux, le Dr Flournoy constate avec douleur l'apparent divorce de la science et de la morale ; il se croit dans une impasse. « La science, continue-t-il, exclut le libre arbitre comme sa négation même, la responsabilité le réclame comme sa condition absolue. Faudra-t-il donc opter entre elles et sacrifier la vérité de la première à la réalité de la seconde ? Dure extrémité, car il paraît aussi difficile de renoncer à Tune qu'à l'autre. »

Je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'arriver à ce troublant dilemme.

Qui aime la vérité doit rester son amant fidèle. Quand la raison, notre instrument de travail le plus précis, nous amène non seulement par l'expérience, mais aussi par l'induction, à des données claires, nous pouvons aller de l'avant sans appréhensions.

Il se peut qu'au premier abord nous nous sentions entraînés vers des conclusions qui semblent fâcheuses ; nous pouvons craindre d'arriver à des vues subversives, dangereuses pour le corps social.

J'estime que c'est là une illusion. Il y a au fond de chacun de nous un conservateur timoré qui n'accepte le progrès qu'avec répugnance et redoute les conséquences

des idées nouvelles avant de savoir quelles elles seront.

Les croyants de toute religion évitent volontairement cet écueil réputé dangereux encore que personne ne s'y soit jamais perdu. Ils considèrent la raison humaine comme un fallacieux instrument et se gardent de plonger l'agrégat de leurs dogmes dans le dissolvant du libre examen. Leur position me paraît irrationnelle, mais elle a au moins l'avantage d'être inexpugnable. Il n'y a plus d'arguments à opposer à celui qui déclare : Je ne raisonne pas, je crois.

Mais quand on se place résolument sur le terrain scientifique, philosophique, il faut laisser trottiner gentiment Tânon de sa logique. Il nous mène tout droit au déterminisme, à moins que violemment nous ne lui fassions tourner bride.

C'est ce que me semble avoir fait M. Ernest Naville dans son livre consacré tout entier' à la défense du Libre Arbitre *.

Analysons rapidement et critiquons au fur et à mesure son exposé magistralement condensé dans la Préface :

« Tout ce que l'homme fait, en dehors des mouvements purement instinctifs, est le produit de sa volonté. Mais concevoir la volonté comme un pouvoir libre, créateur unique de ses actes, admettre la volonté d'indifférence, est une erreur qu'une étude un peu attentive de la psychologie fait promptement rejeter. »

La voilà déjà bien compromise cette liberté humaine. Le piédestal sur lequel on la place se rétrécit à mesure qu'on analyse le problème des volitions. Mais continuons :

« Une volition dont un acte résulte est un fait qui a

1. Le libre arbitre, élude philosophique, par E. Naville, Genève, 1898.

des facteurs nombreux et qui donne lieu à de délicates analyses.

« Le pouvoir d'agir se trouve toujours en présence des mobiles de la sensibilité et des motifs de l'intelligence, et les motifs ne deviennent des mobiles que dans la mesure où ils créent des désirs. L'idée d'un acte n'a pas d'influence si à cette idée ne se joint pas un attrait ou une répulsion. Nous sommes donc en présence d'impulsions diverses et le plus souvent opposées. »

Notons bien ces prémisses ; elles sont à la base de l'idée déterministe.

« La thèse du déterminisme, continue M. Naville, est que ces impulsions produisent nos actes d'une manière nécessaire, fatale. La thèse des partisans du libre arbitre est que, soumis à des impulsions différentes, nous avons le pouvoir de choisir, de résister aux unes ou de céder aux autres. La liberté humaine est essentiellement relative ; elle ne se manifeste que dans la possibilité du choix entre des sollicitations qui préexistent à l'acte de volonté, parce que la volonté ne peut se créer son objet. »

Ici j'avoue ne plus comprendre.

Qui ne voit, en effet, que l'acte de choisir, de résister à certaines impulsions, de céder à d'autres, constitue précisément une volition dans le sens le plus strict de ce mot. Or, selon M. Naville lui-même, une volition est toujours déterminée par l'attrait ou la répulsion qui s'attache à une idée. Si nous choisissons, résistons, cédons, c'est apparemment que nous y sommes poussés soit par les mobiles de la sensibilité, soit par les motifs de V intelligence. Nous cédons donc toujours à un attrait ou à une répulsion. C'est la liberté du morceau de fer attiré par l'aimant.

Ce paralogisme qui consiste à exclure du groupe des volitions les actes de choisir, résister, céder, est le seul

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argument que l'éminent philosophe chrétien oppose à l'idée déterministe. Aussitôt après il abandonne le terrain de la raison, de l'analyse scientifique, pour exposer ses craintes au sujet de la morale en danger :

« Pour sentir la gravité de la question soulevée il suffit de comprendre que, sans un élément de liberté, il n'y a pas de responsabilité ; et que nier la responsabilité d'une manière absolue, c'est renverser le fondement de toutes nos notions morales et sociales, c'est vouloir effacer du dictionnaire les mots de devoir, de bien et de mal moral ou du moins donner à ces mots, si on les conserve, un sens tout autre que celui que le genre humain leur a toujours attribué. »

Eh bien, oui ! Il faut le dire clairement : les mots prennent toujours une autre signification quand on se livre à une analyse philosophique, quand on procède par induction scientifique.

Dans le langage courant les mots n'expriment que des conceptions frustes, incomplètes. Ils traduisent l'impression première et ils s'emploient sans souci de la vérité scientifique. Nous dirons toujours que le soleil se lève et se couche, alors que nous savons que c'est une apparence résultant de la rotation de la terre. Nous parlons du ballon qui flotte libre dans l'espace, oubliant volontairement qu'il est l'esclave docile de la densité des gaz.

Aussitôt qu'on admet les prémisses, scientifiquement justes, qu'exprime M. Nav.lle, c'est-à-dire qu'une volition est toujours déterminée, par les mobiles de la sensibilité ou les motifs de l'intelligence, il n'y a plus d'échappatoire. Il n'existe aucune raison pour mettre dans une classe à part les trois verbes : choisir, résister, céder. Il faut coûte que coûte arriver au déterminisme ou alors tourner résolument le dos à la raison.

Dubois. — Psycliouévroses. 4

On craint la thèse du déterminisme qui dit que ces impulsions produisent nos actes d'une manière nécessaire, fatale, et c'est contre cette fatalité qu'on s'insurge. On n'envisage que les impulsions au mal, les appétits cle la bête humaine, et l'on se détourne du déterminisme comme s'il impliquait un révoltant esclavage, la suppression de la morale. On oublie que nous pouvons être aussi les esclaves du bien, du beau, des lois morales, que nous cédons aussi à des mobiles élevés de notre sensibilité, qu'enfin les motifs de l'intelligence deviennent des mobiles puissants par l'attrait ou la répulsion qui s'y joint et que ce sont eux qui souvent déterminent nos volitions.

Quoi que nous fassions, nous obéissons toujours à quelque sentiment, à quelque idée. Soumettez à l'analyse un acte quelconque, aussi bien le dévouement d'un martyr que le crime le plus affreux, vous trouverez toujours un mobile impérieux qui a déterminé l'action. Chez l'un c'est une noblesse innée des sentiments due à l'hérédité, fortifiée par l'éducation ; ce sont des convictions morales, religieuses, soigneusement entretenues par le milieu familial ou social dans lequel a vécu l'individu ; chez l'autre ce sont les redoutables impulsions de l'égoïsme brutal, les passions basses cultivées, elles aussi qui sont plantes vivaces, dans l'humus fécond du milieu social.

Et toujours nous cédons h l'impulsion qui, en raison de notre mentalité antérieure, a exercé sur nous son pouvoir fascinateur.

On oublie aussi que la fatalité qui s'attache inéluctablement à l'acte commis ne préjuge rien sur les impulsions qui vont suivre. Soumis jusque-là à l'esclavage du mal, le coupable peut retrouver la bonne voie ; échappant aux mobiles bas de sa sensibilité, il peut subir dorénavant le joug des motifs de l'intelligence, des conceptions morales.

L'hypothèse du déterminisme n'exclut ni la réflexion, ni le retour sur soi-même, ni le développement moral. Le déterminisme se borne à constater l'enchaînement des faits de conscience et il l'explique par l'action continue des mobiles sur notre cerveau pensant.

Il me semble qu'il faut être bien peu hardi dans sa pensée pour reculer devant ces conclusions qu'impose la constatation des faits, et bien timoré pour voir dans ces conceptions un danger pour la morale.

Pourquoi, puisque l'analyse nous amène à la négation du libre arbitre, conservons-nous cependant les termes de liberté, de volonté, de responsabilité même ? Pourquoi le déterministe le plus convaincu dit-il tous les jours : Je suis libre, je veux? C'est qu'il emploie ces mots dans le sens qu'ils ont dans le langage ordinaire.

Ce serait une tâche ardue et vaine que de vouloir réformer le langage, expression vive et immédiate de nos impressions primesautières, et d'alourdir ces images par des considérants philosophiques.

Laissons aux mots leur acception commune dans les relations avec nos semblables ; mais dans l'analyse délicate où nous conduit la pensée philosophique, nous pouvons nous permettre des interprétations qui conservent leur justesse alors même qu'elles semblent opposées aux conceptions anciennes.

Dans le langage de tout le monde, qui ne peut suivre toutes les fluctuations de la pensée, être libre signifie pouvoir faire ce qu'on veut. Nous nous disons libres quand aucun obstacle matériel, aucun trouble organique ne vient impérieusement s'apposer à nos volitions. Barrière d'un côté, maladie de l'autre, voilà les seuls obstacles qui, aux yeux de celui qui ne réfléchit pas, restreignent la liberté humaine.

Mais soumettez voire propre conduite ou celle de vos semblables à un examen moins sommaire et vous constaterez avec douleur que nous sommes aussi esclaves de notre mentalité innée ou acquise. Vous, jeune homme, si bien doué du reste, vous avez une fatale instabilité des dispositions d'esprit, des veuleries fréquentes, et tous les jours, vous vous apercevrez que vous n'êtes pas aussi libre que vous voulez bien le dire. Vous, madame, qui, par hérédité ou atavisme, vous l'avez dit, êtes impressionnable, sous savez si peu réprimer vos impulsions que vous venez de déclarer : C'est plus fort que moi ! Il y a donc quelque chose de plus fort que votre volonté et cela en vous-même sans que personne vous impose une contrainte ?

L'alcoolique croit à sa liberté et vous dira : Je suis libre de boire ou de ne pas boire. Le malheureux ne voit pas qu'il est l'esclave des besoins maladifs de son organisme qui ne peut supporter l'abstinence, qu'il agit sous de sourdes impulsions insuffisamment refrénées par des idées morales ayant perdu leur netteté, leur saveur.

Que de gens qui font parade de leur volonté et ne sont que ce qu'on appelle « des volontaires », c'est-à-dire des impulsifs, esclaves des mobiles de leur sensibilité.

Le sachant ou à notre insu, nous retrouvons continuellement sur notre route des obstalecs souvent insurmontables qui nous empêchent d'agir, quoique notre liberté, dans le sens commun du mot, semble subsister pleine et entière. Les philosophes défenseurs du libre arbitre ont déjà donné au mot de liberté une tout autre signification que celle qu'il a dans le langage ordinaire. Ils l'appellent liberté relative alors qu'elle paraît absolue à celui qui ne pense pas. Ce n'est plus un pouvoir libre, la reine toutepuissante ; cela rappelle une royauté constitutionnelle.

Poussez plus loin l'analyse et vous verrez que vous êtes aussi l'esclave de vos impulsions heureuses, de vos bonnes sensibilités, de vos idées claires de vrai, de bien et de beau, et que vous ne pouvez pas changer à volonté vos idées directrices. Gomme la girouette sur nos toits, vous obéissez à tous les vents, oscillant tantôt d'un côté tantôt de l'autre, mais vous gardez la direction du vent dominant qui souffle pour vous à l'époque de vos déterminations.

La conception vulgaire de la liberté, comme puissance autocratique, est fausse. Il n'est pas besoin de délicates analyses pour découvrir son caractère simpliste.

Les spiritualistes reconnaissent l'esclavage qui se cache sous notre liberté apparente. Ils savent la puissance des mobiles mais, arrêtés par des inquiétudes morales étrangères à l'induction scientifique, ils accouplent deux mots qui s'excluent, et appellent la liberté humaine une « liberté relative qui ne peut se créer son objet ».

A mesure que l'étude de la biologie fait reconnaître les obstacles que nos états d'âme innés ou acquis, notre caractère foncier, accumulent sur notre route, elle diminue l'aire où se meut cette liberté.

Le déterminisme voit l'esclavage constant dans lequel nous sommes vis-à-vis des mobiles. Il le sait inéluctable au moment précis où s'accomplit la réaction ; il le croit fatal aussi longtemps que des impulsions contraires ne viennent pas changer la direction du mouvement. Il nie le libre arbitre comme conception philosophique insoutenable, absolument inaccessible à la raison humaine.

Dans le langage même du peuple on retrouve des expressions qui dénotent l'intuition de cet esclavage visà-vis des mobiles. On propose, par exemple, à une personne, un acte répréhensible qui aurait pour elle, à pre-

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mière vue, des avantages évidents. Aussitôt une lutte s'établit dans ce crâne. L'individu se sent tout d'abord entraîné par l'attrait qu'aurait, à ses yeux, l'acte coupable. Mais les associations d'idées surviennent, les conceptions morales surgissent, deviennent plus nettes. Sous l'influence des réflexions, peut-être des conseils d'autres personnes, la situation s'éclaircit. L'idée de l'acte perd son attrait, elle provoque même de la répulsion. Les motifs de l'intelligence, au contraire, deviennent plus impérieux ; de l'idée froide, intellectuelle, naît la conviction chaude, entraînante, et tout à coup la personne éclate en disant : Non, je ne peux pas faire cela ! Elle a cédé à l'impulsion la plus forte et dans une naïve intuition du déterminisme moral elle dit : Je ne peux pas et non je ne veux pas.

N'est pas criminel ou vicieux qui veut, et chacun de nous est retenu constamment par des barrières morales qui, pour être psychiques, mentales, suppriment néanmoins notre libre arbitre, autant qu'un mur ou la maréchaussée restreignent notre liberté. La fatalité s'attache naturellement à l'idée déterministe, mais il y a loin encore de cette fatalité à la prédestination qu'enseignent les religions. Dans toutes les conceptions religieuses où « les cheveux de notre tête sont comptés » je m'efforce vainement de trouver place pour la liberté. Il me semble que c'est pour le coup qu'il faudrait non seulement modifier le sens de ce mot, ce qui est toujours permis, mais le rayer hardiment du dictionnaire.

Au moment précis où un homme exécute une volition quelconque, cet acte est un résultat. Il ne pouvait pas ne pas être ou être autrement, étant donnés les mobiles de la sensibilité ou de la raison qui ont agi sur le sujet. Il est le produit de sa mentalité actuelle.

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Ah ! sans doute, l'acte aurait pu être autre si la personnalité de l'être agissant avait été autre elle-même, si sa mentalité n'avait pas été troublée par la fatigue, la maladie, l'intoxication alcoolique. Le coupable aurait pu éviter la faute commise s'il avait eu présents à la mémoire les enseignements de la morale, si ces idées qui ont pu effleurer son entendement avaient été doublées d'attrait. Mais tous ces si sont inutiles, arrivent trop tard. Ces attractions ou répulsions efficaces n'ont pas existé et l'acte s'est accompli fatalement avec toutes ses tristes conséquences pour l'individu, sa famille et la société.

Mais il n'est écrit nulle part que l'individu va persister dorénavant dans la direction mauvaise, qu'il est voué fatalement au mal. C'est maintenant, la faute commise, qu'il faut faire intervenir l'influence éducative, accumuler dans cette âme les mobiles favorables de la sensibilité, les motifs de l'intelligence, éveiller la pitié, la bonté, ou fonder sur la raison le sentiment du devoir moral.

Je ne vois pas d'idée plus féconde en impulsions heureuses que celle qui consiste à prendre les gens comme ils sont, à admettre qu'au moment où on les observe, Us ne sont jamais que ce qu'ils peuvent être.

Seule cette conception nous amène logiquement à la vraie indulgence, à celle qui pardonne, ferme aussitôt les yeux sur le passé pour fixer son regard sur l'avenir. Quand on est arrivé à se mettre en tête cette idée directrice, on ne s'irrite pas plus devant les bizarreries d'une hystérique qu'en présence des vilenies d'un égoïste.

Sans doute on n'arrive pas d'emblée à ce sain stoïcisme, non pas vis-à-vis du mal, entendons-nous bien, mais visà-vis des coupables. Nous réagissons tout d'abord sous l'influence de notre sensibilité ; c'est elle qui détermine le

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premier mouvement ; c'est elle qui fait bouillonner notre sang, éveille les nobles colères.

Mais l'émotion doit se caïmer, la réflexion doit se faire. Elle ne nous amène pas à une révoltante indifférence, mais, plus conscients du mécanisme mental des volitions, nous retrouvons le calme ; nous voyons les fils divers qui ont fait marcher la marionnette humaine et nous pouvons envisager le seul plan possible, le seul utile, celui de couper court au renouvellement des actes mauvais, de mettre à l'abri ceux qui pourraient en souffrir et d'assurer l'avenir par l'amélioration du coupable.

Sans doute, la volonté envisagée comme pouvoir libre disparaît dans la conception déterministe. Nos décisions, nos volitions, sont toujours déterminées par des mobiles irrésistibles au moment où la réaction se produit et j'ai montré par quel sophisme on a cherché à soustraire à cette règle les actes de choisir, résister, céder, et leurs synonymes. Plus j'analyse mes propres actes de volonté ou ceux de mes semblables, moins je constate ce qui devrait caractériser la volonté, c'est-à-dire Yeffort. C'est pourquoi, énonçant le moyen de lutter contre le nervosisme j'ai préféré le terme d'éducation de la raison à celui d'éducation de la volonté. Quand nous obéissons aux simples suggestions de notre sensibilité, quand nous nous laissons aller à nos désirs, nous ne parlons pas de volonté, quoiqu'il s'agisse là encore de volitions. Nous sentons bien qu'alors nous sommes esclaves de nos goûts, de nos appétits, et nous taxons de laisser-aller moral cette obéissance aux mobiles. C'est quand nous faisons appel aux motifs de l'intelligence, aux idées morales, que nous avons la prétention d'être libres et nous appelons homme énergique celui qui base sa conduite sur ses principes rationnels, sur ses convictions morales, religieuses ou philoso-

phiques. Au fond, il ne fait qu'obéir aux suggestions de sa raison ; il a une vue plus claire de la voie à suivre ; il trouve des attraits dans des chemins où les autres ne sont pas attirés, où ils éprouvent peut-être d'instinctives répulsions. La vue claire du but suffit à assurer notre marche. Comme l'a dit Guyau : celui qui n'agit pas d'après ce qu'il pense, pense incomplètement.

On objecte que nous pouvons avoir nettement conscience de l'excellence d'une détermination mais que nous n'avons pas la force de la prendre. Je ne nie pas le fait, mais je repousse l'explication ; ce n'est pas la force qui nous manque. Si nous résistons encore, si nous ne marchons qu'avec hésitation, si même nous nous précipitons dans une voie opposée, c'est que nous sommes encore retenus par les chaînes de notre sensibilité. Nous voyons par les yeux de l'esprit ce qui serait le bien, mais le cœur n'y est pas, il n'y a pas de mouvement émotif, passionnel. Nos idées ne nous entraînent que quand elles sont devenues des convictions. Alors il n'y a plus de lutte, plus d'effort volontaire. Le mouvement s'établit et s'accélère comme celui d'un corps soumis à l'influence de la pesanteur.

Gomme le disait élégamment une de mes malades qui, bien que croyante sincère, avait compris au premier mot : la volonté tombe passivement dans l'ornière que lui creusent le sentiment ou la raison.

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