QUATRIÈME LEÇON
Le problème de la liberté. — Déterminisme. — Flournoy ; Ernest Naville. — Caractère impérieux des mobiles qui nous font agir. — Conception populaire et conception philosophique de la liberté. — Notre esclavage en face de notre mentalité innée et acquise. — Orthopédie morale. — Inutilité du concept : volonté.
Il y a des conclusions auxquelles nous arrivons facilement en faisant usage de la logique la plus élémentaire et que nous n'osons exprimer. Elles paraissent être en contradiction si flagrante avec l'opinion publique, que nous craignons d'être lapidés, moralement, s'entend, et nous gardons prudemment notre lumière sous le boisseau. Le problème de la liberté est un de ces : Noli me tangere.
Soumettez-le à un individu isolé, dans une discussion théorique, en l'absence de tout élément passionnel, il n'aura pas grand'peine à vous suivre dans vos syllogismes ; il vous fournira lui-même des arguments en faveur du déterminisme. Adressez-vous aux masses ou à l'individu alors qu'il est sous le coup de l'émotion causée par un crime révoltant, vous soulèverez des clameurs d'indignation ; vous serez mis au ban de l'opinion publique.
Et cependant il s'agit là d'un problème important, de la solution duquel dépend notre attitude vis-à-vis de nos
semblables dans les questions brûlantes d'éducation de nous-même et des autres, dans celles de la répression des délits et crimes.
Mes convictions sur ce sujet m'ont été d'un tel secours dans l'exercice de la psychothérapie que je ne puis passer cette question sous silence.
Que l'on établisse entre le corps et l'esprit un rapport de causalité ou qu'en biologiste ultraprudent, on se borne à constater le parallélisme constant des phénomènes psychiques et du travail cérébral, on arrive forcément au déterminisme.
C'est ce que reconnaît très explicitement un médecin philosophe, le Prof. Flournoy i. Voici ce qu'il dit à propos de la liberté :
« Ce semble être une entreprise désespérée que de vouloir sauver la liberté en face d'un principe aussi précis que celui de la concomitance ; et ce l'est en effet, si la psychologie expérimentale est l'expression de la vérité en soi.
« Car ici plus d'échappatoire. Rien ne sert de spéculer sur le nexus qui unit l'âme et le corps : quelle que puisse être la nature de ce lien, du moment qu'il y a concomitance régulière, la succession des états de conscience du berceau à la tombe est forcément aussi réglée, aussi nécessitée en chacun de ses termes, que la série correspondante des événements mécaniques.
« Au surplus, sauvât-on la liberté de ce mauvais pas, qu'on n'y gagnerait rien, car ce n'est pas seulement le parallélisme psychophysique qui lui fait obstacle, c'est, d'une façon beaucoup plus générale, l'esprit de toutes nos sciences. Qu'est-ce, en effet, que connaître un événement,