‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 11 sur 75 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Responsabilité absolue. — Responsabilité sociale, morale. Morale indépendante ; la raison est un suide. — Développement graduel des sentiments moraux. — Conscience morale. -- Cornmunauté d'aspirations entre les croyants et les libres penseurs. — Recherche du bonheur ; il dépend de notre mentalité innée ou acquise. — Défaut de caractère ou maladie de l'esprit,

Les mots de liberté et de volonté peuvent être conservés dans le langage courant avec le sens restreint qui leur a toujours été donné. Quand nous pouvons obéir aux impulsions de notre sensibilité, aux conseils de notre raison, nous nous déclarons libres, parce que nos mobiles n'étant pas envisagés comme étrangers à nous, nous avons la sensation de choisir, de vouloir. Il est inutile de supprimer ces termes qui rendent si bien ce qu'ils veulent dire.

Mais si nous analysons plus à fond les choses, la raison nous démontre l'esclavage complet dans lequel nous sommes vis-à-vis des mobiles. Nous arrivons nécessairement à nier le libre arbitre, et la volonté disparaît comme pouvoir libre.

Il me semble qu'aucun penseur ne peut se soustraire à ces syllogismes qui n'ont rien de spécieux, rien d'artificiel. Au lieu de raisonner on s'émeut et l'on s'écrie : Mais que devient la morale dans l'hypothèse déterministe ? ^lle ne peut plus exister ! — Voilà l'objection constante

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que Ton oppose au déterminisme biologique, voilà l'obstacle devant lequel on recule épouvanté, voilà le divorce entre la science et la morale que signalent éloquemment les philosophes spiritualistes et chrétiens. En effet, disentils, nier le libre arbitre c'est supprimer la responsabilité ; or celle-ci est la base de la morale.

Il faut s'entendre. La vraie responsabilité, celle qui nous placera un jour en face d'un être suprême, juge toutpuissant de nos actions, est d'origine théologique. Pour l'admettre il faut une conception anthropomorphique de la divinité, un acte de foi, et ce n'est pas en effet à cette conclusion que mène la science.

Mais, eussé-je même réussi à me mettre en tête ces conceptions, je trouverais révoltant de voir les hommes se faire ainsi les justiciers de leurs semblables. Nous sommes en ce monde dans des relations de frères à frères et rien ne nous autorise k nous considérer comme les instruments de la justice divine. Il faut volontairement fermer les yeux sur ce qui se passe dans le monde, dans l'enceinte même de nos tribunaux, pour oser attribuer à cette justice humaine le caractère d'infaillibilité qu'elle devrait nécessairement avoir pour se substituer à la justice clairvoyante d'une Providence. Si nous avons un Père infiniment juste et bon, laissons-le sonder nos reins et distribuer à son gré la récompense ou le châtiment, mais débiles comme nous le sommes, n'ayons pas le front de juger de la culpabilité des autres.

Responsables, dans ce sens étroit et absolu, nous ne pouvons pas l'être, car au moment où nous sommes sortis du droit chemin, nous n'avons fait qu'obéir à nos impulsions présentes, nous étions esclaves.

Notre conduite trahit toujours notre mentalité actuelle et cette mentalité n'est que le produit de notre tempéra-

ment natif et de notre éducation. Nos parents, nos amis, la société tout entière ont largement contribué à créer l'état d'âme où nous sommes et, si coupable il y a, nous sommes tous responsables.

Est-ce à dire qu'il n'y a ni bien ni mal, ni bons ni méchants ; devons-nous assister dans un impassible fatalisme à l'éclosion de toutes ces fleurs du mal qui, depuis que le monde est monde, pullulent avec la fécondité de l'ivraie ? Nullement.

Il y a une responsabilité sociale qui autorise la société à réprimer le vice ou, ce qui vaut mieux, à le prévenir, à en empêcher le renouvellement. La société obéit à la nécessité de la défense personnelle et la solidarité qui nous unit nous enjoint de contribuer pour notre part au maintien de cet ordre moral.

Il y a une responsabilité morale qui nous incite non seulement à respecter les lois, à éviter le conflit avec la société, mais nous force à nous courber devant l'idéal d'une loi morale, pour autant que nous pouvons le reconnaître. La morale religieuse elle-même n'entraîne que ceux que leur mentalité native, leur éducaMon a amenés à la soumission. Dans le domaine moral nous ne pouvons obéir qu'aux lois auxquelles nous donnons notre assentiment.

La morale existe, indépendante, libre de toute attache théologique. Son code est résumé dans cet ensemble de sentiments et d'idées altruistes qui sont communs aux peuples civilisés. Qu'elle soit sentimentale ou rationnelle au début, cette morale devient peu à peu instinctive, automatique ; elle constitue ce qu'on appelle la conscience morale. Sans doute les religions ont apporté bien des pierres à l'édifice ; elles ont contribué pour une large part à l'établissement de ce fond moral, mais il serait

injuste de leur en rapporter tout l'honneur. La morale est l'œuvre des penseurs de tous les temps qui ont eu l'intuition, du Vrai, du Beau et du Bien, et ont cherché à fonder sur la raison le code moral qui doit nous servir de guide.

Il semble au premier abord qu'une morale avec sanction et obligation, telle qu'elle résulte de l'idée religieuse, doit s'imposer plus facilement, plus rapidement, et exercer sur les masses une influence éducative plus puissante.

Depuis tantôt deux mille ans, l'expérience est faite et le résultat n'est pas encourageant. Sans doute la morale du Christ reste la plus pure, la plus élevée. Si on la sépare du dogme, elle constitue l'idéal de la morale indépendante. Mais elle n'a eu dans ce monde qu'un succès d'estime et l'Église, loin de contribuer à la répandre, n'a réussi qu'a maintenir une mentalité pathologique où domine la tendance naturelle à la superstition et au fanatisme. Il faut être doué d'un optimisme bien robuste pour attendre des seules religions l'influence moralisante qui doit nous délivrer de notre débilité dans le bien et fonder le règne de la justice. La morale religieuse elle-même, je le répète, n'exerce son action bienfaisante que lorsque ses enseignements sont compris, lorsqu'ils concordent avec notre sentiment intime, avec nos aspirations natives, quand ils obtiennent l'assentiment de notre raison. C'est toujours à la lumière de la morale indépendante, sentimentale et rationnelle, que nous jugeons les prescriptions morales de la religion.

Le dévot accepte souvent sans réfléchir, dans une obéissance passive à l'autorité, des pratiques rituelles, des dogmes qu'il ne discute pas, mais à moins de consentir à une déchéance intellectuelle complète, il ne peut admettre

des conceptions morales opposées à ses sentiments naturels de bonté, aux données de la raison.

La morale est sociale avant tout et se résume dans ce précepte : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit » et dans son corollaire : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît. » Elle trouve son expression, si Ton veut, dans la formule moins compréhensible à première vue : « Aime ton prochain comme toi-même. »

Celui qui ne saisit pas cette loi morale est dans un état d'infériorité intellectuelle. Elle est accessible à tous, sans qu'il soit besoin de faire intervenir une sanction divine. Il est plus noble, ce me semble, d'obéir au sentiment du beau et du bon, de céder aux motifs de l'intelligence clairvoyante, que de subordonner sa conduite à l'espoir d'une récompense ou à la crainte d'un châtiment.

Sans doute la morale n'est pas absolue ; elle ne pourrait l'être que dans l'hypothèse d'une révélation divine, d'un code moral imposé, et c'est contre cette idée que s'insurge l'esprit humain. La morale est toujours relative et variable, dans certaines limites, suivant les milieux humains. Mais le progrès s'accomplit lentement et sûrement ; il tend à l'unification des idées morales et cette poussée de perfectionnement paraît plus intense encore aujourd'hui, quoique les masses semblent échapper toujours plus au joug des Eglises.

Avouons-le, la morale laïque n'a pas mieux réussi que l'Église à changer la mentalité humaine. Il faut accepter la situation comme elle est ; le développement moral se fait avec une désespérante lenteur. La raison, si victorieuse dans le domaine des sciences exactes, rencontre de nombreux ennemis quand elle s'avance sur le terrain plus vague de la philosophie. Elle succombe dans les

embûches que lui tendent l'égoïsme, les passions, les mobiles de la sensibilité si souvent opposés aux motifs de la raison. Elle a à lutter avec le parti pris, avec les opinions préconçues, irraisonnées, nées dans notre esprit sous la suggestion de l'éducation.

Mais, malgré tout, le perfectionnement moral s'accomplit ; il s'accélère par les efforts de la pensée libre, consciente de sa faiblesse autant que de sa puissance. On sourit parfois dédaigneusement en parlant de la déesse Raison ; je veux bien qu'elle soit débile, mais c'est le seul instrument que nous possédions pour aller à la recherche de la vérité ; force nous est bien de nous en servir.

Le perfectionnement moral consiste à faire cesser l'antinomie qui existe souvent entre les mobiles de notre sensibilité et les motifs de la raison. Les lois morales, sans être dictées d'en haut, ont leur beauté. Nous en subissons le charme dès le berceau par l'exemple de ceux qui nous entourent. Nous nous complaisons, par une sorte de sensualité instinctive, dans cette atmosphère douce. Il n'y a pas d'effort, pas de contrainte, il n'y a qu'abandon naturel.

Plus tard la lutte commence. Le monde exerce sur nous son influence éducative plus souvent néfaste que favorable. Obéissant encore à notre sensibilité native ou acquise, soutenus par l'exemple de ceux que nous aimons, nous évitons les écueils. D'un coup d'œil déjà exercé, nous voyons le laid et nous le fuyons pour rechercher la lumière du beau. Souvent notre vue s'obscurcit, mais après ces éclipses, le beau reparaît entraînant, impérieux. Notre discernement s'affine et toujours moins chancelants nous avançons sur la route du bien. Oh, je sais que la tâche est ardue. Que l'homme soit guidé par ses propres forces, par les enseignements d'une philosophie persom

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nelle, qu'il s'appuie sur le bâton de la religion, il n'évite pas les chutes sur cette longue route. Toute notre vie se passe à acquérir cette maîtrise de nous-même.

N'oublions pas qu'elle n'implique pas un effort volontaire, dont nous sommes radicalement incapables, mais une vue toujours plus claire de l'attrait qui s'attache aux conceptions morales.

Hélas, les malheureux qui ne poursuivent que la recherche exclusive des plaisirs sensuels ne font pas plus de philosophie qu'ils ne se prosternent dans les temples. Il en est de même de ceux que les calculs d'un prudent égoïsme amènent à une règle de vie sensiblement conforme à la loi morale.

Voilà le matérialisme des mœurs, celui qui court les rues en dépit des efforts constants des religions et de l'action parallèle de la morale indépendante.

Il y a pour les déterministes un danger, c'est celui des alliances involontaires. Les doctrines déterministes mal interprétées trouvent facilement des adhérents parmi ceux qui ne recherchent que leur bien-être matériel et qui sont heureux de donner à leur conduite une apparente justification. Il serait aussi injuste d'imputer ce résultat aux doctrines positivistes que d'accuser l'Eglise quand un bandit monte à genoux l'escalier sacré de Rome pour commettre un crime quelques instants après. Tartuffe ne devait discréditer que les faux dévots. Chaque doctrine est exposée à ces alliances fâcheuses. Ne voit-on pas des chrétiens sincères, dévoués, imbus de la morale la plus pure, socialistes idéalistes, confondus contre leur gré dans les rangs des révolutionnaires haineux, des négateurs de tout ordre social et moral !

De même qu'il y a peu de chrétiens sincères dont la piété se manifeste par un vrai changement d'état d'âme,

de même il n'y a pas beaucoup de libres penseurs qui, sans renoncer aux droits de la raison, gardent leur enthou siasme pour un idéal moral et cherchent à l'atteindre par le continuel perfectionnement de leur moi.

L'obstacle au développement des idées élevées n'est pas dans les doctrines nées par l'étude des sciences naturelles, par des réflexions encore inaccessibles à la masse ; il est dans ce poids mort énorme que constituent les nonpenseurs, les indifférents. Ce sont là les vrais ennemis de toute morale religieuse ou laïque.

Analysant l'antagonisme qui semble exister entre la science et la religion, de Gandolle 1 note bien l'opposition irréductible qui existe entre le principe d'autorité et le libre examen scientifique, mais il ajoute : « Ni les hommes de science, ni les hommes religieux ne sacrifient leurs opinions à des intérêts matériels, à la politique ou au plaisir. Quand cela leur arrive, ils sortent de leur catégorie et perdent l'estime du public. Les uns et les autres s'occupent des choses intellectuelles, et doivent, pour réussir, accepter une vie réglée, laborieuse, même sévère quand ils sont d'une famille pauvre. Ils ont enfin en commun le précieux sentiment de travailler d'une manière désintéressée au bien de l'humanité. »

Malgré la diversité des points de vue il y a une communion d'âme entre les intellectuels rationalistes et les gens vraiment religieux. Ils défendent le drapeau de l'idéal contre la poussée inconsciente des foules plus indifférentes qu'hostiles. Les croyants et les libres penseurs sincères peuvent pratiquer une même religion, celle qui consiste simplement h vouloir être aujourd'hui meilleur qu'on ne l'a été hier.

1. Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, par Alphonse de Candolle, 2e éd., Genève et Bâle, H. Georg, 18^5

Dubois. — Psychonévroses. 5

m LES PSYCHONÉVROSES.

L'idée claire du déterminisme biologique impose à celui qui l'a comprise une manière spéciale d'envisager la vie, de juger sa propre conduite et celle de ses semblables. Loin d'affaiblir la moralité, elle est la plus solide base de l'orthopédie morale que nous devons appliquer à nousmêmes et aux autres.

Insistons sur ces vues qui ne paraissent paradoxales qu'à ceux qui ne réfléchissent pas.

L'homme n'a jamais eu et n'aura jamais qu'un but : la conquête du bonheur. La plupart des hommes le cherchent dans la satisfaction de leurs désirs, dans la jouissance. Ils s'insurgent contre les obstacles qui continuellement s'opposent à l'accomplissement de leurs vœux ; leur félicité dépend avant tout des circonstances extérieures, aussi n'est-elle que relative et éphémère. D'autres, peu nombreux, ne travaillent qu'en prévision d'une vie future. Beaucoup enfin, estimant qu'un « tiens » vaut mieux que deux « tu l'auras », se gardent bien d'oublier le bonheur d'ici-bas tout en espérant mieux encore dans un autre monde.

Or quiconque veut réfléchir, scruter sa propre vie, arrivera bientôt à reconnaître que notre bonheur dépend moins des circonstances dans lesquelles nous vivons que de notre état d'âme intime, c'est-à-dire de notre moralité. Sans doute nous sommes exposés à des malheurs dont nous ne sommes pas responsables, nous pouvons être victimes de catastrophes naturelles, succomber à des maladies inévitables, perdre des êtres aimés, mais l'intensité de ces souffrances dépend avant tout de l'esprit dans lequel nous les acceptons. Les plus grands malheurs viennent de nous-mêmes, de nos innombrables défauts, de notre mentalité anormale. Nous sommes le plus souvent les propres artisans de nos souffrances et quand noyb

ne sommes pas nous-mêmes en faute, nous subissons le joug de l'hérédité, nous payons pour nos devanciers ; nous souffrons aussi de l'immoralité des autres. La terre serait bien près d'être un Eden si nous étions tous bons, justes, si la loi morale était strictement observée.

C'est donc au développement moral que doit tendre l'humanité assoiffée de bonheur. Tous ceux qui veulent travailler à la réalisation de ce but ont par conséquent une tâche éducative à remplir.

Elle commence avec la vie cette éducation et elle incombe tout d'abord aux parents. Pour la bien diriger ils doivent savoir que les défauts qu'ils surprennent chez leurs enfants dépendent de leur mentalité native et que cette dernière n'a qu'une origine possible, l'hérédité, l'atavisme ; ajoutons-y l'influence des facteurs qui ont pu agir sur l'enfant pendant la vie fœtale. Il n'y a rien d'inné en nous qui ne soit le legs des générations antérieures. Aussi, quand vous découvrez chez vos enfants des tares intellectuelles ou morales, n'en cherchez pas les causes bien loin. Examinez votre propre mentalité, celle du père, de la mère, celle des grands-parents, et toujours vous retrouverez le germe des tendances fatales ; le fruit ne tombe pas loin de l'arbre, dit un proverbe allemand. C'est une vérité de La Palice que je dis là, ce me semble, et pourtant que de gens qui n'ont jamais fait cette réflexion ! La plupart des parents s'irritent en constatant les défauts de leur progéniture et se demander. î d'où ils viennent. On croirait vraiment qu'un coucou effronté a déposé son œuf dans leur nid.

Eh bien, non : votre héritier n'a, en venant au monde, que ce que vous lui ave donné ; ne lui reprochez donc pas son indigence. Il vous faut l'accepter comme il est, avec son petit capital de moralité native, comme vous lui

<;s LES PSYCHONÉVROSES.

pardonnez sa débilité physique ou intellectuelle. Vous pouvez parfois gémir sur l'implacable dureté des lois naturelles de l'hérédité, mais ne rejetez pas le poids de la responsabilité sur le pauvre être que vous avez mis au monde.

Il est inutile de s'insurger contre une situation faite, de récriminer. Un devoir impérieux s'impose, c'est de corriger par l'éducation les tendances vicieuses, d'éveiller les sentiments moraux, d'exercer la raison afin qu'elle apprenne à discerner au premier coup d'œil les motifs qui déterminent la conduite. L'autorité, la punition même., peuvent intervenir à certains moments pour modifier la mentalité, mais chacun reconnaîtra que l'influence persuasive est infiniment préférable, qu'elle seule peut créer une moralité durable, vivace, capable de survivre à l'éducation toujours passagère que peuvent donner les parents. Il en est de l'homme comme d'une plante ; le rejeton a dès le début ses défauts : dirigez sa croissance, mettez-le en espalier et peut-être en ferez-vous un arbre qui portera de bons fruits.

Il serait doux de se faire illusion et de croire à la constante efficacité de cette culture. Hélas, il y a bien des jardiniers malhabiles, bien des boutures dont la déformation native est trop avancée.

La conception déterministe facilite tout particulièrement les rapports avec nos semblables. Quand nous sommes bien persuadés que les gens ne sont que ce qu'ils peuvent être en vertu de la mentalité qu'ils doivent à leur nature et à l'éducation qu'ils ont subie, nous leur pardonnons leurs erreurs, leurs fautes. La pitié s'empare de nous et c'est avec amour que nous cherchons à les ramener sur la voie du bien. Mais l'œuvre est encore plus difficile que dans l'éducation de l'enfant. L'arbrisseau a grandi, ses

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branches ne sont plus flexibles et la tâche du jardinier devient souvent impossible. Nous ne sommes pas toujours dans la position favorable pour pratiquer cette orthopédie morale sur nos semblables ; le vicieux se soustrait à notre influence et force nous est parfois de jeter le manche après la cognée.

Quand on exprime à certaines personnes l'idée qu'un individu ne peut être au point de vue mental que ce que l'éducation a fait de lui, on entend souvent dire : mais voici deux jeunes gens qui ont été élevés par les mêmes parents ; l'un est un charmant garçon, l'autre un mauvais sujet !

Je suis surpris qu'on apporte à l'étude de ces questions une pareille superficialité de jugement.

Il n'est pas sûr, tout d'abord, que ces deux jeunes gens de conduite si différente soient si éloignés l'un de l'autre au point de vue de la mentalité intime. Attendez quelques années, et vous constaterez qu'ils sont plus frères que vous ne croyez.

Malgré les apparences leur éducation peut avoir été très différente.

Nous ne subissons pas seulement l'éducation officielle, celle de nos parents, celle de l'école, celle du prêtre. Sans même nous en apercevoir nous succombons à la contagion de l'exemple ; à tout instant un événement fortuit, un spectacle que nous n'aurions pas dû voir, un mot échappé à ceux qui nous entourent, nous ouvrent des horizons tout nouveaux. Les semences du mal pullulent dans l'air et il suffit d'un moment de réceptivité contingent, passager, pour que la graine se développe. Hélas, bien souvent rien n'arrête plus la plante empoisonnée, elle arrive à sa luxuriante frondaison.

Jetons un regard sur nous-mêmes et, comme l'a dit un

penseur, nous nous retournerons pleins d'horreur. Avonsnous donc le droit de mépriser les autres ? Non, nous n'avons qu'un devoir : pardonner et tendre la main à celui qui est tombé.

L'idée simpliste d'une liberté humaine absolue ou relative amène à établir une différence essentielle entre le défaut de caractère et la maladie de l'esprit. Cette distinction, je ne saurais trop le dire, est artificielle et insoutenable.

A quel degré l'indécision, l'irritabilité, l'impressionnabilité, l'émotivité deviennent-elles maladives ? La tristesse, le pessimisme sont-ils des défauts ou des maladies ?

Déjà dans les maladies du corps il est souvent difficile de fixer la limite entre l'état normal et la maladie. A quelle hauteur, lors d'une ascension, est-il permis d'avoir des battements de cœur, de la dyspnée ? Etes-vous malade parce que vous n'avez pas bien supporté un repas pantagruélique que votre voisin a digéré sans peine ?

Dans le domaine mental il est encore plus illusoire de vouloir faire cette distinction. Elle ne semble exister que si l'on ne considère que les extrêmes.

Il nous paraît normal d'être triste quand nous perdons un être aimé ; d'être découragé en présence d'un insuccès, mais nous envisageons comme malade celai qui se suicide pour échapper à des contrariétés que nous subissons tous. Nous avons tous nos indécisions, souvent exagérées aux yeux des autres, mais nous adressons au médecin le malade qui passe des heures dans une angoissante perplexité sans pouvoir décider s'il changera de chemise aujourd'hui ou demain.

Pour asseoir la distinction on dit parfois : le défaut est corrigible par la volonté, par l'influence éducative ; la maladie supprime la liberté et elle échappe à ces moyens.

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C'est faux. Nos défauts sont souvent rebelles, même incurables. Voyons-nous souvent une personne qui n'a pas d'ordre acquérir cette très estimable vertu ? Apprenonsnous à avoir du tact ? Perdons-nous souvent cette susceptibilité, cette irritabilité qui rend la vie pénible à nos proches ? Ne connaissez-vous pas des gens qui sont toujours en retard ? Ils en ont été souvent punis et se sont juré qu'ils ne recommenceraient pas. Eh bien, ils recommencent toujours et toujours, parce que c'est dans leur mentalité.

Au contraire, vous voyez disparaître sous l'influence de quelques conseils des tares mentales anciennes que tout le monde taxera de maladives. Je veux parler de certaines phobies, d'obsessions diverses étrangères à la mentalité de la plupart des gens. La maladie de l'esprit, dans le sens que lui donne le public, cède parfois plus rapidement et plus complètement que ce qu'on appelle le défaut.

On s'imagine souvent que la maladie de l'esprit se trahit par un ensemble de symptômes physiques ou mentaux qui dénotent clairement l'état pathologique. Il n'en est rien. Il existe une foule d'états psychopathiques ou l'intégrité de la santé physique est complète, bien plus, où l'esprit paraît sain ; la tare mentale reste unique, isolée. Le malade n'a que faire d'un traitement médical proprement dit ; il n'a besoin ni de douches, ni de médicaments. Il reviendra à la santé mentale par la psychothérapie pure, par l'exposé de motifs raisonnables qui changeront sa mentalité anormale. Qu'on l'appelle défaut de caractère ou maladie mentale, la déviation existe. Il y a chez le sujet des états d'âme qui, non seulement paraissent anormaux en face d'un idéal de beauté morale, mais troublent la vie de l'individu et l'empêchent de jouer

dans la société humaine le rôle qui lui est dévolu.

Enfin, dernier argument, on attribue la maladie mentale à des causes physiques, à des intoxications, à un processus tout matériel, tandis qu'on reconnaît au défaut des causes purement morales. C'est encore faux.

Je l'ai dit, en vertu du parallélisme psychophysique, la mentalité anormale suppose un état anormal du cerveau. Celui-ci peut résulter de causes physiques et morales, capables d'agir concurremment dans le défaut comme dans la maladie de l'esprit.

La tâche du médecin, comme celle de l'éducateur, c'est de constater la mentalité anormale, d'en rechercher les causes morales ou physiques, appliquant à toutes deux l'idée de déterminisme nécessaire et inéluctable, enfin de pratiquer, à l'aide des influences physiques et morales, l'orthopédie mentale. C'est à quoi se sont appliqués les éducateurs de tous les temps. Malheureusement les médecins n'ont pas assez vu qu'ils sont souvent appelés à agir sur le moral de leurs malades, à corriger leurs défauts, à leur donner une mentalité plus rationnelle. Quant aux éducateurs, ils n'ont pas assez de connaissances biologiques, pas de vues claires sur la passivité mentale de l'homme qui se croit libre. Tantôt c'est un défaut qu'ils croient surprendre, et ils s'imaginent qu'il ne s'agit que de redoubler de sévérité pour s'en rendre maître ; tantôt ils doutent et se demandent s'il n'y a pas un état maladif. Souvent bien tard on reconnaît que Ton a fait fausse route, et il n'est pas toujours possible de changer de tactique.

Les personnes imbues des idées absolues de liberté, de responsabilité, ont la main lourde en orthopédie morale. Elles sont souvent froides et sévères et quand, s'ingéniant à acquérir péniblement une bienveillance factice, elles

donnent un conseil, le coupable sent sous celui-ci toutes les aspérités du reproche.

Pour modifier l'état d'âme de celui qui est tombé, il ne suffit pas de lui accorder des circonstances atténuantes, de lui montrer une pitié voulue, il faut l'aimer comme un frère, le prendre sous le bras dans le sentiment profond de notre débilité commune.

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