‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 12 sur 75 · SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIEME LEÇON

Difficultés de l'orthopédie morale. — Criminalité. — Les partisans de la responsabilité absolue et les déterministes restent adversaires irréconciliables en théorie. Compromis pos-

sible en pratique. Nécessité de cette entente. -- Rôle de la justice humaine. — But éducatif de la répression. — Réformes urgentes des lois pénales.

Déjà dans l'éducation des enfants, dans notre commerce journalier avec nos semblables, dans les efforts que nous tentons pour corriger des habitudes vicieuses ou guérir des malades, l'absence d'idées déterministes claires produit des résultats souvent tragiques.

Ils sont légion ces enfants tarés intellectuellement et moralement chez lesquels l'éducation, loin de corriger la déviation primitive, n'a fait qu'accentuer le défaut et a amené la rupture des liens familiaux. Dans les familles et dans la société rien n'est plus rare que l'accord ; partout les engrenages grincent et quand on en cherche la cause on ne trouve dans les rouages qu'un sable fin qu'un souffle d'indulgence pourrait chasser bien vite.

Mais les parents n'ont pas cette vue claire des choses, leur indulgence est faiblesse, leur fermeté devient sévérité. La tâche des parents est doublement difficile dans l'éducation, car non seulement ils lèguent à leurs enfants certaines tares mentales, mais ils cultivent souvent leurs

défauts en aonnant l'exemple des mêmes faiblesses. Cette insuffisance des aptitudes éducatives devient dangereuse quand il s'agit de sujets rebelles, et force est alors de renoncer à l'éducation familiale.

Dans les établissements destinés à l'éducation des enfants difficiles l'influence morale paraît plus efficace. Elle est exercée par des étrangers d'une mentalité différente, plus impartiaux. Mais au retour dans la famille le vernis qui semblait tenace se détache rapidement ; les tendances natives reparaissent et tout est à recommencer. Il en est parfois de même dans l'orthopédie morale qui constitue l'élément important d'une cure de nervosisme. A la clinique tout va bien, au contact d'étrangers bienveillants la mentalité s'améliore ; le sujet devient docile, patient ; il subit la contagion morale du milieu. Souvent cette influence persiste, amène un changement définitif dans l'orientation mentale, mais dans d'autres cas aussi, l'effort reste vain et les parents désolés retrouvent leur fils ou leur fille égoïstes, irritables, intraitables.

Et pourtant il s'agit ici de nos enfants ; nous retrouvons chez eux la mentalité héréditaire, nous avons conscience des fautes que nous avons commises dans leur éducation, nous avons surpris la faiblesse de la mère, l'indifférence égoïste du père. Nous savons que, si le rejeton était déformé dès sa naissance, nous n'avons pas su le redresser avec art. Nous avons enfin pour les nôtres, pour ceux que nous aimons, une indulgence instinctive.

Qu'advient-il de cette bienveillance quand il n'y a plus le lien du sang, quand rien ne nous relie que cette fraternité humaine, vague et faible, quand il s'agit de ces délinquants et criminels dont les actes soulèvent notre indignation ?

Alors nous ne voyons plus les causes multiples, phy-

siques et morales qui ont amené la déformation. Oubliant notre propre débilité, nous nous érigeons en juges et nous punissons selon l'absurde loi du talion.

Dans les procès criminels, dans l'enceinte auguste de la cour d'assises, nous assistons à de lamentables discussions sur la responsabilité. On entend l'accusateur public résoudre des questions épineuses de métaphysique et déclarer que le libre arbitre existe, comme s'il s'agissait d'une prescription légale. Les experts médicaux affirment l'irresponsabilité totale ou partielle du délinquant. Mais les épiciers ou les marchands de vin du jury savent mieux les choses ; ils ne se laissent pas égarer par les réflexions philosophiques de l'anthropologiste et, sans hésiter, ils envoient l'aliéné à la maison de force et souvent à l'échafaud.

Dans ces questions de criminalité la situation n'est au fond pas plus tragique que dans celle de l'éducation. Le problème est plus aigu, plus dramatique, mais il se pose plus rarement. En présence d'un criminel incorrigible, il est souvent indifférent qu'il passe le reste de ses jours à l'asile ou à la prison. Mais l'injustice humaine devient désastreuse quand il s'agit des nombreux délinquants dont la mentalité pourrait être modifiée, de tous les dévoyés qui, sans entrer en conflit avec les lois pénales, troublent l'harmonie du corps social. Et partout, à la base de ces jugements faux, nous retrouvons la fâcheuse conception de la responsabilité absolue, partout nous nous mettons en présence de l'insurmontable difficulté de déterminer où commence et où finit la liberté, où finit la santé et commence la maladie mentale.

Et il ne s'agit plus ici de problèmes philosophiques purs, de rêveries sur les causes premières où chacun peut laisser errer la folle du logis. Ce sont des questions brû-

lantes qui se posent et de leur solution immédiate dépend le sort d'un de- nos semblables.

Je ne me berce nullement de l'illusion qu'il soit possible d'arriver à un accord parfait sur ces questions. Sans doute les idées justes sont impérissables et, si leur marche est lente, elles ne peuvent jamais être arrêtées ; mais ce progrès est trop lent pour qu'on attende la solution du problème. Il y aura toujours des spiritualistes qui croiront à la liberté d'indifférence, à la volonté souveraine, à la responsabilité absolue ; ils garderont longtemps encore cette mentalité d'Ancien Testament. D'autres consentiront à laisser quelque liberté à leur pensée et subiront dans une certaine mesure la contagion des idées déterministes. Ils mettront de l'eau dans leur vin et, quand la passion ou la crainte de voir sombrer les idées de morale ne viendront pas troubler leur jugement, ils reconnaîtront l'influence de l'hérédité, du milieu, et montreront cette indulgence inégale, contingente, souvent plus injuste que la rigueur d'un orthodoxe. Enfin, il y a eu et il y aura toujours une foule croissante de penseurs qui ne peuvent résister au besoin de connaître, qui n'ont qu'un but, la recherche de la vérité, et tendent, pour la poursuivre, toutes les forces de leur être, leur sensibilité affective et leur raison.

Ces partis existeront toujours, ils ont existé de tout temps. Ils ne désarmeront jamais.

Les légistes qui préparent nos codes pénaux doiventils attendre que la paix soit faite, que le monde soit converti au déterminisme ou ramené sous la houlette de l'Église ?

Non, ce n'est pas possible. Nous avons besoin de lois, d'institutions politiques et sociales, et elles s'établissent toujours sur la base des compromis, des concessions réci-

proques. Adversaires sur le terrain de la théorie nous pouvons nous serrer la main dans la pratique.

11 me semble que pour arriver à ce but il faut avant tout écarter la pomme de discorde, le mot de responsabilité dans le sens absolu qu'on lui donne.

La responsabilité sociale se confond avec la notion de culpabilité. La première tâche de la justice humaine, c'est de constater le délit, l'infraction aux lois existantes.

Sans souci de la responsabilité morale, qui est affaire de la conscience individuelle, sans souci de la responsabilité transcendante, qui est question de métaphysique, la justice n'a qu'un droit qui est en même temps un devoir : elle doit tout faire pour s'opposer aux actes délictueux, pour en arrêter l'exécution s'il en est encore temps ; elle doit empêcher leur renouvellement et travailler à réparer le dommage causé.

Cette répression, qui doit être prompte pour être efficace, autorise des mesures de rigueur, l'arrestation, l'emprisonnement, la punition. Mais cette justice n'est plus la déesse aux yeux bandés qui pèse le délit de crime, et met dans l'autre plateau le poids qui doit rétablir l'équilibre.

Le meilleur moyen d'empêcher le renouvellement de l'acte mauvais c'est l'amélioration du coupable et, de même que dans la famille le père exerce dans cette intention son influence éducative, la société doit également s'efforcer de faire agir sur l'âme du délinquant les influences favorables qui peuvent redresser sa mentalité.

La punition, même sévère, peut être employée dans ce but ; elle peut contribuer à ramener le coupable dans la voie du bien, servir d'utile avertissement à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Mais nous sentons tous que la répression brutale qui ne tient compte que du fait et

ferme volontairement les yeux sur les circonstances dans lesquelles il s'est produit, révolte notre conscience morale.

Nous acceptons la punition avec d'autant moins de peine qu'elle est plus juste et que nous reconnaissons, chez celui qui nous l'applique, l'intention de nous ramener sur la voie du bien. Nous la subissons au contraire dans un mauvais esprit, avec la révoUe dans l'âme, quand elle est dictée par l'esprit de vengeance.

Sans doute les lois pénales doivent avoir une certaine précision, cataloguer les délits et déterminer les pénalités qu'ils comportent. Mais quand il s'agit de l'application il faut saisir les nuances, apprécier les motifs, analyser les états d'âme et faire varier la peine dans des limites fixées, je veux bien, mais toujours plus larges à mesure que nous connaissons mieux les causes physiques ou morales de la criminalité.

Que l'on soit déterministe à tous crins ou qu'on réserve à la liberté humaine une part plus ou moins grande, il faut cependant reconnaître certaines vérités.

Il est évident tout d'abord que beaucoup de criminels subissent le joug de l'hérédité et sont prédisposés au crime. Le mot de criminel-né de Lombroso exprime trop crûment cet esclavage. Il n'y a pas de criminels-nés, mais des individus dont la mentalité est anormale et qui, si des circonstances adjuvantes se présentent, évolueront vers la criminalité. Si nous pouvions les metire constamment à l'abri des tentations qui déterminent leurs réactions, ils resteraient des dégénérés inoffensifs. Sans doute ce n'est pas toujours possible, mais la société a-t-elle vraiment rempli tous ses devoirs dans ce domaine ? Surveille-t-elle avec assez d'amour la pépinière humaine ? Travaille-t-elle avec zèle à guérir les rejetons malades, à préserver les autres de la contagion? Evidemment non.

Il n'y a pas longtemps que ce vent de vraie justice souffle et la société doit reconnaître de plus en plus que s'il y a des individus vicieux, c'est qu'elle laisse dans le dénuement matériel, intellectuel et moral des milliers d'individus. Elle est encore une marâtre négligente qui peut s'en prendre à elle-même si ses enfants s'égarent. Elle devrait reconnaître sa faute et si, pour ramener le coupable, pour prévenir de nouvelles infractions, elle est obligée de sévir, elle doit le faire avec amour, dans un but uniquement éducatif.

On a conscience de ces vérités dans tous les milieux. De là sont nés les établissements pour l'amélioration des jeunes délinquants, pour l'éducation des enfants difficiles, les associations pour le patronage des criminels libérés. C'est la conception de la peine comme moyen éducatif qui a fait surgir l'idée féconde de la libération conditionnelle. La peine est prononcée adéquate au délit perpétré, mais en raison des circonstances dans lesquelles il a été commis, de l'état d'âme actuel du délinquant, la société fait la remise de la peine, à condition qu'une infraction nouvelle n'entraîne pas la révocation du sursis.

On va déjà plus loin encore et c'est la loi du pardon qu'on cherche à introduire dans nos codes. De même qu'un père peut réprimander son fils, lui montrer la peine qu'il a encourue et renoncer définitivement à la lui appliquer, dans le sentiment que cette admonestation suffira, la société a le droit de pardonner. Il est évident que cette loi est d'une application difficile. L'équité semble interdire à un père d'accorder le pardon bienfaisant à un fils quand le jour même il a -puni un de ses frères pour le même délit. Mais les difficultés d'application ne doivent pas faire rejeter d'emblée un principe juste.

Toujours plus clairement la société doit reconnaître que Tunique but de la justice est d'empêcher le mal, qu'il faut pratiquer une orthopédie morale consciencieuse et habile.

Les tribunaux n'ont pas à résoudre la question du libre arbitre, celle de la responsabilité vraie. Pourtant, de nos jours encore, c'est cette question qu'on nous pose, à nous médecins, dans les procès criminels. Et le médecin y répond en admettant l'irresponsabilité, une responsabilité relative, une demi-responsabilité ! Nous assistons dans les procès célèbres à ces discussions byzantines.

Si j'étais appelé comme expert devant le tribunal je refuserais de répondre à cette question mal posée ou plutôt je répondrais : Vous me demandez si l'individu est responsable ; vous me faites-là une question de philosophie transcendante que je ne puis résoudre dans une expertise médico-légale ; la discussion ne convaincrait personne. Si vous parlez de responsabilité sociale, je n'ai pas à la discuter ; vous l'avez fixée en constatant l'infraction aux lois, l'existence même du délit. Quant à la responsabilité morale, elle ne regarde que le délinquant. Nous n'avons pas à intervenir dans ce domaine intime de la conscience.

Vous avez besoin de mes lumières pour analyser la mentalité qui a déterminé le crime, pour surprendre les mobiles qui ont fait agir le coupable. C'est bien, j'essaierai de vous dire si le malade présente les symptômes d'une maladie qui a pu influer sur ses déterminations. Je pourrai peut-être vous dire s'il est épileptique et si l'acte a été commis dans un de ces états mentaux équivalents d'une crise convulsive ; je pourrai vous dire qu'il est alcoolique, en proie au délire, ou paralytique général ; je pourrai vous énumérer les stigmates mentaux ou corporels de la

Dubois. — Psy chou év roses. 6

o» LES PSYCHONÉVROSES.

dégénérescence. Tous les renseignements que pourra vous fournir mon expérience médicale doivent servir, non pas à élucider la question oiseuse de la responsabilité, mais à fixer l'opportunité des moyens de répression.

L'accusé est un épileptique avéré, il a agi inconsciemment, dans l'obnubilation complète de sa personnalité : internez-le dans un asile convenable où on le soignera en même temps qu'on l'empêchera de nuire. C'est un alcoolique : remettez-le à un psychiatre spécial, placez-le dans un asile de buveurs ou d'aliénés. Vous avez à faire à un criminel dangereux et incorrigible, à une bête fauve : gardez-le à la maison de force. Si c'est un criminel d'occasion, recherchez avec soin les mobiles qui l'ont fait agir, tenez compte des influences qu'il a subies, non pas, je le répète, pour fixer sa responsabilité, mot vide de sens, mais pour mettre la main sur les moyens les plus propres à changer la mentalité du sujet, à supprimer la source même du crime. Dans un cas vous verrez que le coupable acceptera, sans aggravation de sa déchéance morale, la peine qui, dans la loi et dans son esprit, correspond à la culpabilité. Libéré, il se souviendra de la peine subie et, peut-être, bénira plus tard la main qui l'a châtié. Pour tel autre vous redouterez l'effet démoralisant de la prison, de la promiscuité avec des criminels d'une mentalité plus vicieuse encore et vous atténuerez la peine. Enfin, dans certains cas toujours plus nombreux, vous accorderez au délinquant le bénéfice de la libération conditionnelle ou du pardon.

Sont-ce là des vues bien subversives ? Je ne le crois pas et il me semble que les chrétiens devraient avant tout se souvenir des paroles de leur guide, en présence

de la femme adultère : Que celui qui se sent sans défauts lui jette la première pierre !

Il est de mode aujourd'hui de décorer les édifices publics de fresques allégoriques. Ne pourrait-on pas fixer cette touchante scène dans nos somptueux palais de justice ? Mais peut-être cette vue suggérerait-elle à bien des assistants des réflexions troublantes. N'appuyons pas !

Les juristes se montrent en général rebelles à ces vues. Ils ont une instinctive horreur pour l'anthropologie criminelle, et, comme nous tous, ils sont les esclaves de l'éternelle routine, de la paresse d'esprit. Aussi l'aspect de nos tribunaux n'a-t-il guère changé.

Le procureur général, exagérant son rôle d'accusateur public, s'efforce de noircir l'accusé, de faire ressortir l'horreur du crime, la préméditation raffinée ; il insiste sur la nécessité de faire un exemple, il supplie le jury de ne pas se laisser fléchir par des considérations de pitié.

A son tour le défenseur se démène comme un forcené et cherche à blanchir son client. Il nie les faits, parce que la preuve absolue n'a pas été apportée par l'adversaire ; il profite habilement des défauts de procédure, imagine des expédients, soulève des incidents d'audience et enfin d'une voix émue fait appel à la clémence et provoque les larmes de l'auditoire. Soumis à ces suggestions contraires, les juges ou le jury oscillent. Si l'orateur n'est pas éloquent, ils gardent leur opinion ; leur siège était fait. Mais la parole est une puissance et souvent la victoire reste à celui qui a su réveiller la sensibilité, exaspérer l'indignation ou fondre les cœurs au souffle de la pitié. La suggestion oratoire n'appuie pas toujours la persuasion rationnelle, elle lui est souvent opposée.

Il n'est nullement question de supprimer les tribunaux

ou do leur donner une organsiation tout autre. Mais, pénétrés de la nécessité de combattre le crime par des moyens réellement efficaces, avant tout d'en prévenir le retour par l'amélioration du coupable, juges et avocats doivent chercher à établir sur des faits la culpabilité, étudier la mentalité du délinquant et choisir les meilleurs moyens d'arriver au but.

On doit établir une certaine gradation des peines, mais qui ne soit pas fixée uniquement d'après la gravité du délit. Il faut tenir compte des mobiles, de l'état d'âme du sujet au moment de la perpétration. Il doit y avoir dans l'application, non pas de la laxité abusant des circonstances atténuantes, mais un choix éclairé de la peine la plus utile tant au point de vue idéal du relèvement du coupable qu'à celui, tout pratique, qui consiste à couper court aux actes mauvais.

Le tribunal devrait être un aréopage d'hommes de toutes les classes sociales, choisis par le peuple. Il serait bon et naturel de donner la préférence aux juristes, aux médecins, aux éducateurs religieux ou laïques, mais de ne pas oublier les hommes de bon sens qu'on trouve dans tous les milieux sociaux, des hommes d'expérience signalés à l'attention de leurs concitoyens par l'intégrité, la rectitude de leur vie publique et privée.

Assurés que l'accusé ne sera plus la victime d'une répression brutale, qu'il ne bénéficiera pas non plus d'une injuste indulgence, l'avocat et l'accusateur public n'auront plus de raisons pour se déclarer d'emblée adversaires et s'arracher le délinquant. Ils ne représenteront plus l'attaque et la défense, dans leur révoltante brutalité, mais ils concourront ensemble à élucider le difficile problème. Mieux au courant du détail de la cause, ils exposeront la situation aux juges et agiront sur leurs

délibérations moins par leurs déclamations que par la persuasion qui n'exclut pas l'éloquence.

Il n'y a pas place dans ces discussions pour le mot de responsabilité dans le sens absolu qu'on lui a donné.

J'ai vu bien des hommes de loi reconnaître que le tribunal devrait constituer, pour ainsi dire, un conseil de famille jugeant un frère avec une douce fermeté, mais ils reculent devant les difficultés de l'application. Je ne me les dissimule nullement, mais elles ne sont pas plus grandes que dans l'application des lois actuelles ; l'absence des nuances dans nos codes détermine une injustice distributive sommaire dont nous sentons souvent l'amère injustice : Summum jus, summa injuria.

L'opposition qui résulte du sentiment des difficultés de la tâche n'est pas grave, le temps en aura raison. Ce qui est plus inquiétant c'est l'état d'âmes de certains juristes. J'ai lu quelque part qu'un professeur de droit pénal avait dit, dans une discussion sur les limites de la responsabilité criminelle : Le criminel, c'est celui dont l'acte soulève nos sentiments d'indignation ; le fou, c'est celui qui nous inspire la pitié ! Voilà vraiment un critérium précis : comptez les larmes de l'auditoire et vous aurez déterminé exactement la responsabilité de l'accusé !

On me pardonnera ces pages qui peuvent paraître à beaucoup une inutile digression. J'estime, au contraire, qu'elles touchent directement à mon sujet non seulement parce que le médecin est appelé comme expert en ces matières, mais parce que, comme j'ai cherché à le montrer, les mêmes principes doivent diriger notre conduite quand nous portons un jugement sur nos semblables, qu'il s'agisse de l'éducation ou de la répression pénale. Nous retrouverons la même donnée en thérapeutique. Partout où il y a déviation mentale il est nécessaire de

86 LES PSYCIÏONÉVROSES.

recourir à l'orthopédie morale. Elle peut être variée dans ses procédés, mais elle doit être une dans ses tendances.

Espérons qu'un jour les vérités enseignées par l'anthropologie et la psychologie triompheront des résistances que lui opposent la routine et les préjugés.

Page 1