‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 13 sur 75 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Conception moniste. — Passivité de l'organisme. — Absence de spontanéité vraie. — Mécanisme du réflexe. — La psychologie n'est qu'un chapitre de la biologie. — Intercalation des faits de conscience dans l'arc réflexe. *- Les états d'âme ont toujours un substratum matériel. ->- Origine idéogène et somatogène des états d'âme. — Influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre le moral et le physique. — Possibilité d'agir sur les états d'âme par la voie physique et par l'influence morale ; efficacité de cette dernière.

Si nécessaires que fussent, à mes yeux, ces généralités, je ne veux cependant pas m'y attarder et j'ai hâte de revenir à mes moutons, c'est-à-dire à la médecine. Mais c'est une médecine de l'esprit que j'ai en vue et nous allons nous retrouver constamment en face des termes d'esprit et de corps, de moral et de physique, toutes expressions marquant une certaine dualité de l'être humain. Il s'agit de s'entendre et d'examiner ce que deviennent les conceptions de pathologie mentale quand on les considère à la lumière du monisme.

Dans la conception moniste l'homme est un ; il n'est qu'un organisme fonctionnant, réagissant sous l'influence d'excitants multiples, intérieurs et extérieurs. Le corps est entièrement composé de cellules ; or, aucun de ces organismes microscopiques n'est capable d'activité spontanée. La cellule n'agit pas, elle réagit ; l'absence totale d'excitations serait sa mort physiologique.

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Envisageons par exemple la cellule musculaire ou les agrégats de ces cellules que nous appelons les muscles. Les muscles striés de la vie de relation obéissent aux excitations venues du cerveau, à ce qu on est convenu d'appeler l'influx volontaire. Ils peuvent répondre à des excitations mécaniques, chimiques, électriques. Les muscles lisses des organes de la vie végétative sont soustraits à l'influence de la volonté, mais leur contraction est également déclanchée par des irritations directes ou réflexes.

Et le cerveau lui-même, ce roi de nos organes qui commande impérieusement à toute l'armée des muscles, est passif aussi. La cellule cérébrale n'a pas plus de spontanéité que la fibre musculaire, mais elle est plus sensible, plus délicate ; elle est un ouvrier plus expert et capable de suffire à une tâche plus variée. Elle, aussi, ne fait que réagir sous l'influence des excitants, des impulsions sourdes de la sensibilité organique, ou des excitations que recueillent nos cinq sens, ces fines antennes qui nous mettent en relation avec le monde extérieur. Les vibrations mourantes, résultat d'excitations antérieures, se poursuivent, sous la forme du rêve, dans le sommeil qui semble être la mort cérébrale.

Il est impossible de surprendre, chez l'homme ou chez l'animal, la moindre trace de spontanéité. Au réveil d'un sommeil profond, sans rêves conscients, les innombrables excitants surgissent et déterminent le fonctionnement compliqué de notre organisme. Le jour agit sur notre rétine, le bruit sur nos oreilles. Immmédiatement les associations d'idées s'éveillent. C'est l'iieure du lever et l'idée du devoir, de la nécessité, les motifs rationnels triomphent plus ou moins aisément de notre paresse, de notre répugnance à sortir de notre agréable repos.

Le branle donné, rien n'arrête plus cette activité cérébrale et jusqu'à la nuit où nous retomberons dans le sommeil réparateur, nous subirons le joug de ces excitations diverses, innombrables, variables d'un individu à un autre suivant la mentalité du sujet. Tel qui aime ses aises reste au lit au delà de l'heure que lui imposeraient ses devoirs ; l'un cède à ce désir sans souci, l'autre ne peut réprimer les représentations morales qui surgissent et se fait des reproches. Parfois ils seront assez vifs pour le faire sauter du lit, d'autres fois ils ne suffiront pas à secouer sa veulerie. Dans l'activité du jour, l'un subordonnera toutes ses actions aux tendances égoïstes qu'il doit aux influences ancestrales, à son éducation ; l'autre obéira à ses sentiments moraux, ne songera qu'à remplir des devoirs et à vivre pour les autres. Tous sont les esclaves de leurs mobiles. L'idée du déterminisme ne devient répugnante çfue lorsque nous admettons que cette réaction ne peut avoir lieu que sous l'influence des mobiles mauvais de la sensibilité, dans le sens du mal. Aussitôt que vous reconnaissez qu'un sentiment du devoir, une aspiration idéale, peuvent déterminer la réaction, je ne vois plus ce qui vous empêche de renoncer à l'idée du libre arbitre.

Nous ne voyons devant nous que des êtres animés, des hommes, réagissant sous l'influence de leurs passions, de leurs idées philosophiques ou religieuses, de leur raison ou de leur foi. Ce qui est triste, ce n'est pas que cette passivité nécessaire, inéluctable, existe, c'est qu'en vertu de la mentalité de l'espèce, elle se manifeste trop souvent dans le sens du mal. Renforcez l'action des motifs nobles, et cette heureuse passivité amènera le perfectionnement moral ; elle nous rapprochera de l'idéal vers lequel nous tendons toujours sans jamais l'atteindre. Le mécanisme

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physiologique par lequel se fait cette réaction est physique dans son essence et c'est pourquoi nos représentations mentales, et les déterminations qui en résultent, sont si souvent troublées par l'état maladif du corps.

Cette réaction se fait suivant le type du réflexe.

C'est déjà un réflexe que la réaction motrice d'une cellule sous l'influence d'un irritant. Avant le phénomène moteur centrifuge, il y a lieu d'admettre une excitation sensible centripète. Nous appelons réflexe simple, médullaire, le retrait brusque d'une extrémité qu'on chatouille ou qu'on pique. Il est si inconscient, si passif, qu'il se manifeste dans le sommeil, naturel ou provoqué, chez la grenouille privée de son cerveau, chez l'homme dont la moelle épinière est coupée.

Réflexe aussi, le geste par lequel nous répondons machinalement au salut d'une personne, réflexe presque inconscient quand nous saluons distraitement, réflexe plus compliqué quand, rapidement, nous voyons, par les yeux de l'esprit, les raisons qui motivent cet acte de politesse.

En tout et partout, qu'il s'agisse du fonctionnement de nos organes les plus humbles ou des opérations les plus élevées de notre esprit, c'est toujours le même mécanisme : excitation périphérique frappant l'extrémité de nos nerfs sensibles ou sensoriels, transmission successive à des centres hiérarchisés, réflexion plus ou moins irradiée sur des groupes cellulaires sensibles, moteurs ou pensants.

Un compliment chatouille notre amour-propre et influe sur nos déterminations. Une parole blessante excite notre colère, nous fait bondir. Le geste involontaire s'associe à nos réactions mentales. Le phénomène est si matériel qu'il est souvent accessible à l'analyse physique, le temps de réaction augmentant avec la longueur de l'arc réflexe.

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C'est à la physiologie qu'incombe le soin de poursuivre l'étude de ces réactions de l'organisme, qu'il s'agisse des fonctions de nutrition et de reproduction communes à tous les êtres vivants, des modestes faits psychiques qu'on observe chez les animaux, ou du merveilleux mécanisme de l'être humain dans ses manifestations les plus hautes.

A proprement parler, la psychologie n'est donc qu'un chapitre de la physiologie, de la biologie, et l'on fait un pléonasme quand on parle aujourd'hui de psychologie physiologique.

L'étude de la psychologie est physiologique dans son essence. Aussi, sans être l'apanage des seuls physiologistes, exige-t-elle de ceux qui veulent s'y livrer un ensemble de connaissances anatomiques et physiologiques, en un mot une culture biologique.

Le littérateur qui sait observer et décrire, l'artiste, le philosophe, le prêtre, peuvent faire de judicieuses observations sur leur état d'âme personnel, dépeindre la vie psychique des individus ou des foules et contribuer pour leur part à la connaissance des faits psychiques ; s'ils ont du génie, ils dépasseront en perspicacité la plupart des savants ; mais souvent il manque à ces œuvres la mise au point physiologique.

Nombre de psychologues modernes ont senti la nécessité de s'appuyer sur les données scientifiques et l'on voit des écrivains interviewer des médecins, des aliénistes, pour donner à leurs descriptions la valeur documentaire d'une observation médicale.

Il est possible que ces essais ne soient pas toujours heureux, qu'ils aboutissent à des conceptions par trop simplistes. D'un autre côté, des médecins, forts de leur bagage scientifique, oublient que la culture d'une science, si étendue qu'elle puisse être, ne suffit pas à créer tontes

les aptitudes.. Aussi ne puis-je suivre les aliénistes qui, comme Toulouse, songent à accaparer la critique d'art, sous prétexte que seul le médecin entend quelque chose à la psychologie ! Nous devons beaucoup aux écrivains, aux penseurs religieux ou rationalistes qui ont analysé l'âme humaine et si j'ose réclamer des écrivains psychologues futurs une connaissance plus précise de la biologie, c'est avec le sentiment très vif que nous n'avons nul droit de leur arracher la plume des mains.

Les physiologistes ont commis des fautes en se cantonnant dans les recherches de vivisection, de physique physiologique. Ils se sont trop acharnés sur la malheureuse grenouille, ce souffre-douleur de nos laboratoires. Ils ont laissé à d'autres le soin de scruter la vie psychique et ce sont eux qui ont, en grande partie, créé l'antinomie qui semble exister aujourd'hui entre la psychologie et la physiologie. Il faut aujourd'hui sortir de cette position fausse.

Les physiologistes ont étudié sur l'animal, le plus souvent endormi ou privé de son cerveau, la réaction des différents tissus sous l'influence d'excitants artificiels. Tantôt, excitant un filet nerveux mis à nu, ils ont noté les réactions éloignées qui succèdent à cette irritation ; tantôt, sectionnant des troncs nerveux, ils ont interrompu la continuité du neurone et surpris les désordres qui en résultent. Ils sont arrivés ainsi à déterminer les voies qui transmettent l'onde nerveuse.

Comme l'explorateur en pays nouveau, ils ont relevé les accidents de terrain, noté les voies de communication naturelles, dressé en quelque sorte la carte de la région. Elle est loin d'être complète et tous les jours elle subit des remaniements qui découragent souvent les chercheurs. Mais enfin nous sommes ici sur terre ferme et ce

que nous ignorons aujourd'hui, l'explorateur de demain nous l'apprendra.

Mais à côté de ce pays conquis où la marche est sinon facile, du moins assurée, il y a des étendues plus vastes encore où, dans le sol mouvant, semble s'effacer la trace de nos devanciers. C'est ce désert de sable qu'on a abandonné aux psychologues, aux philosophes ; ils y ont fait des voyages hardis mais souvent imaginaires, comme ces conteurs qui écrivent des romans d'aventures, sans jamais avoir mis le pied dans le pays où ils transportent leur héros.

Si ce terrain vague et peu sûr de la psychologie était nettement délimité, il serait facile au physiologiste de continuer ses modestes expériences en restant agnostique pour les choses de l'esprit. Il laisserait malicieusement le métaphysicien s'égarer, s'enfoncer dans les sables et, invité à prendre part à l'exploration, il se récuserait en disant : ce n'est pas là mon métier.

Mais la frontière entre la physiologie au sens restreint du mot et la psychologie n'est pas figurée par une ligne qu'on peut se refuser à franchir. Il n'y a pas délimitation précise, mais enchevêtrement réciproque. A tout instant, en faisant de la physiologie, on perd la voie et on ne la retrouve qu'en portant ses pas sur le terrain de la psychologie.

Aussitôt que l'expérience ou l'observation physiologique a pour objet l'animal supérieur et l'homme, il y a intercalation des faits de conscience dans l'arc réflexe. C'est encore pire quand le médecin se trouve en présence de l'organisme malade, des phénomènes si complexes, si étranges de la psychopathologie. La physiologie de nos laboratoires devient alors totalement insuffisante ; elle apparaît puérile dans son apparente clarté.

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Bon gré mal gré le médecin doit être psychologue et, dans la pratique, il verra que sa connaissance du cœur humain lui est plus utile que sa compétence en matière de physiologie normale ou pathologique. Voilà pourquoi, tout en considérant les états d'âme comme cérébraux, en insistant sur le principe de la concomitance, je conserve les termes de moral et de physique, de psychique et de somatique, de psychologie et de physiologie.

Dans ces classifications scientifiques de nouvelles distinctions ont été créées. Des spiritualistes se sont vus contraints de reconnaître que certains chapitres de psychologie sont accessibles à l'expérimentation, au calcul, mais ils assignent d'étroites limites à cette psychologie physiologique. Ils admettent qu'il y a, au delà, une psychologie plus élevée, une étude de la vie de l'âme où il faut procéder par introspection, et ils semblent tentés d'arracher cette branche au biologiste pour la remettre au théologien.

Il me semble qu'il y a là une erreur, La biologie est l'étude de la vie dans toutes ses manifestations, et, comme telle, elle a le droit d'aborder les problèmes psychologiques, non seulement par la voie d'une précision souvenl trompeuse de l'expérimentation, mais par celle de l'induction et de l'introspection.

La loi de la concomitance exige qu'il y ait toujours modification structurale de la cellule nerveuse quand il y a un phénomène mental ; il y a réaction chimique, production de chaleur et d'électricité, dépense de forces et fatigue, tous phénomènes physiques, qui, si on considère la réaction en elle-même, semblent interdire toute différenciation entre l'esprit et le corps.

Mais la distinction renaît et s'établit clairement, quand on analyse les excitations qui oui déterminé la réaction,

quand on examine d'où elles viennent et où elles tendent.

Être triste est un état d'âme ; c'est donc une manifestation psychique, mais nous lui reconnaissons un substratum physique puisque à tout fait de conscience doit correspondre un état cérébral. Dans son essence, le phénomène est psychophysique comme tout ce qui se passe dans notre mentalité. Mais l'expression en est psychique, elle se traduit par des paroles découragées, par des volitions anormales.

D'un autre côté, cette disposition d'esprit peut être provoquée par des représentations mentales, par des idées ; elle est alors d'origine idéogène. Elle peut, au contraire, être due à l'action d'un poison agissant sur les centres nerveux ; nous lui reconnaissons alors une cause somatique.

Quand on dit d'un individu qu'il délire, on caractérise du même coup son état mental et le trouble cérébral qu'il traduit. Nous apercevons à la fois les deux faces du phénomène. Mais, quelquefois, ce délire est le résultat d'une joie démesurée, il est né par la voie psychologique ; d'autres fois il est dû à l'intoxication alcoolique, à l'absorption du haschich, il est somatique au point de vue de son origine.

Aux yeux de la plupart des gens, la douleur est physique. La pensée remonte immédiatement. à la cause qui est en effet le plus souvent matérielle, et les malades tiennent beaucoup à faire connaître non seulement la réalité indiscutée de leur sensation, mais la matérialité absolue du phénomène. Cette vue populaire est trop sommaire. Souffrir suppose deux choses : d'une part un état matériel de certains groupes de cellules nerveuses, phénomène physique ; d'autre part une sensation perçue, processus psychique dans son essence.

L'existence de la douleur ne nous renseigne en aucune façon sur sa cause. Rechercher cette cause est un problème ultérieur dont la solution n'appartient pas toujours au malade. Cette même douleur, réelle comme fait de conscience, réelle aussi comme état cérébral concomitant, peut reconnaître pour cause une lésion des tissus, une irritation atteignant le neurone dans sa continuité ; elle peut être due uniquement à des représentations mentales, à des idées fixes, à des autosuggestions nées par la voie psychologique. La douleur, en elle-même, n'en est pas moins réelle.

Nous assistons à un phénomène d'ordre physiologique dans le sens étroit du mot, quand l'irritation électrique du rameau cardiaque inférieur du sympathique produit l'accélération des battements du cœur. Nous retombons en pleine psychologie quand c'est une émotion qui détermine les palpitations.

Les larmes peuvent couler par simple irritation mécanique ou chimique de la conjonctive ; elles accompagnent nos tristesses et nos joies.

La crise nerveuse de l'orgasme vénérien irradie furieusement sur tous les organes et l'orage peut être déchaîné aussi bien par des représentations artificiellement évoquées que par le lent travail des organes génésiques.

L'appétit naît normalement du besoin que ressent l'organisme de renouveler sa provision d'énergie, mais il peut être excité par la vue d'un mets agréable, par un souvenir gustatif ; il peut être supprimé, au contraire, par une émotion morale, par le dégoût. Il importe peu que ce dégoût soit provoqué par une sensation olfactive ou par une représentation mentale pure, due à une suggestion verbale. Ce n'est pas sans raison qu'on craint à table la présence de carabins qui livrent à leurs voisins

les secrets de l'amphithéâtre et de l'hôpital. Le vomissement peut être le terme ultime de cette réaction idéogène dans son origine.

Il importe donc de reconnaître que les mêmes manifestations physiologiques, en pathologie les mêmes troubles, peuvent avoir des causes physiques ou morales ; il va de soi qu'elles peuvent s'associer.

Ces données doivent être présentes à l'esprit quand on étudie l'influence réciproque qu'exercent constamment l'un sur l'autre le physique et le moral.

Dans le langage usuel, ce mot de moral a un sens trop restreint. On entend par là presque uniquement la disposition d'esprit, l'humeur gaie ou triste. On cherche à remonter le moral d'un malade, d'un affligé. On oublie qu'un état maladif corporel ne modifie pas seulement notre état d'âme dans le sens pessimiste ou optimiste, mais qu'il peut altérer toutes nos fonctions cérébrales, troubler notre vie intellectuelle et morale.

Le désordre organique, par des voies connues ou mystérieuses encore, atteint notre cerveau ; il entame notre raison, déforme les images mentales, fausse, en tout ou partie, le mécanisme délicat de notre vie psychique.

Intoxiqué par l'alcool ou d'autres poisons, le plus saint homme commettra des extravagances. Sous l'influence de la ménopause ou d'altérations séniles du cerveau, l'épouse la plus pudibonde, la plus frigide, peut subir, effrayée, les obsessions libidineuses les plus étranges. Un vieillard d'une vertu éprouvée s'amourache sur le tard d'une vulgaire danseuse et abandonne sa famille. Un jeune homme perd tout sentiment d'affection pour ses parents, voit l'amour se changer en aversion alors même que, par la raison restée intacte, il reconnaît que rien n'est venu troubler les relations familiales.

Dubois. — Psychonévroses. 7

Rien n'est triste comme cette dépendance, non seulement de l'être intellectuel mais de la personnalité morale, vis-à-vis des lésions que subit, momentanément ou définitivement, la cellule cérébrale.

Heureusement, cette modification structurale qui amène le trouble mental ne résulte pas toujours d'influences somatiques. Si, dans bien des cas, l'esclavage est complet, inéluctable, il en est d'autres où on trouve Fintervention bienfaisante de l'esprit, des idées, des convictions.

Le spiritualisme dualiste appelle cela la suprématie de l'âme qui échappe à l'étreinte du corps comme elle l'abandonnera, dans un vol triomphant, quand notre dépouille mortelle sera rendue à la terre. La conception est poétique, mais correspond-elle à la réalité ?

Pourquoi ce vieillard qui a eu une attaque d'apoplexie devient-il non seulement un peu grognon, mais égoïste, méchant? Pourquoi lui, qui a été jusqu'alors bon époux et bon père, fait-il maintenant subir à toute sa famille un douloureux martyre ? Pourquoi résiste-t-il aux remontrances douces de l'ami le plus intime ?

Parce que sa mentalité a changé, parce que son cerveau est troublé dans sa partie pensante, dans celle où naissent ces perceptions vagues de plaisir et de peine que nous appelons nos sentiments. Ne morigénez pas ce pauvre vieux devenu vicieux par désorganisation cérébrale ; il n'en peut mais, et vous devrez subir, jusqu'à sa mort, les fatales conséquences de cet état maladif incurable. Ne soyez pas sévère non plus pour cet autre, pour ce jeune homme devenu vicieux par le fait de son éducation, des tendances héréditaires. Sans doute, son cerveau ne présentera pas à l'autopsie les mêmes épaississements des méninges, mais si vous pouviez sur-

prendre le désordre intime, intra-cellulaire, vous verriez que là aussi il y a lésion, légère, je l'accorde, mais réelle.

Mais tandis que chez notre vieillard vous perdriez votre peine à lui décrire la beauté des sentiments altruistes, vous pourrez réussir à ramener le jeune homme dans la voie du bien. L'idée morale fait l'œuvre d'antidote aussi bien quand la mentalité est faussée par la voie somatique que quand le désordre est né par la voie idéogène. Le pronostic dépend plus de la profondeur de la lésion que de l'origine physique ou psychique du mal.

Dans l'intoxication alcoolique aiguë l'état d'âme est profondément altéré, mais, si l'ivresse n'est pas complète, l'individu peut reprendre son sang-froid ; sous l'influence d'une émotion, de la honte, il est subitement dégrisé.

Un malade rendu maussade, impatient, par ses souffrances, voire même par une maladie mentale avérée, peut subitement se contenir quand il s'aperçoit qu'il a été trop loin et a blessé vivement des êtres qui lui étaient chers.

C'est l'âme qui reprend sa liberté, dira-t-on. Que ne l'a-t-elle gardée d'emblée puisqu'elle est toute-puissante ?

Non, si nous réussissons parfois à échapper à ces influences matérielles, à sortir de la disposition mauvaise, c'est qu'il y a quelque changement dans notre cerveau. Cette guérison peut être due au phénomène tout matériel de la désintoxication comme chez l'ivrogne qui a cuvé son vin et dont la personnalité morale reparaît ; elle peut être facilitée par le repos, par l'action d'agents thérapeutiques, mais elle peut aussi résulter d'une idée, d'une représentation mentale amenée par la voie des associations d'idées.

L'idée morale, née d'un souvenir ou éveillée par une bonne parole, détermine dans le cerveau pensant un tra-

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vail intense, une activité matérielle, une succession de processus physico-chimiques. Les groupes cellulaires intoxiqués, altérés par l'état maladif, sont entraînés dans le mouvement réparateur ; leur chimisme se modifie et le corps cellulaire revient rapidement ou lentement à l'état normal.

Par sa parole bienveillante, par ses conseils d'homme de bon sens, le médecin peut souvent agir sur un malade dont la mentalité est troublée, aussi bien que sur une personne soi-disant saine et qui ne sait pas résister à ses impulsions. Dans les deux cas il change la mentalité du sujet et, en vertu du principe de concomitance, ce changement suppose des modifications du chimisme cérébral. En présence du même état d'âme, tristesse, maussaderie, irritabilité, violence, le médecin peut varier ses moyens suivant les indications du moment ; il peut recourir aux moyens physiques les plus divers ou se borner à l'influence psychothérapique ; souvent il les associe.

Nous voici en présence d'un malade en pleine intoxication urémique. Il est dans une continuelle agitation, sort de son lit malgré les objurgations de sa famille ; il refuse les aliments, les médicaments, et si les parents insistent, il va se livrer à des voies de fait. Le médecin arrive, enveloppe le malade de sa bienveillance calme ; il le remet au lit sans peine, lui fait boire une tasse de lait.

La famille est heureuse de ce changement subit, magique, mais elle en souffre aussi. Comment, le malade peut se contenir quand le médecin est là, il est doux comme un agneau ; et seul avec ceux qui l'aiment, il semble mettre un malin plaisir à leur faire de la peine ! Voilà la réflexion naturelle qui s'impose, et j'ai vu sou-

vent l'entourage du malade profondément blessé par cette contradiction.

Eh bien, non ; il n'y a aucun reproche à faire au pauvre malade. Son cerveau est sous l'influence de toxines résultant d'une épuration insuffisante du sang ; il fonctionne mal et la mentalité est troublée. Il ne voit pas clair mentalement ; il est vicieux par intoxication, non seulement désobéissant, volontaire, mais taquin. C'est en effet avec intention, souvent avec une cruelle joie, un sourire sardonique aux lèvres, qu'il saute de son lit aussitôt que le médecin a tourné le dos.

Pourquoi le médecin, immédiatement rappelé, réussit-il de nouveau ; pourquoi son influence inhibitrice devientelle plus durable au point de supprimer tous les accidents ? Parce qu'il est étranger, qu'il jouit aux yeux du malade d'une autorité morale, qu'il sait agir par persuasion douce.

Les parents, au contraire, n'ont plus cette influence suggestive. Le malade connaît leurs qualités, mais aussi leurs défauts ; il interprète mal leurs conseils ; d'un autre côté l'entourage manque du calme nécessaire ; madame est énervée, trop émotive, et c'est brusquement, avec une sourde impatience qu'elle repousse le malade dans son lit. Aussi le malade se refuse-t-il à obéir. Il retrouve l'empire sur lui-même, quand c'est la main douce du médecin qui le ramène.

Le même effet, moins rapide mais souvent plus durable, pourra être obtenu par des moyens matériels, par le régime lacté, par l'absorption de boissons aqueuses détergeant l'organisme, par l'action diurétique de la digitale, de la diurétine.

Au lit du malade le médecin doit souvent en quelques minutes choisir entre ces différents moyens : procédés

physiques ou interventions médicamenteuses qui ne peuvent atteindre la mentalité que par l'intermédiaire du corps ; psychothérapie pure qui, pour agir par la voie psychique, n'est pas moins efficace.

Et, ne l'oublions jamais, dans les deux cas, il y a changement mental et changement cérébral.

C'est par l'influence du physique sur le moral que votre malade intoxiqué est rebelle, impatient, méchant. Vous pouvez le ramener à la raison en agissant uniquement sur le corps, mais vous pouvez utiliser l'action du moral sur le physique et aboutir au même résultat, au changement favorable de la mentalité pathologique.

La tristesse est souvent le résultat d'un état de fatigue. Alors le repos sera le remède physique ; il peut suffire, mais il est utile d'y joindre l'influence morale ; elle peut être souveraine même s'il est impossible de recourir au repos. Le même état d'âme peut résulter de souffrances morales. Alors vous êtes désarmés au point de vue physique mais vous avez, pour remplir votre rôle de médecin, les armes puissantes que vous donne votre sympathie pour le malade, votre constant altruisme, et, je ne crains pas de le dire, elles sont les plus efficaces.

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