HUITIÈME LEÇON
Esclavage de l'esprit vis-à-vis de certaines maladies ; paralysie générale, méningites, épilepsies, intoxications. — Possibilité d'y échapper par l'éducation du moi moral. — Pinel ; action curative du travail de réflexion logique. —Difficulté de la psychothérapie dans les vésanies ; son efficacité dans les psychonévroses. — Nécessité d'idées claires sur la genèse de ces maladies. — Importance de la psychothérapie dans tous les domaines de la médecine.
Elle est banale cette idée que le moral agit sur le physique et les médecins semblent bien placés pour constater cette précieuse influence. Mais leur constante préoccupation de la bête humaine les aveugle souvent et leur fait mettre au premier plan l'influence inverse. J'ai vu des médecins ne pas croire à la puissance de l'éducation et s'arrêter à une sorte de déterminisme borné qui rendrait l'individu esclave uniquement des altérations natives de sa mentalité et des variations qu'elle peut subir sous l'influence de la maladie.
Le vrai déterminisme admet cette déformation originelle, mais il reconnaît l'action tout aussi puissante de l'idée, de la culture intellectuelle et morale.
C'est souvent grâce à l'influence du moral sur le physique que nous pouvons échapper à l'étreinte du mal, combattre les effets de l'hérédité, lutter contre la maladie.
Il y a des maladies où ce qu'on appelle L'âme est dans l'esclavage le plus complet vis-à-vis du corps, c'est-à-dire
que les altérations cérébrales sont si profondes qu'elles ne peuvent être corrigées par l'influence psychique, par l'action curative de l'idée.
L'exemple le plus frappant est celui de la paralysie générale. Cette terrible affection s'attaque de prime abord à la couche corticale du cerveau. La lésion s'étendant en nappe produit non seulement des paralysies motrices ou sensibles, des tremblements, des troubles de la parole ou de l'écriture, des symptômes pupillaires ; elle fait naître encore des hallucinations auditives, visuelles, gustatives ; elle crée des états de neurasthénie, de mélancolie, d'hypocondrie, de manie aiguë. Souvent la vésanie prend la forme du délire des grandeurs ; elle aboutit à la démence, à la déchéance psychique et corporelle. Fort heureusement, l'obnubilation intellectuelle empêche le malade de constater sa chute, mais quelquefois la lucidité persiste et le malheureux assiste dans une poignante désespérance à l'annihilation de son moi mental.
La situation est la même dans d'autres affections intéressant l'étage supérieur du cerveau, dans les méningites, dans les épilepsies où il n'est pas rare de voir les accès convulsifs remplacés par ce qu'on a appelé des « équivalents mentaux » de forme mélancolique ou maniaque, avec impulsion criminelle, délire de persécution.
L'entêtement, l'égoïsme féroce de certains épileptiques n'est pas, comme on le croit souvent, un défaut corrigible par l'éducation, c'est un symptôme du trouble cérébral. J'ai douté parfois de la fatalité de cet égoïsme pathologique et j'ai épuisé les ressources de la psychothérapie pour réveiller chez ces malades les sentiments de l'altruisme le plus instinctif, limité aux êtres les plus aimés. Peine perdue ; on m'écoutait, on me comprenait intellectuellement, mais aussitôt le malade retombait sous le
joug du « morbus sacer », esclave docile de son cerveau malade.
Mais même dans ces maladies cérébrales dues à des lésions organiques microscopiques, on retrouve l'influence de l'esprit. Ce n'est pas, hélas, que la psychothérapie puisse en arrêter la marche, mais il est facile de voir que le mal évolue dans le sens de la mentalité innée ou acquise. Les défauts du caractère antérieur s'accusent ; on retrouve chez le délirant l'égoïsme qui le desséchait à l'état de santé, la tendance à l'emportement ; ceux qui étaient doux, pusillanimes, tendront vers les formes mélancoliques, hypocondriaques. Enfin les âmes fortes, les vaillants, habitués à réprimer leurs impulsions, supporteront le supplice et ne succomberont que sous les derniers coups. L'horrible esclavage qui fait dépendre notre mentalité de notre cerveau se montre aussi dans les vésanies proprement dites, dans la mélancolie, la manie, les démences diverses, constitutionnelles et acquises, dans ces maladies de l'esprit où il doit y avoir une altération structurale profonde quoiqu'elle échappe à nos moyens d'investigation.
Les intoxications diverses, quand elles atteignent un certain degré, agissent de même fatalement sur notre cerveau et nous succombons tous psychiquement, sous l'influence du chloroforme, de l'éther, de l'alcool.
Mais ici déjà on voit poindre l'influence psychique. L'effet de ces poisons variera suivant l'état d'âme du sujet. Il s'endormira plus facilement s'il est confiant, tranquille ; il résistera, au contraire, s'il est inquiet.
Dans les maladies de l'esprit nous pouvons aussi nous défendre dans une certaine mesure, travailler à notre guérison.
Il y a dans la saine culture du moi intellectuel et moral
106 LES PSÎCHONÉVROSES.
un remède prophylactique et curatif contre la folie. Oh, je n'exagère nullement cette influence. Qui pourrait prétendre qu'il doit son intégrité mentale aux efforts moraux qu'il a faits ; qui oserait accuser les malheureux psychopathes d'avoir négligé leur éducation morale ?
Mais cette vertu préservatrice se déduit de l'efficacité curative du remède.
J'ai vu bien des psychopathes se ressaisir, briser les liens qui les enserraient, regagner à pied le terrain perdu, non pas sous la seule influence du temps, des mesures d'hygiène corporelle, non pas par la marche naturelle du mal, cyclique dans son essence, mais par la vue claire du but à atteindre et des chemins qui y mènent.
L'analyse psychologique de soi-même, bien dirigée, faite avec un optimisme voulu, avec l'aide sympathique d'un médecin qui jouit, non de la plénitude de sa santé psychique, c'est impossible, mais d'une euphorie mentale moyenne, est utile aux malades de l'esprit. Elle est plus efficace que tous les moyens physiques par lesquels on s'efforce de leur rendre la santé.
Bien des aliénistes semblent avoir oublié cette influence morale, cette puissance de l'idée. Et cependant ces vérités ne sont pas d'aujourd'hui. Elles ont été exprimées avec chaleur par Pinel, le médecin illustre et l'homme de bien qui, à Bicêtre et à la Salpêtrière, fit tomber les chaînes des aliénés.
Avant Pinel le traitement physique était seul regardé comme efficace. C'est sa gloire d'avoir introduit la psychothérapie dans le traitement des maladies mentales.
« Il faut, dit-il, isoler le malade de sa famille, de ses amis, écarter de lui tous ceux dont l'affection imprudente peut entretenir un état d'agitation perpétuelle ou même aggraver le danger ; en d'autres termes il faut changer
l'atmosphère morale dans laquelle l'aliéné doit vivre. Mais surtout le médecin doit s'intéresser à l'existence intérieure du malade, remonter à l'origine souvent psychologique de son état, attendre le moment favorable pour intervenir, rechercher avec soin ce qui, dans sa vie mentale, demeure intact, et s'en souvenir pour le dominer ; démontrer au malade lui-même, tantôt par un raisonnement très simple, tantôt par des faits concrets, le caractère chimérique des idées qui l'obsèdent ; dans quelques circonstances on pourra employer la ruse, recourir à un mensonge adroit pour capter sa confiance, entrer un peu dans son rêve afin de l'en guérir par degrés. Quelquefois il faut briser la résistance qu'il offre et recourir à la force physique, mais alors même il faut éviter une douleur inutile. Le médecin, les gardiens doivent se présenter à l'aliéné comme doués d'une supériorité non seulement matérielle, mais surtout morale. C'est ainsi qu'ils parviendront à provoquer en lui le travail ultérieur de la réflexion. »
Gapo d'Istria 1, auquel nous empruntons cet exposé, estime que ce traitement moral préconisé par Pinel n'offre pas une grande originalité. Il reproche à Pmel d'avoir cru que l'aliéné peut être rendu à la docilité par un travail de réflexion logique. « Il était difficile à Pinel, dit-il, d'éviter cette erreur d'analyse psychologique ; il n'avait pas pour éclairer son jugement les découvertes des médecins psychologues modernes sur la suggestion. » — « Si l'aliéné, ajoute-t-il, s'incline devant la volonté ferme du médecin, c'est le plus souvent à cause de sa propre faiblesse mentale, et le prestige de ceux qui lui donnent des soins est en raison directe de sa misère psychologique. »