Revue scientifique, n° 20, 20 mai
Eh bien, n'en déplaise aux hypnotiseurs et suggestionneurs modernes, c'est Pinel qui a raison : sans doute l'influence que nous avons sur nos semblables n'est pas toujours rationnelle ; nous les subjuguons souvent par le prestige qu'ils nous reconnaissent et ils céderont d'autant plus aisément à nos injonctions qu'ils seront plus débiles d'esprit. Nous avons le droit et le devoir de profiter parfois de cette situation si c'est pour les guérir ou les soulager ; mais notre influence est bien plus puissante et plus durable si le malade a conservé partiellement son bon sens et peut travailler à sa propre guérison par la voie de la réflexion logique. Faire obéir un malade, abuser dans ce but de sa misère psychologique pour le dominer, ce n'est pas encore le guérir. Pour amener cette guérison il faut le temps, des mesures hygiéniques et une psychothérapie dévouée, continue, qui utilise pour le relèvement du patient toutes les lueurs de raison qui lui restent. Cette situation est moins rare qu'on ne le pense. Bien des aliénés sont plus ou moins monomanes et conservent une logique, un gros bon sens, dont il faut savoir profiter habilement. Le but à atteindre n'est pas de rendre le malade bêtement suggestible, c'est au contraire de le relever et de lui restituer la maîtrise de lui-même.
C'est là une belle page que Pinel a écrite dans son Traité sur V aliénation mentale. C'est le fait d'un homme de génie que de changer du tout au tout l'orientation de la psychiatrie, de devancer d'un siècle ses contemporains. Capo d'Istria le reconnaît, du reste, quand il termine par ces mots : « Pour la gloire de Pinel, il suffit de rappeler qu'un principe nouveau était affirmé et que, pour employer une désignation récente, la psychothérapie était introduite dans le traitement des maladies mentales. »
Si le caractère rebelle de bien des vésanies rend souvent illusoire ce traitement de l'esprit, la psychothérapie est au contraire toute-puissante quand il s;agit de ces psychoses au petit pied qui s'appellent neurasthénie, hystérie, hypocondrie, déséquilibre. La raison n'est pas intacte, nous le verrons, dans ces états relativement bénins, mais, bien plus que le vésanique, le malade reste accessible à l'influence morale. La persuasion par la voie logique est ici une baguette magique.
Tout ce que Pinel a dit des aliénés est vrai, mais c'est cent fois plus vrai quand il s'agit des psychonévroses. Le trouble mental paraît ici si léger qu'on se refuse, dans le public, à voir le lien qui rattache ce nervosisme aux vésanies. Les médecins eux-mêmes ne reconnaissent pas toujours cette étroite parenté. D'un autre côté j'ai montré combien peu ces psychopathies diffèrent de l'état normal, si bien qu'on se demande souvent si ce sont des maladies.
En présence d'une mentalité anormale il n'est pas bon de recourir uniquement aux moyens physiques ou médicamenteux, à la douche qu'on a employée à tort et à travers dans la psychiatrie, aux narcotiques divers qui ont remplacé l'antique ellébore, à la contrainte brutale, physique ou morale. C'est à l'influence éducative qu'il faut revenir.
Le moyen est facile à employer, il produit des effets rapides et durables, souvent inespérés. Devenu maître de lui-même, le malade continue après la cure son éducation. Elle affermira sa tenue morale et le préservera des récidives que pourraient amener les événements de sa vie psychique ou physique.
C'est pour procéder avec méthode dans cette thérapeutique, la seule rationnelle, qu'il faut avoir des idées pré-
cises sur la nature du nervosisme, sur les causes qui le font naître ou l'entretiennent. Il faut analyser les symptômes, remonter à leur genèse, distinguer ceux qui dépendent plus ou moins du corps, reconnaître le caractère uniquement psychique des autres. Seules des vues claires sur ce sujet peuvent donner au médecin l'assurance, établir aux yeux des malades son prestige moral et lui donner la puissance de guérir.
Que nous sommes loin de cet idéal ! Il règne encore, parmi les médecins, une incroyable incohérence d'idées. C'est à tel point que souvent les malades ou leurs proches voient plus clair que leurs Esculapes et rient sous cape des traitements qu'on leur a fait subir.
Je vois des jeunes dames présentant, au grand complet, les symptômes divers du nervosisme, troubles dyspeptiques, faiblesse générale, douleurs diverses, insomnies, phobies. Un quart d'heure de conversation suffit pour reconnaître la mentalité anormale du sujet, son impressionnabilité exagérée, dont on retrouve les traces dans sa plus tendre enfance. Il est facile de surprendre son illogisme, la genèse mentale d'une foule d'autosuggestions qui le dominent.
Ce nervosisme natif, après s'être manifesté dans l'enfance par des terreurs nocturnes, par une sensibilité maladive, s'aggrave à l'âge du développement, à cet âge où, par des influences mystérieuses encore, la mentalité des jeunes filles change souvent du tout au tout. Mariée, la femme ne trouve pas dans l'union conjugale le bonheur qu'elle avait rêvé ; restée vieille fille, elle subit en silence les âpres regrets que provoque le sentiment d'une vocation manquée.
Ce ne sont pas toujours de vrais malheurs qui troublent l'âme de la malade et ébranlent par suite sa santé
LEÇON VIII. m
physique, ce sont des riens, de petites contrariétés, les piqûres d'épingle de la vie. Un peu de philosophie, facile à inculquer, suffirait à rétablir l'équilibre mental, à supprimer les désordres fonctionnels.
Mais on n'y songe pas. Un gynécologue célèbre, mais qui, paraît-il, a conservé les œillères du jeune spécialiste, découvre une hypertrophie de la matrice, une petite ulcération du col, un peu de métrite. Voilà la cause de tout le mal ! La malade a beau insister sur les causes morales de son nervosisme, l'opérateur ne se laisse pas détourner ; il ampute, cautérise, pratique le curettage de la matrice et s'attend à voir disparaître les accidents nerveux. Il s'imagine avoir obéi à l'adage : Sublata causa, tollitur effectus. Il n'en est rien, h son grand étonnement.
La malade tombe entre les mains d'un médecin expert dans le traitement des maladies de l'estomac. Celui-ci est un médecin sérieux qui ne se contente pas d'un examen superficiel. Pensez donc, il siphone l'estomac, analyse le suc gastrique, injecte de l'air dans l'organe et en note les limites au crayon bleu. D'une main experte il provoque le bruit de succussion et il déclare : Vous avez une dilatation d'estomac ; il y a hypoacidité ; vous ne serez jamais bien aussi longtemps que la motilité et le chimisme de votre estomac seront troublés ! Il prescrit une sangle qui doit soulever l'estomac ptosé, un régime sec, et note soigneusement les aliments qu'il faut éviter. Il en fait une énumération si prolixe qu'il aurait perdu moins de temps en notant ceux qu'il permet.
La malade maigrit de plus en plus, s'affaiblit. Elle souffre, il est vrai, un peu moins de l'estomac, car elle n'exige pas beaucoup de cet organe, mais elle est plus nerveuse que jamais.
C'est à l'électricité maintenant qu'on aura recours. La
malade va s'asseoir sur le tabouret isolant de la machine statique. Le souffle, l'aigrette statique, les décharges disruptives vont agir sur les neurones comme sur le « cohéreur » du télégraphe sans fil. Et c'est avec un contentement profond que le neurologiste va promener son électrode sur la surface du corps, sans se laisser arrêter par le sourire, oh combien sceptique, de la malade. Franchement, le plus malade des deux n'est pas celui qu'on pense !
Je n'ai nullement chargé ce tableau et Molière aurait aujourd'hui beau jeu. Je comprends jusqu'à un certain point cet égarement thérapeutique ; j'ai montré qu'il est le fruit de notre éducation médicale et nous avons tous de la peine à sortir de l'ornière. Mais il faut que cela change et que tout en continuant à utiliser pour le bien des malades les moyens physiques ou médicamenteux dont nous disposons, nous reconnaissions l'influence de l'esprit. Il faut que nous analysions cette action et que nous apprenions à nous servir de cette arme trop longtemps négligée.
Le spécialiste en neurologie et psychiatrie n'est pas le seul qui doive affiner ses facultés d'observation psychologique et entrer résolument dans la voie de la psychothérapie. Le chirurgien doit connaître ces états psychopathiques s'il veut éviter des interventions inopportunes. N'en voit-on pas réséquer l'appendice chez des malades atteintes d'algies hystériques, ouvrir le ventre d'un hypocondre avéré pour lui prouver qu'il n'a pas de cancer, faire la gastro-entérostomie dans une dyspepsie nerveuse et pratiquer l'ovariotomie chez des hystériques ! On fait même parfois des opérations pour guérir des neurasthéniques dont l'état mental est troublé par des préoccupations morales !
Et dans les nombreuses spécialités dont l'existence est justifiée par le fait qu'elles exigent une certaine routine opératoire, oculistique rhino et laryngologie, ne serait-il pas bon de moins opérer, cautériser, racler, et de reconnaître même dans ces maux qui semblent si locaux, l'influence énorme des autosuggestions maladives, la puissance des représentations mentales, de songer aux états diathésiques qui rendent souvent illusoire cette thérapeutique locale ?
Enfin, le praticien des petites villes et des campagnes qui, lui, doit tout savoir, donner tout au moins les premiers secours, ne peut ignorer cette médecine de l'esprit. Il connaît mieux ses malades, leur mentalité ordinaire, les influences héréditaires ; il vit plus près d'eux. Sans doute il manque de temps pour se livrer avec eux à de longues conversations psychothérapiques, mais s'il est psychologue il saura sans peine distinguer ce qui vient du moral et ce qui n'est que physique.
Il n'a pas besoin d'être grand clerc pour s'apercevoir que sa visite fait plus de bien que ses médicaments. Il verra tout le bien qu'il fait en vouant à ses clients une chaude sympathie et en leur donnant des conseils de saine philosophie.
Dans tous les pays on voit paraître des brochures, des articles de journaux, nous montrant que ces vérités sont dans l'air, qu'une voie nouvelle s'ouvre pour la médecine.
La médecine du xxc siècle, sans négliger les conquêtes du précédent, donnera une place toujours plus large à la psychothérapie rationnelle. Elle renoncera aux puérilités de l'hypnotisme et de la suggestion pour en revenir à l'éducation de l'esprit.
Chez les hommes, comme chez les poupées, c'est la
Dubots. — Psychonévroses. 8
tête qui est la partie la plus fragile : c'est elle qui a besoin de réparations.
Il y a beaucoup à faire dans ce domaine et c'est avec joie que le médecin qui aime son art peut se mettre à l'œuvre.