Le corps et l'esprit, trad. Parent, 188G
186 LES l'SYÇHONÉVROSES.
tous onl \u différemment parce que tous ont regardé à travers les lunettes de leur entendement faussées par les opinions préconçues, les autosuggestions. Les juges, les avocats savent le peu de créance que souvent Ton peut accorder aux déclarations de témoins même désintéressés.
Il y aurait intérêl à recueillir les exemples de ces illusions et a analyser leur genèse avec soin. Mais la tâche n'est pas aussi facile qu'elle paraît. Môme dans cette analyse scientifique nous avons à nous garer des autosuggestions, comme dans l'analyse des rêves dont nous cherchons à. nous souvenir et que nous enjolivons après coup. La fée de l'autosuggestion intervient partout avec sa baguette magique.
Dans le domaine scientifique nous nous appliquons à exercer toujours un contrôle rigoureux. Nous recourons au témoignage des divers sens ; nous soumettons les faits au contrôle de plusieurs personnes ; nous renouvelons l'expérience et dans l'hypothèse même nous cherchons à rester logiques. Aussi les gens dont l'esprit scientifique s'est développé sont-ils moins naïvement suggestibles.
Mais, même dans ce domaine, il est impossible d'éviter L'erreur. Je ne parle pas ici de ces savants souvent illustres, mais quelque peu déséquilibrés, qui peuvent montrer dans le travail mathématique une logique supérieure et qui se laissent prendre dans le filet des superstitions grossières du spiritisme et de la télépathie. Même ceux qui échappent à ces faiblesses sont sujets à l'erreur et prennent souvent leurs désirs pour des réalités, leurs suggestions pour des faits. Il n'y a pas de cerveau humain capable de résister en tout et parfont à l'illusion, de laisser la raison régner en maîtresse.
Si l'autosuggestion est capable de nous induire en erreur sur l'existence même d'un fait, capable de faire
naître une sensation purement suggérée, elle est plus puissante encore quand nous touchons au monde des sensations internes, aux sentiments, aux convictions. Nous n'avons plus ici la possibilité du contrôle par nos cinq sens, nous avons à faire à des sensations vagues, à des vues de l'esprit qui n'ont pas de réalité objective.
Les sensations de faim, de soif, les besoins de miction et de défécation, les appétits sexuels, les sentiments généraux de bien-être et de malaise naissent plus facilement encore sous l'influence d'une pure représentation mentale que les sensations localisées de tact, de douleur, de chaleur ou de froid, que les perceptions, si précises d'apparence, de la vue, de l'ouïe, du goût et de l'odorat. A ceux qui doutent de l'influence de l'idée sur les sensations et sur le fonctionnement des appareils physiologiques les plus divers, je recommande quelques minutes de réflexion sur les faits de la vie sexuelle à l'état de veille et dans le rêve. Ecoutez Montaigne : « Et la jeunesse bouillante s'eschauffe si avant en son harnois, tout endormie, qu'elle assouvit en songe ses amoureux désirs. »
La suggestibilité devient extrême quand notre conviction doit s'établir dans des domaines qui nous sont inconnus, étrangers. L'ignorance rend plus suggestible, mais, quelle que soit notre culture, nous n'échappons pas à ce défaut, car notre intelligence est toujours fragmentaire, nous sommes toujours ignorants de quelque chose.
La science moderne a une prédilection un peu exagérée pour la méthode expérimentale et de nos jours la suggestibilité est étudiée par les procédés scientifiques1. On institue des expériences en évitant toute suggestion voulue, laissant tomber le sujet dans le piège sans l'y