Les sensations internes, par Beaunis. Paris, Télix Alcan
Dubois. — Psycbonévroses. q
manque de jugement, et j'ai entendu des hypnotiseurs me dire : nous aurons facilement raison de cet homme ; son cerveau est débilité par L'alcool ; il opposera moins de résistance à la suggestion.
C'est encore à La conclusion hâtive, marque d'une faiblesse d'esprit, que nous devons la plupart de nos illusions.
Mais la règle n'est pas générale et, lors même que le sujei est amené par la suggestion à une réaction absurde dans son essence, il peut avoir suivi pour y arriver des voies rationnelles.
Voici un ouvrier atteint de rhumatismes qui ont résisté à tous les traitements. Il est découragé et n'a qu'un désir, se guérir et reprendre son travail. On lui propose l'hynotisme. Je veux bien, répond le malade, je ne sais pas ce que c'est, mais mes camarades m'ont dit que cela fait du bien ! Et il s'endort aussitôt que le médecin a prononcé les mots sacramentels : Dormez, dormez, dormez !
Eh bien, voilà un homme de bon sens qui reste absolument raisonnable dans son incroyable suggestibilité ! Il n'a aucune raison de supposer qu'on le trompe, il n'en a aucune de douter des affirmations encourageantes de ses camarades. Ignorant des choses médicales et n'ayant pas la prétention de les connaître, il est dans un état d'âme normal, dans la disposition psychologique favorable pour accepter la suggestion. Son erreur est excusable.
Il en est de même de ce jeune soldat dont le bras fut soudainement paralysé par une suggestion. Il était entré à l'hôpital pour une angine et le professeur qui l'examine lui pose à brûle-pourpoint la question : Depuis quand votre bras droit est-il paralysé ?
Étonné il proteste timidement et assure qu'il n'a rien
au bras. Mais le professeur ne perd pas son assurance et s'adressant au cortège de ses élèves : Voyez, messieurs, leur dit-il ; voilà un jeune homme qui a une paralysie psychique du bras droit et, comme c'est généralement le cas dans cette curieuse maladie, le sujet n a pas conscience de son impuissance. Et pourtant, vous le constatez, son bras est inerte et quand je le lâche après lavoir soulevé il retombe comme une masse ! Et le bras resta paralysé jusqu'au jour où une suggestion inverse en rendit l'usage au jeune homme.
Qu'il était donc bête, ce jeune soldat, diront les malins. Eh bien, non. Son état d'âme était bien naturel. Sans doute il aurait pu penser : Mais non, mon bras n'était pas paralysé quand je suis venu, j'ai salué de la main droite, j'ai fait tel ou tel travail avant de venir.
Mais c'est un jeune paysan timide qui a perdu son assurance en présence de ces savants messieurs. Il ne connaît de la suggestion ni le mot, ni la chose ; il ne peut pas non plus croire à une plaisanterie. Il ne lui reste qu'à admettre que ces savants en savent plus que lui ; il le croit et il est paralysé. L'erreur est absurde, mais elle était inévitable dans les conditions psychologiques de l'expérience. La crédulité est ici le fruit d'une ignorance et d'une émotivité bien pardonnables.
Il n'en est pas moins vrai que la suggestibilité n'est qu'un défaut et que l'individu qui veut conserver l'intégrité de son bon sens, assurer sa santé mentale, doit à chaque instant faire appel à sa raison et surveiller sa mentalité. Il y perdra peut-être le mince avantage de pouvoir être guéri un jour par le procédé de l'hypnose, mais il y gagne celui d'échapper à ses nombreuses autosuggestions fâcheuses. Or on sait qu'il vaut mieux prévenir les maladies que les guérir.
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Avoir l'esprit critique est encore le meilleur préservatif contre les nombreux (roubles fonctionnels qui naisseni par la voie des représentations mentales. C'est notre tenue morale qui nous donne la force de résister à ces influences débilitantes.
Les travaux des médecins hypnotiseurs démontrent péremptoirement la suggestibilité incroyable de l'être humain. Nous pouvons, dans l'hypnose, faire du sujet un véritable automate, lui faire accepter des suggestions à échéance, dédoubler à plaisir sa personnalité, lui suggérer qu'il es! roi, le faire reculer d'épouvante devant un lion imaginaire. Il n'est même plus besoin d'hypnose pour obtenir cette obéissance passive ; il suffit de la suggestion verbale pure, à l'état de veille. L'hypnose n'est rien en soi-même ; elle est elle-même suggérée à l'état de veille, et il est le plus souvent inutile de faire passer le sujet par cet état de demi-sommeil, de somnambulisme provoqué.
Ces faits sont certains ; il est facile de s'en convaincre en suivant les expériences des médecins experts en cette matière. Aussi suis-je étonné de constater combien est encore grande, chez les médecins, l'ignorance sur ces sujets. Beaucoup n'ont pas pris la peine de voir, de penser, et croient encore que l'hypnose est un état patho^ logique provoqué par des procédés somatiques agissant directement par les nerfs ou les vaisseaux. Ils oublient que Yhyvnose n'est que suggestion et que l'automatisme le plus complet peut être obtenu sans sommeil préalable.
Les démonstrations des médecins ne sont peut-être pas assez décisives parce qu'ils n'obtiennentjes résultats les plus curieux que sur des sujets qui ont déjà été hypnotisés, sur des malades hystériques, sur de pauvres hères
alcooliques que nous hésitons à reconnaître comme nos semblables, au point de vue mental.
Les expériences des hypnotiseurs et suggestionneurs ambulants sont parfois plus instructives. Elles démontrent clairement la passivité de l'être humain vis-àvis des hétérosuggestions, la rapidité avec laquelle celles-ci deviennent autosuggestions, la facilité avec laquelle la représentation mentale se transforme en sensation et en acte.
A ce point de vue j'ai trouvé tout particulièrement intéressantes les démonstrations d'un Allemand, M. Krause, qui s'intitule « Suggestor » et a donné des séances dans différentes villes d'Allemagne et de Suisse. Il a débuté il y a dix-huit ans par l'hypnotisme, puis, probablement pour échapper aux interdictions policières, il s'est borné à la suggestion verbale à l'état de veille.
Après avoir, dans un exposé très clair, défini la suggestion à son auditoire, il commence ses expériences sur une quinzaine de jeunes gens qui sont montés sur l'estrade. Il s'adresse à l'un d'eux et lui enjoint de renverser fortement la tête en arrière, d'ouvrir largement la bouche et de fermer les yeux. Puis d'une voix douce, il insinue : Vous ne pouvez plus ouvrir les yeux !
Le sujet les ouvre sans peine, ferme la bouche, reprend une position normale et l'expérimentateur le renvoie dans la salle comme sujet réfractaire.
Même jeu vis-à-vis du deuxième sujet qui lui aussi ouvre les yeux en souriant. Le troisième n'obéit pas mieux et le public commence à croire que les expériences ne réussiront pas.
Mais M. Krause ne s'émeut pas et, tranquillement, dit : « Oui, vous avez très bien réussi à ouvrir les yeux, mais, n'est-ce pas, vous avez eu quelque peine ; cela n'allait pas
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aussi facilement que dans Trial aormal? • Oui, j'ai eu un peu de peine », balbutie le jeune homme doutant de lui-même.
A partir de ce moment presque tous les sujets en expérience sont sous le charme et vont obéir aux suggestions les plus absurdes.
Avec le quatrième sujet l'expérimentateur n'y va pas de main morte. Il le fixe sur sa chaise en lui incurvant en arrière la colonne vertébrale, il lui renverse brusquement la lète, lui écarte les mâchoires, lui ferme les yeux de la ma m ; puis, avec l'accent de la conviction, il lui dit : Vous ne pouvez plus ouvrir les yeux, plus fermer la bouche, plus même prononcer votre nom ; essayez, vous ne pouvez pas ! »
Et voilà notre jeune homme ahuri qui reste dans cette position, exposé à la risée du public. Gomment va-t-on le délivrer ?
C'est bien simple. M. Krause ordonne au voisin de mettre sa main sur la poitrine du sujet et de compter un, deux, trois ! Et en effet, à trois, le suggéré ouvre les yeux et se comporte comme une personne normale.
Pourquoi cette obéissance passive ? Parce que le sujet a cru ce qu'on lui disait. Intimidé, troublé, plongé dans un état d'anxiété expectante, il a admis la suggestion, et à la représentation d'impuissance a succédé l'impuissance réelle.
Ce premier succès obtenu, M. Krause procède rapidement et sûrement. Il appuie l'un des sujets à une colonne et lui suggère qu'il ne peut plus s'en détacher, et notre homme fait de vains efforts pour se libérer. La catalepsie des bras, des jambes, est obtenue immédiatement chez la plupart des sujets à l'écart de veille. Bientôt l'aplomb de l'expérimentateur ne connaît plus de bornes Sans sug-
gérer verbalement le sommeil préalable, il fait accepter à ses sujets les suggestions les plus absurdes. Il dédouble leur personnalité, les transforme en d'autres personnes, leur enjoint de dérober des montres aux auditeurs, puis, replongeant son sujet dans la représentation de sa personnalité normale, il nous fait assister à Téfonnement de ces jeunes hommes tout ahuris des actions qu'ils viennent de commettre en état second. Cet état second observé souvent sans suggestion étrangère chez des hystériques est purement imaginaire ; il n'est que le résultat d'une suggestion acceptée ; il n'est dû qu'à la crédulité incroyable du sujet.
Or 90 p. 100 des gens sont suggeslibles à ce point, et théoriquement nous le sommes tous, aussi longtemps que nous sommes ignorants du sujet. Personne n'est absolument réfractaire à la suggestion. Tout dépend du moment psychologique dans lequel nous nous trouvons et la personnalisé du suggestionneur n'est que pour peu de chose dans le succès. Il suffit qu'il soit psychologue et qu'il ait de l'audace.
L'éducation doit avoir pour tâche de nous délivrer de cette suggestibilité bête. La raison est le crible qui arrête les suggestions malsaines et ne laisse passer que celles qui nous mènent sur la voie du vrai.
DIXIÈME LKC0N
Fatigabilité. fatigue musculaire; son siège. Troubles mentaux de la fatigue musculaire; Tissié, l'éré. - Elément psychique de La fatigue. Conviction de latigue. Fatigue cérébrale Courbes ergographiques. Fatigue vraie et fatigue vulgaire. - Dynamogénie et dynamophanie. Importance de ces notions pour le médecin et l'éducateur.
J'ai signalé, parmi les stigmates mentaux des névroses, la fatigabilité exagérée. Le mot n'est pas, je crois, dans le dictionnaire, mais il y mériterait une place parce qu'il exprime exactement ce qu'il veut dire.
Cette fatigabilité n'est maladive que dans son exagération, car tout organisme qui fonctionne se fatigue. L'activité, dans n'importe quel domaine, suppose usure de matériaux, combustion, désorganisation de la cellule, accumulation des produits de la combustion. Au travail doit succéder le repos qui permet à la cellule de reconstituer son capital de forces épuisées, de recouvrer sa structure normale.
Le phénomène de la fatigue est plus complexe qu'il ne semble au premier abord et nous sommes encore dans l'ignorance sur sa nature intime et sur son siège.
Je soulève un poids un grand nombre de fois : aussitôt je constate la fatigue musculaire ; l'activité fonctionnelle baisse et je le soulève toujours moins haut ; enfin, je ne puis plus le déplacer. Que s'est-il passé ? Est-ce mon cer-
veau qui se fatigue à donner des ordres ; est-ce le nerf altéré qui ne transmet plus aux muscles l'influx volontaire? Sont-ce les organes périphériques, plaques terminales ou muscles, qui ne répondent plus à l'excitation transmise intégralement ? Serait-ce enfin que les incitations morales manquent pour déterminer la réaction que nous appelons volonté ? La fatigue est-elle localisée ou naît-elle partout à la fois, dans l'appareil neuromusculaire tout entier?
Cette dernière hypothèse est la plus probable puisque tout travail amène la fatigue et que tous ces organes fonctionnent simultanément.
Les physiologistes ont bien étudié, sur le muscle isolé, la fatigue musculaire, et ils ont constaté que la combustion de la glucose musculaire accumule dans le muscle l'acide carbonique, l'acide lactique et d'autres substances ponogènes.
La fatigue musculaire pourrait donc être considérée comme une intoxication par les produits de la combustion. Une injection d'eau salée dans l'artère principale d'un muscle épuisé par des excitations électriques répétées, suffit pour faire cesser momentanément l'épuisement et rendre au muscle la faculté de se contracter.
D'autre part un muscle qui ne répond plus à l'influx cérébral peut encore réagir sous l'influence d'un courant électrique, ce qui ferait croire que c'est le cerveau qui a subi l'influence ponogène. Mais on constate aussi le phénomène inverse : Je muscle n'obéit plus à l'excitation du courant mais se contracte encore sous l'influence de la volonté ou du réflexe. Les tentatives pour localiser la fatigue échouent et il devient probable que les altérations qui entravent l'activité sont à la fois centrales et périphériques, que la fatigue envahit tout le neurone en activité.
Il y a une analogie évidente entre l'organe qui se fatigue ei la pile qui polarise. Le potentiel de cette dernière haïsse, non par- l'usure du zinc, encore présent, mais avant tout par l'accumulation aux électrodes des produits de La polarisation, et il suffit, pour relever la force électromotrice, d'éliminer par une secousse, par L'insufflation, les bulles d'hydrogène qui recouvrent le charbon. De même la fatigue musculaire peut se dissiper par L'élimination des toxines produites par le fonctionnement même du muscle.
Pour les autres organes, en particulier pour le cerveau, nous sommes moins renseignés que pour le muscle. Nous n'avons pas de données précises sur les toxines qui s'accumulent dans son tissu pendant l'activité cérébrale, sur les effets éloignés de cette fatigue, sur la constance des symptômes physiques ou mentaux qui l'accompagnent.
Mais, comme le fait remarquer Mosso 1, le cerveau est éminemment plus sensible que le muscle. Il a plus besoin que ce dernier de l'irrigation par le sang, destinée non seulement à lui apporter les éléments nutritifs et comburants, mais avant tout à éliminer les déchets fonctionnels, les toxines ponogènes. Le muscle peut se contracter encore normalement alors que la circulation locale est supprimée par la bande d'Esmarch. La perte de connaissance survient, au contraire, en quelques secondes, si par la compression des carotides on entrave l'afflux du sang au cerveau, et pourtant de gros vaisseaux, les vertébrales, échappent à la compression. C'est le procédé qu'emploient, dit-on, les Javanais pour produire la narcose dans les opérations douloureuses.