A. Mosso, La Fatica, quinta edizione. Milano
Le phénomène le plus apparent de toute fatigue est la diminution graduelle de la puissance fonctionnelle, la difficulté à continuer le travail commencé. Mais il s'y joint d'autres phénomènes : de la douleur, de la contracture, de la courbature. Si l'on persiste, la fatigue s'étend à tout l'organisme, produit l'essoufflement, les battements de cœur, la transpiration ; enfin, surviennent les maux de tête et les troubles mentaux à tendance nettement pessimiste et mélancolique.
Tissié 1 a étudié la fatigue dans les exercices intensifs des bicyclistes et s'exprime ainsi : « L'entraînement intensif poussé jusqu'à la fatigue exagérée, chez les hommes bien entraînés, sains et robustes, par une longue course à bicyclette, par la marche ou par tout travail musculaire prolongé et rythmée, provoque les psychoses expérimentales et passagères. Ces psychoess ont les mêmes manifestations extérieures que les psychoses pathologique des sujets morbides, hystériques, dégénérés, aliénés, etc. Tel, par exemple, V ennui qui les domine toutes et qu'on retrouve toujours à un moment donné de l'entraînement intensif chez les sujets les plus gais et les mieux équilibrés. »
Féré2 signale également les troubles mentaux de la fatigue et insiste sur les analogies qu'ils présentent avec les troubles mentaux de la neurasthénie.
« Elle (la fatigue) provoque souvent des idées de négation, de persécution, de dénigrement. Les sentiments altruistes cèdent la place à l'égoïsme qui se manifeste sous les formes les plus variées. Le sujet est incapable de
1. Ph. Tissié, L'entraînement intensii' à bicyclette, Revue scientifique, oct. 1894. — La fatigue chez les débiles nerveux ou la tigués, Revue scientifique, oct. 189G.
2. Féré, Les troubles mentaux de la fatigue, Médecine ma deme, nov. 1898.
MO LES PSYCHOtfÉVROSES.
réagir contre les obsessions et les impulsions qui peuvent devenir irrésistibles. »
El plus loin : « La fatigue comporte une tendance à la dépression des sentiments et au pessimisme en général. »
Ces données son! capitales pour l'étude des psychoné- \ roses. La fatigue, quand ('lie est poussée à l'excès, exerce sur la mentalité d'un homme sain et robuste une influence fâcheuse ei fait naître les différents symptômes des psychonévroses. 11 est évident que la fatigue agira d'une façon plus intense et plus rapide sur les individus qui soufîreni déjà d'une débilité nerveuse native. Un rien suffi! alors pour provoquer le déséquilibre mental.
Je vais plus loin encore et je reconnais, dans ce qu'on appelle la fatigue. \\i\ élément psychique dont on n'a pas suffisamment tenu compte ; je veux parler de la conviction de fatigue qui n'est nullement proportionnée à l'épuisement réel et qui doit son origine à notre pessimisme natif, lequel s'exagère encore par la fatigue même. La fatigue vraie se double de l'autosuggestion de fatigue ; il y a de l'ennui, du découragement dans notre lassitude.
Cette distinction s'applique à tous les genres de fatigue et les faits qui autorisent à la faire s'observent tous les jours chez l'homme sain.
Des soldats sont en marche ; ils viennent de fournir une longue étape. Ils n'en peuvent plus et quelques-uns se couchent sur le bord de la route en déclarant qu'ils sont incapables d'aller plus loin. Qu'il survienne un officier qui sache remonter le moral de sa troupe, qu'on fasse jouer la musique du régiment et vous verrez ces hommes reprendre leur marche d'un pas presque allègre.
Étaient-ils donc épuisés, ces hommes-là ? Non, car dans ce cas il aurait fallu leur accorder du repos, les alimenter, ou bien les abandonner ou les recueillir à l'ambulance.
Ils étaient fatigués, mais sous l'influence de la fatigue, leur moral avait faibli et ils voyaient leur fatigue à travers le verre grossissant de leur pessimisme maladif. La parole du chef, la musique, leur ont rendu la gaieté, l'entrain, et c'est pourquoi ils se sont remis en marche. Le sentiment d'un danger pressant, de l'ennemi sur leurs talons eût pu agir dans le même sens et leur donner des jambes.
On abuse dans ces questions du terme de dynamogénie. Je ne veux nullement prétendre qu'une excitation sensorielle ou sensible ne puisse avoir aucune influence directe sur la force musculaire ; diverses expériences physiologiques semblent établir cette action. Mais je me refuse à reconnaître une action dynamogénique dans les faits que je signale ici.
Un encouragment ne crée pas de la force, il ne peut que déclancher des énergies préexistantes. Le repos et l'alimentation peuvent seuls rendre à l'organe des forces qui lui manquent, le premier permettant la guérison de la cellule, l'élimination des toxines, l'autre lui apportant des matériaux nutritifs.
L'excitant psychique agit par une autre voie sur les éléments beaucoup plus délicats et plus mobiles du cerveau pensant. Il dissipe l'humeur triste, la veulerie que nous appelons si complaisamment fatigue. Enfin, de même que la conviction d'impuissance crée l'impuissance, la force peut revenir aussi avec le sentiment de sa possession.
Les recherches à l'aide de l'ergographe de Mosso donnent une idée très nette de ce qu'on peut appeler la fatigue vraie, l'épuisement réel.
Pour les besoins cliniques j'ai construit un ergographe '
1. L'instrument est fabriqué par la maison E. Zimffiermann à Leipzig.
IIS PSYC.noNKVKOSKS.
plus simple, toujours prêl h fonctionner. Il se compose d'un chariot avec poulie sur Laquelle roule une cordelette supportant un pouls de 5 à 8 kilogrammes. L'expérimentateur saisi! a pleine main la poignée fixée sur la planchette, passe l'index dans la boucle de la cordelette et soulève le poids rythmiquement, par exemple toutes les deux secondes. L'appareil trace automatiquement sur du
Fig. 1.
papier millimétrique la hauteur du soulèvement. On obtient ainsi une courbe d'ordonnées décroissantes dont il est facile de déterminer la valeur en kilogrammètres, en multipliant le poids soulevé par la hauteur de l'ordonnée. Chez l'homme cette courbe a une forme caractéristique.
Si l'on fait abstraction de quelques irrégularités possibles au début, quand le doigt n'est pas suffisamment fixé, la première contraction est la plus haute ; les suivantes décroissent très lentement. Les différences entre
deux ordonnées successives augmentent de plus en plus et bientôt la chute de la courbe s'accentue. Il semble que le muscle va bientôt être épuisé. Mais à mesure que les ordonnées sont plus basses, la courbe se prolonge. Elle baisse toujours, mais avec moins de rapidité, si bien que si on tire une ligne droite AB entre le sommet de l'ordonnée maximum et l'ordonnée dernière qui est à l'abs-
Fu
cisse, la courbe présente une forme en cnj caractéristique. Les ordonnées de la première moitié de la courbe sont au-dessus de cette oblique, celle de la fin au-dessous. Cette forme en r\j de la courbe a sa raison : à mesure que les ordonnées baissent le muscle travaille moins ; l'effort kilogrammétrique est moindre et dans une certaine mesure le muscle se repose ; travaillant moins, il peut travailler plus longtemps.
Il y a là, ce me semble, une loi physiologique qui s'applique à toute espèce de travail. La fatigue amène un
I" IIS l'SYf.HONÉVROSKS.
repos relatif en raison môme de la diminution d'activité fonctionnelle qu'elle entraîne.
Cette courbe typique se retrouve toujours semblable à elle-même chez le même individu. Elle offre donc les caractères suivants :
1° La fatigue se montre dès le début de l'exercice, elle commence avec le travail ;
2° La courbe décroissante a manifestement la forme en .aj ;
3° Chacune des ordonnées tracées marque l'effort maximum dont le muscle est capable au moment où il le trace ;
4° Quand l'exercice est terminé, que l'index ne peut plus soulever le poids, l'épuisement est complet. Aucun encouragement ne peut amener une contraction ultérieure ; il n'y a aucune possibilité de dynamogénie par la voie psychique.
Par contre, le moindre repos, de quelques secondes, suffit pour rendre au muscle la faculté de se contracter. Au bout d'une minute le muscle a retrouvé 30 à 50 p. 100 de sa force primitive. Si après des intervalles réguliers de repos d'une minute on trace des courbes successives, on retrouve sur l'ensemble de ces courbes les particularités de la courbe isolée. Chacune des courbes a une valeur kilogrammétrique totale plus faible que la précédente. La baisse de puissance se fait rapidement au début, plus lentement dans la suite, si bien qu'on retrouve la forme en oj caractéristique.
Telle est la courbe idéale de la fatigue vraie, indépendante de toute influence morale.
Est-ce là la courbe de la fatigue vulgaire, de celle dont nous parlons tous les jours, soit que nous fassions un effort physique, que nous nous appliquions à un travail
intellectuel ou que nous succombions sous le faix des malheurs, des émotions morales? Non.
A la fatigue vraie, expérimentale, dans laquelle chaque ordonnée représente tout l'effort possible et le 0 l'épuisement absolu, il faut opposer la fatigue vulgaire, toujours influencée par la tenue morale, par l'état d'âme du sujet.
On voit parfois, sous l'influence de la colère, de la folie furieuse, un homme dépenser une force musculaire incroyable, qu'il n'eût pas cru posséder. Un encouragement peut aussi provoquer un renouveau de puissance. Mais il n'y a pas là création de forces, il n'y a qu'un déclanchement plus complet d'énergie latente. Cette exubérance n'est due qu'à la suppression d'inhibitions antérieures.
On retrouve le même phénomène dans l'ordre intellectuel et moral. Il y a des gens qui semblent devenir spirituels quand ils ont bu. L'alcool serait-il vraiment capable de nous donner des facultés que nous n'avons pas à jeun ? Non. Il supprime les obstacles que nous créent notre état mental habituel, notre timidité, notre désir de tenue correcte et réservée. Il faut, pour faire un discours, laisser libre carrière à son imagination, à son esprit caustique, se débarrasser de certaines entraves psychiques : l'alcool produit cet effet paralysant sur notre moral. Aussi, dépassez la dose d'alcool et vous verrez le discours devenir plus vif encore, mais plus incohérent ; l'orateur va perdre tout sentiment des convenances, tout respect humain.
Si sous l'influence de l'alcool, du café, de la griserie qui résulte de la joie, un homme s'est montré spirituel, bienveillant, penseur original, soyez sûr qu'il possède bien ces qualités au fond de lui-même et que si elles ne
Dubuis. — Psychonévroses. 10
I '»• LES PSYCHOfaÊVROSES.
se manifestent pas d'ordinaire c'est qu'elles sont inhibées par des états d'âme concomitants supposant au déclan-
chemeni de ces énergies naines. Il y a une part de vrai dans l'adage ; In vino veritas.
J'ai essaye de prendre chez les neurasthéniques quelques courbes ergographiques. Elles n'ont rien de caractéristique el varient suivant Triai d'âme du sujet.
Tel malade, au comble de la veulerie, imbu de la conviction d'impuissance, renonce à tracer sa courbe avant même d'avoir commencé; il est ponophobe. Un autre trace distraitement quelques ordonnées assez élevées puis, pris de découragement, il ne peut plus soulever le poids alors que la contraction précédente était encore assez forte ; il n'y a pas là chute graduelle normale. Un troisième décrit une courbe régulière avec des variations inattendues, mais les ordonnées sont inférieures à celles d'un homme normal qui semble armé des mêmes muscles. Il est difficile de constater, dans ce dernier cas, s'il y a faiblesse vraie ou conviction d'impuissance, mais on a l'impression que le sujet en expérience, en vertu de son état d'âme, n'a pas fait à chaque soulèvement le maximum d'effort possible.
Enfin, j'ai vu des médecins neurasthéniques prétendre qu'ils étaient dans un état d'amyosthénie complète, incapables de faire usage de leurs bras et qui, intéressés subitement par l'expérience, ont retrouvé des forces inconnues et fourni une courbe ergographique dépassant la moyenne.
Il est impossible de méconnaître dans ces variations l'influence de l'esprit, l'effet prédominant des états d'âme contingents.
Il en est de même dans le domaine intellectuel. Un jour nous nous réveillons veules, affaissés, peut-être sans
cause à nous connue, peut-être sous l'influence d'une mauvaise nuit, d'une fatigue antérieure. Nous ne voulons pas céder à ce sentiment d'impuissance et nous nous mettons résolument au travail avec l'idée que le « démarrage » se fera. Parfois nous réussissons à nous mettre en train, d'autres fois tout cet effort est vain et nous constatons avec tristesse notre incapacité. Mais, voilà qu'une heureuse nouvelle nous arrive, un ami nous encourage, nous recevons une lettre flatteuse qui nous redonne la confiance en nous-même ; alors, subitement, nous retrouvons l'entrain et la pleine possession de nos moyens. Est-ce là de la dynamogénie? non, c'est de la dynamophanie.
Quand nous nous déclarons fatigués physiquement ou intellectuellement nous constatons en bloc notre incapacité actuelle. Notre fatigue nous apparaît comme un fruit dont nous n'apprécions tout d'abord que la masse, la forme extérieure, sans connaître sa composition intime. Si nous le coupons en deux nous lui trouverons peut-être un noyau succulent très petit entouré d'une épaisse coque fibreuse. Analysons notre fatigue et nous verrons qu'elle n'a souvent qu'un imperceptible noyau de fatigue vraie perdu dans une gangue énorme d'autosuggestion de la fatigue.
Il ne serait pas exact de dire que c'est de la fatigue imaginaire ; c'est une conviction d'impuissance succédant à une sensation réelle, mais grossie par l'état d'âme pessimiste qu'amène la fatigue elle-même agissant sur notre moral. Cet état d'âme a son substratum physique, cérébral. C'est un trouble maladif. Il peut céder lentement, à l'action du repos, d'une alimentation réconfortante. Il peut s'évanouir plus rapidement encore sous l'influence d'une idée, d'un sentiment qui excite le fonctionnement cérébral, dissipe le trouble cellulaire et l'inhibition qu'il
148 LES PSY.CHONÉVR0SES.
produit Cette distinction entre l'épuisement vrai et la fatigue autosuggérée n'a pas échappé à, l'observation vulgaire, mais ignorant de la vérité du déterminisme biologique, le public appelle paresse, veulerie, l'incapacité qui
parait hors de proportion avec le travail accompli ou qui se manifeste avant tout effort. Il ne se rend pas compte que c'est le moral (pu est fatigué, qu'il y a là un état d'âme pathologique toujours lié à quelque altération de l'organe pensant
Ces! surtout quand nous examinons la conduite des autres que nous arrivons à cette conception peu charitable el que nous sommes prodigues de reproches. Nous retrouvons une douce indulgence quand nous constatons notre propre incapacité. Chez nous elle est fatigue, épuisement, maladie ; chez le voisin elle s'appelle paresse, laisser-aller, insigne veulerie.
Petite ou grande, passagère ou durable, la paresse peut être envisagée aussi bien comme maladie de l'esprit que comme défaut de caractère. Dans bien des cas elle cède à l'action dynamophanique d'un encouragement, d'une représentation mentale fortifiante. Dans d'autres cas, le noyau de fatigue réelle est plus grand et le repos plus ou moins long s'impose. La tâche du médecin ou de l'éducateur, en présence d'un état d'incapacité, n'est pas d'apprécier les responsabilités, de distribuer le blâme au vicieux en réservant l'indulgence à celui qu'on appelle un malade. Son seul devoir est d'analyser avec soin l'état physique et psychique du sujet, de découvrir les points où il faut appliquer le levier pour réveiller son activité. Faire renaître le sentiment assoupi du devoir, exciter les sentiments altruistes, est faire œuvre utile aussi bien dans les états que le public considère comme maladifs que dans ceux auxquels on réserve le qualificatif de paresse.
L'art du médecin consiste précisément à choisir dans chaque cas le moyen le plus rapide, le plus puissant ; là ce sera repos plus ou moins complet, plus ou moins prolongé ; ici il suffira de l'encouragement, de l'influence moralisante. Et qu'on n'en conclue pas que l'efficacité de l'un ou l'autre moyen marque précisément la limite entre la maladie et le défaut. Il y a des sujets dont l'incapacité est ancienne, considérable, qui souffrent de divers symptômes nerveux, de maux de tête, de troubles digestifs, d'amaigrissement, et qui retrouvent une âme vaillante après une seule conversation psychothérapique ; et pourtant l'état maladif paraissait évident. Il en est d'autres qui, indemnes de tous symptômes pénibles, souffrent toute leur vie d'une veulerie pathologique, d'une faiblesse morale contre laquelle s'épuisent en vain tous les traitements physiques et moraux.
Cette analyse de la fatigue est capitale pour le médecin qui veut recourir à l'influence psychothérapique. Il doit reconnaître chez lui-même la part que joue le moral dans le développement des sentiments d'épuisement. Il doit savoir conduire son malade dans le dédale de cette analyse psychologique de ses propres sensations. C'est, dans la plupart des cas, le seul moyen de le guérir, de suppri. mer rapidement le désordre tout psychique et de rendre pour toujours au sujet, pour ne pas dire au malade, le sentiment qui seul crée la puissance : la conviction de puissance.
Dans l'appréciation de la fatigue nous commettons encore d'autres erreurs, souvent grosses de conséquences. Certaines personnes appliquent ce terme de fatigue à des symptômes maladifs totalement étrangers à l'épuisement. C'est ainsi que les épileptiques mentionnent souvent leurs « fatigues », c'est-à-dire leurs crises de petit mal. Très
150 us PSYGHDNÉVROSES.
souvent les névrosés appellent fatigue un ensemble de sensations qu'ils éprouvent au réveil, après une période de repos prolongé. Ils ont raison en ce sens que les
symptômes sont bien ceux que nous ressentons dans la fatigue : faiblesse, courbature, mal de tête, incapacité de travail. Mais on ne doit pas parler de fatigue où il n'y a pas eu travail. L'analogie des symptômes n'implique pas l'identité des causes.
Dans bien des cas l'erreur consiste à assigner à la fatigue ressentie des causes qui ne sont pas les vraies. C'est encore là une conclusion hâtive suivant l'adage : Post hoc, ergo profiter hoc. Cette erreur amène à prendre des mesures inutiles, à supprimer un effort favorable, tout en laissant subsister des habitudes de vie irrégulières qui seules étaient la cause du malaise.
Quelle que soit l'erreur qu'il commet, qu'il se trompe sur les symptômes ou sur les causes, qu'il voie sa fatigue grossie, le névrosé se trouve dans la même situation qu'un hypnotisé, qu'un suggestionné. Il a laissé pénétrer dans son entendement une idée fausse ; il la développe plus ou moins logiquement, et dès lors il est impuissant dans la proportion où il se croit impuissant. D'une part il se croit plus malade qu'il n'est, d'autre part il cherche à éviter des influences qu'il estime nocives. C'était un pusillanime au début et l'insuccès croissant de ces mesures d'hygiène injustifiées va le rendre ponophobe, hypocondre.
Nous retrouverons partout, dans l'histoire des psychonévroses, l'influence désastreuse des idées erronées, soit qu'elles soient dues à une ignorance excusable, soit que, plus souvent encore, elles résultent de la mentalité irrationnelle du sujet.
Je n'hésite pas à soumettre à mes malades ces considé-
rations sur la fatigue et à leur montrer, en ménageant leur susceptibilité, qu'ils ne sont pas comparables à des indigents, mais à des pusillanimes qui, jouissant d'une certaine aisance, croient toujours que l'argent va leur manquer.
Nous en sommes tous là, à des degrés divers. Si parfois nous devenons présomptueux, nous manquons plus sou vent de confiance en nos propres forces.
ONZIKMK LEÇON
La sensibilité, condition première de toute activité physiologique. Sensation, son caractère psychique. — Influence constante de L'idée, des autosuggestions sur dos sensibilités diverses aux agents physiques : air, pression barométrique, température, électricité, Lumière, alimentation.
La cellule n'agit pas, elle réagit. La sensibilité, dans son sens le plus général, est donc la première condition de toute activité physiologique. Il faut une excitation pour opérer le déclanchement des énergies latentes accumulées par l'apport des calories ou économisées par le repos. Ces excitations sont toujours extérieures à la cellule, à l'organe, à l'organisme qui réagit, mais il est d'usage de distinguer celles qui partent de la périphérie, du tégument externe, des organes des sens, et celles qui naissent dans les profondeurs de l'organisme, dans les organes splanchniques ou dans le corps cellulaire luimême.
Quelles qu'elles soient, ces excitations réveillent à la fois le fonctionnement des centres inférieurs, les réflexes simples ou compliqués qu'étudie la physiologie et les réflexes si complexes, si délicats qui s'appellent associations d'idées, représentations mentales. Et l'onde nerveuse ne s'arrête pas là ; de centripète elledevient centrifuge et le geste accompagne l'idée avec la constance du
réflexe le plus banal, si bien qu'on peut dire que la représentation mentale est déjà un acte commencé.
La plupart des sensations qui, directement, par voie réflexe ou par l'intermédiaire des représentations mentales, sont les causes déterminantes de nos actes, arrivent à notre entendement par la voie de nos cinq sens. Ce sont là, comme je l'ai dit, nos antennes ; c'est par elles que nous prenons contact avec le monde extérieur. C'est par cette voie unique de la sensibilité que nos semblables agissent sur nous, que se font ces hétérosuggestions auxquelles nous obéissons souvent avec une trop grande passivité.
Depuis que le monde est monde, nous ne voyons en œuvre que ces cinq sens, et notre sensibilité est suffisamment armée par ce luxe d'organes récepteurs pour que nous n'ayons aucune raison de supposer un sixième sens ou d'autres encore, établissant entre les humains de mystérieuses relations fluidiques.
Des sensations plus vagues, moins différenciées, partent de l'organisme lui-même, du tréfonds de notre être, excitées par le fonctionnement, toujours réflexe lui-même, des centres inférieurs. C'est de là que surgissent nombre d'impulsions, de mobiles obscurs de la sensibilité qui eux aussi déterminent notre réaction, quand nous ne leur opposons pas les motifs supérieurs de la raison.
L'étude de la sensibilité est donc d'une importance majeure pour le psychologue. Malheureusement, pour simplifier le problème, pour le résoudre, on l'a trop circonscrit. On a étudié la sensation brute, toujours plus ou moins identique à elle-même, adéquate dans certaines mesures à l'excitant naturel ou artificiel.
C'est ainsi qu'on a pu, pour les cinq sens, fixer avec plus ou moins de précision le seuil de l'excitation, la
154 lis PSYCHONÉVROSES.
limite extrême de la réaction, le maximum où apparaît l'élémenl douleur, On a pu dresser (les tables de la sensibilité au compas de Weber, à l'excitation électrique, noter les limites de la vue, de l'audition, etc.
(le travail était utile, nécessaire, mais il n'est que Va b c dans l' étude de la sensibilité.
En expérimentant sur l'homme on s'est bien vite aperçu que les réactions varient d'un individu à un autre, que nous pouvons bien doser l'excitant, mais qu'il nous est soin eut impossible d'apprécier la réaction. Pour les nerfs moteurs un mouvemenl se produit et il devient possible d'en constater l'étendue, de mesurer l'effort mécanique développé. Mais pour la sensation, le contrôle nous échappe, car elle reste toujours subjective ; elle ne se traduit pas par des phénomènes extérieurs mesurables. Aussitôt que la réaction d'un individu à une excitation paraît dépasser les limites ordinaires, qu'elle devient pénible, douloureuse, alors qu'elle ne Test pas pour d'autres, on admet un état maladif ou une idiosyncrasie habituelle et c'est dans les nerfs qu'on relègue cet état d'hyperexcitabilité.
Si des réactions éloignées, étranges, succèdent à l'excitation, on cherche à les expliquer physiquement, physiologiquement, attribuant à un rayon lumineux une action dynamogénique, à telle ou telle condition météorologique une influence affaiblissante. Il semble qu'on étudie des phénomènes précis, mesurables, des relations certaines de cause à effet.
On oublie une vérité pourtant facile à reconnaître : c'est que toute sensation est un fait d'ordre psychique, qu'en somme c'est toujours ce qu'on appelle l'âme qui sent.
Ce qui est physique, dans le phénomène de la douleur
LEÇON Xï.
provoquée par la piqûre d'une aiguille, c'est la dilacération des filets terminaux des nerfs sensibles. Ce qui est physiologique c'est la transmission de la vibration nerveuse le long des cordons nerveux à la vitesse d'environ trente mètres à la seconde, mais ce qui est psychique, c'est la sensation même, la perception de la douleur, recueillie dans les centres spéciaux dont la localisation n'est pas connue mais qui doivent siéger dans la couche corticale du cerveau.
Tandis que, à la périphérie, dans les conducteurs, les centres médullaires, bulbaires et cérébraux inférieurs, les réactions s'accomplissent avec une régularité presque mécanique, la perception de la sensation peut varier au contraire suivant l'état d'âme du sujet. La sensation peut être annihilée par la distraction, par l'autosuggestion inhibitrice ; elle peut être rendue plus aiguë, grossie, par l'attente, l'attention ; elle peut être créée de toutes pièces, en l'absence d'excitation réelle, par la représentation mentale.
C'est cette intervention de l'idée qui rend si difficile l'étude de la sensibilité comme celle de tous les phénomènes où nous n'avons comme critérium que les affirmations du sujet en expérience.
Aussi aurais-je pu englober l'étude de la fatigue dans celle de la sensibilité. Nous ne jugeons de la fatigue que par les sensations que nous éprouvons et c'est pourquoi les psychologues s'ingénient à la mesurer à l'aide d'ergographes, d'esthésiomètres, d'expériences précises répétées, destinées à éliminer les erreurs dues à la mentalité du sujet. Dans la pratique on ne songe pas assez à la difficulté de cette tâche. Nous avons tous la tendance à croire non seulement à la réalité de nos sensations, ce qui ne serait que juste car elles son! toujours réelles pour nous,
i ES PSYCHONÉVROSES.
mais ,i la réalité du phénomène tout entier, excitation phérique certaine, transmission de l'onde nerveuse et I tion finale dans le centre psychique récepteur.
11 n'en est rien. Toute sensation reste phénomène hique pur ei la constatation de son existence ne nous renseigne pas toujours sur sa cause. Ce n'est que par le contrôle d'autres sens, par l'induction fondée sur des constatations antérieures, souvent seulement avec l'aide d'un luis. que nous pouvons éviter l'erreur et assigner à l'image mentale qu'est la sensation, ses causes déterminantes.
Analysons, à la lumière de ces données, les faits de sensibilité qu'on observe à l'état sain ou pathologique.
La plupart des agents physiques agissent plus ou moins sur l'homme. Ainsi l'air pur est nécessaire au bon fonctionnement de nos organes. L'oxygène active les fonctions de nutrition, augmente le nombre des globules sanguins. Quelques recherches de Féré semblent montrer que, par l'inhalation d'oxygène, l'énergie au dynamomètre est augmentée, le temps de réaction diminué. L'air vicié par l'acide carbonique ou par d'autres gaz produit des effets contraires, de l'abattement, des maux de tête, des naude la dépression psychique.
Ce sont là des effets certains, causés directement par l'intoxication des centres nerveux. Ils se produisent chez l'individu le mieux équilibré, le moins apte à succomber aux autosuggestions.
11 y a lieu d'admettre encore des idiosyncrasies, l'organisme d'un sujet pouvant être plus sensible que d'autres fluences physiologiques.
Mais ce besoin naturel d'air pur dépasse toutes les bornes chez les névrosés et chez des gens qui se croient en bonne santé. Il y a des fanatiques de la fenêtre ouverte la
nuit. Vous verrez que dans la plupart des cas cette sensibilité est toute d'autosuggestion et si vous pouviez fermer la fenêtre après qu'ils se sont endormis et la rouvrir avant leur réveil, ils ne s'apercevraient nullement de la supercherie.
Ils sont légion les névrosés qui ont des maux de tête aussitôt qu'ils voient un calorifère, surtout s'il est en fonte, car ils ont appris que la fonte chauffée au rouge peut laisser passer les gaz délétères. Ils voient positivement l'oxyde de carbone se dégager et en subissent incontinent les effets. On voit certaines dames tomber en syncope pour avoir manié quelques minutes un fer à repasser dans un local bien aéré ; les odeurs, même celles qui leur sont agréables, comme celles de fleurs aimées, provoquent des maux de cœur, des insomnies, des lipothymies.
Je veux bien que cette sensibilité soit parfois réelle, et nous n'avons nul droit de nier la réalité de ces effets par le simple fait que nous ne les ressentons pas au même degré. Mais souvent ces sensibilités portent la marque de l'exagération ; on découvre l'influence des idées préconçues et l'on surprend sous cette sensibilité l'autosuggestion. Cette conclusion est confirmée par l'extrême facilité avec laquelle on arrive à délivrer les malades de cette soi-disant hyperexcitabilité. Il suffit souvent d'une seule conversation pour dissiper ces préventions et ramener les malades à des habitudes de vie normales. Ils sont les premiers à rire de leurs craintes, à avouer leur origine autosuggestive. Souvent, épris subitement de logique, ils appliquent à d'autres sensations ce traitement de l'esprit ; ils apprennent à mettre au point leurs sensations.
Les variations de la pression atmosphérique ont certai-
i ES PSYCHONÉVftOSl
: une influence sur la saule. Sa diminution amène I isse musculaire, surtout s'il y a fatigue concoime dans le mal de montagne. Il y a au conre euphorie quand la pression est augmentée. Il est rare que les névrosés accusent des malaises provoqués par les variations du baromètre. Les dames, qui fournissent les plus beaux exemples d'autosuggestion, ignorent en général le fonctionnement du baromètre; il leur manque une base pour créer la représentation mentale <|in fait naître» la sensation.
La tempera! ure de l'air a aussi son action sur nous. i température moyenne favorise nos fonctions, augte l'activité musculaire, crée une sensation de biensurtout si le soleil nous vivifie de ses rayons. Il y a abattemenl si la chaleur devient trop grande, s'élève audessus de 30°. Le froid modéré et sec est bien supporté ; niant il ralentit le fonctionement du système nerveux, il engourdit les muscles. Agissant sur le cerveau, il engendre la tristesse, et c'est en automne, au début de l'hiver, que naissent, chez les prédisposés, les affections mélancoliques, les impulsions au suicide. Les grandes chaleurs provoquent aussi l'aliénation, mais peut-être plus particulièrement les formes agitées, la manie, la folie furieuse.
Faisons encore la part d'idiosyncrasies possibles, mais n'oublions pas l'influence de l'idée, des préventions. Souvent on peut saisir la genèse toute mentale de ces sensibilités exagérées, suivre le développement, en apparence onclusions hâtives.
Uni di mes malades âgée de vingt-huit ans fut prise, ippréciable, de troubles hystériques variés : anorexie, troubles dyspeptiques, sensation de chaleur lu niante dans le do;^ et les extrémités, revenant par accès
et accompagnés d'un état général très pénible d'énervement. Ce sont là des états nerveux fréquents chez les femmes à l'âge critique et qu'on retrouve chez de jeunes sujets, souvent en relation avec les phénomènes de puberté, les règles ou des préoccupations matrimoniales.
Le mal s'était développé à un moment où un froid assez vif sévissait dans le pays de la malade. Quoi de plus naturel que d'attribuer ces souffrances au froid inusité et de se vêtir plus chaudement ? L'idée parut si raisonnable aux parents qu'ils encouragèrent la malade à prendre encore plus de précautions. Le printemps survint, particulièrement chaud, et les parents furent étonnés de voir le mal persister ; mais persuadés que la malade était douée d'une sensibilité nerveuse maladive, ils approuvèrent encore. L'été arriva brûlant, étouffant, et la malade souffrait toujours. Imbue de l'idée que le froid était la cause première de ses maux, elle garda le lit, renonça à ouvrir la fenêtre, à se laver à l'eau froide.
Lorsqu'en septembre, dans une chambre où le thermomètre marquait 22°, je vis la malade pour la première fois, elle avait les mains cachées sous sa couverture. Quand la sœur lui apporta un verre de lait tiède, je la vis faire sous ses draps des mouvements de ses mains ; elle venait de mettre des gants pour prendre son verre de lait ! Elle n'osait le saisir du pouce et de l'index nus, de crainte que cette impression de froid ne fît naître sa crise !
C'est sur un ton suppliant qu'elle me demanda : Allezvous me retirer mes gants aussitôt? Non, dis-je, je ne vous les retirerai pas ; vous ne les mettrez plus du jour où vous aurez reconnu que vous êtes la victime d'autosuggestions absurdes. Il me fallut quelques conversations pour convaincre la malade, renverser l'échafaudage de
m LES PSYCHONÉVROSES.
idées fixes ri la ramener à des habitudes normales, l.i guérison fut rapide et la malade que j'ai revue après bien des années n'est jamais retombée.
Beaucoup de mes malades présentent à un haut degré cette sensibilité au froid, se couvrent plus en plein été que nous ne le faisons eu hiver, et leur conversion s'opère dans une conversation, d'un jour à l'autre, avant qu'un traitemenl matériel, l'alimentation, le massage, aient pu modifier la circulation périphérique. Il est de toute évidence qu'il s'agit ici uniquement de phobies, d'idées fixes, nées par la voie si glissante des conclusions prématurées, entretenues par la constatation même des relations appareilles de cause à effet, constatation d'autant plus assurée que l'attente du résultat prévu suffit à le produire.
Souvent, dans l'établissement de leurs syllogismes trompeurs, les malades montrent une certaine rectitude de pensée qui fait bien augurer de leur guérison. Quand on pense droit, on se trompe complètement si le point de départ est faux, mais on revient facilement à la vérité si on corrige la déviation du début.
Les effets de l'état électrique de l'air sur l'homme normal sont presque inconnus. Les névropathes, au contraire, accusent des phénomènes variés de dépression ou d'excitation, mais, fait caractéristique, ils ne les éprouvent guère que quand ces perturbations sont contestables par la vue ou l'ouïe, c'est-à-dire pendant les orages, les éclairs, le tonnerre. Ils les ressentent aussi sur le tabouret isolant d'une imposante machine statique et les effets peuvent être salutaires ou désastreux suivant l'idée première que l'opérateur a inculquée à ses malades ou suivant celles qu'ils se sont suggérées eux-mêmes. Beaucoup de dames ont peur de l'électricité et la première séance produit facilement de la fatigue, de l'énervement, de Tin-
somnie, des maux de tête, alors que chez d'autres les mêmes moyens amènent le calme, le sommeil, ou dissipent des céphalalgies habituelles.
Si vous êtes électrothérapeute, sachez calmer les autosuggestions malsaines, tranquillisez votre malade, et bientôt vous n'aurez plus, du bain électrique, des effluves, des aigrettes et même des grosses étincelles, que les effets bienfaisants.
C'est par la parole, par le geste, l'attitude, que vous ferez naître, le sachant et le voulant ou à votre insu, ces réactions soi-disant physiologiques et les effets thérapeutiques.
Il est souvent possible de prouver l'influence prépondérante et parfois unique des autosuggestions. L'expérience est difficile avec l'électricité statique, avec les courants d'induction qui produisent des sensations diverses : le malade s'aperçoit de la supercherie si on supprime le courant ; mais elle réussit fréquemment si l'on emploie des courants galvaniques de faible densité.
La femme d'un confrère me dit un jour être particulièrement sensible à l'action de l'électricité ; le courant d'un seul élément appliqué sur le dos des mains suffit à produire chez elle une sensation de brûlure.
Je nie la possibilité du fait ; elle insiste et réclame l'expérience immédiate. J'applique les rhéophores et au moment précis où la manette du collecteur s'arrête au chiffre 1 elle s'écrie : Maintenant cela me brûle ! Elle fut bien marrie quand je lui montrai que je n'avais pas immergé les piles.
Dans un cas d'hystérie traumatique grave, présentant, en même temps qu'une hémianesthésie gauche, les phénomènes plus rares du strabisme hystérique, de la polyopie monoculaire et de la micropsie, je pratiquais la galvani-
Dubois. — Psychonévroses. \\
sation à courants faible^. A chaque application la malade accusait une douleur intense sur tout iè côté droit. Je .(Mit iimai quelques jours mes séances, puis je répétai les mêmes manoeuvres sans courant. La malade ne s'aperçut nullement de la suppression et quand je lui demandai si elle éprouvait toujours les mêmes douleurs, elle répondit affirmativement. Je la mis au clair sur son erreur et dès lors elle ne se plaignit plus.
Ces constatations, quand elles sont bien faites, peuvent sen ir à la guérison dos malades.
Une hystérique qui avait passé sa vie en valétudinaire et a \ ait résisté à tous les traitements antérieurs, avait quelque peine à me comprendre quand je cherchais à lui démontrer l'origine idéogène de ses souffrances.
Quand mon assistant mesura sa suggestibilité par le procédé que j'ai indiqué plus haut, l'application de l'innocente bague à la main droite produisit de telles douleurs qu'elle déclara que c'était comme si on lui cassait le doigt !
Dès que je lui eus avoué notre supercherie et montré qu'elle avait créé elle-même ces douleurs par l'idée, elle fut convaincue. Sans hésiter elle appliqua cette conception à ses autres maux et dès lors je n'eus pas de malade plus docile à la psychothérapie.
La lumière aussi a son importance biologique et il serait puéril de nier son action. Mais ses effets devraient être étudiés avec rigueur chez des sujets sains. Aussitôt qu'on fait ces constatations sur des névropathes, on i/ose aux plus grossières erreurs. Non seulement il lit absurde de conclure de ces expériences que des effets analogues se produisent chez l'homme sain d'esprit, mais il serait tout aussi fâcheux de croire que ces réactions sont le résultat d'une hyperesthésie vraie. Partout,
chez ces malades, il faut songer à l'intervention constante, inéluctable, des représentations mentales.
C'est aussi à l'autosuggestion que j'attribue les phénomènes d'audition et de gustation colorée signalés par de nombreux auteurs.
Je ne nie pas que les sujets éprouvent des sensations associées, qu'ils voient Va rouge ou Vu jaune, mais je n'ai pas de raisons pour voir là des résonnances physiologiques, l'excitation d'un sens amenant le fonctionnement de l'autre. C'est par la voie psychique, par des réminiscences vagues, des associations d'idées, que s'établissent ces synesthésies. Aussi ne les voit-on que chez certains sujets préoccupés des problèmes de psychophysiologie, chez des artistes névrosés qui cultivent avec soin leurs sensibilités ou chez les jeunes sujets toujours éminemment suggestibles.
Le rôle de l'idée apparaît nettement quand on envisage l'influence des aliments. Sans doute les ingesta ont sur notre corps une action indéniable. Je me garderais bien de tout attribuer à l'imagination et je crois même qu'on ne voit pas cette action du régime alimentaire assez grande, surtout quand il s'agit d'habitudes longtemps continuées. Ce qui se fait chaque jour de l'année se trouve en somme multiplié au bout de l'an.
Cependant si on laisse de côté les substances plus ou moins toxiques, alcool, thé, café, tabac, dont l'abus pourrait amener des désordres, si on excepte certains aliments reconnus par tout le monde comm étant de digestion difficile, le bien-être physique semble peu dépendre de l'alimentation. L'organisme humain trouve dans des nourritures très diverses, sur la table du pauvre comme sur celle du riche, les éléments nutritifs dont il a besoin.
Décidément les précautions des névropathes sur ce
chapitre sont exagérées. Ils vivent imbus d'autosuggestions qu'ils ont créées eux-mêmes. Mais il y a plus. Il y a des médecins qui connaissent si peu la mentalité des névrosés qu'ils semblent s'être donné pour tâche de les rendre encore pins malades. Ils leur font des prescriptions de régime sévères, fâcheuses en elles-mêmes en ce qu'elles favorisent la constipation, la dénutrition, désastreuses surtout parce qu'elles contribuent à développer la mentalité hypocondriaque.
C'est Le contraire qu'il faudrait faire et le médecin n'a pas de tâche plus belle et plus facile que de détruire peu a peu tout cet échafaudage de craintes et de théories. Il est parfois difficile de démêler l'écheveau de ces autosuggestions, de faire la part des idiosyncrasies, - il faut en laisser subsister le moins possible, — de surprendre le mécanisme mental par lequel le malade est arrivé à ses idées fixes qui s'opposent à la reprise d'une vie normale.
Et c'est là cependant le devoir le plus pressant pour le médecin qui s'occupe des névropathes.
Un névrosé n'est pas guéri, alors même qu'une cure physique a amené une grande amélioration, s'il a conservé sa mentalité phobique, ses vues fausses sur les rapports de cause à effet, s'il continue à vivre d'une vie de valétudinaire, toujours attentif à éloigner de lui les influences qu'il juge, à tort, nocives. Il reste un malade aussi longtemps qu'il est pusillanime, inquiet. Il faut avant tout le débarrasser de ses craintes vaines et le ramener à la vie saine.
Le physiologiste, l'expérimentateur qui veulent étudier la sensibilité vraie, doivent s'efforcer d'éliminer toute influence suggestive ; il faut que le sujet reste pour ainsi dire neutre, libre d'idées préconçues, et ce sont là des conditions difficiles à obtenir.
Le médecin, au contraire, doit étudier ces effets de la suggestion. Il faut qu'il soit psychologue, physiognomoniste, pour déceler le rôle qu'elle joue dans les sensibilités de son malade. Il faut qu'il connaisse la mentalité de celui-ci, pour pouvoir le ramener, par la clarté de ses enseignements, à des vues justes, pour le délivrer du joug de ses représentations mentales.
Parfois les malades ne comprennent pas d'emblée ces conseils et craignent de voir taxer d'imaginaires toutes leurs sensations. Ils protestent souvent et signalent des exemples d'une influence qui a agi sur eux sans participation de l'esprit. J'accepte ces justes objections, mais j'ajoute : Oui, tout agit plus ou moins sur nous, réellement, par la voie corporelle, mais quand nos autosuggestions sont de même sens, l'action est multipliée ; quand elles sont de sens contraire, elle est divisée.
DOUZIÈME LKÇON
Emotivité. Théorie physiologique ; Lange, W. James, Sergi. Théorie intellectualiste. - Idées intellectuelles froides; sentiments chauds. — Emotions subconscientes ; automatisme apparenl de La réaction émotionnelle. -- Origine psychique de l'émotion; valeur de cette conception pour le traitement. Irrationalisme des névrosés. — Fatigue physique, intellectuelle, émotionnelle; dangers de cette dernière. Impressiunnabilité maladive. - Tempérament et caractère.
Il me reste à parler de l'émotivité exagérée, ce dernier stigmate des psychonévroses.
Encore ici c'est une sensibilité que nous étudions, une sensibilité toute morale. Tout se passe dans le domaine de l'idéation, tout est psychique. A l'origine de l'émotion, il y a des représentations mentales, des sentiments qui déterminent des réactions éloignées et le fonctionnement de divers appareils physiologiques. L'émotion est psychologique et non physiologique, elle est intellectuelle et non somatique.
Je sais très bien qu'en posant ces prémisses je ne suis pas du tout moderne. Je n'ignore pas que Lange, W. .lames. Sergi et d'autres font de l'émotion un processus physiologique. Suivant eux l'excitation périphérique mettrait en activité des centres bulbaires, déterminerait des réactions musculaires, vasomotrices, viscérales, et l'âme, le moi sensible, ne subirait l'émotion quTaprès coup, se
bornant pour ainsi dire à constater le désordre physiologique.
Pour Lange, tout le mouvement émotif ne serait qu'une réaction vaso-motrice immédiatement provoquée par l'excitation ; W. James est moins simpliste et admet toute une série de troubles dans les appareils moteurs, vasomoteurs, glandulaires. L'émotion perçue ne serait en somme que la conscience de ces changements organiques, elle serait un épiphénomène.
Ces auteurs n'ont pas craint d'exposer leurs vues de la façon la plus crue en disant :
« Voici une mère qui pleure son fils ; l'opinion courante admet trois moments dans la production du phénomène : ; ; ;
« 1° Une perception ou une idée ;
« 2" Une émotion ;
« 3" L'expression de cette émotion.
« Cette succession est fausse ; il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi :
« 1° Cette femme vient d'apprendre la mort de son fils ;
« 2° Elle est abattue (physiologiquement) ;
« 3U Elle est triste.
« Qu'est-ce donc que sa tristesse ? Simplement la conscience plus ou moins vague des phénomènes vasculaires qui s' accomplissent dans son corps et de toutes leurs conséquences. »
W. James est tout aussi explicite et dit :
« Nous perdons notre fortune, nous sommes affligés et nous pleurons ; nous rencontrons un ours, nous avons peur et nous nous enfuyons ; un rival nous insulte, nous nous mettons en colère et nous frappons : voilà ce que dit le sens commun.
« L'hypothèse que nous allons défendre ici soutienl,
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que cei ordre *l<i succession est inexact ; qu'un état mental n'es! pas immédiatement amené par l'autre, que les manifestations corporelles doivent d'abord s'interposer entre eux et que l'assertion la plus rationnelle est : que nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons. »
Des affirmations aussi étranges devaient trouver des contradicteurs, et Nahlowsky, Wundt, Worcester, Irons, Lehmann et d'autres ont opposé la théorie intellectualiste à la théorie physiologique.
Plus on approfondit ces discussions, plus elles paraissent byzantines et je ne puis, dans ces leçons, critiquer chacun des arguments présentés de part et d'autre.
Mais, comme l'émotion joue un grand rôle dans le développement des psychonévroses, j'essaierai d'exposer ma manière de considérer les émotions.
Le sens commun a raison : la femme qui vient de perdre son enfant a tout d'abord une perception, une idée ; cette idée l'attriste et sa tristesse se manifeste par ses larmes.
Tout ce mouvement émotionnel que nous appelons tristesse a commencé par un phénomène d'origine périphérique, par des sensations comme tout phénomène de mentalité. Nos représentations mentales, nos idées sont toujours réveillées par les excitations périphériques. Ce sont nos cinq sens qui nous renseignent sur ce qui se passe autour de nous et ce sont les sensations perçues qui font naître l'idée.
La nouvelle de la mort a été transmise à la mère par la parole ou l'écriture ; c'est par cette voie qu'a eu lieu l'apport centripète initial qui éveille la- représentation mentale de la mort. Mais déjà nous voici en présence d'un
phénomène psychologique irréductible. Vouloir l'expliquer physiologiquement, c'est s'attaquer au problème de l'âme, montrer comment une vibration cellulaire corticale provoquée par l'excitation sensorielle peut se transformer en une pensée, en l'image mentale de la mort. La tentative me paraît tout au moins prématurée.
Les mêmes considérations s'appliquent au sentiment qui succède à cette représentation mentale, à la tristesse qu'elle engendre. Elle a sa source dans la mentalité du sujet. Il y a des mères qui ne verseront pas une larme, d'autres chez qui l'émotion se manifestera d'une toute autre manière, par la pâleur, la lipothymie, la crise hystérique.
L'origine de tout ce désordre est bien psychique, morale, et je ne vois pas pourquoi une tristesse, en tant que phénomène psychique, ne pourrait pas succéder à l'idée de la mort.
Les partisans de la théorie physiologique refusent au « moi » 1a faculté de percevoir une émotion toute psychique ; ils veulent qu'elle soit un composé de sensations organiques. Je ne comprends pas en quoi cela simplifie le problème. Gomment la constatation vague de pleurs, de palpitations, de dyspnée, se transforme telle en cette sensation « sui generis » qui s'appelle tristesse ? Pourquoi ne l'éprouvons-nous pas, au moins à un degré modéré, quand une fumée intense nous fait larmoyer et entrave notre respiration ? Pourquoi n'avons-nous pas le sentiment de honte quand l'inhalation du nitrite d'amyle nous rend cramoisis ?
Notre émotion est avant tout un état psychique. La représentation mentale initiale provoquée par des excitations périphériques éveille des associations toujours variables suivant la mentalité actuelle, innée ou acquise,