‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 21 sur 75 · I." LES PSYCHONÉVROSES · texte numérisé non relu

I." LES PSYCHONÉVROSES

du sujel C'est pourquoi la réaction varie d'un individu à l'autre el chez le même sujet suivant les dispositions du moment.

L'idée tout d'abord simplement cognitive, intellectuelle, froide, devient sentiment, émotion psychique. Demandezmoi pourquoi et comment, je vous répondrai : je ne sais pas. C'est une pétition de principe que de dire : parce qu'elle réveille des sentiments de crainte, de tristesse, de colère.

L'homme est. ainsi fait qu'il a des sentiments comme il a des idées, ou plutôt, il n'a dans sa tête que des idées, 1rs unes purement intellectuelles qui ne l'émeuvent pas, d'autres qui réveillant une série d'associations d'idées le troublent profondément.

Lorsque nous songeons à un sujet quelconque nous nous formons une opinion. Ce travail intellectuel, si intense qu'il soit, est exempt d'émotion. Subitement une association d'idées surgit ; d'un coup d'œil prompt nous avons vu que l'expression de cette opinion va soulever la colère d'un rival, amener la lutte. Nous voilà en présence de dangers et aussitôt nous éprouvons une série de sentiments. Ce sont ces sentiments qui pourront s'accompagner de larmes, de battements de cœur, de gestes, qui déchaînent l'orage émotionnel.

Sans doute si ce dernier manque totalement, s'il n'y a pas le moindre désordre physiologique, l'émotion manque ; il n'y a plus rien. Les partisans de la théorie physiologique arguent de ce fait pour mettre au premier plan ces réactions organiques. Mais ce n'est pas parce que nous n'avons pas senti nos larmes, constaté nos palpitations que l'émotion est absente ; c'est au contraire parce que nous n'avons pas été émus psychiquement, que nos yeux sont restés secs, que notre cœur a conservé son

rythme normal. Je veux bien que la constatation vague de ces désordres organiques très prompts à s'établir puisse réagir à son tour sur notre moi et contribue à renforcer Témotion psychique, mais c'est là un phénomène secondaire.

Je suis étonné que les novateurs dont j'ai parlé aient été si peu circonspects dans l'expression de leur théorie. S'ils avaient simplement dit : l'émotion dont le sujet prend conscience comme celle que d'autres surprennent chez lui, est en partie due à la constatation vague des réactions physiologiques déclanchées par l'idée émotionnante, personne ne songerait à protester. Mais c'est aller trop loin que de dire que l'émotion n'est que le résultat de cette constatation.

En dernier ressort l'homme ressent rémotion. Ce phénomène ultime est psychique, irréductible. Pourquoi naîtrait-il plus facilement parce que nous avons vaguement surpris les battements de notre cœur, les larmes de nos yeux ? Pourquoi ne succéderait-il pas directement, comme une idée à une idée, à la représentation mentale de la mort d'un être aimé?

Prétendre qu'on pleure d'abord et qu'on s'émeut ensuite, c'est blesser, comme l'avouent naïvement nos auteurs, le bon sens, cette qualité maîtresse de l'intelligence.

Ce qui, à mes yeux, caractérise tout d'abord l'émotion c'est son origine idéogène. C'est ensuite l'irradiation de l'excitation sous d'autres sens, le réveil de représentations mentales antérieures, instinctives ou acquises, créant V émotion psychique. A celle-ci succèdent les manifestations physiologiques de l'état d'âme, dont elles sont le geste toujours consécutif à l'idée.

Ces réactions physiologiques ne peuvent avoir lieu sans un nouvel apport centripète de sensations qui peuvent

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devenir à leur tour angoissantes. Elles vont renforcer l'émotion psychique; elles peuvent l'entretenir alors même que nous sommes déjà tranquillisés sur le fait qui a déclanché l'émotion première. De nouvelles émotions peuvent en résulter, telle celle de la honte, du dépit que nous éprouvons de nous être laissé dominer par la crainte, la colère. Toute cette succession de sentiments constitue notre vie psychique, et il est ridicule de vouloir expliquer tout cela par des réactions vasomotrices.

Mais, dira-t-on, certains mouvements émotifs naissent sans participation de l'idée, avec une rapidité telle qu'on serait tente d'y voir un simple fonctionnement bulbaire, indépendant du moi pensant qui habite l'étage supérieur du cerveau.

En effet, il en est ainsi de la crainte sous toutes ses formes, de la timidité à la terreur. La peur est commune à tous les animaux même les plus inférieurs, chez lesquels nous ne pouvons admettre qu'une psychologie bien restreinte.

C'est que la peur, à condition qu'elle ne dépasse pas certaines limites, est une émotion éminemment utile. C'est le cri d'alarme des sentinelles qui viennent d'apercevoir quelque danger. L'émotion psychique s'empare alors du corps de garde et elle se traduit par le branlebas de combat, par les réactions motrices. Ce sont ces manifestations dernières que constatent les assistants, ce sont elles aussi qui, perçues par les soldats eux-mêmes, vont les mettre dans une agitation croissante, ajouter encore à leur émoi.

Cette sensibilité, cette émotivité spéciale de la crainte est si nécessaire à la défense de l'organisme, qu'elle est devenue plus machinale et qu'elle semble pouvoir rester confinée dans les centres bulbaires ou cérébraux infé-

rieurs sans passer par le moi pensant. C'est une économie de temps, mais cette émotivité reste encore si bien attachée aux représentations mentales qu'elle cesse aussitôt, chez l'homme et chez l'animal supérieur, dès qu'il reconnaît l'inanité de ses craintes. L'enfant n'a plus d'émotion quand il reconnaît enfin son frère sous un déguisement quelque peu effrayant, quand il voit son ami jouer tranquillement avec un chien qui lui faisait peur. Il ne craint pas d'entrer dans une chambre parce qu'elle est obscure, mais parce qu'il a la représentation mentale d'un danger. Il a peur et se sauve.

La répétition d'un mouvement émotif facilite sa reproduction automatique et plus la réaction se cantonne dans les centres inférieurs, plus elle échappe au contrôle du moi psychique. C'est un peu ce qui se passe dans une usine où le directeur prend tout d'abord connaissance de tout, des événements les moins importants. Peu à peu il s'en désintéresse et abandonne certaines besognes à ses fidèles employés. Il oublie presque qu'elles s'accomplissent et cependant il n'a pas abdiqué ; c'est toujours lui qui dirige.

On peut parfois saisir cette transformation d'une émotion psychique dans un phénomène d'apparence purement réflexe.

Un médecin, que je soignais, souffrait d'un état mélancolique dans lequel dominaient les craintes au sujet de sa position dans l'avenir. C'était avec une émotion poignante qu'il ouvrait le journal qui devait lui annoncer une importante nouvelle. En même temps il éprouvait un tremblement dans les extrémités inférieures.

Cette émotion se renouvela chaque jour pendant des semaines. Peu à peu cependant des réflexions tranquillisantes survinrent ; le malade put lire le journal avec

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calme toul en y cherchant La nouvelle qui l'intéressait. curieux, me dil il un jour, je n'ai plus conscience d'une émotion psychique ; il me semble que je me suis reconquis ei que je suis devenu indifférent à cette question qui m'avait tant troublé. Et pourtant, au moment où Ion m'apporte le journal, je ressens immédiatement le tremblement dans les jambes !

L'émotion psychique existait encore certainement. Ce journal n'agissait pas en tant que feuille de papier ; il ne pouvait émouvoir que par la représentation mentale de ce qu'il allait apprendre. L'émotion était encore idéogène, mais elle avait passé si souvent par les mêmes voies que le moi s'en était désintéressé ; il laissait agir les centres inférieurs. Il n'y a là qu'une sorte de distraction du moi pensant.

Le pianiste débutant touche les notes le sachant et le voulant, et son jeu est lent. Il ne joue facilement que quand le moi se désintéresse de ce mécanisme et remet à la moelle épinière, au bulbe, le soin d'assurer l'automatisme.

Si donc, par habitude individuelle ou instinct de race, l'émotion peut devenir subconsciente, se borner à un mécanisme bulbaire ou cérébral inférieur, il n'en est pa ; moins clair qu'elle est toujours idéogène dans son nce, puisqu'il faut la conscience plus ou moins nette d'un danger pour la produire. Supprimez l'idée du danger, le sentiment de crainte qui s'y attache, et vous coupez sûrement court au mouvement émotif.

Ces considérations n'ont pas seulement l'intérêt qui s'attache à toute étude psychologique, elles sont d'une grande importance dans le traitement du nervosisme. Les malades n'ont que trop une conception physiologique de rémotion et sont tentés de la considérer comme une réac-

tion somatique de leurs nerfs. Ils oublient qu'une perception ne produit l'émotion que quand elle éveille des associations d'idées troublantes. L'impressionnabilité du sujet est mentale ; elle peut être diminuée par l'éducation.

Les névrosés présentent à un haut degré cette émotivité exagérée qui les rend incapables de supporter ce que la vie leur apporte. Les moindres événements sont pour eux des catastrophes, le plus minime insuccès les décourage. Ils ne se contentent pas de grossir les obstacles qui se dressent devant eux, de reculer à leur vue ; ils se créent des émotions bien réelles, hélas, en elles-mêmes, mais provoquées par l'imagination. Ils s'émeuvent d'un télégramme avant d'avoir pris connaissance de son contenu, lisent entre les lignes d'une lettre, assignent à un événement quelconque les causes les moins probables et les plus terribles.

Je suis frappé, chez mes malades, de cette inaptitude à voir les choses clairement, à classer suivant l'ordre de leur probabilité les suppositions qu'ils peuvent faire. Une lettre attendue n'est pas arrivée ; eh bien, ils ne songent pas que le temps écoulé est trop court pour avoir pu permettre la réponse, qu'il peut y avoir un retard fortuit, sans importance. Non, l'esprit va sans hésitation h l'hypothèse la plus effrayante, la moins probable : je n'ai pas de réponse, donc la personne est malade ; d'autres n'hésitent pas à dire morte, et l'orage émotionnel est déchaîné.

Beaucoup de gens se laissent impressionner par toutes les sensations qu'ils éprouvent. Tel désordre fonctionnel qui laisserait indifférente une personne bien équilibrée, leur fait peur. Sont-ils pris de battements de cœur, aussitôt ils ont peur d'une syncope imminente ; une sen-

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sation de vertige ieurfàit craindre pour leur tête. Ils ont peur de toutes les maladies, souvent même peur de la peur. C'esl si fréquent qu'on a imaginé le terme de phobophobie.

G'esl le sujet lui-même qui évoque ainsi les spectres qui le terriflen! et nous retrouvons ici cette suggestibilité humaine, cette crédulité qui renforce nos sensations, en crée même, H provoque par la simple conviction, accompagnée ou non d'émotion, des troubles fonctionnels, des réactions sensitives, sensorielles, motrices, vasomotrices, sécrétoires et trophiques.

J'ai dit que cette suggestibilité qui grossit la fatigue, décuple nos sensations, forme la base constante de nos émotions, est exagérée dans les psychonévroses. C'est vrai si l'on compare la réaction du malade à celle d'un homme sain en face du même effort, de la même sensation, de la même émotion, et tous les jours le médecin peut et doit montrer à son malade combien ces réactions dépassent les limites normales.

Mais en envisageant la suggestibilité d'une manière plus générale, je suis pris d'une bienveillante indulgence pour les névrosés et je les trouve plus excusables que l'homme sain.

Songez-y donc ! La plupart des hommes sont assez suggestibles, assez crédules, disons le mot, assez niais, pour accepter en quelques secondes la suggestion du sommeil, en plein jour, à un moment où ils n'ont aucun besoin de repos. Nous les voyons, sous l'influence du suggestionneur, devenir de véritables marionnettes ; on les rend cataleptiques, on insensibilise leur surface cutanée, leurs viscères même ; on produit chez eux le dédoublement de la personnalité, on les amène à des états délirants. Songez à la superstition qui règne encore dans toutes les couches

sociales, à la difficulté qu'éprouvent la plupart des gens à opposer à leurs craintes la raison sereine.

Y a-t-il lieu de s'étonner si les névrosés croient à la réalité de leurs sensations, c'est-à-dire ne doutent nullement des relations de cause à effet qu'ils ont établies, souvent à la suite d'expériences prolongées, entre deux phénomènes successifs ?

C'est toujours l'irrationnalisme, l'absence d'esprit critique qui nous entretient dans l'erreur. Le lutin malicieux qu'est l'autosuggestion se mêle à notre vie de tous les jours.

Il n'y a pas de moments dans notre vie où nous soyons sûrs d'échapper à cet esclavage vis-à-vis de nos représentations mentales. Bernheim a très bien dit : Tout n'est pas suggestion dans ce monde, comme on me l'a fait dire, mais il y a de la suggestion dans tout.

Si l'on a bien saisi cette puissance de l'idée, on s'aperçoit que des quatre stigmates mentaux que j'ai attribués aux psychonévroses, la suggestibilité constitue la tare la plus marquée. C'est elle qui exagère la fatigabilité, la sensibilité, l'émotivité. C'est cette crédulité, cette facilité à subir des impressions, à croire que c'est arrivé, qui caractérise les nerveux. Leur irrationnalisme est une faiblesse d'esprit qui, même lorsqu'elle n'est pas due à l'ignorance toujours pardonnable, peut coexister avec une grande intelligence. Ne soyons pas prodigues du reproche de bêtise adressé aux autres et souvenons-nous de notre propre faiblesse.

Mais, si je fais à l'autosuggestion la part si belle dans le développement des symptômes nerveux, je n'oublie pas qu'il n'y a pas de manifestations mentales sans travail cérébral et j'attribue une grande influence à la fatigue réelle qui succède aux émotions subies.

Dubois. Psychonévroses. 12

Le névrosé est en effet dans (m cercle vicieux. Son état mental lui fait subir dés impressions grossies, multipliées. Il en résulte une fatigue plus grande qui va exagérer encore l'impressionnabilité mentale.

N'oublions pas que La fatigue agit sur la disposition d'esprit, quelle crée les riais d'âme pessimistes, et cela quelle que soi! sa source.

La fatigue peut être due à trois causes.

Elle peu! résulter de l'exercice physique. En général cette fatigue-là n'est pas dangereuse et il faut qu'elle soit poussée à l'extrême pour aboutir à l'épuisement, pour qu'elle fasse naître ces riais psychopathiques que signalent Tissié et Féré. Elle est saine, cette bonne fatigue physique, elle fait battre le cœur plus énergiquement, elle accélère la respiration, l'oxygénation du sang, la transpiration ; elle favorise la dépuration organique. Enfin, avec tous ces avantages, elle n'est pas à craindre, parce que, la paresse étant naturelle, nous cessons le travail bien avant qu'il ait pu être fâcheux. Le sport reste recommandable, quoiqu'on en ait exagéré la valeur.

La fatigue causée par le travail intellectuel est moins hygiénique ; il exige la vie sédentaire, la position assise ; il refroidit les extrémités en portant le sang à la tête. Cette activité mentale est nécessaire, utile pour notre développemnt intellectuel et moral. Nous devons être des hommes et non pas des athlètes et notre supériorité doit cire mentale. Encore ici, ce qui nous sauve c'est notre sainte paresse ; elle nous empêche le plus souvent de nous surmener dangereusement et, pour ma part, je n'ai pas encore vu des névrosés qui pussent attribuer leur étai au simple surmenage intellectuel. En somme ce qui fatigue le moins, c'est le travail, a dit très bien M Schwetchine.

Par contre le travail intellectuel devient désastreux, quand il est doublé d'inquiétude, comme le remarque Déjerine *.

Alors il s'y joint un élément émotionnel, passionnel, et c'est dans l'émotion qu'il faut reconnaître la cause la plus fâcheuse de la fatigue nerveuse. Elle n'a pas d'avantages, elle n'est jamais utile, cette fatigue-là. Elle est nocive au premier chef, et c'est celle que nous subissons le plus souvent.

Sans doute il nous est impossible d'éviter complètement et toujours cette fatigue émotionnelle. Nous subissons dans la vie des malheurs, des contrariétés très vives, auxquels nous ne pouvons pas toujours opposer un stoïcisme imperturbable. Mais les catastrophes n'arrivent pas tous les jours ; si malheureux qu'on soit, on a des moments de répit qui permettent à l'organisme de retrouver ses forces.

Mais songez à ce qu'il advient quand le sujet est doué, par nature et par éducation, d'une impressionnabilité maladive, qu'il est un « écorché moral » qui ressent de la douleur au moindre frôlement.

Dans cette hyperesthésie morale, il subit tous les jours des émotions, il est accablé par des malheurs qui, pour être imaginaires, n'en ont pas moins toutes les conséquences fâcheuses des mouvements émotionnels.

Une émotion fatigue plus l'organisme et particulièrement le système nerveux que le travail physique ou intellectuel le plus intense. Il suffit de la terreur, de la colère, pour provoquer la sidération, pour amener la syncope, la paralysie des jambes, pour engendrer la folie. La simple mauvaise humeur causée par ceux qui nous entourent

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