TREIZIÈME LE
►sychasthénie dos névrosés; elle est native el non acquise. — absence de Limites entre l'étal mental normal et la folie. — Formes cliniques des psychonévroses. — Neurasthénie; son stigmate caractéristique : la fatigahilité, physique, intellectuelle ci morale. - Exagérations; contradictions révélatrices. Instabilité mentale. — Symptômes somatiques dus à la fatigue.
J'ai montré qu'on retrouve chez les névrosés certaines particularités mentales qu'on peut appeler, en raison de leur constance, des stigmates. Cet état mental n'est pas secondaire, consécutif aux divers troubles fonctionnels des organes de la vie végétative, comme on le croit trop souvent. Le défaut mental est au contraire primaire et c'est par la voie des représentations mentales, des autosuggestions engendrant des mouvements émotionnels, que le sujet crée les multiples désordres fonctionnels, les entretient ou les aggrave. Ces stigmates sont l'indice d'une débilité et, comme je l'ai dit, ces psychonévroses rentreraient de droit dans le cadre des psychopathies.
Cette psychasthénie est toujours native par le fait de l'hérédité qui a ébauché notre cerveau et, à ce point de vue, il n'y a pas lieu de reconnaître des psychonévroses acquises, nées plus ou moins rapidement sous l'influence du surmenage, des émotions, des traumatismes, d'altérations lentes des organes provoquées par des tendances diathésiques ou des intoxications.
Sans doute nous voyons souvent des malades qui
affirment avoir joui autrefois d'une bonne santé et font remonter le début de leur mal à une date précise. Mais, si l'on se donne la peine, dans des conversations longues et répétées, de scruter le passé mental des malades, d'analyser leur état d'âme antérieur, on ne tarde pas à reconnaître qu'ils ont présenté, bien avant l'éclosion du mal actuel, les stigmates mentaux des névrosés et que l'événement ayant provoqué les accidents aigus n'a été que la goutte d'eau faisant déborder le vase.
Tantôt ce sont déjà des troubles fonctionnels dont on apprend l'existence dans le passé : le malade a été migraineux, a dû suspendre ses études, il a eu des accidents dyspeptiques, de l'entérite ; il avait facilement de l'insomnie. Chez beaucoup de ces sujets on surprend une sensibilité anormale, la tendance aux pleurs ou bien le développement précoce des instincts sensuels, dès les premières années de l'enfance. Souvent, après avoir affirmé d'abord qu'il a toujours joui d'une bonne santé, le malade vous avoue une crise caractéristique de nervosisme, de neurasthénie, que, tout entier à la contemplation de son mal actuel, il a oublié de mentionner. Mais surtout, en faisant la connaissance de la personnalité du sujet, vous retrouverez la prédisposition mentale, caractérisée par un certain illogisme, par la tendance aux conclusions hâtives, par un manque de jugement, source féconde d'autosuggestions maladives.
Les malades font parfois cette analyse d'eux-mêmes avec plus de rapidité que le médecin. La plupart suivent en tout cas avec la plus grande facilité cette dissection de leur moi mental, et concluent avec inquiétude : « Mais c'est donc d'une faiblesse d'esprit que je souffre avant tout ! »
Ne craignez pas de dire : oui ; mais n'en restez pas à
I ES PSYCHONKVROSES.
cet aveu sans commentaires qui serait à la fois blessant el décourageanl pour le malade. Il faut qu'il sache que nous sommes ions, dans un domaine ou dans l'autre, des débiles mentaux, que personne ne peut se flatter de posséder l'équilibre complet. Nous avons tous une intelli- ■•viiiv fragmentaire et, si brillantes que puissent être les qualités de notre esprit, nous retrouvons toujours, dans quelque recoin de notre âme, une faiblesse, une tare rebelle, vis-à-vis de laquelle notre raison reste souvent impuissante.
Entre l'état que nous appelons normal et la folie confirmée il n'y a pas de limite précise. Il est impossible de faire des états pathologiques de l'esprit des entités morbides, de les classer, suivant leur symptomatologie, dans des compartiments nettement séparés les uns des autres. Il y a au contraire fusion des teintes comme dans un dégradé photographique qui passe du blanc éclatant au noir le plus foncé. Aucun de nous ne peut prétendre à prendre place dans cette zone de blanc pur qui représente la santé idéale, inaccessible ; nous sommes tous dans le blanc sale, dans le gris clair. Le névrosé qui nous consulte peut être tranquille : il n'est pas si loin de nous qu'il le pense. Tendons-lui donc la main, à ce pauvre malade, ne craignons pas de lui avouer avec franchise nos faiblesses, nos tares innées, rapprochons-nous de lui. Sachons aussi reconnaître ses qualités, les lui montrer, apprenons-lui à faire un inventaire optimiste de sa mentalité. Alors il reprendra courage ; le spectre de la folie, qui le hantait déjà, s'évanouit. Il ne craint plus dès lors de constater sa faiblesse d'esprit relative, puisqu'il se sent en si nombreuse et si bonne compagnie. Malades et médecins nous pouvons nous donner la main, car nous avons tous une tâche commune qui est- celle de recon-
naître nos continuelles défaillances et dy remédier par la persévérante culture de notre moi intellectuel et moral.
J'insiste à dessein sur ce fait que les stigmates mentaux que j'ai énumérés sont communs à toutes les psychonévroses. Mais il y a dans cette classe des formes cliniques distinctes qui comportent un pronostic quelque peu différent et, tout en continuant à signaler les caractères communs, nous devons envisager séparément la neurasthénie, l'hystérie, V hy s ter oneur asthénie, la classe des dégénérés ou déséquilibrés, enfin les formes plus sévères de V hypocondrie et de la mélancolie qui empiètent déjà sur le terrain de la psychiatrie proprement dite.
La neurasthénie est la plus bénigne de ces psychonévroses. C'est elle qui se rapproche le plus de l'état dit normal. Pour Mœbius elle est le germe originel d'où peuvent dériver, par développement ultérieur, soit chez le même individu, soit dans sa descendance, l'hystérie, l'hypocondrie, la mélancolie, l'aliénation.
Je reconnais qu'on peut suivre dans certaines familles cette dégénérescence progressive et qu'on retrouve souvent la neurasthénie dans l'arbre généalogique des aliénés ou inversement la folie dans les ascendants des neurasthéniques. Il y a un lien entre ces différentes affections. Je l'ai suffisamment reconnu en définissant les psychonévroses. Je sais aussi que la neurasthénie, même légère au début, peut n'être que le prodrome d'une affection plus grave et évoluer, malgré tous nos efforts, vers l'aliénation. Mais je suis encore plus frappé de la bénignité que présente ce mal, même dans les formes qui paraissent sévères au début. La neurasthénie est au bas de l'échelle psychopathique, dans le gris du dégradé, aux confins du gris clair où nous sommes tous.
186 i ES PSYCHONÉVROSES.
On retrouve chez les neurasthéniques tout l'ensemble d( stigmates mentaux, mais le défaut capital me paraît être la fatigabilité, l'épuisement facile. Le mot même de neurasthénie l'indique et le terme (le faiblesse irritable, usité autrefois, caractérise parfaitement l'état habituel de ci 3 malade
Il en esl qui manifestent, dans Ions les domaines de l'activité, cette insuffisance de leur capital d'énergie. Alors môme qu'ils jouissent d'un embonpoint normal, qu'ils sont jeunes, bien musclés, exempts d'anémie, ils se plaignent avant ton! de leur faiblesse, de leur asthénie. Ils ne peuvent supporter la station, la position assise, la marche. Parfois ils se ressaisissent, se mettent à marcher, à faire de la bicyclette, voire même de l'équitation, mais ne leur demandez pas la continuité de l'effort ; ils s'épuisent aussitôt, surtout si la tâche leur est imposée par des tiers. Il en est qui s'affaissent au bout de quelques minutes, qui se couchent par terre et ne retrouvent pas même la force de regagner leur lit ; il en est enfin qui ne quittenl plus leur couche.
Si, comme il arrive souvent, cet état s'accompagne de troubles de fonctions viscérales, de dyspepsie gastrointestinale, de battements de cœur, d'insomnie, vous avez l'impression d'être en présence d'un mal tout somatique, d'une amyosthénie motivée par la dénutrition même. S'il s'agit d'une dame, le gynécologue incriminera la rétroflexion, la métrite qu'il constate. Le spécialiste des maladies de l'estomac ne verra que dilatation, que ptôse, qu'entérite et colite muco membraneuse. Le savant qui voil de haut, mais du sommet d'une tour d'où le regard n'embrasse pas tout l'horizon, parlera de goutte, de rhumatisme, d'arthritisme ou d'herpétisme, de cholémie.
Mais l'asthénie ne se borne pas à cette faiblesse mus-
culaire d'apparence physique. Le malade est au point de vue intellectuel ce qu'il est en face de l'existence musculaire. Il ne peut pas lire longtemps, il ne peut fixer son attention. Le moindre effort entraîne des maux de tête, des névralgies, des insomnies. Cette fatigue trouble les digestions, provoque des palpitations, fait naître les sensations les plus étranges, rend le caractère irritable et triste. Car nous retrouvons maintenant dans le domaine moral la même asthénie. L'insuffisance de potentiel se manifeste dans le fonctionnement de tout l'être ; l'impuissance est physique, intellectuelle et morale.
Et toujours, malgré le caractère si nettement psychique de bien des désordres, c'est sur l'abdomen qu'on fixe ses regards, c'est là que s'élaborent les humeurs peccantes (l'ombre de Sganarelle vient de passer devant mes yeux) qui altèrent le fonctionnement cérébral. Et l'on décrit avec complaisance des neurasthénies génitale, gastrique, hépathique, artério-scléreuse, goutteuse, arthritique ; on mesure la tension artérielle et on classe les névrosés en hypotendus et hypertendus. La liste de ces qualificatifs deviendra interminable si l'on continue à prendre des agents provocateurs, des affections concomitantes pour des causes premières, aussi longtemps que l'on persistera à voir dans les psychonévroses des maladies somatiques dans le sens le plus étroit du mot.
Tout change d'aspect et devient plus clair aussitôt que l'on reconnaît l'influence de la prédisposition native, de la mentalité innée et acquise.
Sans doute elle est physique dans son essence cette débilité mentale, car qui dit constitution mentale dit aussi structure cérébrale. Le défaut peut même être d'origine humorale, car l'état du sang peut influer sur notre mentalité. Mais il est certain que nous n'avons pas
encore la moindre idée de ces altérations structurales ou chimiques qui modifient notre moi pensant et sentant. C'est une conception enfantine que d'en chercher l'oridans un simple trouble du fonctionnement de nos organes splanchniques, de tout ramener à des phénomènes chimiques de nutrition retardante, à l'anémie, à la pléthore, à l'insuffisance de la fonction hépatique. Ce son! là des illusions de gens de laboratoire qui, ayant découvert une petite vérité chimique, prennent pour pierres d'angle les grains de sable qu'ils ont apportés à l'édifice, On oublie l'abîme qui sépare la physiologie, même moderne, de la clinique, la théorie toujours précaire, de la pratique.
On n'est pas neurasthénique comme on est phtisique, urémique, cardiaque, mais on l'est comme on est paresseux, indécis, timide, irritable, susceptible. Dites-moi donc quel chimisme organique explique ces particularités de notre être psychique ! Quelle est donc la toxine qui fait d'un poète de génie un sadique ou un inverti? Rend-on l'énergie à un aboulique en lui injectant des glycérophosphates, en lavant son sang par des eaux minérales, en faisant contracter ses vaisseaux cutanés par une douche froide, en le nourrissant presque exclusivement de pâtes ? Non ! Il s'agit là d'états d'âme, de particularités psychiques. Elles peuvent être entretenues, aggravées, je le sais, par des influences toutes somatiques ; c'est là l'influence bien connue du physique sur le moral, mais elles peuvent céder également aux efforts éducatifs.
J'ai dit, qu'en vertu du parallélisme psychophysique, cette influence, toute morale qu'elle soit dans son origine, doit être envisagée du même coup comme matérielle, mais elle mérite le nom de psychique parce que la guêrison cérébrale est amenée non par de grossiers antidotes
physico-chimiques, mais par la voie puissante des représentations mentales. L'impulsion thérapeutique est idéogène et non somatogène.
Quels sont les faits qui amènent le médecin non pas à nier l'existence de l'asthénie physique, intellectuelle et morale, mais à lui attribuer des causes psychiques, à admettre l'intervention des autosuggestions d'impuissance? C'est tout d'abord l'exagération môme de cette asthénie. Le malade le plus affaibli, le convalescent le plus émacié n'arrivent pas à des états d'épuisement aussi complets. Il y a des neurasthéniques qui, à la consultation, s'affalent sur le fauteuil, se laissent aller des quatre membres. A les voir on se croirait en face d'un malade en pleine lipothymie, d'un organisme exsangue. Pourtant le pouls est bon, régulier et de fréquence normale ; la respiration est normale ou un peu suspirieuse par suite de l'angoisse ; la peau conserve sa coloration normale ; les muscles sont bien développés ; il n'y a pas trace de paralysie. L'impuissance de l'homme jure avec l'intégrité de la bête. C'est en une seconde que le médecin surprend cette disproportion, pour peu qu'il sache voir, coordonner ses rapides observations et asseoir sur elles un jugement dont la promptitude ne compromet nullement la justesse. Il y a, malheureusement, des médecins qui n'ont pas ce coup d'œil et qui se laissent tromper par les apparences. J'ai vu des malades qui m'ont été amenés avec précipitation, sur le conseil du médecin, par l'hôtelier qui craignait un décès dans son établissement. J'ai pu les laisser se reposer tranquillement avec la certitude absolue qu'ils ne passeraient pas de vie à trépas.
L'exagération est la même pour la fatigue cérébrale et celle des organes des sens. On la retrouve dans Tasthénopie des neurasthéniques, dans leur incapacité de lire,
de fixer leur attention. Comment croire à la réalité d'une asthénopie chez une malade qui se déclare incavpable de lire une seule ligne d'un journal et qui, quand il s'agii de se procurer quelque bien-être, voit tout ce qu'elle désire, de près et de loin, écrit même des lettres?
Enfin nous retrouvons l'idée d'impuissance dans le domaine moral, et la futilité des motifs de découragement marque l'exagération de la réaction. Que dire de ces névrosés qui l'ont une scène de désespoir parce que leur lait leur a clé apporté cinq minutes trop tard, qui restent renversés sur une chaise, convulsés, parce que leur médecin habituel leur a fait une visite sans être annoncé ; celle émotion a suffi pour les mettre dans un état de sidération nerveuse! Souriez avec beaucoup de bienveillance auprès de ces malades, mais, croyez-moi, ne vous effrayez pas !
On surprend aussi chez la plupart des névrosés des nuilradictions révélatrices. Alors qu'ils viennent de vous déclarer qu'ils sont incapables de faire tel ou tel effort, ils en font un tout au moins égal, sinon supérieur. C'est le cas de ce médecin qui, se croyant totalement épuisé, me trace aussitôt une courbe ergographique qui dépasse la moyenne.
Une de mes malades présentait au grand complet ces contradictions ; l'impuissance motrice ne s'établissait chez elle que dans le groupe musculaire auquel elle destinait l'influx volontaire et disparaissait aussitôt quand ]" mouvement s'exécutait inconsciemment. Ainsi, lorsque je la priais de s'asseoir sur son lit, elle se bornait à soulever sa tête de quelques centimètres en disant : Je ne peux pas. Elle ne faisait aucun effort pour soulever le tronc et il ne fallait pas insister : l'impuissance grandis-
sait alors, la figure devenait maussade et des larmes perlaient à ses paupières.
Il suffisait alors de la soulever un peu, de l'aider dîme main pour qu'elle pût s'asseoir. L'examen terminé, elle se recouchait sans se laisser tomber, en s'inclinant lentement en arrière, graduellement, soutenant ainsi un effort musculaire au moins équivalent à celui qu'on avait en vain exigé d'elle auparavant. Si je l'engageais à fléchir l'avant-bras sur le bras, elle ne pouvait pas et ne réussissait qu'à fléchir la main sur lavant-bras. Mais, quand je lui commandais d'élever le bras, l'impuissance suggérée passait au moignon de l'épaule et, sans s'en apercevoir, la malade facilitait ce mouvement, par la flexion de l'avant-bras sur le bras, qu'elle n'avait pu exécuter auparavant.
Tout mouvement commandé restait impossible aussi longtemps que l'attention était fixée sur les masses musculaires dont on attendait la contraction. Il devenait immédiatement facile si l'attention se portait sur un autre groupe musculaire.
Dans un cas que me signalait M. le professeur Déjerine, une de ses malades ne pouvait se servir de ses bras pour le plus minime travail, elle ne pouvait soulever le moindre objet et ses bras retombaient comme paralysés. Or cette même malade exécutait sans peine le mouvement fatigant d'élévation des bras qu'exige la coiffure. Pourquoi? Parce qu'elle avait une hyperesthésie du cuir chevelu et ne voulait pas se laisser coiffer par sa femme de chambre ! Cette crainte suffisait à dissiper l'amyosthénie.
J'ai surpris chez quelques malades une autre contradiction. Elles se disaient incapables de mettre le pied en flexion dorsale et en effet l'influx volontaire semblait ne
pas aboutir. J'électrisais alors le tibial antérieur avec le courant faradique provoquant une contraction rythmique toutes les deux secondes. Tout à coup je cessais de presser sur le bouton et la malade continuait ses flexions dorsales >ans Le secours du courant. Un électrothérapeute orthodoxe1 verra dans ce fait la preuve d'une action dynamogéuique des courants induits. Eh bien, non ! Il me suffit de pendre la malade attentive au phénomène, de lui montrer qu'elle avait été surprise en flagrant délit, pour supprimer a tout jamais cette conviction d'impuissance créanl l'impuissance.
Telle de vos malades qui vous dira ne pas pouvoir supporter la marche, dansera toute une nuit, sans même s'apercevoir de la disproportion des deux efforts musculaires.
Même contradiction au point de vue intellectuel.
Une de mes malades, jeune femme intelligente, me déclare être incapable de donner à ses enfants une leçon d'un quart d'heure. Elle voudrait se consacrer à cette lâche, mais au bout de peu d'instants elle est prise, ditelle, de maux de tête. J'accepte sans objection le fait qu'elle me signale. Le lendemain, quand je lui demande ce qu'elle fait quand elle passe ses journées au lit : Eh bien, je lis toute la journée, répond-elle ingénument ! Je souris et la malade rougit aussitôt, car elle voit tout à coup la contradiction qui ressort de ces deux assertions successives.
J'ai vu des hommes autrefois énergiques, travailleurs, tomber dans un épuisement intellectuel complet. Leur impuissance paraissait si réelle que je ne voyais pas d'autre solution que des vacances immédiates. Mais c'était impossible dans l'occurrence ; il fallait persister. Eh bien, j'ai pu, dans ces cas, en une neure de conver-
sation amicale, dissiper ce découragement, cette débilité plus morale que physique, cette psychasthénie. J'ai vu ces malades reprendre leur travail qui semblait impossible et le mener à bien.
J'observe des malades qui ne peuvent pas lire, non parce qu'ils ne peuvent fixer leur attention sur un sujet donné, mais parce que les lettres dansent devant leurs yeux. Cette asthénopie disparaît quand ils écrivent, non pas seulement quand ils griffonnent une lettre, mais quand ils font un travail de rédaction ardu. Il faut pourtant bien lire ce qu'on écrit et il y a triple fatigue dans ce travail : cérébrale, oculaire, musculaire, tandis que la lecture distraite d'un fait divers paraît facile.
Je ne dis pas que tous les neurasthéniques montrent ces contradictions révélatrices. Il en est beaucoup chez lesquels l'incapacité paraît plus régulière, ce qui ne veut nullement dire qu'elle soit plus réelle. Mais il est presque toujours possible, par une analyse attentive, de dégager le noyau de fatigue vraie de la gangue des autosuggestions. Le médecin peut, en suggérant des mouvements variés, en détournant l'attention du malade, en l'observant à son insu, le surprendre en flagrant délit de simulation inconsciente, pourrais-je dire.
Et dans les troubles dyspeptiques combien de contradictions que souvent le malade note lui-même- en disant : Un jour je supporte un repas copieux, le lendemain je souffre malgré le soin que j'ai mis à prendre des aliments légers.
Il n'est pas rare que des maux de tête disparaissent par le fait d'une distraction, d'une visite agréable, alors même que le malade craint avant tout la fatigue des conversations.
La nature mentale de diverses impuissances est parfois
Dubois. — Psychonévroses. j3
194 i ES PSYCHONÉVROSES.
dévoilée p$r l'étrangfeté des causes qui les font naître ou les aggravent.
I ii de mes malades qui depuis douze ans ne pouvait se tenir debout longtemps, pouvait encore passer d'une chambre dans une autre, mais ses jambes se dérobaient sous lui si la poignée de la porte ne cédait pas facilement à sa pression.
II n'y a aucun lien matériel entre cette difficulté d'ouvrir une porte et la station. Mais le malade trouve sur son chemin un obstacle qui pourrait prolonger la station debout, et comme il a la phobie de cette position, les jambes refusent leur service.
Un autre, atteint de neurasthénie cà forme mélancolique, me signalait tout particulièrement sa sensibilité à la lumière et me disait : Quand je suis à la fenêtre et qu'un rayon de soleil éclaire mon livre, je me sens bien, heureux, dispos, mais si un nuage passe sur le disque solaire, je retombe dans mon état d'angoisse.
Et ce malade admettait que c'était la suppression des rayons solaires qui agissait physiologiquement sur lui. Nullement, lui dis-je. C'est par la voie de l'esprit que s'établissent ces réactions. Il y a dans notre entendement des associations d'idées toutes faites comme soleil-gaîté, ciel gris-tristesse. C'est ce groupe déjà binaire d'idées qui intervient dans le mécanisme mental. C'est si vrai que vous reconnaissez que vous lisez aussi en toute liberté d'esprit quand vous vous êtes mis d'emblée à l'abri des rayons solaires, à l'ombre du mur. Ce n'est que l'idée du nuage qui projette son ombre dans votre âme.
Un malade qui se montrait assez sceptique au sujet de mes théories sur l'intervention de l'idée dans nos sensations me disait un jour : Je vous citerai demain un phénomène qui se passe chez moi et je serais bien étonné
que vous puissiez y découvrir une influence psychique.
Le lendemain il me racontait ce qui suit : J'ai dû, il y a quelques années, faire un travail de jardinage et en particulier transporter des géraniums en pots dans une autre plate-bande. A la suite de ce travail, je fus pris d'une constriction angoissante dans la région de l'estomac. Je découvris bientôt la raison de cette étrange sensation. C'était le rouge des géraniums qui la provoquait et j'en eus dès lors la preuve certaine. Toujours le rouge vif me produit cet effet et la réaction est tellement proportionnée à l'intensité du rouge que si je prends un livre à tranche rouge, la sensation est au maximum quand le livre est fermé et elle décroît si je diminue l'intensité en le feuilletant !
Mon cher monsieur, lui répondis-je, vous ne pouviez pas me fournir un exemple plus typique d'autosuggestion pure, basée sur une conclusion hâtive. J'accepte le fait que vous avez éprouvé cette constriction à l'épigastre. Pourquoi, je n'en sais rien. Je ne puis analyser tout ce qui s'est passé ce jour-là. Peut-être est-ce la fatigue physique qui vous a troublé, l'attitude de flexion du tronc ; peut-être avez-vous mangé quelque chose qui vous a fait mal. Que sais-je ? En tout cas ce n'est pas le rouge qui peut en lui-même impressionner vos organes et motiver cette sensation. Le fait que dès lors le rouge a toujours agi de la même manière ne prouve rien. Vous étiez sous le coup d'une autosuggestion et comme une représentation mentale crée la sensation aussi longtemps qu'elle n'est pas dissipée par une autosuggestion contraire, vous avez persisté dans votre érythrophobie. — Mais, objectat-il, les rayons rouges ont cependant des vibrations plus lentes que les rayons violets ! — Vous avez raison, mais vous n'employez pas au bon endroit vos notions de phy-
sique, Lia longueur d'onde des vibrations rouges explique leur faible ad ion sur La plaque photographique, mais ne nous dit rien sue L'action que doivent avoir ces rayons sur votre estomac ou sur votre système nerveux. Vous êtes pris dans le filet de vos autosuggestions, filet que vous avez construit vous-même par des associations d'idées irrationnelles.
Il me regarda d'un air profondément sceptique, mais le lendemain il étalait sur son lit une grande toile rouge ri il m'avouait que l'effet sur l'estomac avait disparu. Un joui cependant, je trouvai le malade désespéré ; il avait jeté au loin la toile malencontreuse. Il était repris, mais il m'annonça lui-même qu'il se rendrait maître de sa phobie, et il réussit pleinement.
On retrouvera la même logique défectueuse dans une foule de sensibilités anormales et il est plus utile pour le médecin de bien saisir ces phénomènes purement mentaux, que d'étudier par le menu le chimisme stomacal, de mesurer la force des malades au dynamomètre ou d'analyser leur urine au point de vue des divers coefficients d'excrétion.
C'est surtout dans le domaine moral que se montre bien la neurasthénie et qu'elle apparaît le plus nettement comme psychasthénie.
Le neurasthénique a le découragement facile, il doute de lui-même. Son état d'âme est instable ; il subit de continuelles variations, tantôt sous l'influence de causes intimes qu'il est impossible d'analyser, tantôt sous l'influence de la fatigue ou celle d'émotions diverses, réelles ou imaginaires.
Ce qui frappe surtout c'est l'insuffisance des motifs. Ce ne sont pas en général les événements tragiques, les grandes catastrophes qui déterminent les crises aiguës.
Souvent alors ces névrosés montrent une remarquable indifférence, peut-être parce qu'ils ont trop le regard fixé sur eux-mêmes. Ce sont les piqûres d'épingle qu'ils supportent mal, ces multiples petits déboires, ces contrariétés journalières dont la vie est semée.
Les uns sont indécis, abouliques, et la nécessité de prendre un parti dans une question sans importance les plonge dans un état d'angoisse mélancolique. Souvent des événements futiles motivent une crise de dépression et aussitôt le voile de tristesse s'étend involontairement non seulement sur l'événement présent, mais sur toute la vie. Un insuccès dans un petit travail suffit pour opérer ce changement brusque de la disposition d'esprit, et à propos d'un rien le malade se demande si la vie vaut la peine d'être vécue.
L'homme soi-disant normal peut éprouver des sensations analogues. Nous aussi, à l'occasion d'un ennui, nous laissons se dérouler trop loin le voile noir du découragement. Mais nous nous ressaisissons et nous retrouvons bientôt le sourire, quelque peu honteux de la facilité avec laquelle nous nous sommes laissés démonter. Parfois nous nous laissons aussi relever subitement par une autosuggestion futile, mais au moins bienfaisante, comme les fumeurs pour lesquels un cigare est un moyen de diminuer de moitié les peines et de doubler les plaisirs. Il y a de la psychasthénie dans cette facilité à se laisser consoler par un rien.
Le neurasthénique est encore plus mobile dans ce domaine de la tenue morale et c'est du côté pessimiste qu'il penche toujours. Chez lui le voile noir tombe très bas et il ne sait pas le relever par une réflexion consolante.
Certains neurasthéniques sont susceptibles au dernier
degré ; il 3 a en eux un clément de « moral insanity » el le reproche le plus bienveillant met à néant les bonnes résolutions qu'ils semblaient prendre. Souvent ils accusenl durement leurs parents, leur femme, leurs amis, de les avoir arrêtés dans leur élan. Ils interprètent mal les avis de leurs supérieurs, lisent des reproches entre les lignes d'une lettre bienveillante ; ils se croient incompris, persécutés.
Le monde est plein de ces neurasthéniques instables, sensitifs, émotifs, qui perdent l'assiette à la moindre contrariété. Ils ne trouvent pas dans leur raison faible la force d'opposer à ces ennuis réels ou imaginaires un modeste stoïcisme. Beaucoup ne trouvent un sonlageiihmI que dans les boissons alcooliques, la morphine, la cocaïne, le chloral. Ces névrosés qui s'intoxiquent ne sont nullement des gens qui ont pris de mauvaises habitudes ; ce sont des psychopathes qui, physiquement et moralement, se sentent mal dans leur peau et ne reviennent à l'euphorie que sous l'influence du toxique.
Le suicide même est quelquefois l'événement terminal de la vie de certains neurasthéniques chez lesquels domine la fatigue de la vie. Ce n'est pas l'acte du mélancolique vésanique qui subit plus ou moins rapidement l'impulsion, c'est le suicide par découragement sous l'influence d'une souffrance morale momentanée, le suicide où le malade reviendrait vite à la résipiscence si la tentative avortait.
Il survient souvent à l'occasion des causes les plus futiles. Tel garçonnet se pend parce qu'il a manqué son examen ou qu'il craint une remontrance paternelle. Un antre, un médecin, se tue d'une douzaine de coups de canif dans le cœur, parce qu'il ne peut supporter une calomnie absurde répandue sur son compte, alors qu'à
la suite d'un procès son honneur a été reconnu intact et qu'il était soutenu par l'estime de ses parents et de ses amis.
En somme, ce qui caractérise le neurasthénique c'est avant tout sa mentalité. Les désordres fonctionnels qu'il éprouve n'ont rien de bien spécial et se présentent souvent chez les gens normaux. Mais, en vertu même de sa mentalité hypocondriaque, le neurasthénique voit gros et s'inquiète. Il est autosuggestible, sensible, émotif, mais ce qui domine chez lui c'est la fatigabilité. Elle est en grande partie autosuggérée, dépendante de l'état dame pessimiste, mais elle est aussi réelle et toujours aggravée encore par la fatigue émotionnelle qui résulte des préoccupations. C'est à cette fatigue que j'attribue, sans exclure l'intervention toujours possible des autosuggestions, certains phénomènes douloureux, ces maux de tête fréquents, ces rachialgies des neurasthéniques qu'on pourrait appeler des maux de tête dans le dos. Ces phénomènes peuvent être aussi justiciables des moyens purement moraux ; j'en ai vu de nombreux exemples, mais ils cèdent plus vite si l'on tient compte de l'élément fatigue et si l'on joint au traitement psychothérapique le repos, l'alimentation, le massage, tous les moyens physiques propres à fortifier l'organisme.
Mais tout en reconnaissant dans la neurasthénie des symptômes corporels justiciables, dans une certaine mesure, d'un traitement hygiénique, j'insiste sur le caractère psychasthénique de cette affection.
Qui veut soigner des névropathes doit être tout d'abord clinicien pour reconnaître les troubles organiques multiples et leur assigner leurs causes, mais il doit être aussi psychologue et moraliste afin de modifier du tout au tout la mentalité de son malade.