‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 25 sur 75 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

Mélancolie. — Danger de suicide. — Hypocondrie ; ses formes légères voisines de la neurasthénie. — Insuffisance des classifications nosographiques. — Mélancolie hypocondriaque. Petits hypocondres. — Dépression périodique de Lange.

Les aliénistes haussent parfois les épaules quand le médecin neurologiste vient à se servir des termes de mélancolie et d'hypocondrie. Ils ont l'air de dire : Ceci est de notre domaine, n'y touchez pas !

Je suis tout prêt à leur abandonner les cas graves qui exigent l'internement dans les asiles, et je n'ai garde de contester leur compétence pour fixer le diagnostic et préciser îe pronostic. J'attribue aussi une grande valeur thérapeutique au séjour dans les asiles ; les malades y trouvent le calme et y sont soumis à une discipline ferme et douce qui favorise éminemment la guérison.

Mais quand, pour nous instruire, nous jetons un coup d'œil sur les traités classiques de psychiatrie, nous sommes un peu étonnés du désordre de la classification et nous avons quelque peine h nous renseigner.

Parmi les entités morbides que nous y trouvons décrites, la plus nette, la mieux dessinée, est celle de la mélancolie et, dans ses formes classiques, elle est facilement reconnaissable.

Chacun connaît ces malades plongés dans la tristesse la plus noire, tantôt calmes, tantôt agités, qui expriment

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des idées délirantes dç ruine, au moral comme au physique. Leurs préoccupations varient. Tantôt c'est leur situation dans le inonde qui est compromise; ils ont négligé leur patrimoine, leur commerce; leur femme et leurs enfants soûl dans la plus profonde misère; tantôt Ils se reprochent leur vie passée, leurs péchés ; ils sont perdus devanl Dieu, ils ont manqué à tous leurs devoirs \ is ;i vis des Leurs.

Ce qui frappe avani tout chez ces malades c'est la ténacité di1 ces idées fixes alors que rien ne vient confirmer Les affirmations du malade ; c'est aussi la conservation absolue des facullés intellectuelles qui leur permet de raisonner logiquement sur tout autre sujet. Parfois les idées qu'ils expriment semblent avoir un certain fond de vérité, et il devient difficile de dire si leurs craintes sont fondées, s'ils se trouvent en présence de difficultés réelles. C'est le cas du médecin qui prétend que sa clientèle diminue de jour en jour, du commerçant qui se dit obéré, perdu. Quand on n'a pas d'autres renseignements, on peut se demander si l'on a affaire à un malade. Le plus souvent l'exagération, tout au moins, paraît évidente, et les dénégations des parents viennent démontrer la nature délirante de ces préoccupations.

D'autres fois la folie du sujet se reconnaît au premier mot. Telle mère de famille persiste à se croire enceinte au sixième mois alors qu'elle a ses règles, qu'elle n'a ni augmentation du volume des seins, ni développement du ventre, et qu'un médecin lui affirme que la matrice est de grandeur normale. Une autre s'accuse, elle vertueuse matrone, d'avoir eu des rapports avec son fils, d'avoir mené une vie de courtisane. Tel malade prétend qu'il s'en va, qu'il se fond, qu'il n'a que la peau et les os, alors qu'il est dans un état de nutrition normale ou même

obèse. Les résultats de pesées successives qui indiquent une augmentation de poids ne réussissent pas à le convaincre, et c'est avec indignation ou avec un sentiment de pitié pour notre aveuglement qu'il constate qu'on n'est pas d'accord avec lui. L'un n'a plus de jambes, plus de muscles, plus de cœur (soit au moral, soit au physique), plus d'estomac ; son cerveau est pourri ; il sent l'odeur de putréfaction ; il voit son cercueil préparé, assiste à ses funérailles.

Et ce qu'il y a de terrible pour le malade, sa famille, le médecin, c'est que le danger de suicide n'est nullement en proportion de l'intensité apparente de l'idée délirante. Tel malade qui gémit et marche dans sa chambre en proie à une indicible angoisse, n'aura pas même l'idée du suicide. Tel autre qui, avec un calme apparent, vous raconte ses contrariétés ou ne se plaint que de symptômes gastriques, se donnera la mort à la sortie de votre cabinet.

Si ces malades ne se voyaient que dans les asiles, s'ils y trouvaient place dès le début de leur mal, je n'en parlerais pas ici. Mais ces malheureux sont souvent envoyés au neurologiste sous une fausse étiquette, sous celle si commode de neurasthénie. Dans bien des cas il est possible de corriger ce diagnostic et de prendre des mesures utiles, souvent aussi il est malheureusement trop tard. J'en citerai quelques exemples.

Un médecin de trente ans m'est amené par sa sœur. Il a pu faire ses études sans encombre, quoique avec une certaine lenteur ; il a son diplôme en poche. Ses aptitudes n'ayant pas paru très grandes, ses maîtres lui conseillent un établissement à la campagne où il trouverait plus facilement une clientèle rémunératrice. Il ne tient pas compte de ces conseils, s'établit dans une grande ville et,

Bans moyens d'existence, y attend La clientèle qui ne vient pas, Alors il prend du non*, veut quitter sa profession et aller à la campagne comme agriculteur.

A rnuïr de ce récit je pourrais croire à une crise de neurasthénie dûment expliquée par ces déboires. Mais l'aspeci du malade me frappe. Il a les traits affaissés, le regard instable, il pousse continuellement de petits gémissements. Son idée de faire de l'agriculture me parai! absurde, étanl donné qu'il est né citadin et qu'il esl complètement étranger à la vie (\c^ champs.

J'éloigne la sœur du malade pour permettre une conversation plus intime et, à brûle-pourpoint, je lui demande s'il n'a pas eu des idées de suicide. Aussitôt il avoue, me dit qu'il a déjà chez lui préparé une solution de cyanure de potassium, puis avec quelque hésitation il m'annonce qu'il en a fait préparer une nouvelle à Berne. Il me remet le flacon comme pour me prouver qu'il l'énonce à ses projets.

Si le malade avait été de nos pays je n'aurais pas hésité à l'interner immédiatement, mais il était étranger et je ne pus que lui conseiller une consultation immédiate avec l'aliéniste de sa ville natale. J'écrivis aussitôt au médecin de la famille, mais le malade ne laissa pas le temps de prendre les mesures nécessaires et, enjambant le parapet d'un pont, se précipita dans la rivière.

Autre cas. - C'est un ouvrier de trente-quatre ans qui se plaint de fatigue, de dégoût des aliments, de brûlement, de « rongement » à l'estomac. Il attribue tout cela, avec une persistance qui rappelle l'idée fixe, à la valériane, aux massages, aux lavages froids qu'on lui a ordonnés pour sa neurasthénie. Il n'est pas possible de lui démontrer l'innocuité de ces moyens de traitement. Il persiste à accuser ses médecins de l'avoir rendu ma-

lade. Il ne dort pas, à cause de ses terribles « brûlements » à l'estomac.

A l'examen je ne trouve rien. Le malade est dans un bon état de nutrition, n'a pas la langue chargée. Je lui déclare que tout cela est nerveux, qu'il doit se faire traiter par un médecin expert en ces matières dans la ville qu'il habite.

Il paraît tranquillisé et part avec un billet adressé à mon confrère qui, le malade ne le sait pas, dirige un petit asile d'aliénés. Je l'adresse avec le diagnostic de mélancolie confirmée à forme hypocondriaque et engage mon confrère à l'observer et à provoquer, aussitôt que ça deviendra nécessaire, l'entrée dans son asile. Pendant que sa femme va chez le médecin, le malade se pend à la cuisine.

Ils sont nombreux ces cas où il n'y a que des symptômes de découragement ou des troubles fonctionnels gastriques qui peuvent tromper le praticien, lui faire admettre une simple neurasthénie, alors qu'une analyse psychologique plus approfondie fait reconnaître l'idée fixe de ruine, de désorganisation organique, disproportionnée avec la situation réelle du malade, avec l'état de son corps.

A côté de la mélancolie se plaçait autrefois une entité morbide qui semblait bien fixée, c'est celle de l'hypocondrie. Aujourd'hui elle semble avoir disparu, et des aliénistes qui ont fait beaucoup pour la classification des psychoses, n'y consacrent pas même un chapitre spécial. Ainsi Kraepelin parle de l'hypocondrie soit comme d'un symptôme de ce qu'il appelle l'épuisement nerveux chronique, soit comme d'un syndrome de la folie neurasthénique. Il la signale chez les dégénérés, chez les vieillards où elle s'allie avec la mélancolie, chez les hvsté-

piques il n'y a plus de maladie dénommée : hypocondrie. Il n'y a que des symptômes hypocondriaques se manifestant dans Le cours de divers états psychopathiques.

11 me semble que l'on n'a pas assez marqué la parenté étroite qui unit l'hypocondrie à la mélancolie.

La mélancolie me paraît être une psychose dans laquelle domine la dépression mentale, la tristesse, et où naissent des idées de ruine, de déchéance, des idées fixes, sans base réelle, délirantes donc, ou tout au moins notoirement exagérées. J'appellerai « hypocondrie » l'état du malade donl les préoccupations, de nature mélancolique aussi, portent surtout sur sa santé, sur le fonctionnement de ses organes. Dans les deux cas le malade est tourmenté par des préoccupations tristes, mais elles portent sur des sujets différents.

Ces souffrances hypocondriaques peuvent rester bornées à un organe, constituer une de ces algies fixes (douleur dans l'abdomen, entre les épaules, douleur au rectum, à un endroit quelconque). Le mal peut consister en une crainte des maladies, dans la tendance à se croire atteint de toutes les affections dont on entend parler, sans que la disposition d'esprit paraisse vraiment mélancolique. Aussi, tandis qu'on plaint sans hésiter le mélancolique vrai, on raille l'hypocondre, on le rudoie souvent. C'est le malade imaginaire de Molière.

Je veux bien qu'il y en ait dont l'état nous fait plutôt sourire, quoiqu'il ne soit jamais charitable de rire de ceux qui souffrent. Imaginaires ou non, leurs maux sont bel et bien réels pour eux.

Mais il y a une forme fréquente à laquelle on pourrait appliquer indifféremment le nom de mélancolie ou d'hypocondrie. Elle se caractérise en ce que les préoccupations

du malade portent, comme chez l'hypocondre classique, sur ses organes, sur leur fonctionnement.

Ces malades n'ont pas l'idée de ruine, de culpabilité devant Dieu ou devant les hommes ; ils ne s'accusent d'aucun méfait, d'aucun péché ; ils n'émettent sur leur situation dans le monde aucune idée bizarre qui permettrait de reconnaître la nature vésanique du mal. Ils ne se plaignent que de désordres d'apparence physique, goût amer à la bouche, sensation de brûlure à la langue, renvois, chaleur intense à l'estomac, borborygmes, douleurs, flatulence ; et, comme tout cela existe sans troubles des facultés intellectuelles, nous avons quelque peine à déceler la psychopathie.

Cependant l'exagération des malades nous met sur la voie. Leurs plaintes dépassent la mesure et, en questionnant le sujet, on découvre V angoisse précordiale, l'agitation mentale qui force le malade à sortir de son lit, à se promener des heures dans la chambre. On surprend la mélancolie dans son regard anxieux, dans ses traits affaissés, et souvent on lui fait avouer une idée de suicide, non pas seulement cette vague aspiration à la mort que manifestent tant de névrosés, mais cette impulsion irrésistible qui a déjà amené le malade à choisir le moyen de se donner la mort, qui l'a poussé à faire une tentative sérieuse.

Que les aliénistes appellent ces états mélancolie ou hypocondrie grave, ou que, tenant compte de la nature des préoccupations du malade, ils consentent à en faire une forme mixte de « mélancolie hypocondriaque », cela m'est en somme bien égal. Il s'agit là d'états très graves, souvent incurables, qui exigent presque toujours l'internement ; même dans les cas qui aboutissent à la guérison, il faut craindre les récidives.

! ES PSYCHONÉVROSES.

Mais où la question devient scabreuse c'est quand il de formes plus bénignes, de malades qui se refusei aient a consulter un alienisle, qui s'adressent au modeste praticien, au neurologiste.

G'esl alors qu'on s'aperçoit du vague des classifications, du peu de valeur de ces entités morbides que nous cherchons a créer dans la médecine de l'esprit, parce que nous avons plus ou moins réussi pour les maladies (h\ corps.

Sans doute la scarlatine, la rougeole sont des entités morbides aussi bien que les maladies infectieuses dont on connaît el cultive le microbe. Et il en est de même pour la plupart des affections organiques, même quand nous sommes encore dans l'ignorance la plus complète de leur pathogénie. Mais aussitôt que nous abordons le terrain psychique, ce respect de la classification n'est plus possible. Sans supprimer ces appellations consacrées par l'usage, sans renoncer à l'analyse, sans même craindre d'établir encore des sous-classes par l'étude plus précise des symptômes, on est contraint d'opérer des synthèses, d'effacer les distinctions. Ce n'est pas voir moins bien, c'est voir de plus haut.

C'est alors que nous pouvons voir des neurasthénies si légères que nous reconnaissons chez ces malades la débilité commune et que nous pouvons nous écrier gaîment : Et moi aussi, je suis neurasthénique !

Nous oserons insinuer encore que toutes les dames sont hystériques, tout en leur disant qu'elles ne sont que « nerveuses » et que ce nervosisme à fleur de peau leur va très bien, constitue un des charmes de leur féminilité.

Et puis nous verrons que toutes les hystériques sont aussi neurasthéniques, que beaucoup de neurasthéniques sont de petits hypocondres, qu'il y a "des symptômes

mélancoliques chez tous ces malades ; enfin quand nous arriverons à la classe des dégénérés, nous serons obligés d'y mettre tous ces malheureux ; et si nous n'entrons pas avec eux dans le salon que nous leur destinons, nous sommes cependant dans l'antichambre.

Mais ce ne sont pas les mots qui importent ; le diagnostic ne fait pas la maladie. Ce qui est essentiel, en somme, c'est le pronostic, et c'est ici que commencent les difficultés sérieuses parce que, du jugement des médecins dépendent les mesures à prendre. En présence d'un malade, peu lui chaut que vous vous serviez d'un nom tiré du grec et nos discussions nosographiques ne l'intéresseront guère.

Il y a un problème bien plus urgent à résoudre, c'est de dire ce qu'il faut faire. Et c'est ici que des vues synthétiques sont plus utiles qu'une analyse de myope. Il y a des mélancolies qui exigent l'internement immédiat ou un traitement avec surveillance de tous les instants, non pas « parce que c'est une mélancolie », mais parce qu'il y a menace de suicide. Il y a des cas où cette impulsion manque, mais où les idées délirantes sont si bien ancrées, si absurdes dans leur genèse, qu'on doit s'attendre à une longue durée, de plusieurs mois ; alors le séjour dans les asiles est également indiqué. Voilà la mélancolie vésanique, celle dans laquelle le public, dont l'intuition est souvent précieuse, reconnaît la folie.

Mais à côté de ces tristes états, heureusement souvent curables, il y a la mélancolie bénigne, l'hypomélancolie de quelques auteurs. Dans bien des cas elle ne dépasse pas les limites de la neurasthénie. Le découragement esl plus ou moins motivé, le malade a souffert, a eu des contrariétés qui l'ont frappé dans un moment où la fatigue, le surmenage avaient diminué son énergie vilalc. Un peu

de repos, quelques conversations du médecin devenu l'ami de son malade suffisent à dissiper ions les troubles.

Parfois cependant le mal est plus grave. Il n'y a plus seulement de la tristesse, du découragement, des idées noires ; il y a des idées fausses, de la mélancolie vraie déjà vésanique, et pourtant le mal cède encore aux mômes moyens.

Un confrère de trente-quatre ans s'est surmené pendant quelques mois. Il a senti ses forces baisser, son humeur s'assombrir. Par surcroît, il perd d'une embolie une malade qu'il avait opérée avec succès. L'accident est survenu douze jours après, sans qu'il y eût faute opératoire, alors que la malade guérie allait quitter l'hôpital. Voilà notre homme en pleine mélancolie. Il est persuadé que c'est la fin de sa carrière médicale, qu'aucun confrère ne lui confiera désormais des cas opératoires. Ayant dû donner son avis dans un cas désespéré où la mort survint pendant l'opération, il ne remarque pas qu'il n'est que très indirectement en cause dans cette affaire, et il s'en tourmente bien autrement que les médecins qui ont eu la responsabilité de l'intervention.

Et il ne s'agit pas ici d'un découragement comme nous pouvons tous en avoir dans les périodes agitées d'une vie médicale. Non ; il est profondément persuadé qu'il est perdu de réputation ; il questionne des confrères pour trouver un trou perdu dans la campagne où il pourrait finir ses jours comme la bête blessée à mort. Malgré ces tristesses il continue avec veulerie son travail, puis il vient me confier, non ses maux, car il ne se croit pas malade, mais ses légitimes préoccupations. J'essaie de les dissiper, de lui montrer l'inanité de ses craintes. Il ne comprend pas que je sois si peu clairvoyant, que je puisse ainsi nier l'évidence ; il est perdu à tout jamais.

Malheureusement pour ma démonstration il y a une petite part de vrai dans ce qu'il dit au point de vue de la clientèle. Il y a eu une diminution due à la saison, à un service militaire, à des circonstances toutes fortuites. Mais mon malade ne veut pas admettre ces explications. Sa situation est compromise par son insuccès opératoire, par sa conduite vis-à-vis des malades et des confrères. L'idée fixe est là dans toute sa netteté.

Elle est plus nette encore quand il parle de sa situation financière. Elle est, je le sais, plus que bonne ; le malade pourrait à la rigueur vivre modestement sans travail. Mais il ne voit pas les choses ainsi. La situation est désespérée, sa femme et ses enfants sont réduits à la mendicité ; il n'aurait jamais dû se marier ; il a fait le malheur des siens. Il se sent tellement indigne qu'il a même songé au suicide.

Dans une consultation avec deux autres confrères, dont un aliéniste, le malade oppose à nos raisonnements sa conviction absolue ; il s'étonne de voir des médecins, qu'il sait sérieux et qu'il aime, persister dans une si fatale erreur.

Le diagnostic de mélancolie franche s'impose et nous conseillons à l'unanimité l'entrée volontaire du malade dans un asile privé. Le malade accepte sans peine et, les démarches faites, il va partir, quand il me vient un remords. Est-ce bien sage ce que nous faisons là? Ce séjour dans un asile ne donnera-t-il pas un nouvel aliment à sa persuasion de ruine ? Guéri, peut-être, n'aura-t-il pas l'idée que cet internement l'a fait baisser dans l'estime du public ?

J'arrête le malade dans ses projets, je lui propose une cure de repos au lit, et entreprends un traitement psychothérapique. Sans trop insister, au début, pour combattre

Dubois. — Psychonévroses. jg

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ses idées fixes, je lui montre combien nous sommes sûrs qu'il se trompe, qu'il est malade. Il se montre reconnaissant, touché de nos bonnes intentions, mais il ne paraît pas ébranlé sérieusement.

Obligé de partir trois semaines, je le remets à un confrère qui continue patiemment cette œuvre de persuasion de l'étranger, j'adresse au malade quelques lettres encourageantes, A mon retour, trois semaines seulement après le début du traitement, je le trouve absolument débarrassé de toute idée délirante. Il reconnaît sans peine que nous avions raison, ne comprend pas comment il a pu avoir des idées aussi ridicules. Il en rit déjà et il est heureux d'avoir échappé à l'asile. Il ne lui reste qu'un peu d'insomnie, un peu d'irritabilité vis-à-vis de ses piuches, et quelques semaines après il reprend, guéri, sa clientèle et ses travaux.

C'est là l'extrême limite. Théoriquement le malade est mûr pour l'asile ; l'idée du suicide a germé et l'internement peut paraître urgent. On est en droit de croire que cela durera trois mois, six mois, un an. Eh bien, non. Cela dure quelques semaines et bientôt le malade, qui semblait rebelle à tout raisonnement, cède enfin à la persuasion ; en même temps le repos, une bonne alimentation, améliorent l'état général et tout se termine par la guérison.

La position du médecin est difficile en face de ces cas si variés de mélancolie. Dans un cas qui paraît bénin, le suicide peut survenir tout à coup et le praticien ne doit jamais oublier le mot de Gudden, qui périt avec le roi de Bavière pour avoir enfreint cette règle qu'il avait donnée lui-même : Ne vous fiez jamais à un mélancolique !

Je le sais, mais néanmoins il y a des exceptions, et il serait fâcheux qu'on entassât dans lés asiles tous ces

malheureux. Il en est qu'on peut traiter par des moyens plus doux. C'est dans ces occasions que le médecin doit avoir ce tact, ce flair que l'instruction médicale la plus complète ne donne pas. Hélas, ce flair aussi est quelquefois en défaut et le médecin se voit réduit à se dire : fais en conscience ce que tu estimes devoir faire, advienne que pourra.

Une situation analogue se retrouve dans l'hypocondrie. Il y a l'hypocondrie vésanique, le plus souvent incurable, qui, elle aussi, s'accompagne de mélancolie ou la fait naître, qui, elle aussi, aboutit souvent au suicide. Mais parfois, au moins pendant une certaine période, les malades ne sont nullement mélancoliques dans le sens vulgaire du mot. Il en est qui manifestent, à l'égard d'un mal incurable dont ils se croient atteints, un tranquille stoïcisme.

Un homme de soixante-dix ans m'est amené par ses parents comme un neurasthénique. Après une demi-heure de conversation avec le malade je dis aux parents : Vous m'amenez là votre malade sous une fausse étiquette ; il est atteint d'une hypocondrie grave et sa place est dans un asile. Cette perspective ne convient pas à la famille et on me prie de garder le malade en observation, au lit et sous surveillance. J'accepte et pendant deux mois je vois l'idée fixe persister sans le moindre changement.

Le malade est persuadé qu'il a un cancer dans le ventre, et quand après de longs examens répétés, je lui dis qu'il n'a pas le moindre symptôme de cette affection et me déclare absolument d'accord avec les deux confrères qui l'ont vu avant moi, il me répond avec un sourire un peu narquois : Oh, vous savez bien que j'en ai un, mais vous ne voulez pas me le dire !

Je reviens à la charge et lui dis : Mais, mon cher mon-

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sieur, si vous aviez an cancer, je ne vous garderais pas. j(> ne soigne que des nerveux. Je vous aurais aussitôt remis au chirurgien.

Oh, VOUS me renverrez bientôt mourir chez moi, mais vous ne voulez pas me faire de la peine. C'est pourquoi vous vous efforcez de me prouver que je n'ai pas de cancer !

Pondant deux mois ce furent toujours les mêmes réponses tranquilles, sans tristesse marquée, une simple idée fixe. Interné plus tard dans un asile, il tenta de s'y ouvrir le ventre. Je ne sais comment il a fini.

En même temps que ce malade grave je soignais un }c\\\\q homme de trente-six ans, qu'on pouvait également qualifier d'hypocondre.

Il avait souffert de dyspepsie nerveuse, avait fait plusieurs traitements sans succès et venait de terminer à Vichy une cure sur laquelle il avait basé de grandes espérances. Revenu Gros-Jean comme devant, il se persuada qu'il avait un cancer.

Au début, mes affirmations qu'il n'y avait pas de cancer rencontraient la même résistance que chez le sujet précédent, mais parfois on surprenait dans le regard une expression d'espérance. C'était bien peu de chose, et certes des personnes étrangères à l'art médical eussent trouvé mes deux hypocondres tout aussi malades l'un que l'autre.

Je soumis le malade à une cure lactée de six jours, puis à une suralimentation qui produisit rapidement une augmentation de poids du corps. Alors, mais seulement alors, le malade commença à douter de son cancer. L'idée ne disparut complètement qu'au bout de quelques semaines. Au bout de deux mois le malade était en parfaite santé psychique et physique, et n'est plus retombé.

Voilà l'hypocondrie bénigne, celle qu'on pourrait, sans forcer les choses, faire rentrer dans le tiroir de la neurasthénie s'il n'était pas déjà si plein.

Il y a des formes plus anodines encore, curables en quelques conversations. Ce n'est plus qu'une pusillanimité, qu'une disposition hypocondriaque compatible avec l'état de santé et qu'on observe bien souvent. Je veux parler de ces gens qui ont peur des moindres bobos, qui se voient phtisiques quand ils se sont enrhumés, songent au cancer d'estomac aussitôt qu'ils ressentent un peu de pesanteur à l'épigastre, se croient tabétiques parce qu'ils ont chancelé en marchant. Les médecins, les étudiants en médecine, sont sujets à cette infirmité. Elle est souvent passagère, mais, prenez-y garde, et ne laissez pas croître ces phobies. Quand on devient fou on le devient dans le sens de sa mentalité antérieure, et j'ai retrouvé vers la cinquantaine des symptômes d'hypocondrie assez graves chez des confrères qui, à l'âge d'étudiant, avaient montré seulement cette pusillanimité qui les exposait aux quolibets de leurs camarades.

Les Italiens ont un mot pour qualifier ces gens toujours inquiets de leur santé ; ils les appellent salutistà, de sainte, la santé. Le mot est moins gros que celui d'hypocondre et j'ai été heureux de le connaître pour dire à mes malades : le meilleur moyen de troubler sa santé, c'est précisément de s'en inquiéter, d'être, en un mot « salutistà ».

Sous le nom de « dépression périodique » le professeur Lange, de Copenhague, a décrit en 1885 des états d'affaissement mental survenant à certaines époques. La périodicité n'est pas régulière et Lange indique une durée de trois à six mois pour la période de dépression, l'intervalle de santé pouvant durer six mois à un an. Il attribue

ce! étal -1 la diathèse uriçfue et s'efforce de le combattre par un régime antiarthritique qui ne lui a pas encore donné, du reste, des résultats appréciables.

En lisant cette description j'ai bien reconnu des états psychopathiques fréquents dans nos pays aussi, mais j'ai été cependant étonné de voir Lange en observer 2 000 cas dans l'espace de dix ans Quand on trouve si vite tant de cas d'une maladie nouvellement décrite, cela résulte avant tout d'un changement dans la terminologie. On a sorti la maladie d'un tiroir un de plusieurs tiroirs pour la mettre dans un autre.

On a voulu l'attacher cette forme à la mélancolie. Avec Lange, j'estime que c'est une erreur. Ces malades iront que de rabattement, un étal d'aboulie avec humeur maussade, indécision, mais ils n'ont jamais les idées délirantes du mélancolique et heureusement leur mal n'évolue pas dans le sens de la mélancolie.

C'est plutôt dans le cadre de la neurasthénie que Lange a puisé. Sa publication a un grand intérêt en ce qu'elle a appelé l'attention sur la périodicité de ces états psychopathiques relativement bénins.

Je reviendrai sur cette périodicité dans les psychoné^ vroses et sur les conclusions qu'elle autorise.

Sa tentative d'expliquer la dépression par la diathèse urique serait intéressante, s'il avait réussi à démontrer le fait soit par des recherches chimiques, soit par l'effet de sa thérapeutique. Mais il n'a pas constaté l'excès d'acide urique et n'a pas réussi à guérir ses malades.

Les caractères pathognomiques de cet état sont les sentiments de lourdeur, de fatigue, d'inertie ; les malades se sentent accablés moralement et physiquement. Il est intéressant de savoir que parfois ils peuvent se surmonter et que surtout dans les cas où l'occupation à

laquelle ils s'appliquent est machinale, ils ont la tendance à continuer leur travail sans pouvoir cesser. Ils sont dans un état d'inertie qui les empêche aussi bien de s'arrêter que de se mettre en train. Ce sont en somme des crises aiguës de neurasthénie dans lesquelles prédomine l'aboulie, l'impuissance physique et morale.

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