VINGT ET UNI KM E LEÇON
Ma cure des dyspeptiques. • Repos; isolement; alimentation Lactée préparatoire; suralimentation reconstituante ; massage; valeur de ces mesures. - Nécessite d'entraîner l'obéissance par la persuasion. Résultats de la cure; exemples.
J'ai dit que dans les cas graves, rebelles, il est nécessaire de placer le malade dans des conditions qui facilitent le traitement moral et j'ai indiqué comme particulièrement favorables les mesures de la cure dite de Weir Mitchell. J'ai fait entendre aussi qu'on peut souvent renoncer à l'isolement, au repos, à toute mesure physique et se borner à l'influence psychothérapique. Mais il faut déjà une grande expérience thérapeutique pour se passer de ces auxiliaires, et je ne conseillerais pas au débutant d'aller au combat sans ces armes.
Je dois au contraire recommander au médecin qui veut se rendre compte de l'efficacité de ces moyens, d'être tout d'abord sévère et de proposer à son malade un plan de cure précis sans concessions imprudentes. J'insiste sur ces détails importants et je tiens à les préciser.
Vous avez devant vous, je suppose, une dame qui se plaint de troubles gastriques, anorexie, dégoûts, renvois, ballonnements, peut-être vomissements. Elle est amaigrie au dernier degré, pèse dix, quinze, vingt kilogrammes de moins que dans les périodes de sa vie où elle était en bonne santé. La langue est un peu chargée, l'estomac
momentanément dilaté clapote. Elle a de la constipation habituelle. Enfin vous surprenez chez elle tout le cortège des symptômes du nervosisme, en particulier les stigmates mentaux.
Si vous avez des doutes au sujet d'une affection gastrique greffée sur le nervosisme, suspendez votre jugement et examinez l'estomac par tous les moyens cliniques. Mais quand vous avez acquis la certitude qu'il s'agit bien d'une dyspepsie nerveuse, n'hésitez plus et proposez à votre malade une cure qui comporte :
1° Un séjour d'environ deux mois dans une clinique bien organisée. On protestera en disant que c'est bien long.
Faites remarquer que c'est court quand il s'agit d'un mal qui dure depuis des années. Brodez sur ce thème et bientôt on vous accordera plus de temps que vous n'en demandez. Le succès dépend uniquement de votre dialectique serrée.
2° Le repos complet au lit pendant les six premières semaines. Nouvelles récriminations tout aussi faciles à dissiper.
Parfois la malade soupire après ce repos et l'accepte d'emblée. Si elle n'en voit pas la raison, faites-lui remarquer que l'épuisement indique cette mesure et que, quand on prend du repos, on n'en saurait trop prendre. Montrez-lui qu'on pourrait peut-être arriver au but avec un repos moins complet, mais qu'alors il faudrait quatre mois de cure au lieu de deux ! Votre malade va abonder dans votre sens.
3° L'isolement. Oh, là, on vous arrête et on déclare : Je ne pourrai jamais supporter cette mesure ! Si votre malade est une émotive, si elle est de celles qui prennent au tragique tous les menus événements de la vie, si les
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conditions familiales sont telles que les lettres amèneront dos ennuis, ne transigez pas et refusez d'entreprendre le
traitement dans d'autres conditions que celles que vous avez fixées. Si vous lui mettez ainsi le marché à la main, votre malade acceptera.
Mais ne soyez pas inutilement sévère. Si la malade veut conserver quelques relations épistolaires courtes avec une personne qui ne peul exercer qu'une bonne influence, s'il lui faut une femme de chambre qui s'engage à être tout à la dévotion (\\\ médeoin, si même un mari raisonnable (il y en a) veut faire de temps à antre quelques visites, VOUS pouvez céder ; mais no le faites que quand vous êtes sûr de ne pas compromettre la cure. En général l'isolement complet, sans lettres, sans visites, vaut mieux.
C'est à vous de si bien savoir décrire à votre malade l'utilité de ces mesures qu'elle les accepte spontanément ; il faut qu'elle en comprenne si parfaitement le sens qu'elle soit plutôt disposée à refuser des concessions qu'à en demander.
Voilà donc la malade installée, prête à suivre vos conseils, et il s'agit maintenant de la ramener à l'alimentation normale ou plutôt à la suralimentation.
Dans certains cas on peut imposer d'emblée cette alimentation, mais il est bon de ne pas heurter trop brusquement des autosuggestions anciennes et de faire, pour assurer l'avenir, une petite cure de lait préparatoire. Il est inutile de prolonger cette alimentation lactée pendant des semaines entières. C'est abuser de la bonne volonté du malade.
Six jours, je l'ai dit, m'ont toujours suffi pour préparer l'estomac à la suralimentation qui suivra. Souvent la malade vous dira qu'elle ne supporte pas. le lait. Ne vous laissez pas décontenancer et affirmez, ce qui est vrai, que
le lait est le plus complet et le plus facile à supporter de tous les aliments. Il est inutile de blesser la malade en lui disant maladroitement : ce sont des idées, vous vous imaginez tout cela ! — Non, affirmez simplement vos convictions basées sur votre longue expérience. Citez des cas à l'appui. Rien par la force, tout par la douceur, doit être la devise du psychothérapeute.
J'ai coutume de donner par écrit le plan de cette cure lactée, sous la forme suivante :
jour,
ÎIEI'UES
EN '2i HEURES
= 8décililres.
Ajouter au 0e jour : pain, beurre, conlilures ou miel, au premier déjeuner, avec les 4 décilitres de lait.
Le lait doit être bu lentement, à petites gorgées. Je le donne, en général, cuit et chaud.
Les heures des 3 repas futurs sont marquées par les doses plus grandes de lait à 7 heures, 1 heure et 7 heures, à partir du 4° jour.
Dans 98 p. 100 des cas ce régime est supporté sans difficulté. Si la malade se plaint de mauvais goût à la bouche, vous fait voir sa langue blanche, faites observer que cela tient à la nourriture liquide, au lait, que tout cela disparaîtra par la mastication qui seule nettoie la langue. S'il y a du ballonnement, des renvois, des aigreurp, voire même quelques régurgihilions ou un peu de diarrhée,
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engagez avec bienveillance la malade à négliger tout cela ; dites que cela passera. Quelquefois la diarrhée peut être combattue par L'eau (le chaux, par quelques doses d'opium. Enfin, rarement, le lait produit un effet laxatif qui peut nécessiter la suspension de l'alimentation lactée. On écourte alors cette période et hardiment on passe à la suralimentation.
Au 7e jour le régime change brusquement et, sans transition, vous prescrivez :
1 " déjeuner : 4 décilitres de lait ; pain ; beurre ; confitures ou miel.
A dix heures du matin : 3 décilitres de lait.
2e déjeuner (ou dîner) complet, sans permettre un choix parmi les aliments, copieux, mais sans vin.
A quatre heures : 3 décilitres de lait.
Dîner (ou souper) également copieux.
A neuf heures : 3 décilitres de lait.
Si vous avez le don de persuasion, vous réussirez toujours. Dissipez toutes les craintes, insistez sur la nécessité de la suralimentation pour sortir rapidement de la dénutrition. Si on prétexte la constipation pour ne pas manger, faites comprendre au malade qu'une alimentation copieuse est précisément le meilleur remède contre la constipation, que les matières fécales sont les scories de la digestion et que, pour avoir des évacuations faciles et régulières, il faut que l'alimentation contienne beaucoup de particules indigestes, de la cellulose qui « fait balai » dans l'intestin. Les gros mangeurs ne sont jamais constipés !
Apprenez au malade à dresser son intestin à des évacuations régulières.
Quand la constipation dure au delcà de trois jours, conseillez un lavement et, s'il ne réussit pas, donnez-le
abondant, d'un litre d'eau tiède, et faites prendre au malade la position à genoux, avec le siège élevé de manière à amener le liquide jusqu'au côlon transverse et au caecum. Engagez le malade à garder le lavement un quart d'heure. Le gros intestin sera débarrassé.
J'affirme que, dans tous les cas de dyspepsie nerveuse, et c'est là la plus fréquente des dyspepsies, ce régime de suralimentation est toujours supporté.
Si le malade se plaint de la persistance de quelques troubles, gardez-vous de traiter ces malaises comme des riens. Au contraire, sympathisez avec votre patient, mais montrez-lui qu'on n'obtient rien sans effort et que, chez lui, dyspeptique depuis des années, il n'est pas étonnant que la suralimentation produise quelques troubles. Faiteslui remarquer qu'il a pris pendant des années des précautions, vécu de restrictions, et qu'il n'est pas arrivé au but. Il comprendra alors qu'il serait bon de retourner son char et de se mettre bravement à une alimentation réconfortante.
Mais, dira-ton, pourquoi la suralimentation ? Je l'ai déjà dit, mais j'insiste :
Parce qu'elle amène rapidement une amélioration de l'état général qui agit physiquement et moralement sur le malade : physiquement, car il est en état de misère physiologique ; moralement, car la constatation de ce progrès l'encourage. Le succès démontre au malade l'inanité de ses craintes passées. L'alimentation normale ne suffît pas pour atteindre ce double but. Elle n'amène qu'un progrès lent qui n'entraîne pas le malade, toujours disposé au pessimisme.
L'effet de cette cure, au point de vue de la nutrition, varie naturellement suivant les cas. La première semaine, dans laquelle l'alimentation est encore insuffisante, ne
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produit (Mi général pas d'augmetitatidii de poids du corps.
Les malades qui mangeaient assez copieusement auparavant maigrissent. Ils peuvent perdre dans les sept premiers jours un, deui et môme trois kilogrammes. Il en est qui restent stationnaires, leur alimentation habituelle, insuffisante, équivalant à la diète lactée. Seuls ceux qui sont très amaigris réussissent à augmenter de poids dans la première semaine, de 500, 1000, 1500 grammes.
Le résultat de cette première semaine est indifférent et il est bon d'en avertir le malade avant la pesée, car il est toujours disposé à interpréter défavorablement la perte de poids qu'il peut subir.
A partir de la deuxième semaine il faut obtenir une notable augmentation. Plus elle est grande, plus elle détermine l'euphorie morale et physique. Ces augmentations varient entre 1 et 4 kilogrammes. Le chiffre de 3 500 grammes dans la semaine, soit un demi-kilogramme par jour n'est pas rare, et j'ai vu des augmentations de 4k»,800 dans la semaine. Il faut savoir féliciter les malades qui ont réussi, mais surtout tranquilliser ceux qui n'ont eu qu'une augmentation insuffisante. Il est inutile d'user d'autorité, de brusquer le malade, il suffit de lui dire : Vous n'avez pas réussi cette semaine, eh bien, vous réussirez la semaine prochaine ! La constatation d'un insuccès ne doit pas vous décourager ; la seule conclusion à tirer c'est : nous ferons mieux la prochaine fois.
Quelques exemples prouveront l'efficacité de ces mesures quand on sait en démontrer la nécessité au malade.
Mlle G... est une névrosée de cinquante et un ans qui depuis bien des années souffre de cardialgies intenses empêchant toute alimentation. Elle est depuis un an au lit et ne supporte en vingt-quatre heures qu'une tasse de thé avec un peu de lait et un petit pain. Aussi est-elle
tombée au poids de 36 kilogrammes alors que sa taille de lm72 exigerait un poids de près de 70 kilogrammes. Elle a le teint jaune et le sillon nasolabial d'une cancéreuse. La peau garde le pli qu'on y fait en la pinçant.
Toutes les tentatives faites par deux médecins très énergiques pour amener la malade à une meilleure alimentation n'ont pas abouti ; elle n'a pas même pu supporter un peu de Revalescière.
La malade désirant entrer à la clinique, j'accède à son désir, mais en posant, presque en plaisantant, mes conditions.
Vous ne serez forcée à rien, mademoiselle, je n'use jamais d'autorité. Mais si vous voulez sortir de là, et il me semble que ce doit être votre désir, il faudra boire du lait à doses croissantes ; puis il faudra hardiment aborder une suralimentation qui vous remplumera rapidement. Vous pourrez vous plaindre au besoin, mais pardonnezmoi si, à cette occasion, j'en reste à une sympathie toute platonique. Il est probable que je ne changerai rien à votre régime, car mon expérience a toujours confirmé une donnée de la raison, à savoir que reculer devant les obstacles n'est pas les franchir !
La malade vint. Elle supporta sans le moindre trouble la cure lactée de six jours. Au septième jour elle se mit à manger sans hésitation et se suralimenta si bien qu'elle fit dans la deuxième semaine une augmentation de 4k*,7'00 !
Une seule fois, dans le cours du deuxième mois, elle dit un jour : Docteur, je n'ose pas prendre mon lait de quatre heures, j'ai encore tout mon dîner à l'estomac ! Après avoir examiné la région stomacale, j'affirmai qu'il n'y avait aucun symptôme de rétention et conseillai à la malade de prendre son lait. Le lendemain elle me dit :
Vous a\ iez raison : non. seulement ce lait ne m'a pas fait mal, il a fait au contraire disparaître La sensation de plénitude que j'éprouvais.
C'est la seule timide tentative de rébellion qu'ait manifestée La malade. Elle quitta la clinique guérie, pesant 57 kilogrammes, et elle n'est pas retombée, quoique les soucis qu'elle avait dans sa famille, et qui avaient joué le pôle étiologique dans sa maladie, persistassent.
M. X... est un avocat de trente-six ans, d'une haute si al ure l'".S7) qui, à la suite de surmenage, est tombé dans un étal neurasthénique.
L'anorexie est complète, la langue chargée, et le malade ne supporte plus rien. Le lait, même à petites doses, cause des malaises gastriques et malgré le repos à la campagne et le conseil d'un médecin spécialiste pour les maladies de l'estomac, l'état ne fait que s'aggraver. Aussi le malade est-il arrivé au poids de 54 kilogrammes, soit environ 30 kilogrammes de moins que le poids normal. Son médecin, découragé, me l'envoie en me déclarant qu'il n'a pas vu jusqu'ici de cas aussi rebelle, de malade aussi récalcitrant.
Mon malade m'arrive quatre jours avant mon départ pour les vacances. Il me propose d'entreprendre la cure, quitte à me faire remplacer pendant mon absence. J'accepte, mais en lui disant : Dans ce cas, la cure morale devra avoir lieu dans ces quatre jours, car mon confrère, excellent pour la partie matérielle, ne saura pas, peutêtre, suffisamment vous convaincre. Il faut chez vous une conversion subite. Vous allez commencer la cure de lait.
— Mais, docteur, je ne supporte pas le lait. Voilà quarante jours que je ne puis rien prendre !
— Et vous voulez continuer comme cela? Non, n'est-ce
pas ? Alors, comme le lait est de tous les aliments le plus facile à digérer, il faudra bien commencer par là !
Le lendemain, mon malade m'annonce qu'il Ta bien digéré.
Au quatrième jour, veille de mon départ, je lui dis : Vous allez continuer ainsi le lait à doses croissantes jusqu'au septième jour ; puis vous prendrez les trois repas, copieux, sans choix aucun, et du lait entre les repas.
— Mais, docteur, songez donc que je ne supporte rien depuis longtemps !
— Encore une fois, voulez-vous rester dans cette situation désastreuse ? Mangez, vous dis-je ! Vous avez aussi protesté contre le lait ; il a été admirablement supporté. Rappelez-vous mon conseil : les trois repas copieux, sans choix, et du lait entre deux !
A mon retour, le confrère qui me remplaçait m'annonça qu'il n'avait pas eu la moindre peine à maintenir le malade dans la voie tracée. En cinq semaines il avait gagné 12 kilogrammes et demi.
M. G..., avocat de trente-cinq ans, est un déséquilibré hanté de l'idée de goutte qui, à côté d'innombrables troubles nerveux, souffre de l'estomac et suit depuis quinze ans des régimes sans restriction. Son médecin n'arrive pas à lui faire prendre des aliments réconfortants ; il pèse 51 kilogrammes, alors qu'il avait autrefois 75 kilogrammes.
Constipé, il a une prévention contre tous les remèdes et il accuse son médecin de l'avoir rendu malade en lui donnant un verre d'eau de Châtel-Guyon.
J'arrive en une seule conversation à supprimer toutes ses préventions. Dès la première semaine, pendant la cure lactée, il augmente de lke,200 ; dans la deuxième il augmente de 4ke,800 ; au bout de huit semaines il a
Pudois. — Psycboiiévros.'s oj
lis PSYCHONÉVROSES.
gagné L7k*,500 et vit pendant six mois de la vie la plus normale.
Ce malade, qui n'était qu'un hypocondriaque, est retombé plus tard dans ses idées fixes d'impuissance à digérer. Je n'ai pu réussir à le convaincre et, rentré à la maison, il s'est laissé mourir d'inanition ; j'ignore s'il y a (Mi suicide final. Mais dans la première crise, malgré le caractère absolument vésanique du mal, j'ai réussi à vaincre les résistances du malade.
Comme je l'ai dit, dans mon travail de la Revue de Médecine l, c'est par centaines, je n'exagère pas, que je pourrais compter les cas plus ou moins graves de dyspepsie gastro-intestinale que j'ai fait passer du régime restreint, resté inefficace, à une suralimentation manifeste. Je n'ai jamais eu d'accidents qui m'aient forcé à reculer, et ces malades ont réussi à continuer cette alimentation sans désordres gastriques ; non seulement ils ont repris leurs forces, l'embonpoint normal, mais ils ont perdu en tout ou partie les troubles nerveux divers qui accompagnaient leur dyspepsie, non pas comme conséquences de cette dernière, mais comme symptômes concomitants du nervosisme.
Il est clair que ce traitement qui consiste à ramener si vivement, par une influence persuasive, des malades à une suralimentation pareille pourrait avoir des dangers quand il s'agirait d'une affection organique, telle que le cancer ou l'ulcère rond. Toutefois le repos au lit et l'alimentation lactée pure améliorent directement les fonctions de digestion, et j'ai obtenu chez un cancéreux, qui se refusait à l'intervention opératoire, la cessation des vomissements et des douleurs, et une augmentation régu-
1. Des troubles gastro-intestinaux du nervosisme. Bévue de médecine, n° 7, 10 juillet 1900. Paris, Félix Alcan.
lière du poids de 500 grammes par semaine. Ce mode de traitement s'applique aussi avec avantage à tous les états de dénutrition, d'anémie, aux migraineux dyspeptiques et constipés. J'ai vu cesser sous l'influence de cette cure reconstituante des migraines anciennes et rebelles. Mais c'est surtout quand on a reconnu la nature nerveuse, psychique, de la dyspepsie que ce traitement peut être appliqué énergiquement, sans hésitation.
Or je l'ai dit et répété : le diagnostic de dyspepsie nerveuse ne se base pas, en général, sur l'examen de l'estomac, sur les recherches chimiques. C'est par l'observation du malade qu'on décèle chez lui les particularités mentales du nervosisme, la psychopathie. C'est pourquoi il est si facile de guérir ces malades par une psychothérapie rationnelle.
On peut du reste obtenir les mêmes résultats par l'hypnose et la suggestion brutale, par l'intimidation, les menaces. Les troubles gastro-intestinaux sont aussi justiciables de cette thérapeutique un peu bourrue que les spasmes, les contractures, les aphonies, etc. Je n'aime pas ces moyens.
Mon vieil ami, le professeur Déjerine, de Paris, a depuis longtemps employé dans sa clientèle la psychothérapie que je préconise. Il a eu le mérite de l'appliquer à l'hôpital et il a montré qu'il est possible d'obtenir dans ces conditions des résultats excellents. Il s'exprime ainsi 1 :
« Depuis 1895, époque à laquelle j'ai commencé à employer ce mode de traitement dans mon service de la Salpêtrière, je l'ai appliqué à environ 200 cas de psycho-
1. Le traitement des psychonévroses à l'hôpital par la méthode de l'isolement. Extrait <l<; la Revue neurologique, n' 15, dé cembre 1902. Masson et C", éditeurs, Paris.
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névroses hystérie, neurasthénie, hystéro-neurasthénie, anorexie mentale, vomissements incoercibles, etc. ■ — Les observations d'un certain nombre de malades atteintes de différentes formes de l'hystérie ont été publiées dans la thèse de mon élève Manto 1, d'autres feront l'objet d'un travail plus étendu qui sera prochainement publié par mes internes, MM. Pagniez et Camus. Or, sur ces 200 cas de psychonévroses qui ont passé dans mon service depuis sept ans, je n'ai eu à enregistrer que deux insuccès. J'ai eu affaire à des formes très graves d'hystérie, à des anorexies mentales qui entraient dans le service dans un état de cachexie extrême, à des neurasthéniques ayant perdu le tiers et même la moitié de leur poids et ayant un état hypocondriaque ou mélancolique accusé, à des gastropathies fonctionnelles, traitées sans succès depuis des mois et même des années par des gastro-thérapeutes dont l'action avait du reste été des plus nuisibles, car elle avait encore imprimé davantage dans le cerveau des malades, — par l'examen du suc gastrique, le lavage de l'estomac, les régimes et les menus, — l'idée d'une affection stomacale réelle. Souvent enfin des collègues des hôpitaux m'ont envoyé des névropathes fortement atteints ayant plus ou moins longtemps séjourné dans leur service. Or, dans tous les cas, aussi bien dans ceux qui étaient graves que dans ceux de moyenne intensité, j'ai toujours obtenu des résultats favorables, et j'entends par là non pas des améliorations plus ou moins marquées, mais de véritables guérisons. J'ajouterai enfin en terminant que, depuis huit ans que je suis à la Salpêtrière, les symptômes qui caractérisent ce qu'on a appelé
1. G. S. Manto, Sur le traitement de Vhijstérie à l'hôpital, Thèse de Paris, 1899, Steinheil. Dans ce travail sont consignées les observations de 23 malades.
la grande hystérie n'ont jamais duré une semaine dans mon service. »
Au point de vue de la gravité des cas je me trouve à Berne dans des conditions particulièrement défavorables ou favorables, comme on voudra. Ma clientèle étrangère ne se compose que de malades anciens qui ont fait, avant de se décider à une cure dans un autre pays, d'innombrables tentatives de traitement. C'est vraiment, dirai-je, la crème des nerveux que m'envoient mes excellents confrères étrangers.
Eh bien, dans ces vingt dernières années, j'ai eu à traiter des centaines de cas de dyspepsie nerveuse, plus ou moins accompagnée d'autres troubles nerveux, et je puis affirmer que rien n'est plus facile que de faire cesser en quelques semaines tous ces accidents. C'est à tel point que depuis environ dix ans cette partie de la cure ne m'intéresse plus particulièrement ; elle est devenue banale pour moi.
Pendant un ou deux jours je dois mettre un soin particulier à persuader mon malade, mais bientôt je n'ai plus à m'occuper de ses troubles gastriques. Il arrive souventque mes malades passent à la suralimentation sans que je sache que nous sommes arrivés au septième jour. Autrefois c'était pour moi le moment décisif , maintenant je suis si persuadé d'avance que cela ira, que j'oublie cette date, et si je continue des conversations journalières psychothérapiques, c'est pour agir sur la mentalité du malade et l'amener à une saine philosophie de vie.
Comme Déjerine j'ai été frappé des très grands inconvénients des recherches diagnostiques des gastro-thérapeutes. Loin de moi la pensée de vouloir repousser ces moyens de diagnostio. Au contraire nous devons faire tous nos efforts pour affiner nos méthodes d'examen.
Mais il y a un abîme* entre ces expériences physiologiques faites sur L'homme et La clinique ; nos chimistes modernes le franchissent d'un pas bien allègre. Hélas, ce
ne sont pas eux qui s'y cassent la tête, ce sont les pauvres
malades.
Les diagnostics par les sondages, les déjeuners d'essai, les recherches chimiques, doivent être réservés aux cas raies où il y a lieu d'hésiter entre le nervosisme et les affections organiques. Les appliquer à presque tous les cas de dyspepsie, c'esl ou bien jeter de la poudre aux yeux du malade en lui donnant l'illusion d'avoir été bien examine, j'ai surpris bien des gastro-thérapeutes dans cet état d'âme, peut-être inconscient, qu'on retrouve chez beaucoup de spécialistes, — ou bien faire des recherches scientifiques utiles, mais dont pâtit souvent le malade.
Oui, l'art du diagnostic est bien beau et j'ai été trop longtemps dans les hôpitaux pour avoir perdu l'amour de la précision. Mais il y a des cas nombreux où cette recherche des détails décèle chez celui qui travaille une curiosité scientifique franchement égoïste plutôt qu'une sympathie bien vive pour le malade.
Il y a des occasions où il faut savoir fermer les yeux, ne pas faire pressentir le danger. Il y a de la cruauté à vouloir à toutes forces préciser le diagnostic de la tuberculose, du cancer, des affections graves en général.
Faites-y attention ; même quand vous vous taisez et cherchez à tromper le malade en lui donnant des assurances de guérison, vous vous trahissez par cette manie de vouloir employer tous les moyens de recherche.
Il faut savoir renoncer au thermomètre quand la constatation de la fièvre inquiète le malade, à la recherche des bacilles quand vous risquez par là de troubler son esprit, car on lui fait ainsi plus de mal que de bien.
Le médecin ne doit pas être seulement un savant qui pratique sur son malade une espèce de vivisection ; il doit être avant tout un homme de cœur qui sait se mettre à la place de ceux qui souffrent.
Dans le domaine du nervosisme cette précision fallacieuse du diagnostic est dangereuse. Je l'ai dit, l'idée, la représentation mentale, joue un rôle capital dans la genèse de toutes les psychonévroses, et le médecin risque fort de fixer l'état hypocondriaque du malade.
Le médecin ne peut éviter cet écueil qu'en développant ces qualités d'observateur, en apprenant à juger les cas de haut, sans avoir besoin d'épuiser tous les moyens de recherche. A force de voir les arbres on ne voit plus la forêt, dit un proverbe allemand, et je suis étonné de voir tant de jeunes médecins possédant toutes les roueries du diagnostic de détail, et qui... ne savent pas faire un diagnostic.
C'est que l'art du diagnostic ne consiste pas seulement à recueillir un grand nombre de renseignements mais à coordonner ceux qu'on a pu rassembler, pour arriver à une vue claire de la situation. C'est ici qu'on pourrait dire : Non numerandde sed ponderandœ sunt observationes.