‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 37 sur 75 · VINGT-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LEÇON

Troubles du sommeil ; Insomnie. — Inutilité et dangers des médications narcotiques. — Insuffisance des procédés balnéaires. — Efficacité de la psychothérapie. — Causes de l'insomnie ; physiques : impressions sensorielles trop vives, intoxications et auto-intoxications morales : préoccupations obsédantes. — Recherche agitée du sommeil. — Trucs psychothérapiques. — Création d'un état d'âme favorable au sommeil. — Abus des traitements médicamenteux et hydrothérapiques.

Parmi les symptômes des psychonévroses il en est un qui prend une grande importance par sa fréquence et par l'aggravation qu'il amène dans l'état des malades, c'est l'insomnie.

La plupart des névrosés dorment mal, mais leur insomnie se présente sous des formes très diverses. Il y a des malades qui s'endorment difficilement. Ils se couchent fatigués, mais lorsqu'ils sont au lit, le sommeil ne vient pas. Les uns reconnaissent qu'ils sont maintenus éveillés par des préoccupations obsédantes qu'ils s'efforcent en vain de chasser ; d'autres affirment n'avoir fixé leur pensée sur aucun sujet troublant, mais ils ne trouvent pas le sommeil. Certains malades s'endorment facilement, mais ils se réveillent au bout de quelques heures et ne peuvent plus se rendormir ; beaucoup retrouvent le sommeil vers le matin, à l'heure où ils devraient se lever.

Pendant ces heures d'insomnie, -l'état mental des

malades est très variable. J'en vois qui n'en souffrent nullement, ils constatent froidement qu'ils ne dorment pas, mais affirment qu'ils n'éprouvent aucune sensation pénible. D'autres s'impatientent, se dépitent, se retournent sans cesse sur leur couche, se lèvent, se recouchent. Il y a des neurasthéniques qui ont l'insomnie mélancolique. Dans l'obscurité ils voient en noir ; ils envisagent avec pessimisme leur situation dans ce monde. Tantôt c'est en égoïstes qu'ils font l'inventaire de leur vie, souffrent de leurs insuccès, des vicissitudes de leur existence ; souvent aussi ce sont des âmes nobles chez lesquelles dominent les préoccupations altruistes. La vie leur paraît laide ; elle ne vaut pas la peine d'être vécue ; elle n'est qu'une vallée de larmes. S'ils sont des intellectuels leurs préoccupations sont d'ordre philosophique ; ils vivent dans ce malaise psychique qu'ont si bien décrit les philosophes pessimistes ; ils y mêlent des aspirations religieuses, sans pouvoir arriver à la foi qui les sauverait. Enfin beaucoup motivent leur insomnie uniquement par les souffrances qu'ils éprouvent, troubles dyspeptiques, ballonnements, borborygmes, par des sensations douloureuses diverses, palpitations, angoisse. Il leur semble qu'ils dormiraient si on pouvait les délivrer de tous ces malaises. Notons enfin les malades qui dorment, mais d'un sommeil agité, troublé par des rêves, des cauchemars. Parfois ils n'ont pas conservé le souvenir du rêve, mais ont conscience d'avoir eu le sommeil interrompu, troublé, et constatent au matin qu'ils n'ont pas bien reposé.

L'insomnie à forme légèrement mélancolique accompagnée de préoccupations obsédantes est très pénible, mais je puis dire qu'elle est la moins grave. Elle se présente souvent chez des gens qui ont, il est vrai, la men-

talité neurasthénique mais qui, de jour, retrouvent si bien leur équilibre psychique qu'ils ne sont jamais arrêtés dans leur activité. Ce ne sont pas à proprement parler des malades, ce sont des nerveux, sensibles, émotifs, souvent des âmes délicates que froissent les laideurs de la vie. Bornée à ce degré, la neurasthénie est presque une qualité encore qu'elle fasse souffrir.

J'envisage comme plus sévère l'insomnie persistante de certains malades qui, pendant des semaines et des mois, passent des nuits blanches sans pouvoir indiquer ce qui les a troublés. C'est chez ces malades qu'on observe aussi des troubles étranges de la sensibilité psychique ou physique. Il en est qui aiment les temps gris, la pluie, et craignent le beau temps ; en hiver déjà ils appréhendent le retour du printemps.

Chez d'autres on surprend une indifférence incroyable vis-à-vis du froid, de la douleur. Cela rappelle déjà l'insensibilité des aliénés qui se mutilent. Ce sont des déséquilibrés, des agités qui réagissent d'une façon anormale ; ils sont aux frontières de la vésanie.

Enfin le sommeil peut être troublé par des rêves, des cauchemars. Cette agitation est fréquente chez les hystériques, ainsi que dans ce nervosisme à fleur de peau qui semble être l'état normal de bien des femmes.

Que fait-on contre ces diverses formes d'insomnie ? On donne des médicaments, des narcotiques, le sulfonal, le trional, la paraldéhyde, le bromure, enfin du chloral, de l'opium ou des spécialités dont on ne connaît souvent pas la composition. C'est bien simple. Eh bien, je l'avoue sans honte, pendant plus de vingt ans, je n'ai pas eu l'occasion de prescrire ces médicaments.

J'ai, et pour cause, une médiocre confiance dans la solidité de la couche corticale du cerveau ; ses cellules

me paraissent bien fragiles, et je me fais scrupule d'introduire dans le courant sanguin ces stupéfiants qui produisent le sommeil. C'est une vraie intoxication que nous provoquons et elle porte sur la partie la plus délicate, sur l'organe pensant. Je ne les emploie qu'avec répugnance chez des gens normaux au point de vue mental, lorsqu'il y a indication de supprimer la douleur ; j'en crains l'usage chez mes malades, tous débiles psychiquement. Cette intervention me paraît dangereuse, et je ne puis oublier que l'effet salutaire ne peut être que passager, car toutes ces drogues étrangères au chimisme normal de l'organisme sont rapidement éliminées par les divers émonctoires.

J'y recourrais peut-être, à ces narcotiques, si j'étais persuadé de leur efficacité, mais j'ai de bonnes raisons pour en douter. Mes malades sont tous des chroniques, et ils ont déjà épuisé, sans succès, ces médicaments, ils sont Gros-Jean comme devant. Il y en a qui ont conservé quelque confiance dans ces moyens et ne renoncent qu'avec peine au soulagement momentané qu'ils leur procurent, mais j'en trouve beaucoup d'autres qui sont déjà convertis et poussent un soupir de soulagement quand je leur dis que je ne leur prescrirai aucun médicament pour les faire dormir.

J'ai eu dès le début de ma carrière cette crainte des narcotiques que j'estime raisonnée et que d'autres taxeront de phobie maladive. J'ai cherché à les remplacer par les procédés plus anodins de la balnéation : bains tièdes, maillots, bains de pied, etc. J'en ai obtenu quelquefois de bons résultats, mais, suis-je peut-être trop sceptique ? ils n'ont pas été assez constants pour m'encourager dans cette voie. J'ai lâché le manche après la cognée et je m'en suis tenu dès lors à la psychothérapie pure.

Quand sur la basé de mes observations au lit de malade, je réfléchira la pathogénie de l'insomnie et des troubles du sommeil causés par les rêves, j'arrive aux conclusions suivantes :

Le sommeil peut être troublé par des impressions sensorielles trop vives, douleurs, malaises physiques, bruit, lumière. Nous éliminons ordinairement ces excitations sensorielles et, quant à la douleur, j'estime qu'il faut avant tout songer à supprimer la cause avant de recourir aux palliatifs. L'usage de la morphine est tout indiqué contre des douleurs violentes, surtout si l'affection qui les cause est passagère. Il faut en être plus avare quand le mal est chronique, car le malade risque alors de tomber dans la morphinomanie. Cette considération doit être oubliée quand il s'agit d'un mal incurable, et la morphine peut alors être employée largement comme euthanasique.

Quand la sensibilité au bruit est exagérée et se montre à l'occasion de bruits inévitables, il ne faut pas oublier que cette hyperesthésie est toute psychique et doit être combattue par les moyens psychothérapiques ; j'y reviendrai.

L'insomnie peut résulter de l'absorption de substances qui agissent directement sur le cerveau, comme le thé, le café ; peut-être quelquefois l'abus du tabac. Il est facile de supprimer ces substances surtout au repas du soir. Mais encore ici est-il bon de ne pas oublier l'auto-suggestion toujours possible.

Des effets analogues sont produits par les auto-intoxications résultant de maladies diverses, surtout par les affections rénales amenant une dépuration incomplète du sang, l'urémie. L'indication primordiale est de supprimer la cause en rétablissant une diurèse suffisante, mais souvent nous sommes forcés de recourir aux narcotiques.

En dehors de ces causes physiques d'insomnie, impressions sensorielles trop vives, intoxications et auto-intoxications, je ne vois plus que des causes psychiques expliquant l'insomnie et c'est pourquoi, dans l'immense majorité des cas, je recours avec succès au traitement psychique.

Il consiste à supprimer les états d'âme qui empêchent le sommeil, à établir ce calme de l'esprit qui seul amène ce qu'on appelle le sommeil du juste ou plutôt le sommeil de l'homme calme.

Les préoccupations qui amènent l'agrypnie sont légion, et il n'y a pas deux malades auxquels on puisse adresser les mêmes conseils. Quand ce sont de vrais malheurs, la perte d'une personne aimée, des soucis réels, des remords justifiés qui hantent l'esprit des malades, il n'est guère possible de dissiper l'obsession triste. Cependant la sympathie console et le temps agit pour effacer ces impressions. Dans l'intérêt même du malade il faut savoir attendre et ne pas recourir aux palliatifs qui ne peuvent agir sur la cause. Sans dureté le médecin doit rendre le malade attentif à l'origine purement mentale de son insomnie, lui montrer l'inutilité des moyens physiques, l'encourager à prendre patience.

Heureusement, dans bien des cas, les préoccupations ne sont pas si sérieuses. Le malade prend au tragique des événements pénibles si l'on veut, mais qu'il serait possible d'envisager avec plus de sérénité. Sachez enseigner au malade cette saine philosophie qui consiste à prendre les choses par le bon bout et vous verrez le calme renaître et le sommeil revenir.

Mais il y a une préoccupation qui est surtout dangereuse, c'est celle du sommeil. Quand on ne dort pas et t s'impatiente de ne pas dormir, qu'on se retourne Dubois. — Psychonévroses. oa

en se dépitant, on crée un état d'agitation qui empêche le sommeil. Beaucoup de malades abordent la nuit avec Tidée fixe qu'ils ne dormiront pas, en supputant déjà les conséquences fâcheuses qu'aura cette nuit d'insomnie pour leur bien-être du lendemain. Ils comptent les nuits déjà mauvaises qu'ils ont eues, persuadés qu'elles se suivront et se ressembleront.

Dissipez ces phobies qui empêchent l'esprit d'arriver au calme nécessaire. J'ai coutume de dire à mes malades : Le sommeil est comme un pigeon. Il vient à vous, si vous avez l'air de ne pas le rechercher ; il se sauve si vous voulez l'attraper !

Il faut avant tout que le malade perde toute crainte d'insomnie, qu'il arrive au sujet de la question du sommeil à l'indifférence parfaite qui se résume dans cette idée : Si je dors, tant mieux ; si je ne dors pas, tant pis ! Ce n'est qu'alors que cesse la vibration mentale et que le sommeil arrive tout seul. Il est plus facile qu'on ne pense d'amener les malades à cette philosophie qui produit souvent des effets thérapeutiques immédiats.

Donnons-en quelques exemples :

Un ami médecin, qui venait de sortir d'une crise de mélancolie, me signale l'amélioration obtenue, mais se montre encore inquiet au sujet de l'insomnie. Il a pris sans succès de la valériane, des bains chauds, du bromure. Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, et ne cherchez pas le sommeil ; votre poursuite ne peut que le chasser. Laissez-le venir. Il n'y a pas de danger à quelques nuits d'insomnie, même lorsqu'elle serait plus complète encore que dans votre cas. Je soigne des névrosés depuis plus de vingt ans, eh bien, je puis vous affirmer que je n'ai pas encore vu un seul cas dans lequel l'insomnie en ellemême eût constitué un obstacle à la guérison. On peut

négliger l'insomnie sans courir aucun risque et c'est encore là le meilleur moyen de ramener le calme et le sommeil. Ne faites rien, ne prenez ni bains, ni médicaments, et vous retrouverez bientôt le repos.

— Vous avez deviné ma pensée, me répond mon confrère. J'étais en effet très préoccupé de ces nuits sans sommeil. Je me disais : tu vas mieux, tu es sorti de la crise mélancolique, mais maintenant l'insomnie va fatiguer le cerveau et la mélancolie va renaître. Ma phobie a été encore précisée par un souvenir. Un jour qu'à votre clinique, je demandais à la religieuse des nouvelles d'une de vos malades que je connaissais, elle me répondit : Oh ! cette dame ne va pas mieux ; elle ne dort pas, et cette insomnie, fatiguant ses nerfs, l'empêche de se guérir.

— Eh bien, lui dis-je, cette phobie est injustifiée. La malade dont vous parlez souffre d'un état vésanique tout différent de la mélancolie. Elle a des périodes d'insomnie, c'est vrai, mais la sœur se trompe en croyant que c'est l'insomnie qui entretient le mal. Croyez-moi, l'insomnie, même persistante, n'a pas de dangers. Ne faites rien, ne craignez rien, admettez par avance que cela ira.

Le lendemain déjà le malade me disait avoir eu une bonne nuit, et depuis lors il n'a plus eu à se plaindre de l'insomnie. Il a recouvré la santé et une capacité de travail intellectuel qui dépasse la moyenne.

J'obtins le même résultat en quelques jours avec un confrère étranger. Agé de trente-trois ans, le malade se présente comme neurasthénique. Il n'a ni anorexie, ni dyspepsie, ni constipation. Son nervosisme se traduit par une insomnie presque persistante qui dure depuis neuf mois. Il n'a obtenu que des résultats passagers par le bromure, la balnéation, les voyages, la cessation de tout

travail. Père neurasthénique, mort d'angine de poitrine ; mère migraineuse. 'Le malade a pratiqué l'onanisme, a remarqué dans quelques rapprochements sexuels l'éjaculation prématurée ; il est sujet au bégaiement.

Dès le début, je rends le malade attentif aux causes psychiques d'insomnie et lui conseille hardiment de cesser tout traitement, de supprimer d'abord toute appréhension d'insomnie. Il réussit au bout de quelques jours à retrouver le sommeil, reprend un travail scientifique et se déclare guéri.

Quand ce sont des préoccupations qui empêchent le sommeil, il faut tâcher de les supprimer, de fermer le tiroir. C'est difficile, mais ce n'est pas impossible. Souvent on y réussit simplement en réfléchissant au caractère intempestif de cette obsession ; la question ne pouvant être résolue sur l'heure, de nuit, on la remet au lendemain. Mais souvent, malgré ces efforts, le tiroir se rouvre, l'obsession reparaît.

Dans certains cas on peut échapper à l'obsession en prenant le parti d'aborder franchement la question qui préoccupe, de la travailler jusqu'à ce qu'elle soit résolue. Ce procédé réussit souvent quand il s'agit de préoccupations intellectuelles, scientifiques. Parfois, il est vrai, les associations d'idées ont ramené une nouvelle préoccupation, et tout est à recommencer.

Le sommeil vient tout naturellement sans qu'on le cherche, quand nos pensées, fixées d'abord sur des événements émotionnants, dévient et nous font voir les mêmes personnes, les mêmes lieux, sous des couleurs plus gaies.

En soignant des amis, il m'est arrivé souvent de ne pas dormir en songeant aux difficultés du traitement psychothérapique ; je les sentais s'échapper de mes mains, et l'idée que le résultat pourrait être compromis me hantait

et m'empêchait de dormir. Je retrouvais le sommeil aussitôt que ma pensée venait à dévier et que je revoyais dans le malade le camarade d'enfance. Une image agréable succédait dans mon kaléidoscope mental à celle qui m'avait troublé.

Il est quelquefois possible de provoquer volontairement ce changement d'idées, d'aiguiller dans une autre direction. C'est imiter le cocher dont l'attelage s'est emporté sur une route où il y a quelque danger et qui, tirant brusquement les rênes à droite ou à gauche lance ses chevaux sur un terrain de gazon. J'ai souvent conseillé ce procédé à mes malades et ils ont très bien réussi.

Mais quel que soit le truc auquel on recourt, soit qu'on ferme énergiquement le tiroir, soit qu'on épuise le sujet obsédant, soit enfin qu'on cherche à faire dévier la pensée, rien ne facilite ce travail mental comme l'indifférence visà-vis de l'insomnie. Vouloir à toute force arriver au but, s'énerver de ne pas encore l'avoir atteint, c'est de nouveau créer une préoccupation qui empêche le sommeil. Il faut se souvenir aussi que beaucoup de ces idées obsédantes ne sont pas passagères et nées seulement au moment où Ton se met au lit. Elles nous ont déjà poursuivis dans la journée, souvent pendant plusieurs jours ou semaines. Elles trahissent le fond de notre état d'âme. Alors il ne suffit pas de lutter quelques minutes, quelques heures au début de la nuit. C'est de jour déjà qu'il faut philosopher, reconnaître l'inanité de ses craintes, l'inutilité de ses regrets, arriver à une certaine stabilité de sentiments.

Il en est de même quand le sommeil est troublé par des rêves. Mes malades, qui ont déjà compris combien est efficace l'éducation de soi-même, m'ont souvent objecté que, la nuit, ils ne pouvaient se défendre. Vous ne pouvez pourtant pas exiger de moi que je fasse de la psychothé-

rapie en dormant, nre disent-ils, car je dors, en somme, mais ce qui me fatigue, ce sont les rêves pénibles.

- Bien, leur dis-je, je vous l'accorde ; là vous êtes désarmés. Mais n'oubliez pas que le rêve n'est que la continuation dans le sommeil de l'activité mentale de la journée. Si baroque qu'il puisse paraître, le rêve se rattache toujours à l'état d'âme antérieur. On a remarqué que dans le rêve on retrouve moins les événements émotionnants de la journée que les petits incidents sans importance, mais si Ton s'applique, comme l'a fait Freud, de Vienne l, à analyser le rêve, à dégager son idée-mère, on s'aperçoit qu'il trahit souvent nos aspirations les plus secrètes. Il en est de même dans le sommeil provoqué par les anesthésiques, et bien des personnes craignent de dévoiler dans cet état d'inconscience le fond de leur âme. On pourrait à propos du rêve dire : Dis-moi ce que tu rêves, je te dirai ce que tu es ; ou bien : comme on fait son lit on se couche.

Aussi quand mes malades se plaignent d'avoir mal dormi parce qu'ils ont eu des rêves angoissants, je ne crains pas de leur dire : Que voulez-vous que j'y fasse ? je ne puis pas intervenir médicalement ici. Nous n'avons pas à la pharmacie des remèdes qui empêchent de rêver. Ingéniez-vous à vivre dans la journée dans un état de calme ; supprimez, par une pensée droite, ces préoccupations inutiles, fâcheuses, et vous dormirez comme un enfant. Parfois ils répondront : Mais je vous assure qu'en me mettant au lit je n'ai eu aucune pensée troublante. C'est possible, leur dirai-je, mais vous avez été inquiet dans la journée. N'oubliez pas que la vague ne cesse pas au moment même où tombe le vent qui Ta soulevée.

1. Die Traumdeutung (l'Interprétation des-songes) von Dr Sigm. Freud, Leipzig und Wien, 1900

Il est quelquefois bon, quand l'insomnie se prolonge, quand, au sortir d'un cauchemar on ne peut se ressaisir, de se lever un instant, de boire un verre d'eau fraîche, de faire de la lumière, mais il faut éviter de recourir trop souvent à ces procédés, on en devient esclave. J'ai vu des malades obligés d'y avoir toujours recours. Les uns ne dorment que s'ils conservent une veilleuse, d'autres ne peuvent se passer d'un verre d'eau, d'une tasse de lait ; il y en a qui sont obligés de se préparer au sommeil par une espèce d'auto-hypnose et travaillent dès huit heures du soir à créer la propension au sommeil. Ces malades ne sont pas guéris de leur insomnie ; ils n'en sont qu'aux subterfuges, utiles s'ils sont employés exceptionnellement, toujours fâcheux s'ils deviennent habituels.

Ici comme en face des autres symptômes du nervosisme, il faut changer la mentalité.

J'ai montré dans quelques exemples avec quelle facilité se produit chez certains sujets cette conversion psychique. L'officier d'artillerie dont je signalais l'état d'âme pessimiste réussit, après une conversation, à comprendre la nécessité de voir en rose et retrouva bientôt ce calme serein qui permet le sommeil tranquille.

Quelques considérations sur la psychologie du sommeil suffirent chez les deux malades dont je viens de relater l'histoire. L'intérêt de ces exemples réside dans la rapidité avec laquelle a été obtenu le résultat au moyen d'une ou deux conversations. Il est facile d'en conclure qu'on doit arriver presque toujours au but quand cette influence peut être renouvelée chaque jour et pendant la longue durée d'un traitement.

Je voudrais, dans l'unique intérêt des malades, voir mes confrères adopter franchement ces méthodes psychothérapiques pour le traitement de l'insomnie.

W8 TES PSYCHONÉVROSES.

Réussirai-je dans cette tâche? je ne sais. La médecine a commencé par la. superstition, par l'application de simples et la suggestion brutale ; la foi aveugle jouait un pôle immense. Plus tard les médicaments ont été étudiés plus sérieusement. L'empirisme nous a donné quelques armes précieuses, des spécifiques, puis une foule de médicaments palliatifs dont nous connaissons plus ou moins l'action physiologique. Le médecin est tout heureux d'employer ces moyens artificiels. Nous nous complaisons dans cette intervention, et la plupart des praticiens ne peuvent terminer un examen de malade sans tirer leur portefeuille pour faire une ordonnance.

Sans doute de grands médecins se sont élevés contre cet abus des médicaments et ont fait voir la valeur des mesures hygiéniques et de la prophylaxie. Mais nous nous heurtons ici aux préjugés du public. Le malade veut la guérison, le soulagement immédiat ; il croit que le médecin, qui a tant étudié, a pour chaque maladie un remède tout préparé, qu'il suffit d'aller chercher à la pharmacie. Il n'écoute que distraitement les conseils d'hygiène que le médecin sérieux lui donne et y voit tout au plus des mesures destinées à favoriser l'action médicamenteuse.

Le médecin subit cette influence du client. Il se croit obligé de jouer le rôle de guérisseur que lui octroie son diplôme. Et puis, nous sommes paresseux ; nous avons à voir beaucoup de malades et c'est plus simple de leur prescrire un médicament que de leur donner de longues explications et d'ordonner leur vie.

Je comprends jusqu'à un certain point cet état d'âme, mais je ne puis en rester là. Je n'ai pas tardé à voir combien étaient souvent illusoires nos tentatives thérapeutiques, à constater l'influence purement suggestive de beaucoup de médications. J'ai été pris plus tard du même

scepticisme raisonné vis-à-vis de ce qu'on appelle aujourd'hui la physiothérapie, c'est-à-dire l'emploi des moyens naturels, eau, air, lumière, électricité, mécanothérapie, etc. Je ne nie pas les avantages que peuvent présenter ces méthodes quand il s'agit de dissiper un désordre physique, mais je prétends qu'on en abuse et qu'on se fait souvent illusion sur les causes qui amènent la guérison ou l'amélioration.

Les médecins ne sont que trop portés à reconnaître l'agent curateur dans une influence unique ; dans les sanatoriums de montagnes c'est l'altitude, la pureté de l'air, l'insolation ; dans les établissements hydrothérapiques, la douche, les propriétés physiques ou chimiques des thermes.

On oublie qu'un malade qui recourt à ces cures subit l'influence de facteurs divers. Il quitte le milieu dans lequel il vit, échappe souvent à des préoccupations énervantes, au surmenage. Il vit pendant des semaines, parfois pendant des mois dans une station nouvelle, changeant d'air physiquement et moralement ; il se repose, mange mieux, se promène, se baigne, jouit de toutes' espèces de distractions, enfin il subit l'influence d'un médecin aimable, qui tout en douchant, en prescrivant des mesures balnéaires, sait faire renaître chez le malade l'espérance de la guérison.

Dans le domaine des psychonévroses c'est cette influence morale qui prédomine. J'en ai la preuve certaine dans le fait que j'ai pu, dans le cours d'une carrière médicale déjà longue, renoncer à tout moyen physique et médicamenteux.

Sans doute ce traitement purement psychothérapique n'est pas facile. Il demande beaucoup de temps, de patience de la part du malade surtout, de la part du mé-

HO lis PSYCHONÉVROSES,

decin aussi. Le praticien se fatigue parfois dans cette œuvre el pourrait être tenté de reprendre le rôle plus facile de médicastre.

Mais quand on a réfléchi sur ces sujets, quand on a vu des malades retrouver, après des années de souffrances, une santé robuste, reconquérir la puissance du travail, devenir des vaillants, quand on les a vus agir sur leur entourage, lui transmettre par contagion leur optimisme, on reprend courage, et c'est avec joie, avec une inaltérable patience, qu'on poursuit sa tâche, qui est toujours de ramener les malades à une vie saine au triple point de vue physique, intellectuel et moral.

Assez instable moi-même dans mes états d'âme, sujet au découragement, il m'est souvent arrivé de douter de l'efficacité de cette psychothérapie ; il me semblait impossible de la continuer avec la même ferveur. Mais ces chutes du baromètre moral n'ont jamais duré chez moi. Chaque jour j'ai pu constater des succès partiels qui me rendaient l'entrain et presque toujours le résultat final me forçait à m'écrier : Oui, tu es dans la bonne voie ; tu peux continuer sans faiblesse, tu fais œuvre utile.

Mais pour entrer dans cette voie il ne suffît pas d'une foi tiède dans la psychothérapie, il ne faut pas la considérer comme un auxiliaire utile. Il faut être persuadé de la nature mentale des psychonévroses, ne pas craindre de brûler ses vaisseaux, en démontrant au malade, à ses proches, l'inutilité de la thérapeutique ordinaire, et faire éclater à leurs yeux la valeur du traitement psychique. Le succès est à ce prix.

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