VINGT-SEPTIÈME LEÇON
Crises nerveuses diverses, leur traitement ordinaire par les antispasmodiques, l'hydrothérapie, etc. — Avantages du traitement moral. — Cessation brusque des crises sous l'influence du changement de milieu. — Dans l'hystérie tout est mental et le traitement doit être psychothérapique. — Insuccès possibles ; persistance de la mentalité hystérique. — Obstacles moraux à la guérison ; esprit de contradiction ; amour-propre. — Quelques mots sur l'hystérie traumatique.
Les phénomènes qu'on qualifie de crises nerveuses sont l'apanage de l'hystérie. Elles se présentent sous les formes les plus diverses. Tantôt c'est un simple trouble fonctionnel ou une sensation pénible survenant subitement qu'on désigne sous ce nom ; tantôt ce sont des mouvements involontaires, depuis les secousses musculaires isolées ou les tremblements jusqu'aux attaques convulsives simulant l'épilepsie. Enfin, presque toujours dans ces états la mentalité est troublée, parfois si peu que les malades décrivent sans inquiétude apparente leurs sensations ; souvent, au contraire, l'élément psychique domine et l'on assiste à des crises délirantes qui prouvent qu'il n'y a pas si loin des psychonévroses aux vésanies.
On a recommandé coi [re tous ces troubles les antispasmodiques les plus variés, parmi lesquels le bromure et la valériane ont conservé la faveur des médecins. On les traite avec un certain succès dans les établissements hydrothérapiques, dans le cabinet des médecins électrj-
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chus. Enfin n'.ivons-nous pas dans la compression ovarique un bon moyen* de mettre un frein à certaines de ces manifestations oonvulsives?
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis sceptique à rendu ut de ces divers moyens. Dès le début de mon internat j'ai eu l'impression que l'influence psychique était seule en cause et déjà alors j'ai recouru à la psychothérapie.
Bien souvent j'ai recueilli dans mon service des hystériques en proie à des crises convulsives et délirantes qui avaient nécessité leur transfert immédiat à l'hôpital. Elles criaient et se débattaient d'une façon effrayante. Avec patience et bonté, je constatais leur état, je prenais note des symptômes, puis je leur disais : Oh bien, il n'y a rien de grave dans votre état ; il est bien pénible pour vous, mais il cessera rapidement, vous verrez ! Mais, vous savez, il y a dans la salle des malades qui ont besoin de repos et qui ne pourraient assister à vos crises. Réprimez donc ces mouvements, ces cris, afin que nous puissions vous garder et vous guérir vite !
Presque toujours j'ai vu cesser la crise, au grand étonnement des parents, qui avaient cherché vainement à tranquilliser la malade ou à l'intimider en la menaçant du transfert à l'hôpital. Elle y était venue à contre-cœur ; souvent elle avait été amenée de force, et toute cette agitation cessait quand elle trouvait dans la salle un accueil bienveillant. Il suffit que l'interne ou la sœur de service aient la main douce pour supprimer ces manifestations tout extérieures du malaise mental.
On arrive souvent au même résultat par une tenue diamétralement opposée, par les moyens violents, l'intimidation. J'ai vu cesser les crises par l'application de courants faradiques douloureux, par une fustigation au pinceau électrique, par une douche, par le jet d'un seau
d'eau froide sur la tête, par un soufflet ; j'ai vu intimider les malades par la menace du fer rouge, de l'isolement dans un cabinet, par la parole autoritaire du médecin déclarant qu'il ne tolérait pas ces extravagances. J'ai constaté ces succès sans plaisir, persuadé qu'ils auraient pu être obtenus plus sûrement encore par la douceur.
Je n'ai jamais pu croire à la réalité des zones hystérogènes, en ce sens qu'il y aurait certains territoires cérébraux prêts à déchaîner la crise convulsive sous l'influence d'une excitation périphérique. Ces influences excito-motrices ou au contraire inhibitrices existent dans l'épilepsie où la crise peut parfois être provoquée par la pression sur une cicatrice du cuir chevelu, arrêtée par un lien appliqué au bras d'où part l'aura, par l'ingestion du sel quand la crise débute par des sensations à l'épigastre.
Dans l'hystérie, au contraire, tout est mental, tout est idéogène, et si l'on réussit souvent à arrêter la crise par la compression d'un ovaire douloureux, ce n'est pas par la voie physiologique, c'est par l'influence suggestive. On la supprimerait aussi bien par tout autre procédé, à condition qu'on réussisse à provoquer chez la malade l'idée qu'il sera efficace.
J'ai vu des chirurgiens m'envoyer de leurs malades en me demandant si, pour supprimer les douleurs d'une névrose articulaire, il fallait recourir au massage, au courant d'induction. J'ai pu leur répondre en toute conscience : C'est indifférent, car aucune de ces méthodes n'agit matériellement. Vous arriverez au but avec ou sans elles pour peu que vous sachiez faire naître chez votre malade la conviction qu'il va guérir.
Je n'ai pas été compris.
N'oublions jamais que Mesmer, au siècle passé, a réussi à provoquer, par l'attouchement des barres métal-
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liquea qui sortaient de son J)aquet magnétique, toutes les manifestations hystériques et à les l'aire cesser. Ne perdons pas de vue non plus les succès constants de nos charlatans. Toujours plus il faut se remettre en tête que l'hystérie est un niai psychique. Je l'ai dit, la crise n'est qu'une attitude passionnelle, une démonstration par le geste. Elle doit être justiciable de la psychothérapie pure.
Les cas nombreux où les accidents hystériques deviennent contagieux se communiquent à d'autres personnes de la famille, de la maison, prouvent l'origine purement idéogène du mal.
Je suis habitué à voir cesser les manifestations hystériques, surtout les dramatiques, dans les premiers jours de séjour dans une clinique, souvent dès les premières heures, sous la seule influence du changement d'atmosphère morale, sans même que je me donne la peine de provoquer l'autosuggestion de la guérison. Parfois cependant il faut la faire naître par la conversation.
Mllc M. est une hystérique à hérédité fortement chargée : père alcoolique ; frère suicidé ; sœur successivement hystérique, mélancolique et maniaque, internée, puis guérie. — La malade a quelques symptômes mélancoliques, de l'angoisse précordiale, des scrupules religieux avec idées d'indignité devant Dieu ; elle est sujette à des crises convulsives allant jusqu'à l'arc de cercle.
Un jour on me fait appeler auprès d'elle, les sœurs de service ne savent plus que faire. Je trouve la malade en pleine convulsion. Tranquillement je m'approche du lit, je m'assieds et je tâte le pouls. La malade maintient aussitôt immobile le poignet que j'ai saisi. Je remarque cette particularité et je prends mon stéthoscope en disant : Pardon, mademoiselle, je voudrais encore ausculter le cœur. — - Aussitôt, la malade suspendues mouvements
convulsifs du tronc tout en continuant à mouvoir bras et jambes.
— Mademoiselle, lui dis-je, vous venez très gentiment de réprimer vos mouvements du bras droit et du tronc pour me permettre l'examen. Faites la même chose pour le bras gauche, pour la tête, pour les jamT.es. Supprimez toute cette manifestation extérieure de voiie malaise intérieur. Croyez-moi, ces gestes ne vous soulagent aucunement ; au contraire, vous exagérez le mal en l'exprimant si vivement. Tenez-vous tranquille comme une poupée au milieu de votre lit et tout cela passera ! Je ne veux nullement dire que vous exagérez, que vous ne souffrez pas. Je sais que vous êtes en proie à un malaise très pénible, mais je sais aussi qu'il cessera aussitôt que vous vous serez tranquillisée mentalement, et c'est un bon moyen pour y arriver que de supprimer la manifestation extérieure.
La crise cessa aussitôt et la malade resta tranquille une semaine. Une nouvelle crise survint et la sœur vint m'appeler au téléphone. Je répondis sans hésitation : Dites à Mademoiselle d'employer le même remède qu'il y a huit jours ! et j'interrompis la communication. Le lendemain j'allai chez ma malade avec une certaine crainte. Je m'attendais à la trouver un peu contrariée. Il n'en fut rien, et, souriant, elle me dit : Vous avez eu bien raison hier ; j'avais oublié vos recommandations et quand la sœur est revenue près de moi et m'a dit avec un sourire malin : le docteur a dit qu'il fallait employer le même remède ! je me suis tenue tranquille et tout va bien.
Cette jeune personne n'a plus eu de crises nerveuses depuis lors, et cela se passait il y a dix ans.
Parfois il faut recourir à une petite supercherie.
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rehausser la suggestiç>rï par un médicament inoffensif ou suggérer l'idée de guérison en prédisant l'amélioration imminente avant même qu'elle paraisse. On escompte l'avenir ; on parle au présent en pensant au futur.
Je suis appelé auprès d'une hystérique qui, depuis plusieurs heures, ameute le quartier par les cris aigus qu'elle pousse. Je trouve la malade au lit, entourée d'une foule de bonnes gens qui s'efforcent de la calmer. Elle esl assise sur son lit, les yeux hagards, et crie comme si on l'assassinait. Je renvoie tout ce monde, ne gardant auprès de la malade que sa mère. J'examine la patiente, qui ne semble pas s'apercevoir de ma présence et, pour faire naître l'idée de l'amélioration prochaine, je hasarde l'affirmation que le pouls est déjà plus lent, que la respiration se ralentit, puis, m'adressant à la mère, je l'engage à se coucher dans la chambre voisine, la crise me paraissant bientôt terminée. Déjà les cris ont cessé et la malade se tranquillise. Alors je lui prescris un peu de bromure en lui disant que dans quelques minutes tout ira bien, qu'elle dormira et que le lendemain elle pourra reprendre son travail. Le lendemain je constate la guérison complète et définitive.
Les exemples suivants démontrent à la fois l'influence de la contagion sur le développement du mal et l'influence curative de la suggestion :
Une jeune domestique ayant brisé un vase est renvoyée brusquement par ses maîtres. Elle revient à la maison et, sous l'influence de l'émotion subie, elle tombe dans le délire hystérique, criant, se débattant.
Gomme toujours je trouve la chambre envahie par les voisins que je fais aussitôt sortir. J'essaie d'hypnotiser la malade, mais elle est trop anxieuse et ne s'endort pas. Malgré cet insuccès, j'affirme que l'effet calmant se pro-
duira, et la malade revient en quelques minutes à l'état normal.
Au moment où je sors de la maison on m'appelle chez une dame du voisinage en proie à une crise convulsive et demi-syncopale. Elle a vu les contorsions de la première malade et elle l'a imitée. Même essai inutile d'hypnose, même affirmation que cela cessera bientôt, et je me retire sans crainte au sujet de mes deux malades.
Le lendemain on m'annonce que les deux hystériques vont bien, qu'elles ont dormi et repris leur vie habituelle, mais on me prie de revenir pour une autre jeune fille qui joue la même comédie. Je la tranquillise, je lui prescris du bromure et au bout de quelques heures tout rentre dans l'ordre.
Rien n'est plus facile que d'obtenir ces résultats en quelques minutes ou en quelques heures par la simple influence morale, en faisant naître, par un procédé quelconque, la conviction anticipée de guérison, et j'ose dire qu'un médecin qui laisse durer pendant des jours, des semaines, des crises hystériques, montre par cette impuissance thérapeutique qu'il ne connaît pas l'hystérie, qu'il ne se rend pas compte de sa nature mentale. En face de l'hystérie, le médecin peut dire comme le prestidigitateur : rien dans les mains, rien dans les poches, et escamoter les souffrances de ces malades.
Même dans les cas où l'état mental paraît très troublé je cherche à rester dans les limites d'une psychothérapie toute rationnelle, c'est-à-dire à expliquer les symptômes, à faire comprendre à la malade qu'ils ne sont que nerveux, sans danger. Je n'hésite pas à lui donner un petit cours de pathologie nerveuse, à lui exposer en termes clairs et concis l'influence du moral sur le physique. Mais j'avoue qu'il n'est pas toujours possible d'éviter la
Dubois. — Psyclumévroses. 07
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suggestion brutale, l'affirmation un peu charlatanesque. Il est parfois plus simple de faire appliquer une compresse froide sur le front, la poitrine, de prescrire un peu de bromure, de valériane, dans une intention purement suggestive. C'est pour le médecin une question d'économie de temps.
Mais plus j'avance dans l'expérience médicale, plus je cherche à rendre mon intervention rationnelle, à éviter la suggestion pure. Il ne faut pas borner son ambition à la suppression de la crise actuelle, il faut avoir la préoccupation de corriger la mentalité hystérique, afin d'éviter les récidives.
Est-ce à dire qu'on réussisse toujours? Non. Il y a des hystériques qui, malgré toute la peine que se donne le médecin, malgré les améliorations somatiques obtenues par une cure prolongée dans de bonnes conditions de repos, d'isolement, de suralimentation, n'améliorent que leur état physique.
On en voit qui, brillantes de santé apparente, conservent la fièvre hystérique, les palpitations émotives, sont reprises à intervalles irréguliers d'états délirants, de somnambulisme diurne ou nocturne.
Confessez alors votre malade et vous surprendrez chez elles des préoccupations pénibles, des états d'âme malsains créés par les conditions de la vie. Telle jeune fille vit avec ses parents dans des relations pénibles ; elle ne s'entend pas avec sa mère, avec son père, et l'on surprend des drames familiaux qui expliquent l'état d'âme de la malade. Telle autre a eu des chagrins d'amour, a vu ses espérances trompées et ne peut passer l'éponge sur ces événements douloureux. Il y en a chez qui dominent les préoccupations sexuelles, qui s'adonnent à l'onanisme, entretiennent avec d'autres femmes des rela-
tions anormales, se sont prostituées quoiqu'elles ne fissent nullement partie du monde interlope ; il y en a qui, très jeunes, ont été séduites, violées, ont assisté à des scènes dramatiques dont elles conservent, sans l'avouer, le souvenir douloureux.
Il est souvent difficile de découvrir ces causes du déséquilibre mental. Parfois les malades dissimulent, souvent elles ne connaissent pas elles-mêmes les causes de leur étrange état. Quelquefois, dans la franchise suggérée de l'hypnose, elles dévoilent leur secret, mais il en est qui le gardent et conservent pendant des années leurs crises jusqu'à ce qu'un événement fortuit vienne y mettre un terme. Il y en a enfin qui ne guérissent jamais.
La persistance des crises est quelquefois due à des causes mentales saisissables, et j'ai vu l'esprit de contradiction empêcher la guérison, comme il peut être la cause de récidives.
Mlle H. est une hystérique de trente ans qui, depuis huit ans, souffre presque continuellement de crises convulsives et d'états délirants. Elle a été morphinomane, a la peau du ventre et des cuisses criblée de cicatrices, avec des fragments d'aiguilles de Pravaz dans les tissus. De famille tuberculeuse, elle a le sommet gauche suspect et elle est très émaciée. Dans le double but de combattre la phtisie menaçante et l'hystérie, je la soumets à une cure complète d'isolement, de repos et de suralimentation. Elle obéit à merveille, mange, engraisse, mais conserve ses crises hystériques. Elle impatiente les sœurs de la clinique où je l'ai placée, et une vieille religieuse un peu colérique se laisse aller à lui donner un petit soufflet.
A bon droit, la malade se révolte, exige son transfert dans une autre maison et ne veut plus voir autour d'elle les cornettes des sœurs. J'acquiesce à son désir de rester
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seule dans sa chambre et d'être servie par une jeune domestique laïque. '
Voyant les crises persister j'essaie d'agir sur sa raison, de lui insinuer qu'elle pourrait, dans une certaine mesure, réprimer ses crises. Je lui expose avec bienveillance, avec toute la diplomatie possible, cette influence inhibitrice de la raison, mais elle est « butée ». Elle ne peut accepter cette idée et me répond : Je suis malade, mes mouvements sont involontaires et je ne puis les supprimer par l'effort volontaire!
La voyant ainsi rebelle, je renonce à lui donner ces conseils et ne m'occupe plus du tout de ses crises.
Cependant, un jour elles dépassent les bornes : la malade, en chemise, est étendue par terre, elle se lève comme en proie à la folie et fait mine de vouloir se jeter par la fenêtre. Alors je lui dis : Gela ne peut continuer ainsi, je me vois obligé de vous donner une sœur qui vous surveillera jour et nuit. Et je presse le bouton de la sonnerie pour appeler une sœur.
Aussitôt la malade reprend ses sens, se met au lit et se tient tranquille.
Bien, lui dis-je, vous êtes calmée, voilà ce que j'aurais voulu que vous fissiez depuis des semaines; vous voyez que vous avez réussi à supprimer vos contorsions !
— Non, me dit-elle, je n'y suis pour rien, ma crise a cessé, voilà tout.
— Ah, objectai-je, votre crise a cessé toute seule, au moment précis où je vous menace de la surveillance d'une sœur que vous n'aimez pas... Étrange coïncidence !
Bientôt les crises revinrent avec toute leur intensité, et la malade quitta la clinique ayant bon appétit, bonne digestion, des garde-robes régulières, -engraissée de onze
kilogrammes, mais en proie aux grandes crises comme
ci-devant.
Huit jours après, elle m'écrit de la montagne où elle fait une villégiature, qu'elle n'a plus de crises. Je lui réponds en la félicitant et en lui disant : Vous êtes de ces personnes qui disent « non » et qui font « oui » ; cela vaut beaucoup mieux que le défaut inverse. — La malade est restée guérie.
Il est évident qu'ici l'amélioration mentale a été empêchée par l'esprit de contradiction. La malade était une têtue qui avait affirmé au début qu'elle ne pouvait réprimer par la volonté ses manifestations hystériques. Céder, revenir de cette opinion préconçue et affirmée était pour elle moralement impossible, au moins aussi longtemps qu'elle était en ma présence. Sortie de la clinique elle pouvait céder et elle le fit.
J'ai vu cette fausse honte, que les malades éprouvent à céder à une influence psychothérapique, non seulement entraver la guérison, mais provoquer des récidives lors du retour dans le milieu familial.
Ce n'est pas, en général, vis-à-vis du médecin que les malades se laissent aller à ce sentiment mauvais. Par contre elles éprouvent une répugnance bien naturelle à avouer la guérison rapide de leurs maux anciens, à leurs proches, à leurs amis. Elles craignent qu'on leur dise : Comment ? vous vous êtes guérie en deux mois de ce mal qui durait depuis des années, et cela par des moyens psychothérapiques ? Mais alors vous étiez une malade imaginaire ; vous auriez pu vous guérir depuis longtemps si vous aviez eu plus d'énergie ; je vous lavais bien dit !
Il y a des malades qui craignent ce jugement, qui prolongent volontairement leur convalescence pour ne pas
provoquer ces réflexions malveillantes. J'ai vu aussi des dames susceptibles * retomber subitement dans leur état ancien au sortir d'une eure qui avait eu un sucées matériel parue que Le traitement avait été l'ait brutalement, par contrainte, et que le médecin avait maladroitement recommandé au mari une surveillance trop sévère.
M"" X. avait fait, il y a dix ans, chez un médecin distingué, une cure d'isolement. Elle avait perdu la plupart des symptômes et gagné près de 10 kilogrammes. Malheureusement l'obéissance avait été passive. La malade avait été forcée de manger par une garde-malade jouant un rôle de Cerbère. Elle avait cédé, mais à contre-cœur. Cependant, constatant l'amélioration, elle aurait été prête à continuer dans la bonne voie. Mais le médecin eut l'imprudence d'écrire au mari : Surtout ne laissez pas retomber votre femme dans sa veulerie ancienne, qu'elle ne reprenne pas l'habitude de la chaise longue !
En rentrant au logis, la pauvre femme, fatiguée d'un long voyage, s'affale sur un fauteuil et voilà le mari qui s'écrie : Comment, te voilà déjà sur un fauteuil ? Vas-tu recommencer cette vie de valétudinaire? Ce long traitement n'aura donc servi à rien !
La malade perdit en effet tout le profit de la cure, et c'est dix ans après environ que je dus la recommencer en substituant à l'autorité rude et maladroite, l'influence plus puissante de la douceur et du raisonnement.
La conduite à tenir vis-à-vis des crises convulsives et des états délirants de l'hystérie varie suivant les cas. Elle dépend de la mentalité du sujet, des causes qui ont fait naître les accidents. Il faut, pour trouver le remède, étudier à fond la psychologie de la malade, la saisir, pourrais-je dire, pour la retourner.
L'une cède à la logique pure, l'autre -est entraînée par
le sentiment. Telle malade aime l'autorité et demande même au médecin de la brusquer, de la gronder, tandis qu'une autre perd tout courage si on élève la voix. Hélas ! il y en a qui résistent à tous ces moyens, qui opposent à nos efforts une puissance d'inertie incroyable. Je les appelle des « sacs sans oreilles », la main glisse sur leur surface.
Le succès dépend avant tout de la mentalité du médecin ; il doit être maître de lui-même, se plier aux exigences du moment. On a dit qu'il faut, pour le traitement des psychonévroses, la main de fer gantée de velours. Elle est encore bien rude cette main-là, et je préfère la main non gantée, souple, mobile, sensible, comme celle des liseurs de pensées qui surprennent l'état d'âme des personnes auxquelles ils donnent la main.
Puisque nous sommes sur le chapitre des crises nerveuses, consacrons quelques lignes aux névroses traumatiques.
J'ai déjà dit qu'il n'y a pas lieu de créer sous ce nom une entité morbide spéciale. Le traumatisme, par le choc moral qu'il produit, est l'agent provocateur d'un trouble psychique qui, suivant les prédispositions du sujet, crée divers états de psychonévrose. L'hystéro-neurasthénie est la forme la plus fréquente, et il n'est pas rare d'observer chez des hommes les formes convulsives particulières à l'hystérie.
Mais le pronostic me semble tout particulièrement sévère, en raison même des conditions psychologiques dans lesquelles se trouvent les sujets.
Ces malades, ouvriers pour la plupart, sont en droit de réclamer des indemnités aux sociétés industrielles qui les emploient. Cette situation même les met dans une disposition psychologique très défavorable a la ^iierison.
Je ne parle pas ici seulement des simulateurs, de ceux qui exagèren! leurs maux pour réclamer des sommes qui les mettent à L'abri du besoin ; j'ai en vue les ouvriers consciencieux ou les personnes de toute classe victimes, par exemple, d'un accident de chemin de fer. Ces malades savent d'avance que la compagnie responsable cherchera à réduire leurs prétentions, marchandera sur Le montant de l'indemnité. Ils ont donc un intérêt tout naturel à noter soigneusement tous les troubles qu'ils ressentent, à leur donner le cachet de la réalité. Ils ne peuvent plus désirer la guérison avec la même ferveur ; la moindre amélioration pourrait entraîner la réduction de l'indemnité.
Ah ! si le médecin pouvait leur garantir la guérison certaine, définitive, beaucoup de ces malades n'hésiteraient pas à renoncer à toutes prétentions et préféreraient, travailler que d'être secourus, mais c'est là que le médecin ne peut malheureusement pas être assez affirmatif. Sans doute la guérison serait possible dans la plupart des cas par l'unique voie psychique. Le cas publié récemment par Grasset est typique sous ce rapport : il s'agit d'un hystéro-neurasthénique traumatique guéri d'un jour à l'autre, parce qu'il a rêvé la nuit précédente qu'il était guéri !
Mais comme il s'agit ici d'une question où la mentalité du sujet est en cause, il nous est impossible de faire naître toujours cette conviction de guérison et de l'entretenir. Le malade, en procès avec ses patrons, n'est pas dans un état d'âme qui facilite cette suggestion bienveillante ; il est méfiant, et les difficultés dans lesquelles il se débat souvent pendant des années contribuent à aggraver son état mental. Aussi voit-on les manifestations hystériques s'éterniser, aboutir à cette permanence qui semble
indiquer des altérations organiques, ou le mal évoluer vers les psychoses confirmées.
Le pronostic fâcheux de ces psychonévroses traumatiques peut être dû aussi au fait qu'elles naissent sous l'influence d'une émotion violente chez des gens qui étaient à peu près normaux auparavant. L'agent provocateur agit assez puissamment pour qu'il n'y ait pas lieu d'admettre une prédisposition très marquée, un état latent d'hystérie. La « fracture » du moral se fait brusquement, et c'est en toute sincérité que le malade croit reconnaître dans l'accident, c'est-à-dire dans une influence qu'il estime purement physique, l'unique cause de son état maladif. Il est peu disposé à accepter des conseils de tenue morale et à aider le médecin dans ses tentatives de traitement psychique.
Et pourtant ce serait là le bon moyen de diminuer le nombre de ces névroses traumatiques qui deviennent de plus en plus fréquentes. Les lois pour la protection de l'ouvrier ont contribué à multiplier ces accidents nerveux. Elles engagent le blessé à bien noter tous ses maux, l'empêchent de les traiter par le mépris.
Le médecin, tout en gardant tout son intérêt pour le malade confié à ses soins, devrait savoir lui inculquer ce stoïcisme au petit pied. Les questions d'indemnité devraient être résolues promptement, sans procès et dans un esprit de large équité.
I) serait plus facile alors de faire intervenir l'action morale, la seule efficace dans ces états psychopathiques.
J'ai réussi souvent par cette voie à dissiper à tout jamais les troubles nerveux, mais c'étaient précisément des cas dans lesquels l'ouvrier, estimé de ses chefs, nécessaire à l'entreprise, trouvait en face de lui non des adversaires, mais des protecteurs. Cette situation est excep-
tionnelle. Dans La plupart des cas les accidents s'aggravent au contraire, deviennent incurables ou s'améliorent subitement quand le malade a enfin touché une grosse indemnité.
Or ces guérisons, toutes naturelles quand on a bien saisi l'influence du moral sur le physique, amènent bien des légistes, le public, et même des médecins, à l'idée erronée que le malade est un simulateur. Ce reproche est injuste et, blessé dans son amour-propre, le malade s'entête, pour ainsi dire, à rester malade.
Ces considérations sur l'hystérie pourront paraître banales à la plupart de mes confrères qui, tous, ont pu constater ces guérisons rapides obtenues par une influence psychique. Si j'ai insisté sur ce point, c'est que je vois encore souvent des malades rester hystériques pendant des années et je constate, avec regret, qu'on n'a nullement songé à dissiper les autosuggestions pathogènes.