‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 39 sur 75 · VINGT-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIÈME LEÇON

Troubles de la motilité ; spasmes, tics, myoclonies. — Intervention de la mentalité. — Crampes professionnelles ; influence de la gêne, de la timidité. — Tics ; Charcot, Brissaud, Meige et Feindel. — Discipline psycho-motrice. Kinésithérapie et psychothérapie. — Avantages d'une psychothérapie pure dans les cas où domine l'élément phobie.

Le rôle étiologique joué par l'idée semble au premier abord moins reconnaissable dans ces troubles variés de la motilité qu'on désigne sous le nom de spasmes, de tics, de myoclonies, et l'on est loin d'être d'accord sur la place que doivent occuper ces affections dans le cadre nosologique. Je n'envisage pas ici les phénomènes convulsifs qui sont dus à des affections organiques du cerveau, de la moelle ou des nerfs périphériques, ni les « spasmes » proprement dits qui, selon la définition de Brissaud, constituent « une réaction motrice résultant de l'irritation d'un point quelconque d'un arc réflexe spinal ou bulbo-spinal ». Je n'ai en vue que ces mouvements involontaires dans lesquels intervient la mentalité du sujet.

Avant de se demander s'il y a du psychique dans l'affaire, il faut avoir exclu l'existence d'une affection organique, il faut avoir constaté l'absence d'irritation matérielle déterminant le mouvement convulsif par la voie nerveuse, physiologique. On est alors en droit de supposer une influence psychique et, quand on analyse ces désordres, qui paraissent au début périphériques, on

découvre facilement chez les malades les symptômes d'un nervosisme généralisé.

J'ai observé un grand nombre de cas de crampe des écrivains, des télégraphistes, des pianistes, des trayeurs de vaches. Sans doute la répétition fréquente de ces mouvements professionnels a été la cause dernière de l'affection, mais ce surmenage ne suffit pas à éclairer Tétiologie. Tout d'abord ce surmenage n'existe pas toujours et l'on peut voir la crampe survenir chez des individus qui écrivent peu ; je l'ai vue chez des employés dont le rôle se bornait à donner à de rares intervalles leur signature.

Pendant longtemps j'ai cru reconnaître à ces « crampes fonctionnelles » une cause physique périphérique. J'ai constaté souvent dans le domaine des muscles atteints, dans le thénar et le premier interosseux, des altérations très nettes de la réaction électrique ; au début de l'affection l'hyperexcitabilité faradique et galvanique, plus tard l'hypoexcitabilité. Ce sont là des symptômes qui semblent indiquer une modification de structure du tronc nerveux, peut-être un processus inflammatoire, névritique ; il est souvent accompagné de douleurs.

Évidemment tout cela est matériel. Ces malades paraissent être plus vulnérables au point de vue somatique ; ils ont une fatigabilité anormale comme les neurasthéniques. Je connais des sujets atteints de crampes fonctionnelles qui ne peuvent supporter la station debout, le corps penché en avant, sans éprouver aussitôt des douleurs de lumbago ; d'autres sont pris de torticolis au moindre mouvement brusque ou maladroit des muscles du cou ; la crampe douloureuse s'établit aussitôt que les malades exécutent pendant quelques instants un mouvement inusité comme celui de manier le tournevis. En vertu d'une débilité spéciale leurs muscles sont plus épuisables.

Mais souvent la contracture, la faiblesse, la parésie, les tremblements ou les douleurs, car ces troubles fonctionnels peuvent revêtir ces différentes formes, apparaissent avant même que le mouvement ait commencé, avant la fatigue.

Il suffit, par exemple, que le malade prenne la plume pour que la crampe se produise non seulement dans le groupe musculaire mis en action, mais dans des muscles éloignés.

Deux de mes malades atteints de cette crampe du sternocléidornastoïdien et des rotateurs, qu'on appelle torticolis spasmodique, tournaient brusquement la tête, l'un au moment où je lui mettais la plume en main (il n'avait pas la crampe des écrivains), l'autre, un médecin, quand il appliquait la cuiller sur la langue du malade dont il voulait examiner la gorge. Ces mouvements des bras exigent, il est vrai, des efforts concomitants inconscients des muscles du tronc et de la nuque qui pourraient suffire pour amorcer le mouvement convulsif.

Mais il y a plus. Un de mes malades amélioré pouvait rester longtemps assis sans présenter le moindre mouvement de rotation aussi longtemps que je parlais avec lui de choses indifférentes. Sa tête partait comme mue par un ressort quand je lui posais la question : Gomment cela va-t-il ?

J'ai pu renouveler bien des fois chez le même sujet cette expérience qui démontre l'influence de la représentation mentale, de l'attention, sur la crampe.

Chez d'autres malades j'ai pu constater l'influence de la gêne, de la timidité.

Un chef de gare, qui écrivait sans peine dans son bureau, avait aussitôt la crampe quand il était obligé de donner sa signature au chef de train. Il reconnaissait lui-

môme que la orainte de De pouvoir ccnrv, était l'unique cause de son impuissance momentanée ; il Be sentait exposé aux moqueries des employés subalternes qui l'entouraient.

Un coin mis n'a été pris de la crampe des écrivains qu'à pari n* du jour où il a dû subir la présence d'un chef de bureau qui l'intimidait et qu'il jugeait lui être hostile.

Nous voilà déjà loin dos causes physiques. Je ne nie nullement ces dernières ; j'admets sans peine chez ces malades une faisabilité toute somatique, une débilité constitutionnelle. J'ai pu reconnaître souvent que cette disposition spastique avait été exagérée par le surmenage, l'alcoolisme, le tabagisme, par des influences bien matérielles ; soit, mais je ne puis méconnaître le rôle évident des faits de conscience, des sentiments de timidité, de crainte, qui interviennent constamment dans la statique et la dynamique musculaires. N'oublions pas que dans toute fatigue il y a un élément de ponophobie, de conviction anticipée d'impuissance. On le constate facilement chez ces malades.

Le médecin double ses moyens thérapeutiques quand il sait joindre à des prescriptions rationnelles, repos, alimentation convenable, des conseils d'hygiène morale destinés à éliminer les causes psychiques du mal, les états d'âme qui font naître et entretiennent les habitudes vicieuses.

Les « tics », en raison même du déclanchement trop facile qu'ils dénotent, sont d'un pronostic assez sévère, particulièrement dans la forme complexe que Gilles de la Tourette a décrite sous le nom de « maladie des tics » et qui s'accompagne de coprolalie, d'écholalie et d'autres manifestations vésaniques.

Cependant, dans bien des tics, on peut surprendre

l'influence mentale, la transformation du geste, d'origine psychique, en tic, en apparence automatique.

Charcot, Brissaud ont depuis longtemps attiré l'attention sur l'état mental spécial, les bizarreries, le déséquilibre des « tiqueurs » . Henri Meige i a tout particulièrement insisté sur cet état mental et montré le parti qu'on peut tirer de ces notions pour la thérapeutique.

Il signale chez ces malades la volonté débile, instable, Vémotivité exagérée, le manque d'équilibre et de pondération. Il n'hésite pas à qualifier d'infantilisme psychique ces imperfections morales et surprend chez ses malades les stigmates de la dégénérescence. Il montre la parenté des tics avec les idées fixes, les obsessions, les phobies.

Et il conclut : « Enfin la connaissance de l'état mental des tiqueurs a une importance pratique de premier ordre. Le traitement des tics en dépend tout entier. Celui-ci, en effet, doit avoir un double objectif : la correction de la manifestation motrice intempestive et la correction des anomalies psychiques du tiqueur. On agira d'autant plus efficacement sur les troubles moteurs que l'on connaîtra mieux les défectuosités mentales auxquelles ils sont intimement liés. »

La transformation graduelle du geste en tic se montre bien clairement dans ces mouvements divers auxquels se livrent les névrosés en présence du médecin ou toutes les fois que leur attention est portée sur eux-mêmes. Parfois ce ne sont que des manifestations de gène, de timidité, c'est le geste du jeune homme interloqué qui tourne son chapeau entre ses doigts, se gratte l'oreille ou le cuir chevelu, frise convulsivement sa moustache. Nous avons

1. H. Meige et E. Feindel, L'état mental des tiqueurs. Communication faite au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France (Limoges, 2 août 1901).

H. Meige et E. Feindel, Les tics et leur traitement. Fans. L902.

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tous de ces petites manies quand nous sommes en face des autres, alors même. que nous n'éprouvons pas nette meni l'émotion psychique de la gêne.

L'idée de se servir accidentellement de ses dents pour rogner un ongle est naturelle ; nous cherchons aussi à arracher une pellicule épidermique qui se détache de nos lèvres. Chez les débiles mentaux qui ne peuvent résister à leurs impulsions tous ces mouvements arrivent à l'automatisme. Cela devient une manie. On a désigné sous le nom d'onychophagie et de cheilophagie ces habitudes vicieuses, parfois incurables.

Chez les malades ces désordres de la motilité sont bien plus marqués ; ils dénotent des phobies, d'étranges convictions d'impuissance.

Mme X. est une israélite de vingt-huit ans, un peu dégénérée, mal proportionnée. La tête est grosse, les jambes démesurément courtes. La démarche est vacillante comme celle d'un canard.

Impressionnable, émotive à l'excès, elle a au plus haut degré l'agoraphobie. Ressentant parfois une angoisse respiratoire, elle a l'idée fixe qu'elle doit respirer volontairement pour ne pas étouffer. Aussi prend-elle beaucoup de peine pour donner à sa bouche la forme convenable et cherche à soulever le thorax à intervalles réguliers. Tous ces mouvements, automatiques d'ordinaire, sont chez elle voulus et partant s'exécutent maladroitement.

Dans la conversation elle n'écoute que distraitement ; on la sent continuellement préoccupée d'elle-même. Son anxiété se traduit par une foule de mouvements inconscients. Tantôt elle fourre rythmiquement son index entre les feuillets du portefeuille qu'elle tient à la main, tantôt elle noue son mouchoir autour de ce dernier. Elle donne à l'un de ses pieds une attitude étrange, s'efforçant de le

tourner en dehors au point de mettre le talon au premier plan. Elle rejette la tête en arrière par mouvements saccadés comme pour remettre son chapeau en place. Et, pendant ce temps, elle n'oublie pas sa respiration et s'efforce d'en entretenir la soufflerie.

Autre exemple.

Un abbé atteint de neurasthénie grave a été longtemps en proie à des craintes au sujet de son cœur. Intellectuellement il a compris mes encouragements et il est bien persuadé qu'il n'a aucune affection cardiaque.

Mais, par moments, il est repris de ses craintes ; elles le saisissent en dépit de sa conviction raisonnée et alors le voilà qui plonge brusquement, en des mouvements rythmés, son index à travers l'ouverture de sa soutane et de sa chemise, comme s'il allait toucher la pointe du cœur.

Ce n'est plus le mouvement naturel qui nous ferait appliquer la main sur un cœur malade comme pour en modérer les pulsations ou les constater. C'est un tic brusque, sans but, involontaire, déterminé comme un réflexe par l'angoisse qui saisit le malade.

En présence de ces mouvements involontaires, de ces tics intermittents naissant par la voie des émotions les plus diverses, la tenue des médecins n'est pas toujours ce qu'elle devrait être. Il leur paraît rationnel d'exiger de leurs malades un vigoureux effort de volonté. Les malades eux-mêmes s'imaginent parfois pouvoir réprimer leurs mouvements en se retenant.

Or c'est là, en général, peine perdue.

L'attention du malade est alors portée sur le tic, sur les sensations ou les idées qui l'ont provoqué, et l'impulsion devient plus irrésistible encore.

Dans la conversation avec ces malades je feins de ne pas remarquer leurs mouvements, je ne leur en parle pas

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et je cherche à calmer l'émotion primaire, la crainte de ta maladie : je fais naître chez eux la conviction de l'intégrité dos organes élevant leur esprit a des conceptions élevées de stoïcisme, de confis née en soi-même. Le malade alors s'intéresse au sujet, pense avec intensité; il oublie sa carcasse et bientôt, séance tenante, je vois cesser le geste maladif.

Il reviendra, ce mouvement intempestif, dans la même journée, le lendemain ; il pourra présenter même des recrudescences inquiétantes. Il ne faut pas se décourager. Peu à peu, par la répétition de ces séances psychothérapiques, la conviction de santé s'établit, les craintes n'ont plus de base sérieuse et, à mesure que l'équilibre mental revient, les tics cessent avec l'état émotionnel qui les avait fait naître.

Il y a un abîme entre cette psychothérapie qui fait oublier le mal et cette autre qui le remet constamment sous les yeux du malade et réclame d'un déséquilibré, d'un aboulique, un effort sur soi-même dont nous sommes à peine capables. Le geste n'est que la réaction ultime ; pour le supprimer il faut couper court au phénomène d'idéation qui le motive.

P. Brissaud et Henri Meige 1 ont bien saisi le rôle de la mentalité dans les tics et institué, sous le nom de discipline psychomotrice, une psychothérapie très rationnelle. Considérant les tics comme l'expression d'un automatisme fâcheux, ils cherchent à développer le pouvoir frénateur et correcteur de l'écorce cérébrale. Ils arrivent à ce résultat par une discipline méthodique de l'immobilité et du mouvement. Ils remplacent un acte moteur absurde et excessif par le même mouvement exécuté logi-

1. F. Brissaud et Henry Meige, La discipline psychomotrice, Archives générales de médecine, 1903.

quement et correctement et, très justement, ils insistent pour donner à ce mouvement gymnastique le caractère d'un acte voulu par le sujet dans un esprit de confiance en soi-même.

Leur traitement est à la fois kinésithérapique et psychothérapique. Il s'applique aux crampes fonctionnelles ou professionnelles, au bégaiement, aux manifestations motrices des états psychopathiques ou stéréotypies. Ils l'étendent aux obsédés, aux agoraphobiques qu'ils entraînent à gagner chaque jour quelques pouces de terrain dans la voie qui leur fait horreur.

Je ne doute pas de l'efficacité de ce traitement fondé sur une judicieuse analyse de ces troubles de la motilité où jusqu'alors on avait si peu reconnu l'influence psychique. Je n'hésiterai pas à en faire usage dans les cas qui me paraîtront justiciables de cette méthode.

Je dois dire cependant que mes vues psychothérapiques sont un peu différentes. L'entraînement a ses dangers, soit parce qu'il fixe l'attention sur le désordre fonctionnel, soit parce qu'il expose le malade au découragement dans le cas d'insuccès.

Dans tous les cas où une phobie, une crainte irrationnelle, vaine, motive ou les mouvements intempestifs ou l'impuissance du sujet, je préfère dissiper, par la conversation psychothérapique, cet état d'âme primaire, au lieu de pousser le malade à une gymnastique, si graduée soit-elle.

Je n'envoie pas mes agoraphobiques à la bataille, leur enjoignant de faire quelques pas sur une place, je ne fais pas faire des mouvements rationnels à mes tiqueurs quand je surprends chez eux l'influence d'une phobie, d'une timidité. Au contraire, je les mets à l'abri des insuccès, n'exigeant rien d'eux, de leur volonté. Il faut que peu à peu ils reprennent confiance en eux-mêmes,

oublient leur mal, leurs insuccès passés. L'automatisme diminue ou cesse alors* parce qu'il n'est pas entretenu par la répétition. J'arrive ainsi au résultat par une pure psychothérapie, sans kinésithérapie.

Cette méthode, quelque peu différente de celle de Brissaud et de Meige, n'est applicable qu'aux cas dans lesquels il est possible de dégager l'idée-mère, le sentiment qui motive le tic ou l'impuissance. La discipline psychomotrice reprend tous ses droits quand le tic est plus autonome, qu'il est difficile de préciser son origine psychique ou que le manque d'intelligence du malade ne permet pas de s'adresser à sa raison.

Le choix entre ces différents moyens dépend beaucoup de la mentalité du médecin. L'un réussira mieux par la gymnastique rationnelle, l'autre aura plus de confiance dans sa parole convaincante. Avec un peu de tact on peut associer les deux moyens quoiqu'ils soient, en un certain sens, opposés, l'un exigeant l'attention, l'autre l'oubli.

Les mêmes principes m'ont guidé dans le traitement des phobies de toute nature. Jamais je n'exige de ces malades un effort sur eux-mêmes, des tentatives pour exécuter l'acte qu'ils craignent. Je me borne à leur marteler en tête les idées directrices suivantes :

1° Ne laissez jamais subsister dans votre esprit une crainte vague, indéfinie ;

2° Précisez l'objet de votre crainte. Ne vous contentez pas de répondre au pourquoi que vous vous posez, par un parce que, tout court.

3° Mettez toute votre logique à constater si cette crainte est légitime ou ne l'est pas.

Je ne demande que cette vue claire de l'esprit, cette correction de l'intention.

Sans doute je suis heureux si le malade, dans le cours

du traitement, peut m'annoncer un succès, mais je tiens si peu à cette démonstration que je laisse souvent partir des malades qui, pendant les quelques semaines de leur séjour, n'ont réussi ni à traverser un pont, ni à dîner à table d'hôte, ni à monter dans un tramway. Leur guérison est toute spirituelle ; elle est encore une foi sans les œuvres. J'ai pu constater fréquemment que les œuvres suivent et que les malades, rentrés chez eux, ont réussi à accomplir des actes qu'ils n'avaient osé aborder depuis plusieurs années.

Le pronostic des phobies les plus absurdes m'apparaît bien meilleur depuis que j'ai employé, avec une inlassable patience, ce traitement par la logique.

Les myoclonies étendues, suivant le type du « paramyoclonus multiplex » de Friedreich, paraissent incurables ou en tous cas très rebelles. Mais on rencontre chez des sujets neurasthéniques, hystériques, déséquilibrés, des états myocloniques plus localisés qui se rapprochent des tics et guérissent assez facilement par le traitement psychique. Le cas suivant en est un bel exemple.

M. H. est un jeune homme de vingt ans qui, dès l'âge de neuf ans, a été sujet à des terreurs nocturnes. Il se dépeint lui-même comme ayant toujours été irritable, colérique ; il a souffert de maux de tête et a été dispensé du service militaire pour sa myopie.

Petit, trapu, il a une démarche qui rappelle légèrement celle des grands anthropoïdes. Le front est bas, la face prognathe, les cheveux et la barbe sont mal implantés ; les oreilles attirent l'attention. Malgré ces stigmates, le jeune homme est bien doué, intelligent.

En 1896, six ans avant que je le visse, le malade a été pris au collège de contorsions du visage, du bras et de la jambe du côté droit. Ces mouvements intempestifs ne

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durèren! que quelques instants et m reparurent, sous la même forme, que trois mois après.

Bientôt les orises devinrent plus fréquentes, se répékèreni plusieurs fois par jour, à intervalles réguliers surt ou t pendant les heures d'étude, si bien que le malade dut interrompre son travail et passer plusieurs mois chez un médecin qui le bourra de bromure (jusqu'à 15 grammes par jour !).

L'état s'améliora peu à, peu, mais la reprise du travail amena une prompte récidive.

Une cure d'hydrothérapie faite en 1898 resta sans effet. On essaya successivement divers médicaments, la lactophénine, l'antipyrine, sans succès. Cependant, spontanément, les crises diminuèrent et semblèrent cesser en 1899. Une furonculose les fit renaître plus violentes que jamais. Le malade fut alors placé dans la clinique d'un neurologiste qui lui fit suivre une cure de Weir Mitchell pendant laquelle le poids du corps s'éleva de 9 kilogrammes. Le repos, l'isolement furent prolongés pendant sept mois. Le malade sortit amélioré mais non guéri.

Au moment où je vois le malade les crises ne sont plus complètes ; le mal est plus localisé et l'accès consiste dans un mouvement de pronation de l'avant-bras avec extension de la main et du pouce, accompagné d'un mouvement synchrone du pied en dehors. Il y a une certaine analogie entre cette crampe tonique et le mouvement que fait le joueur de boules quand sa boule dévie et qu'il voudrait encore la diriger par un geste suggestif.

Ces contractions durent environ quinze secondes et se renouvellent trois ou quatre fois par jour ; dans les périodes les plus mauvaises il avait environ quinze crises dans les vingt-quatre heures.

Mon malade a déjà subi des cures de repos, d'isolé-

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ment, de suralimentation. Je n'ai plus la ressource de ces moyens matériels et je vois d'un coup d'œil qu'il ne me reste que l'influence morale. Je ne crains pas de l'avouer franchement au malade et je procède de la façon suivante :

Tout d'abord je justifie à ses yeux la cure de repos qu'il a subie et qu'il critique avec peu de bienveillance. Je lui montre que, si elle a été peut-être un peu trop prolongée, elle a eu l'avantage de le fortifier et qu'elle a amené une amélioration notable. Je lui déclare que j'aurais recouru au même traitement si j'avais eu à le soigner au début de sa maladie.

J'expose alors au malade mes vues sur l'intervention de l'idée dans les affections spasmodiques. Je lui explique les effets de la crainte, de l'attention expectante. J'insiste pour lui faire comprendre que la répétition même des crises rend le « déclanchement » toujours plus facile, la « détente » trop libre, et qu'il y aurait un grand intérêt à diminuer le nombre des accès journaliers. Mais j'ajoute que ce résultat n'est possible que par la voie psychique puisque le traitement physique ne l'a pas guéri. Et, sans hésiter, je conseille dans ce but la tenue stoïque, l'indifférence vis-à-vis du symptôme.

Si votre crampe, lui dis-je, s'accompagnait de phénomènes très douloureux, je n'oserais peut-être pas vous conseiller ce mépris de la souffrance. Mais, vous le dites vous-même, ce n'est pas douloureux ; c'est un geste involontaire qui dure quelques secondes. Est-ce vraiment trop exiger de vous que de vous dire : N'y pensez plus, faites comme si cela n'existait pas?

Sans autre traitement, dans les conditions d'une simple villégiature, sans repos, sans isolement, les crises diminuèrent rapidement de fréquence et au bout de quinze jours le malade était guéri.

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Une influence toute .morale détermina une récidive.

Le malade ayanl encore huit mois devant lui avant de reprendre ses études, j'avais conseillé un séjour à. la campagne chez un médecin. J'espérais consolider ainsi la guérison et ramener peu à peu le jeune homme à une activité régulière. Mais j'avais compté sans le père, un « self made man » autoritaire, qui trouva bon de garder son fils à la maison.

Le jeune homme en fut très contrarié. Confiant dans L'utilité de ce supplément de cure, il se mit en tête que la négligence de mes prescriptions allait compromettre le résultat obtenu ; et en effet les crises reparurent, si bien qu'au bout de deux mois on me le ramena.

Je réussis à convaincre le père, à lui montrer que sa conduite vis-à-vis de son fils avait seule causé la récidive et, remettant le malade en traitement psychique, je n'eus pas de peine à le ramener à l'oubli de ses maux.

Il comprit mieux encore l'action du moral sur le physique quand j'analysai avec lui les causes de la rechute.

J'eus soin de lui faire remarquer que ce n'était pas le dépit, en tant que mouvement émotionnel, qui avait ramené, par voie nerveuse, les accidents, mais que c'était Vidée qu'il s'était faite : mon père ne veut pas faire ce que le médecin a conseillé ; eh bien, il verra, je vais être repris de mes crises !

Et toujours préoccupé de la tenue morale future j'ajoutai :

Je crois avoir dans ma conversation amené votre père à des idées plus justes ; je lui écrirai encore et j'ai tout lieu d'espérer qu'on vous accordera ce séjour chez un médecin. Mais n'allez pas faire dépendre votre guérison d'événements indépendants de votre volonté, ne soyez

pas à la merci des décisions d'autrui. Prenez la ferme résolution de guérir et dites-vous : Si mon père cède, tant mieux ; s'il ne veut pas comprendre, tant pis ; cela ne m'empêchera pas de guérir.

Le jeune homme comprit au premier mot ces conseils et l'amélioration ne se fit pas attendre. Les quelques crises qu'il eut encore dans la quinzaine du traitement nous fournirent à tous deux l'occasion de constater l'influence morale.

Un jour je le trouve dans mon cabinet et je remarque qu'il se lève avec une grande lenteur.

— Qu'avez-vous donc ? êtes-vous courbaturé que vous vous mouvez si lentement?

— Non, répondit-il, mais j'ai remarqué que quand je me lève vite, mes crampes reviennent plus facilement.

— Gomment, mon ami, je vous ai dit de négliger vos maux, de faire comme s'ils n'existaient pas, et vous voilà prenant des précautions pour les éviter ! Ne savez-vous donc pas que c'est là le meilleur moyen de ramener les crises ?

Le malade comprit et me signala le lendemain une nouvelle preuve de l'intervention de l'idée en me disant : J'ai eu une crise hier, mais j'ai vu d'où elle venait et cela ne m'arrivera plus. En me mettant à table j'ai offert ma chaise à une dame et allant en prendre une autre je me sentis gêné ; je me suis dit : les gens vont te regarder, ta crampe va revenir ! Et en effet elle est revenue. Mais soyez tranquille, je ne me laisserai plus saisir par cette appréhension.

Le malade fit encore, sans récidive, le séjour à la campagne que je lui avais proposé. Je l'ai revu un an plus tard et la guérison s'est maintenue.

Dans tous les états spasmodiques avec contractions clo-

niques ou toniques qui ne' relèvent pas d'affections cérébrales, médullaires ou périphériques, dans tous les tremblements qui ne sont pas syrnptomatiques de la sénilité, de la sclérose en plaques, de la paralysie agitante, d'intoxications avérées, il faut songer à l'influence psychique, aux sentiments de timidité, de défiance de soi-même, qui entravent l'action musculaire ; il ne faut pas oublier l'attention expectante qui favorise la transformai ion de l'idée en acte, h l-'insu même de la personne agissante.

Dans les contractures permanentes qu'on observe surtout dans l'hystérie il est plus difficile de retrouver une origine psychique. Dans certains cas où la contracture succède à un traumatisme, à un effort musculaire, on peut supposer qu'elle s'établit par autosuggestion, comme les paralysies psychiques consécutives à la contusion d'un membre. La facilité avec laquelle on provoque des états de contracture, de catalepsie par la suggestion, dans l'hypnose et à l'état de veille, donne quelque idée de ce mécanisme.

Mais la nature psychique de ces phénomènes est démontrée beaucoup plus nettement par les guérisons subites à la suite d'une influence purement morale. Une de mes malades, atteinte de contracture du pied gauche datant de plusieurs mois et accompagnée de fièvre hystérique, guérit du jour au lendemain parce que, isolée et errante jusqu'alors, elle trouva un asile dans la maison de son frère ; la joie l'avait guérie.

Une autre dont le cou et la mâchoire étaient immobilisés depuis des années et qui avait subi sans succès les traitements médicamenteux et chirurgicaux des cliniciens les plus renommés, trouva la guérison subite dans la piscine de Lourdes.

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Par la suggestion brutale comme par la persuasion douce, par la menace comme par la bienveillance, on peut faire cesser ces désordres de la motilité alors même qu'on n'a pas pu surprendre l'idée pathogène.

Dans tous ces états où l'on reconnaît l'influence des représentations mentales, il faut recourir à une psychothérapie fine, déliée, utilisant pour arriver à son but toute la gamme des sentiments.

La plupart des médecins mettent cette influence morale au second plan, espérant plus des mesures physiques, gymnastique passive ou active, massages, applications locales, électricité. Si même ils sont sceptiques sur l'efficacité réelle de ces moyens, ils les considèrent comme bons pour suggérer la guérison.

Sans doute ces procédés peuvent donner des succès, mais ils sont souvent dangereux : ce sont des armes à double tranchant. Cette thérapeutique locale entretient chez les malades l'idée d'un mal local, fixe l'attention sur l'organe gêné dans son fonctionnement.

J'ai vu beaucoup de malades qui ont dû à cette thérapeutique la chronicité de leur mal. Il vaut mieux, à mon avis, oublier l'accident local, lui donner une importance moindre dans l'esprit du malade, « diluer » pour ainsi dire son mal en le décrivant comme plus étendu, plus psychique. C'est facile quand on étudie la mentalité du malade et qu'on lui fait mettre le doigt sur ses tares psychiques.

On fait naître alors cette appétence de guérison qui corrige la mentalité psychopathique, et le mal local, ancien, rebelle, est emporté, on ne sait comment, dans ce mouvement de régénération psychique. J'insiste à dessein sur cette donnée capitale que, dans toutes ces maladies où domine l'influence psychique, il faut détourner

l'attention du malade du mal qui l'inquiète, le lui faire oublier.

Au point de vue étiologique et thérapeutique on peut rapprocher de ces phénomènes spastiques les troubles vaso-moteurs. Sous le nom d'obsession de la rougeur, d'éreuthophobie, on a décrit ces états angoissants pour le malade dans lesquels la rougeur survient à tout propos, où la peur de rougir suffit pour faire rougir.

Il est facile de constater chez ces sujets les signes du nervosisme ; ce sont des neurasthéniques, des déséquilibrés. Il est évident aussi qu'ici la cause est toute psychique et que nous n'avons pas d'autres ressources que celle de la psychothérapie. Ce n'est pas avec des douches et du bromure qu'on empêchera ces mouvements émotifs. Il n'est pas possible ici de faire de la kinésithérapie. Il faut découvrir la gêne, la timidité, les préoccupations diverses qui chassent le sang au visage ; il faut rendre au malade la confiance en lui-même. Il en est ainsi dans toutes les réactions physiologiques qui succèdent à l'émotion, larmes, battements de cœur, dyspnée, troubles intestinaux. Il faut remonter à l'origine du mal, dissiper l'état d'âme primaire qui a amené les troubles fonctionnels.

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