VINGT-NEUVIÈME LEÇON
Etats d'impuissance motrice divers; leur origine psychique. — Paraplégie, astasie-abasie hystériques. — Symptômes stasophobiques et basophobiques dans le cours d'autres psychonévroses. — Exemple de guérison par la psychothérapie pure.
Les états de paralysie et d'astasie-abasie font partie de la symptomatologie de l'hystérie. Chacun connaît ces paralysies localisées dans un groupe musculaire fonctionnel, survenant à la suite d'une autosuggestion connue ou inconnue et susceptibles de disparaître comme elles sont venues sous une influence suggestive. Le fait est banal dans le domaine de l'hystérie traumatique.
Ce que l'on sait moins c'est qu'un simple rêve peut engendrer ces impuissances motrices. J'ai vu survenir la paralysie du bras droit chez une fillette qui, en rêve, avait défendu son chien attaqué par une vache et avait frappé à coups redoublés sur l'agresseur.
Et pourtant il faudrait se souvenir de ces cas démonstratifs comme celui de Grasset où le rêve provoqua la guérison. Une seule constatation de ce genre suffît pour nous éclairer sur la nature de ces paralysies et nous dicter notre conduite.
Il y a des cas complexes où le diagnostic doit se faire par exclusion, en éliminant peu à peu par un examen consciencieux les paralysies cérébrales médullaires, radiculaires, périphériques.
Le plus souvent la forme même de l'état paralytique,
ii(. LES P-SYCttONÉVROSËS.
la distribution de L'impuissance motrice ou des troubles de sensibilité qui raccompagnent, l'état mental des sujets suffisent pour asseoir le diagnostic.
Le doute n'est en général pas permis quand il s'agit de la paraplégie hystérique survenant subitement sous l'influence de la colère, du dépit, de la frayeur. Elle s'accompagne le plus souvent de contracture en extension, d'anesthésie. Elle est le résultat d'une sidération psychique et n'est que l'exagération du sentiment d'impuissance motrice qui s'empare de nous dans l'émotion et que nous exprimons en disant que « nos jambes se dérobent sous nous ». Passager chez l'homme normal, le phénomène devient durable chez l'hystérique toujours disposée à donner de la réalité au moindre désordre fonctionnel.
L'influence qu'exerce la seule conviction de guérison est facile à démontrer pour ces cas si fréquents dans la pratique journalière.
Mme W., à la suite d'une altercation avec sa cuisinière, est frappée de paraplégie. Je trouve la malade au lit, très inquiète de ce qui lui arrive. Les jambes sont dans l'extension, tétanisées, et la malade est incapable de faire le moindre mouvement. La sensibilité à la piqûre est abolie sur toute la surface cutanée des extrémités inférieures et l'anesthésie cesse brusquement au pli de l'aine.
Pendant que je l'examine, la malade me demande : Estce grave, devrai-je rester longtemps au lit ?
— Grave ? Pas le moins du monde, ce n'est qu'une faiblesse nerveuse provoquée par l'émotion ; dans trois jours vous serez sur pied !
Puis, prenant à part les parents, j'ai soin de leur dire : vous avez entendu, j'ai dit qu'elle serait guérie dans trois jours ; j'aurais pu dire trois semaines, trois mois ou plus, car j'ai vu de ces paraplégies durer des années. Tout
dépend de l'idée que la malade se mettra en tête. Tâchez donc d'admettre que la malade guérira dans le délai fixé. Ne faites pas semblant de le croire, cela ne suffirait pas, croyez-le, croyons-le tous !
Sans autre traitement, la malade guérit et marcha dès le troisième jour.
Un ami m'a cité un cas analogue dans lequel le téléphone a amené la guérison.
Une dame, sous l'influence de la colère, tombe paralysée des deux jambes. Un médecin est appelé ; il prend un air grave, dit que les jambes sont paralysées, que cela durera longtemps et conseille le transfert à l'hôpital. Le mari se met en route pour accomplir les formalités nécessaires, la domestique sort pour des emplettes et la malade reste seule dans son lit.
Soudain la sonnerie du téléphone retentit. La malade tressaute, s'efforce d'appeler les voisins, mais personne ne répond. Nouvel appel téléphonique dont la vivacité dénote l'impatience de la personne qui attend ; la malade est au comble de l'agitation. Troisième appel, impérieux, prolongé, et la malade se lève, va au téléphone. Elle est guérie !
Remarquez les affirmations imprudentes du médecin. Il prononce le mot de paralysie, qui n'est pas même juste, médicalement parlant, quand l'impuissance est toute psychique, et qui est toujours interprète par le public dans un sens défavorable. — Il annonce que « cela durera longtemps », sans se rendre compte qu'il établit ainsi la suggestion qui entretiendra l'impotence fonctionnelle.
Autre exemple.
Mme S. est une névrosée qui a eu déjà autrefois des symptômes de parésie hystérique, de la tachycardie émotive, des états de découragement.
i s LES PSYCHONÉVROSES.
Elle vit dans une position dépendante, exposée à des ennuis, à des blessures d'amour-propre. Elle n'a pas d'appétit, dort, mal ; elle a des maux de tête et peu à peu elle perd l'usage de ses extrémités inférieures.
La malade constate avec anxiété cette faiblesse et s'écrie : N'est-ce pas, je suis paralysée ?
En un instant je réfléchis : Si tu dis oui, la malade va se désespérer et elle sera paralysée ; si cet état dure longtemps la position deviendrait bien triste car la malade ne peut être soignée dans le milieu peu bienveillant où elle vit ; elle ne peut entrer dans une clinique particulière parce qu'elle est sans moyens d'existence, et elle est trop fière pour accepter l'hôpital.
Aussi sans hésiter, je réponds : Paralysée, que ditesvous donc là ? Vous n'avez qu'un peu de fatigue nerveuse bien explicable après les ennuis auxquels vous avez été exposée. Ne vous inquiétez pas, demain tout ira mieux.
La guérison survint en quelques jours.
Mensonge médical, direz-vous ; non, franchise, car une impotence psychique n'est pas une paralysie organique.
On a soigneusement distingué de la paraplégie les états d'astasie-abasie hystérique et l'on a eu pleinement raison au point de vue symptomatologique, car ces malades astasiques n'ont ni contracture, ni anesthésie et, incapables de se tenir debout, ils peuvent se servir de leurs jambes dans le décubitus dorsal. Phénomène plus étrange encore, ces malades, qui ne peuvent se tenir debout, peuvent quelquefois marcher, courir, sauter, danser, à condition de ne pas s'arrêter.
Mais au point de vue étiologique et thérapeutique, la distinction devient inutile. Gomme dans la paraplégie, il s'agit de convictions d'impuissance ; elles ne peuvent être supprimées que par la parole.
Mlle B. est une jeune fille de dix-sept ans. Elle a subi en 1891 une opération plastique à l'anus qui l'obligea à rester pendant trois semaines au lit. Elle est nerveuse, n'a pas d'appétit, se plaint de douleurs dans le dos et dans la région ovarique.
La cicatrisation accomplie, on permet à la malade de se lever, mais la voilà qui ne peut se tenir debout, et pourtant, au lit, elle n'a pas trace de paralysie.
Les médecins appelés reconnaissent d'emblée l'astasieabasie hystérique, mais, oubliant le mécanisme mental par lequel s'établissent ces impuissances, ils recourent à l'hydrothérapie, à la faradisation, à l'application d'aimants !
Mais c'est en vain : l'impuissance persiste, la rachialgie s'accentue et s'étend jusqu'à la nuque, et l'anesthésie classique se montre dans la jambe droite.
Le professeur Déjerine vit la malade cinq mois après le début des accidents. Il jugea la cure psychothérapique indispensable et sut être affirmatif, prédire la guérison ; il m'envoya la malade.
J'installai la jeune fille dans une clinique avec l'intention de lui faire subir une cure complète d'isolement, de repos et de suralimentation, et je m'attendais à voir les symptômes diminuer peu à peu sous l'influence de ces mesures physiques. Je n'avais pas encore à cette époque vu assez clairement que la guérison dépend uniquement de l'état d'âme.
Or, au sixième jour, alors que l'alimentation lactée insuffisante n'avait pas encore pu ramener les forces, alors que rien de physique n'avait encore agi sur la malade, elle m'annonça qu'elle pouvait se tenir debout. Quelques jours après elle marchait. Je la gardai encore quelques semaines pour combattre les autres troubles nerveux, Dubois. — Psychonévrobes. 29
mais le symptôme de l'astasie abasie avait disparu par la suggestion puissante qu'avait exercée le professeur Déjerine par ses affirmations consolantes et sincères.
La guérison survint plus lentement (liez un garçon de dix ans que je vis bientôt après.
Le malade avait une hérédité très chargée : père aliéné, interné dans un asile ; mère acariâtre et colérique, morte d'une affection cérébrale ; grand-père paternel mélancolique interné pendant dix ans, tentatives de suicide ; un oncle également mélancolique, un frère souffrant du cœur et mélancolique.
Le jeune malade est pris en 1891 de fatigue générale, de vertiges, d'anorexie, de douleurs dans la colonne vertébrale qui le forcent à rester couché sur le côté. On constate des signes de congestion pulmonaire et on soupçonne l'influenza. Au bout de trois mois le malade semble convalescent, mais il ne peut se tenir debout ; il a, dit-il, le vertige.
Cet état s'aggrave ; il survient des vomissements, une paralysie de la jambe droite ; l'on songe à l'hystérie et, comme toujours, on recourt au massage, à la suggestion timide. Les vomissements et le vertige persistent et dans une consultation on émet l'hypothèse d'un néoplasme cérébelleux probablement tuberculeux.
Quand je vois le malade, sept mois après le début du mal, la symptomatologie s'est simplifiée et il est facile de reconnaître le tableau clinique de l'astasie. La cure Mitchell est instituée, mais comme je ne vois le malade que de temps à autre dans la clinique d'un confrère, je ne puis exercer sur lui toute mon autorité suggestive. Cependant la guérison survint au bout de cinq semaines, brusquement d'un jour à l'autre.
Le syndrome de Tastasie-abasie n'est pas toujours
aussi net que dans ces deux cas. On voit, par contre, des symptômes astasiques, abasiques ou mieux stasophobiques et basophobiques accompagnés d'autres désordres nerveux hytériques ou neurasthéniques.
Donnons un exemple de cette psychothérapie directe s'appliquant à des troubles de la motilité compliquée de quelques autres symptômes nerveux.
M. Y. est un avocat de quarante-six ans, bien constitué, sans maladie organique, intelligent, qui vient me consulter en 1897.
Il est, depuis douze ans, dans l'impossibilité de marcher plus de quelques minutes ; il ne peut se tenir debout qu'un instant et ne le peut qu'en mettant le genou droit sur une chaise et en se tenant au dossier.
Il -a souffert quelquefois de rhumatismes et de laryngite, mais cette tendance arthritique est peu marquée chez lui et jusqu'en 1884 il s'est bien porté. C'est alors qu'à la suite d'une émotion violente causée par un incendie il sentit une certaine faiblesse dans les jambes. En 1886 il subit une nouvelle émotion. Il faillit perdre sa position et aussitôt cette faiblesse dans les jambes s'accentua. La mort d'un frère en 1887 lui donna le dernier coup et dès lors l'affaiblissement fit de continuels progrès.
« Mes marches, dit-il, qui étaient alors d'une dizaine de minutes, ont été déclinant de sept à huit minutes, et maintenant il est rare que je marche plus d'une minute de suite. En dehors des remèdes que j'ai absorbés, j'ai été aux bains de mer (ce qui a été très mauvais), j'ai été à Néris et à Lamalou, j'ai fait de l'hydrothérapie, de l'électricité, du massage, du magnétisme. J'ai été soigné par des homéopathes, des allopathes, des empiriques. Le drap mouillé m'a amené en 1890 une congestion rhuma-
Ktt LES PSYCHONÉVROSES.
tismale du poumon et depuis lors tout procédé balnéaire me congestionne, me donne des points, des douleurs rhumatismales. Je suis obligé de ne nie laver qu'avec des alcools, tant je crains l'eau. J'ai eu de la phosphaturie et nu peu d'albuminurie transitoire. Mon caractère, naturellement peu gai, est devenu triste.
« Doue : impossibilité absolue de stationner debout immobile, même seulement quatre à cinq secondes ; mais je puis me tenir debout sur une seule jambe, les yeux fermés, même pendant dix, quinze secondes, expérience que m'oni l'ait faire des médecins pour savoir si j'avais une lésion médullaire. Impossibilité de faire de suite plus de 100 à 150 pas.
« Impossibilité de faire dans toute la journée plus de 1 500 à 2 000 pas. Après chaque marche de 100 à 150 pas, long repos nécessaire. Depuis plus de dix ans je ne puis monter que jusqu'à l'entresol ; s'il faut aller plus haut, je me fais porter sur une chaise.
« Impossibilité de lire ou de parler à haute voix plus de quelques minutes ; donc : même faiblesse de la voix.
« Impossibilité de lire quelques pages sans que cela m'amène des cuissons clans les yeux et des troubles visuels ; donc : même faiblesse dans les yeux.
« Je puis entendre lire longtemps sans fatigue, mais je commence à le pouvoir un peu moins. Puissance de travail bien diminuée, cependant les facultés intellectuelles ne me paraissent pas avoir beaucoup baissé.
« En résumé : tous mes organes sont fort affaiblis. Je dépense en quelques minutes et même en quelques secondes la force que d'autres mettent plusieurs heures à dépenser.
« Intestins, depuis un an surtout, en fort mauvais état ; entérite rhumatismale qui ne s'est améliorée qu'avec des
précautions infinies. Il y a plusieurs années que les épinards me font mal, je ne puis manger ce qui est gras, et les haricots, les petits pois, les choux, les poissons de mer me sont défendus. Depuis un an le laitage, que j'aime beaucoup, me fait mal ; les œufs me donnent des douleurs au foie, qui est toujours engorgé. On a diagnostiqué tour à tour : neurasthénie, anémie de la moelle, rhumatisme de la moelle, troubles nerveux.
« Amaigrissement soit à la suite de mes maux d'intestins, soit à la suite d'un traitement magnétique trop fort, et j'ai maigri depuis un an de 30 à 35 kilogrammes (le malade ajoute à sa description un tableau calligraphié donnant son poids pour chacune des semaines de l'année 1897).
« Deux fois dans un pèlerinage à Lourdes j'ai subitement pu marcher pendant un quart d'heure dans la procession ; j'ai pu en faire autant le lendemain, mais au bout de quelques jours cette amélioration a disparu. La seconde fois j'ai pu me tenir debout et marcher seize minutes, mais aujourd'hui je suis au même point qu'avant. Ma guérison a figuré dans le journal de Lourdes et pour ne pas faire d'esclandre je n'ai pas envoyé de rectification. »
C'est dans cet état que le malade vint à moi, et je tiens à montrer que toute cette description permet de poser le diagnostic de nervosisme à coup sûr, même sans examen clinique, tant le malade décèle dans cet exposa sa mentalité neurasthénique, hypocondriaque.
1° Notre malade est un homme aux petits papiers qui décrit complaisamment son mal, se pèse pendant un an tous les huit jours et copie ses observations sur une grande feuille où tous les jours de l'année sont notés. C'est un fort beau travail calligraphique qui montre avec
I ES PSYCHONÉVROSES.
quelle attention ii1 malade* constate les moindres variations de poids.
■ il note année par année les accidents, remarque que sos parents étaient cousins-germains, signale les maladies el les émotions qui lui semblent avoir joué un rôle étiologique el il fait ce travail spontanément, avant toute question de la part du médecin.
3° Le rôle qu'il fait jouer aux émotions montre la nature psychique du mal.
i" Dans la description de son impuissance à marcher el à se tenir debout, le malade met une précision qui caractérise le neurasthénique. De dix minutes la durée de la marche tombe peu à peu à sept ou huit, puis à trois, cinq, enfin à deux, trois minutes ! Jamais un affaibli, un convalescent, ne vous donnera ces chiffres précis.
5° Pour la station il en est de même ; il ne peut se tenir debout que quatre, cinq secondes, tandis que les yeux fermés il arrive à dix ou quinze.
6° Dans la description de l'état actuel qu'il sépare correctement des antécédents, il revient sur la question de la marche. Il peut faire 100 à 150 pas, et dans la journée 1 500 à 2 000. Il peut monter à l'entresol, mais s'il faut aller plus haut il se fait porter. L'idée fixe d'impuissance motrice apparaît là dans toute sa netteté.
7° Il la retrouve, cette impuissance qui l'obsède, dans la lecture à haute voix et note en grandes lettres : faiblesse de la voix ; les yeux se fatiguent et il écrit : donc, même faiblesse dans les yeux.
Puis dans une IVme page, en chiffres romains, s'il vous plaît, il résume : Donc tous mes organes sont fort affaiblis.
8° Puis c'est le tour de l'intestin. Le malade a eu l'entérite (rhumatismale !) qui caractérise les nerveux con-
stipés. L'assimilation des aliments se fait mal et, spontanément ou sous l'influence des médecins, il évite divers aliments ; il maigrit tout en souffrant toujours. C'est l'éternelle histoire des dyspeptiques nerveux.
9° Il résume les diagnostics posés et, hélas, malgré l'évidence des symptômes neurasthéniques, on lui a parlé d'anémie de la moelle, de rhumatisme de cet organe (suggestions à rebours).
10° Enfin à Lourdes, sous l'influence de sa foi sincère, il a eu des moments d'amélioration.
Quand, en outre, les réflexions qu'inspirent ces dix constatations sont corroborées par l'absence de toute lésion matérielle, de tout symptôme d'affection cérébrale, médullaire ou périphérique, le diagnostic s'impose. Le malade n'est qu'un psychonévrosé phobique, qui croit à la réalité de toutes ces impuissances ; c'est une forme d'hypocondrie. Le malade m'arrive admirablement préparé pour subir l'influence psychothérapique. Un beau-frère vient de subir la même cure avec un succès complet ; un ami en a retiré sinon la guérison, au moins de grands avantages. Le malade, impotent depuis douze ans, s'enthousiasme pour l'idée de cette cure et se pose le dilemme suivant : Ou bien le médecin me renverra et alors je suis perdu, ou il me gardera et alors je guérirai ! Après un court examen je fus fixé et je gardai le malade ; j'étais dès lors assuré du résultat.
Bien, lui dis-je, vous pouvez rester et vous guérirez ; voici quelles sont les mesures à prendre :
1° Vous allez vous mettre au lit pour six semaines. Il y a toujours dans ces états un épuisement plus ou moins réel et il y a avantage à réduire, pour un temps, les dépenses au minimum. La diminution du poids du corps fait également désirer ce repos complet.
2° Gomme vous avez souffert do troubles dyspeptiques dont je vous expliquerai, en son temps, la genèse plus psychique que physique, vous allez faire six jours d'alimentation Lactée pure, et ne venez pas me dire que vous ne la supportez pas ; le lait est toujours supporté. Après ces six jours, vous reviendrez à une alimentation copieuse, variée, sans choix aucun, et, pour vous remplumer, vous y ajouterez le lait entre les repas. — Vous me regardez avec un sourire sceptique ; perdez-le, cher monsieur ; je ne vous dis que ce que je sais !
3° Dès le septième jour on vous massera. Ce n'est pas là une mesure indispensable, mais elle remplacera le mouvement qui vous manque et favorisera la circulation intramusculaire et cutanée.
Quant à vos impuissances diverses, nous y reviendrons. Pour le moment fortifiez-vous, à la fois par la réduction des dépenses (repos au lit) et l'augmentation des recettes (suralimentation). Partez sur ces données et tout marchera à souhait.
Dès le troisième jour de ce repos je connaissais assez mon malade, son intelligence, sa rectitude de pensée, pour oser aborder la psychothérapie directe, pour combattre de front les autosuggestions et je pus lui dire : « Vous avez devant vous, en somme, six obstacles. Vous ne pouvez pas vous tenir debout, pas marcher, pas lire, et puis vous ne mangez pas comme tout le monde, vous n'arrivez pas à avoir des évacuations régulières ; enfin vous ne réussissez pas à engraisser. Eh bien, toutes ces barrières pourraient être renversées ou plutôt elles n'ont pas de hauteur, ces barrières. Elles n'existent que dans votre pensée ; elles sont comme le trait de craie sur le plancher qui arrête un hypnotisé par le seul fait qu'il veut bien croire à l'impossibilité de le franchir. Pensez-y !
LEÇON XXIX. tëfi
Votre guérison dépend de cette conviction qui doit s'établir en vous et ne plus vous quitter !
Dans la troisième semaine le malade me dit :
« Docteur, trois des barrières sont déjà renversées ou plutôt, comme elles n'ont pas de hauteur, je les ai franchies sans effort. Tout d'abord, à mon grand étonnement, j'ai supporté le lait et la suralimentation ; j'ai mangé de tout et aucun des aliments que je considérais comme indigestes pour moi ne m'a fait mal. Pensez que le septième jour, après la diète lactée, j'ai mangé du poisson en mayonnaise ; je m'en étais privé depuis douze ans ! Puis mes selles se sont régularisées ; l'évacuation s'effectue à heure fixe tous les matins. Enfin, moi qui depuis des années cherche à m'engraisser sans y parvenir, j'ai fait chaque semaine mes 2 kilogrammes d'augmentation ! Mais ce qui me fait peur c'est la station debout, la marche, la lecture. Là je doute du succès !
Je vous comprends, lui dis-je ; ce sont là en effet les symptômes les plus fâcheux pour vous. Mais réfléchissez que vous n'avez aucune lésion organique, que vous n'êtes qu'un nerveux. Croyez-moi : tous vos symptômes sont du même acabit, ce sont, si vous voulez, taches de la même encre. Si vous en avez effacé trois, pourquoi les autres résisteraient-elles ? Retenez cette image ou, si vous aimez mieux, celle du trait de craie sur le plancher, et pendant les trois semaines qui vous restent à passer au lit, martelez-vous cette idée en tête. Ne faites aucun essai de station, de marche, de lecture ; un insuccès pourrait vous ébranler. Approfondissez ces idées directrices, faitesvous une conviction sérieuse de guérison.
Au bout de six semaines il se leva et fit dès le premier jour deux heures de marche. Il put lire un journal tout entier sans fatigue, sans picotement dans les yeux. Il
si» imi debout plus longtemps, quoiqu'on pût surprendre encore chez lui une certaine fatigabilité et une phobie de la station.
Je lui démontrai la nature psychique de cette impuissance, en lui énumérant les particularités mentales que j'avais surprises chez lui. Il confirma ces vues en me disant : J'ai bien remarqué que l'idée y est pour beaucoup. Pensez que parfois, quand je passe de mon bureau à la chambre de mes clercs, je puis très bien me tenir debout, marcher si la porte s'ouvre facilement; mes jambes se dérobenl aussitôt sous moi, si la serrure grince, joue difficilement. Je reconnais qu'il ne peut y avoir là une influence matérielle : c'est une idée.
Le malade s'en alla guéri, au bout de deux mois de traitement.
J'ai conservé avec lui des relations intimes. Non seulement il n'est pas retombé dans le cours de ces six dernières années, mais sa santé s'est affermie et c'est un homme qui mène de front ses affaires et des occupations littéraires, qui vit une vie active et a montré, dans des circonstances politiques troublées, un courage qu'on ne rencontre pas tous les jours. Parfois il a eu quelques vacillements. La station debout semblait devenir plus difficile ; le malade reprenait quelques préoccupations hypocondriaques, surprenait le gonflement des veines du pied à la suite d'une station prolongée. Une lettre de ma part suffit toujours à dissiper ces accidents.
Quoique sans inquiétude au sujet de ces petits retours, je crus devoir lui marquer, par lettre et dans d'amicales conversations, les inconvénients de cet état d'âme inquiet. Prenez garde, lui disais-je, vous êtes intelligent, vous pensez droit et c'est à ces qualités que vous devez votre guérison. Vous avez une certaine logique de l'esprit et si
elle vous a égaré tout d'abord quand vous êtes parti de prémisses fausses, d'auto-suggestions hypocondriaques, elle vous a amené à la guérison aussitôt qu'on a changé votre point de départ et qu'on vous a montré la nature idéogène de vos troubles. Mais faites attention : vous avez un esprit un peu superstitieux, vous êtes un pusillanime, vous n'avez pas assez le mépris de votre carcasse. Quand on n'a pas d'affection organique, et vous n'en avez pas, la santé dépend avant tout de l'imperturbable confiance qu'on a de la posséder. Méfiez-vous, votre pusillanimité pourrait vous jouer un jour quelque mauvais tour !
Un incident, passager heureusement, vint confirmer ces craintes et contribuer h affermir la santé mentale de mon malade.
En septembre 1902 il eut quelques émotions et se surmena en publiant un livre dans lequel il avait mis toute son âme et qui exigeait de lui un grand courage moral. Il fut pris de maux de tête, se sentit la tête vide et s'effraya de cette faiblesse ; je reçus de lui une lettre découragée. Me sachant en vacances, il n'avait pas voulu recourir à moi ; il redoutait l'intervention d'un médecin, dans l'idée qu'on lui donnerait des médicaments, celle d'un aliéniste, car il craignait qu'on le taxât de fou, et il écrivit à une somnambule qui lui déclara que c'était grave, que cela ne pouvait être qu'un ramollissement cérébral ou le début de la folie ! Jugez combien ce diagnostic pouvait troubler un malade hypocondriaque toujours disposé à grossir ses maux. Alors il n'y tint plus et me confia ses faiblesses. Je lui répondis en le tranquillisant, en lui faisant remarquer sa tendance à la superstition, à cet irrationnalisme qui le poussait, lui homme intelligent et cultivé, à recourir à une somnambule.
MO LES PSYCHONÉVROSES.
A peine eut-il lu ma lettre qu'il reprit le travail ; il revint me voir quelques jours plus tard, pour raviver ses principes psychothérapiques el dès lors, malgré bien des émotions et des difficultés, il mena son œuvre à bien. Je suis persuadé qu'il ne retombera pas.
Voilà donc un malade réduit à l'impuissance pendant douze ans, ayant résisté aux efforts thérapeutiques de bien des médecins distingués, dévoués et énergiques, qui ont reconnu, bien qu'avec quelques hésitations fâcheuses, la neurasthénie.
Pourquoi ces confrères n'ont-ils pas réussi pendant ces douze ans de maladie? Pourquoi le malade a-t-il guéri en quelques semaines ?
Ils n'ont pas réussi, parce que, malgré toute leur expérience et leurs connaissances théoriques, ils ne sont pas assez pénétrés de cette conception que le nervosisme est d'ordre psychique ; parce qu'ils hésitent dans le diagnostic, recherchant une affection médullaire alors que la psychonévrose est évidente ; parce que, imbus des idées de parenté entre le nervosisme et l'arthritisme, ils attribuent à ce dernier quelques-uns des symptômes ; parce que, en parlant de rhumatisme, ils donnent ainsi une certaine réalité aux maux du malade, lui font admettre leur nature physique ; enfin parce que, bien que soupçonnant qu'il faudrait pour arriver au but recourir à l'influence morale, ils ne savent pas encore la diriger, la rendre efficace ; ils ne savent pas transmettre leur conviction, parce qu'elle n'est pas chez eux assez franche, assez complète.
J'ai amené le malade à la guérison rapide et définitive sans avoir recours à. un procédé physique nouveau, sans un seul médicament. Le malade a bien voulu m'accorder une confiance complète. Ce n'était pas de la foi aveugle,
mais une foi raisonnée, parce qu'il venait de voir deux malades guéris ; c'est là une induction parfaitement rationnelle.
Il s'est reposé au lit six semaines, toutefois je ne pense pas qu'on puisse attribuer a ce repos une influence décisive.
Mais avant tout j'ai réussi à lui persuader qu'il guérirait, qu'il pouvait manger sans crainte, se fortifier, régulariser ses garde-robes. Je n'ai pas hésité à lui montrer que sa difficulté à marcher était une pure basophobie, que son impuissance à lire reposait également sur de pures représentations mentales ; je lui ai fait toucher du doigt sa pusillanimité, son irrationnalisme, et par la conversation j'ai corrigé cette mentalité.
C'est là le procédé efficace, et il est facile à employer, mais à condition qu'on pense clairement et qu'on suive la voie droite. Chez tous les adultes, je recours uniquement à cette psychothérapie directe, sans ambages. Il n'est pas nécessaire que les malades soient instruits, aient une culture philosophique. L'ouvrier, le paysan comprennent avec finesse l'influence du moral sur le physique pourvu qu'on se donne la peine de le leur expliquer clairement, dans des termes qui leur soient familiers.
Dans ces cures le malade et le médecin travaillent ensemble à obtenir le résultat, l'un par sa confiance et son bon sens, lautre par son exposé clair et convaincant. C'est commettre un grave faute de logique que de faire intervenir dans ces cas des moyens matériels de traitement autres que les prescriptions d'hygiène. L'intervention médicale est toute psychique et c'est à l'oubli de cette notion que tant de malades doivent des années de souffrances et souvent leur incurabilité.