TRENTIÈME LEÇON
Exernple du traitemenl psychique dans un cas de psychonévrose à Bymptômes multiples. - Algies nerveuses; guérison par suggestion. Valeur d'une psychothérapie directe. -- Utilisation de L'idée stoïque ; Sénèque. — Névralgie pelvienne guérie par ces procédés.
Dans l'observation que je viens de relater nous avons \ u cesser, sous une influence purement psychothérapique, une série de symptômes nerveux. Le neryosisme est, en effet, rarement mono-symptomatique, surtout si l'on analyse l'état d'âme des sujets et si l'on tient compte des symptômes mentaux. Ces résultats sont particulièrement instructifs, car ils montrent que cette thérapeutique doit être une dans ses tendances et s'attaquer non aux symptômes, mais au désordre mental qui les produit.
C'est pourquoi j'insiste et me permets de détailler encore une observation typique de nervosisme à symptômes multiples.
Mme V. est une dame de 40 ans qui m'est envoyée, comme cas désespéré, par un confrère étranger.
Très intelligente, mais douée d'une sensibilité maladive et d'une grande imagination, la malade a eu une existence malheureuse. Sa vie conjugale a été profondément troublée ; elle vit séparée de son mari. Sujette déjà à des troubles nerveux, à des crises de dépression psychique, elle a vu son état s'aggraver à la suite de la naissance de sa fille. Sous l'influence de la fatigue et des émotions elle est tombée dans un état psychopathique avec prédomi-
nance des symptômes hystériques, états d'astasie-abasie presque permanents, crises de contracture, algies et paresthésies diverses. Elle a passé à diverses reprises par des états délirants.
Pendant environ neuf ans elle a subi les traitements les plus variés, cures de repos à la Weir Mitchell, cures d'altitude. Elle a épuisé toute la série des antispasmodiques.
Il y a cinq ans, partant de l'idée fausse que l'hystérie est une entité morbide et qu'elle a une origine génitale, on a fait l'extirpation de la matrice et des ovaires. Cette intervention n'a produit qu'une recrudescence de psychopathie. Dans le cours de la dernière année, c'est aux injections de strychnine qu'on a eu recours. (Entre parenthèses, je me demande dans quel but on empoisonne ainsi des psychopathes !)
La malade est si atteinte dans ces derniers mois qu'elle est obligée à diverses reprises d'ajourner le voyage désiré et m'arrive en wagon spécial, dans l'état d'impuissance le plus complet.
Dès l'arrivée je constate que la malade est en bon état de nutrition et ne se plaint d'aucun symptôme qui puisse faire soupçonner une affection organique. L'état psychopathique saute aux yeux et je note les symptômes suivants :
1° Astasie-abasie complète, sans symptômes de paralysie proprement dite. Il y a bien, dans le décubitus dorsal, une certaine faiblesse des extrémités inférieures, mais l'énergie des mouvements serait suffisante pour permettre la station ;
2° Impossibilité de s'asseoir, en partie à cause de l'amyosthénie, en partie par crainte des douleurs dans le dos ;
3° Asthénppie empêchani la lecture et l'écriture ; V Photophobie contraignant la malade a tirer les rideaux et à tourner contre le mur une glace dont l'éclat
lin l'ail mal ;
5° Sensibilité au froid telle que, par un jour chaud, en juin, elle a la tète enveloppée dans des tissus de laine.
En présence de ces symptômes d'épuisement complet et ancien, je saisis d'emblée les difficultés de la tâche et conçois le plan de procéder lentement, dans le cours d'une cure de repos et d'isolement, à l'orthopédie morale, Mille indiquée. Sachant que la malade avait montré une certaine répugnance à subir une influence suggestive, je crains de la blesser en allant trop vite et j'évite, dans la première entrevue, toute allusion à l'origine psychique du nervosisme.
Mais le lendemain, dans la conversation avec l'aimable et très intelligente malade, je me départis aussitôt de cette inutile diplomatie, je brûle mes vaisseaux, et dans l'espace d'une demi-heure, j'expose mes vues sur la nature purement mentale de toutes ces impuissances.
Comme je m'y attendais, en m 'appuyant sur des expériences déjà longues, la malade accepta sans peine ces déclarations qui renversaient, comme un château de cartes, tout l'échafaudage des convictions anciennes.
Elle essaya une timide défense à propos d'un détail. Je le relate ici malgré son insignifiance parce qu'il caractérise ma manière de procéder.
La malade me prie de renouveler sa provision de gouttes d'Hoffmann, prétendant qu'elle en éprouve un grand soulagement dans ses crises de contracture.
— Bien, lui dis-je, je vous prescrirai ce médicament anodin, mais vous me permettrez de vous dire que je ne crois pas du tout à son efficacité. Vous ^pourriez le rem-
placer par de l'eau froide ou ne rien prendre du tout. Les médicaments ne peuvent agir sur votre mal que par suggestion.
La malade protesta quelque peu et voulut me prouver l'absence de toute suggestion par le raisonnement suivant :
« Mon médecin, en qui j'ai grande confiance, m'a, à différentes reprises, prescrit des médicaments ; il m'en avait vanté les effets et je vous assure que je les ai pris avec la conviction profonde qu'ils me feraient du bien ; ils n'ont eu aucun effet. Plus tard il m'a donné les gouttes d'Hoffmann d'un air à dire : Essayez, cela ne vous fera pas de mal. Je me rappelle avoir subi la contagion de ce scepticisme, et pourtant ces gouttes m'ont fait grand bien ! »
Eh bien, madame, vous me répondez comme bien des médecins et vous vous trompez comme eux. Vous vous imaginez que la suggestion procède par syllogismes conscients et qu'on a la foi quand on veut l'avoir. Or elle naît souvent à notre insu, en dépit de notre scepticisme tout de surface, avant, pendant ou après la médication, surtout quand une amélioration fortuite due à d'autres causes coïncide avec l'ingestion du remède. Alors le lien de cause à effet est établi et dorénavant vous avez du médicament tous les effets que vous en attendez. Croyez moi : votre mal est psychique, tout entier psychique, et vous n'avez besoin d'aucun traitement matériel.
La malade n'insista pas, et, d'une voix tranquille, scandée, comme pour bien fixer ses idées, elle me dit :
— Vous croyez donc que je pourrais lire, écrire, supporter le jour, si j'avais la conviction intime que je peux tout cela ?
Oui ; vous avez de bons yeux, l'oculiste vous l'a
Pupois. — Psychopévroses. 30
affirmé. Vous n'avez d'autre part aucun symptôme d'affection cérébrale. Dr l'œil et le cerveau sont les seuls organes qui sont en activité dans la lecture. Il n'y a donc aucune cause matérielle qui explique cette impuissance.
Or, quand une personne qui n'a pas de causes matérielles pour ne pas pouvoir lire, ne peut pas lire, je dis qu'elle a une cause morale et c'est : la conviction d'impuissance.
- Vous croyez que je pourrais me tenir debout, marcher des l'instant où j'aurais la conviction profonde, inébranlable de cette puissance?
Oui ; vous n'avez aucune paralysie cérébrale, médullaire, radiculaire ou périphérique ; les os, les articulations, les muscles sont en bon état. Les sept causes matérielles qui pourraient vous empêcher de vous tenir debout n'existent pas ; donc vous en avez une morale et c'est encore : la conviction d'impuissance.
— Très bien ; je vois qu'il faut que je change du tout au tout ma manière de voir sur mon mal. Pourquoi ne ma-t-on pas dit cela plus tôt?
Cette conversation avait lieu le samedi ; le lundi je trouvais la malade assise sur son lit ; elle tenait à la main une lettre qu'elle avait écrite à sa mère et qu'elle relisait. Les rideaux étaient tirés, laissant le jour entrer par une large baie. La glace avait été replacée dans sa position normale. La malade avait débarrassé sa tête de sa coiffe de laine. Enfin, en souriant, elle faisait des mouvements dans son lit en prévision du lever prochain ! Trois jours après elle était sur pied. Toutes ces impuissances vieilles de neuf ans avaient disparu sous l'influence de l'idée. Dès lors la malade revint rapidement à la vie normale. Je renonçai au repos au lit, à toute mesure physique. La malade sortit, s'adonna à la lecture^d'ouvrages philo-
sophiques exigeant une réelle tension d'esprit. Elle est guérie, et confiant dans sa mentalité logique, dans sa belle âme, je n'éprouve aucune crainte pour son avenir1.
Il est évident que cette malade aurait pu guérir de la même façon au début de son mal. Il aurait suffit de lui dire la vérité, de l'encourager. Elle était aussi intelligente que docile. Mais quoiqu'on eût posé le diagnostic d'hystérie, c'est-à-dire celui de la plus mentale des maladies, on a eu recours aux moyens physiques, même à l'ovariotomie !
N'ai-je pas le droit, en constatant cet égarement thérapeutique, de répéter, comme un « Leitmotiv », cette vérité : h mal psychique, traitement psychique ?
Tout ce que j'ai dit à propos des impuissances de toute nature s'applique également aux algies qui constituent l'un des symptômes les plus fréquents des psychonévroses. C'est alors qu'il est bon de se souvenir que la douleur est, en dernier ressort, une sensation qui ne peut être perçue que par le moi, qu'il s'agit donc d'un phénomène psychique. De même que nous avons le droit de considérer comme psychique tout trouble de motilité qui ne s'explique pas par des lésions organiques ou des intoxications, de même nous pouvons soupçonner l'origine mentale d'une douleur quand, par des examens consciencieux et répétés, nous ne pouvons en déceler la cause.
Dans bien des cas l'absence de lésions est facile à constater, et l'étiologie, la constatation d'autres symptômes psychiques suffisent pour asseoir un diagnostic certain.
Mais le diagnostic ne suffit pas : il faut que la thérapeutique s'adapte à la conception que Ton s'est faite sur