J'ai revu la malade un an après; elle est guérie
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la pathogénie. C'est là, ce qu'on oublie si souvent.
Un garçonnet de dix ans se tord le pied en jouant avec sos camarades. Il rentre à cloche-pied à la maison et on appelle successivement plusieurs médecins. Tous reconnaissent en somme qu'il n'y a pas de lésions constatables, mais devant le malade on a émis des hypothèses ; on a parlé d'épanchement, d'arthrite, de périostite, et avant tout on a appliqué des remèdes locaux, compresses froides, teinture d'iode. La douleur n'a fait qu'empirer. Elle n'est plus localisée à l'articulation, elle s'étend à la peau, qui est sensible au moindre frôlement ; le malade Me supporte pas même le poids d'un drap léger. Malgré ^ela, remarquez ce détail caractéristique : il ne reste pas au lit, -demande à sortir, et pendant des semaines il prend part aux jeux de ses camarades en sautillant sur son pied sain. Il y a là un état d'âme étranger aux malades qui ont une entorse.
Pendant dix semaines il n'y a pas d'amélioration et on amène le malade à un chirurgien. Il a bien vite reconnu l'intégrité des os, de l'articulation, des ligaments, et pose le diagnostic de névrose articulaire. Vous croyez qu'il va donc recourir au traitement psychique ? Oh, mais non ; il prescrit des injections d'acide phénique et l'application du courant constant à la dose de 50 milliampères ! Les injections sont faites ; elles ne produisent qu'une escarre qui complique la situation. Quant au courant constant, le médecin de la famille a le bon sens de ne pas l'essayer aux doses prescrites.
Quand je vois le malade assis sur une chaise je remarque la flaccidité de la jambe gauche atrophiée ; elle mesure, au mollet, cinq centimètres de moins que la droite. Le pied pend en équin, et dans la position assise le malade ne peut le relever. Sur le lit d'examen, le mou-
vement est possible et l'examen électrique ne fait constater aucune lésion musculaire ou nerveuse. Le petit malade a peur de l'attouchement, même quand on effleure la peau bien au-dessus des malléoles.
Il n'y a pas de doute : c'est psychique, ou, si vous voulez, hystérique. L'indication est de rassurer le malade et sa mère, de faire naître la conviction de guérison. Inutile, vis-à-vis d'un gamin de cet âge, de lui faire une dissertation sur la douleur. Il est plus simple d'affirmer la guérison prochaine, et, pour faire quelque chose, je conseille la faradisation journalière des muscles atrophiés pendant huit jours. M'adressant à la mère et non au gamin, qui cependant est tout oreilles, je lui dis : je suis bien heureux de ce que je constate. Il n'y a aucune lésion, c'est purement nerveux, et au bout de huit jours votre garçon sera guéri. — Il le fut en effet, put marcher au jour fixé ; l'atrophie diminua lentement ; au bout de deux mois elle était à peine constatable.
Autre cas :
Un confrère allant en vacances me remet un garçon qui, quelques semaines auparavant, est tombé de la barre où il faisait de la gymnastique. Il s'est tordu le poignet et a présenté des symptômes de tendinite ; on a fait des compresses et mis le bras dans un appareil. Actuellement, le malade porte le bras en écharpe et, quoiqu'il n'y ait aucun gonflement, aucune lésion palpable, la peau du bras est le siège d'une hyperesthésie qui s'étend de la main au moignon de l'épaule. Voilà un phénomène étranger aux traumatismes ; cette hyperesthésie est un stigmate mental.
Dans une intention suggestive, je fais quelques séances de franklinisation (c'était au début de ma carrière et j'avais encore besoin de ces feintes thérapeutiques), et
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avant fcoul j'affirme chaque jour qu'il y a amélioration, que la peau devient moins sensible. Je supprime l'écharpe, place la main du petit malade dans son gilet ; le lendemain je la lui fais porter à un bouton plus bas, puis à la ceinture, et enfin dans la poche. Au bout de quelques jours il est guéri et il le démontre avec ostentation en s'élançant à la barre ; il y reste suspendu, tout le poids du corps portant sur le membre dont il n'a pas pu se servir pendant des semaines !
Dans ces deux cas (il s'agissait d'enfants) j'ai profité de leur suggestibilité naturelle pour les guérir, et l'électrisation ne m'a servi qu'à rendre plausible l'idée de guérison. Je pourrais aujourd'hui me passer de cette suggestion. Chez les adultes, je ne l'emploie jamais. Cette supercherie me met mal à l'aise et je préfère toujours exposer à mes malades mes vues aussi franchement que je le ferais vis-à-vis d'un confrère.
Je ne crains pas d'engager mes malades à négliger le phénomène douleur. L'idée n'est pas neuve ; les stoïciens avaient poussé au dernier degré cette résistance à la douleur, au malheur. Les lignes suivantes, écrites par Sénèque 1, semblent être tirées d'un traité tout moderne de psychothérapie :
« Gardez-vous d'aggraver vous-même vos maux et d'empirer votre position par vos plaintes. La douleur est légère, quand l'opinion ne l'exagère point ; et si l'on s'encourage en se disant : Ce n'est rien, ou du moins, c'est peu de chose, sachons l'endurer, cela va finir, on rend la douleur légère à force de la croire telle. »
Et plus loin :
« On n'est malheureux qu'autant qu'on le croit. »
1. Œuvres complètes de Sénèque (le philosophe), Lettre LXXV1U à Lucitius. Paris, Garnier frères.
On pourrait dire vraiment au sujet des algies nerveuses : On n'est souffrant qu'autant qu'on le croit.
Je pourrais citer de nombreux exemples qui démontrent la possibilité de supprimer plus ou moins rapidement et souvent à tout jamais des phénomènes douloureux. Je n'en citerai qu'un dans lequel la guérison a été rapidement obtenue après onze ans de souffrance.
Mme A. est une femme de médecin d'une trentaine d'années qui a joui jusqu'à dix-neuf ans d'une bonne santé. Son père, âgé de soixante-sept ans, a eu toute sa vie une tendance à la mélancolie ; il est original, entier, paradoxal. La grand'mère paternelle a souffert de mélancolie. Mère morte cardiaque à quarante-trois ans, probablement par embolie.
A dix-neuf ans la malade remarqua qu'après avoir travaillé à l'aiguille, ses yeux étaient irrités et larmoyaient. L'oculiste posa le diagnostic d'asthénopie accommodatrice et prescrivit des lunettes. La mort subite de la mère empêcha la malade de suivre son traitement et provoqua de nouveaux accidents. Sous le coup de l'émotion, la malade s'aperçut qu'elle ne pouvait mouvoir les yeux ; ils étaient fixes. Elle eut aussi des palpitations et des troubles digestifs. L'asthénopie augmenta ; elle éprouva une tension douloureuse autour des yeux, aux ailes du nez, surtout à droite.
La mort de la mère rendit le père plus bizarre encore et cette vie triste vint aggraver le nervosisme déjà évident de la malade.
Un autre oculiste ne trouva aucune lésion, mais fit une fâcheuse suggestion en disant : « Vous serez toujours mystérieuse pour les médecins ! » — Tout ce que Ton pense n'est pas bon à dire.
Fiançailles contrariées par le père un peu égoïste,
mariage retardé pendant plus de trois ans. Un troisième oculiste parle de contractures nerveuses et émet l'opinion qu'un changement de vie, par exemple un mariage heureux, pourrait amener un changement complet. (Parole caractéristique dans la bouche d'un spécialiste toujours porté à localiser le mal, et qui montre bien la nature psychique de cette asthénopie.)
Elle se maria dans cet état, souffrant toujours des yeux, de palpitations, de troubles digestifs, de vertige stomacal, fit un voyage de noces de trois ou quatre mois, toujours plus souffrante, et revint enceinte.
La grossesse fut accompagnée de troubles digestifs, de lipothymies, de phobie d'aller seule dans la rue (tous symptômes qui rentrent dans le cadre du nervosisme).
Déjà pendant le voyage, impossibilité de manger aux repas ; par contre, dans l'intervalle, fringales avec sensation de vertige, qui l'obligent à prendre quelque aliment. Cet état continua jusqu'à la délivrance. Présentation du siège, inquiétudes provoquées par l'accoucheur qui diagnostiqua une tumeur, fit craindre un fœtus anormal, un monstre, et ne sut pas garder pour lui ces craintes. Accouchement au forceps. Crampes utérines avec douleurs analogues à celles qui caractérisent l'état actuel.
Après l'accouchement, amélioration, si bien que la malade, pendant un mois, put se croire guérie ; mais, quand elle voulut marcher, elle éprouva de vives douleurs dans le bas ventre et fut soignée par son mari pour une métrite. L'état s'aggrava encore par les fatigues provoquées par les soins qu'elle donna à un enfant malade.
Au bout d'un an on consulte un accoucheur célèbre qui note : Endométrite avec salpyngite droite. Traitement par les crayons caustiques sans succès. — Alors on
recourt à un autre gynécologue qui déclare que son confrère est un âne, nie l'endométrite et, admettant une salpyngite gauche, déclare qu'elle ne guérira pas (?!). (Voilà ce qui s'appelle de la suggestion à rebours !) Vésicatoires. Depuis lors les douleurs ont persisté et pendant ses onze ans de mariage la malade n'a jamais pu supporter une marche de plus de 10 à 15 minutes. Si elle voulait aller plus loin, il survenait des douleurs intenses dans le bas ventre, surtout à droite, puis à gauche. Continuel usage de vésicatoires.
Un autre médecin diagnostique entéroptose avec chute de la matrice et prescrit des pessaires et la sangle de Glénard.
Nouvelles émotions : bronchopneumonie chez l'enfant, angine de poitrine chez le père, toujours plus bizarre et maussade.
Traitements continus et variés de 1892 à 1902. En 1898 un excellent médecin diagnostiqua : Névralgies pelviennes, et fit pendant sept semaines les traitements suivants : Hydrothérapie, massages internes, électricité, cautérisation du col, application de glace sur la colonne vertébrale, pendaison.
Au début il donna des espérances fermes de guérison, mais dut, à son grand regret, conclure à l'incurabilité. En 1900 un médecin célèbre déclara, après un examen de quelques minutes, que c'était incurable et, sans conviction, conseilla une nouvelle grossesse. — Elle survint en effet, mais ne fit qu'aggraver l'état de la malade.
En 1902 un médecin reconnaît (enfin !) la névrose et prescrit purgations fréquentes, vésicatoires entretenus soit sur la nuque, soit sur le bras ! (Voilà ce qui doit guérir une névrose !) Je vois la malade à la fin de juin 1902.
<■ I LES PSYCHONÉVROSES.
La malade est une robuste femme, dans un bon état de nutrition qui d'emblée contre-indique le traitement par la suralimentation* Je remarque aussitôt qu'elle a le regard un peu vague, un peu névrosé, qu'elle est voluln le dans l'expression de ses souffrances, qu'elle est impressionnable, car elle décrit comme grandes émotions divers événements sans grande importance. Le matin même elle est sortie pour aller à la messe et a dû revenir sur ses pas à cause de ses douleurs. Je reconnais, en la questionnant sommairement, divers symptômes de nervosisme, l'hérédité psychopathique, l'influence des émotions morales. Asthénopie nerveuse dès l'âge de dix-neuf ans, aggravations successives sous l'influence de fatigues et d'émotions. Palpitations, dyspepsie, vertiges. Aggravation de ces troubles dans la grossesse avec phobie d'aller seule dans la rue. Tout cela, c'était l'histoire d'une nerveuse. Quant aux douleurs dans le bassin, il était probable qu'elles étaient nerveuses aussi, puisque rien dans les diagnostics posés auparavant n'indiquait une lésion précise et que plusieurs médecins avaient qualifié le mal de névralgie pelvienne.
Mais je ne pouvais être sûr de ce point sans examen et je priai mon confrère le Dr Conrad de me donner son avis sur le cas. Il répondit, après deux examens complets : « Cette malade n'a aucune affection gynécologique. La matrice et les annexes sont intactes. Il y a deux points névralgiques, l'un à la face postérieure du corps de l'utérus, l'autre à la face postérieure du col. Ces points sont très localisés, extrêmement douloureux au toucher, mais il est impossible de constater une lésion. Nous sommes forcés d'admettre dans ces cas une névralgie, et l'expérience nous montre, hélas, que ces troubles-là ne cèdent qu'à des traitements locaux ; au point de vue
du gynécologue, c'est en effet très rebelle et je crois que le traitement général du nervosisme est ici à sa place. Pour éviter de provoquer la douleur, j'estime même qu'il faut renoncer à des examens locaux. »
Fort de ces renseignements, je pus dire à la malade : Vous souffrez depuis dix ans de cette incapacité de marcher. Pendant dix ans vous avez épuisé toutes les ressources de la thérapeutique physique et médicamenteuse. L'insuccès même de ces tentatives devrait non pas vous décourager, car le découragement ne mène à rien, mais vous montrer que vous êtes sur une fausse voie. Il faut cesser de traiter le corps, qui est sain ; il faut agir sur l'esprit. Votre mal tout entier est nerveux, c'est-à-dire psychique. Je vous le montrerai peu à peu dans le cours du traitement. Toute votre histoire dès 1 âge de dix-neuf ans est celle d'une nerveuse chez laquelle dominent les sentiments d'impuissance et les névralgies sans lésions constatables. De plus vous avez de l'hérédité psychopathique et je vous trouve souvent dans des états de dépression.
Pendant les trois premières semaines j'eus beaucoup de peine à me faire comprendre. La malade, intelligente, n'opposait pas à mes déductions des objections rationnelles, elle n'ergotait pas, mais elle se croyait incapable d'arriver à ce mépris de ses douleurs, et surtout, elle craignait de ne pouvoir échapper à l'étreinte des sentiments mélancoliques. Chaque matin elle se réveillait troublée, anxieuse, ne pouvait se remémorer les conseils qu'elle avait acceptés la veille, et, comme dans les états mélancoliques, l'idée d'incurabilité persistait.
Cette lutte m'aurait peut-être découragé il y a quinze ans, mais persuadé que j'avais affaire avec une psychonévrose pure, constatant L'impuissance des traitements
physiques, je sentais la nécessité de poursuivre sans trêve el sans relâche ma tâche psychothérapique.
Quand on est arrivé à se faire un plan de traitement, il faut savoir persister avec un imperturbable entêtement. Il faut savoir faire taire ses craintes, non seulement ne pas les montrer, mais ne pas les avoir. Il faut désirer la guérison de son malade et croire ce que l'on désire. Quand on a réussi à se créer cet état d'âme on ne se laisse pas ébranler par des semaines d'insuccès et enfin on a le bonheur de voir la guérison survenir.
Je mis la malade au lit pendant six semaines, mais en lui disant que je ne comptais nullement sur ce moyen pour la guérir. Je n'y recourais que pour lui éviter le plus possible des crises de douleurs, puisque le mouvement les provoquait. J'insistai pour lui faire comprendre que dans des états névralgiques quelconques il. y a toujours intérêt à diminuer le nombre des accès pour combattre la tendance à la répétition. Je ne As aucune prescription de régime et laissai la malade, dont le poids était normal, libre de s'alimenter comme elle voulait.
Je fis pratiquer un léger massage des extrémités pour favoriser la circulation, mais en ne donnant à cette mesure qu'une minime importance au point de vue thérapeutique.
Le traitement consista uniquement en conversations claires sur la nature des phénomènes nerveux, sur l'influence du moral sur le physique. Je ne craignis pas de combattre la confiance qu'elle pouvait conserver encore dans les moyens physiques, en lui rappelant les insuccès passés et cherchai à lui donner une foi nouvelle, celle dans le traitement de l'esprit.
Quand, au bout de quelques semaines, elle sortit un peu de l'état de confusion mélancolique qui l'empêchait
tout d'abord de suivre la conversation, je l'amenai à des considérations plus élevées, insistant sur la nécessité du courage constant, du stoïcisme. Nos conversations portèrent sur l'altruisme, sur le danger qu'il y a à penser toujours à soi. Une entente plus complète s'établit entre nous. L'espoir de la guérison grandit dans l'esprit de la malade qui me paraissait si rebelle au début.
Dans la septième semaine elle se leva encore un peu craintive ; elle sortit, s'efforça de marcher en négligeant la douleur, et, au bout de quelques jours d'exercice, elle entreprenait à pied l'ascension d'une petite montagne de 300 mètres. Dès lors la guérison était assurée. La malade fit un voyage d'agrément qu'elle supporta sans peine et s'en retourna guérie de ces névralgies pelviennes déclarées incurables.
Au départ, la malade, délivrée des douleurs, souffrait encore d'un état d'âme fâcheux, à tendance mélancolique, et craignait pour sa tête ; je crus devoir rendre le mari, médecin, attentif à cet état mental, plus important à mes yeux que les accidents névralgiques.
Trois mois après, il m'annonçait que les névralgies n'avaient pas reparu, que la malade pouvait mener une vie normale et que peu à peu elle était sortie de cet état d'esprit, de cette dépression mentale si pénible.
J'ai revu la malade un an après ; elle va toujours bien et ne se plaint plus que de l'état mental, qui n'est pas aussi vaillant qu'elle le voudrait. Cependant elle vit d'une vie normale, après avoir été pendant onze ans condamnée au repos. Elle perdra, j'en suis sûr, cette psychasthénie native, qui lui a rendu l'existence pénible, malgré tous les éléments de bonheur que lui offrait ï« vie.